VI
Pont de Béhobie, le 21 novembre.
L’hiver venu sur l’aile des vents nous, ferme décidément la route de Compostellc. Les conseils de nos amis ne nous permettent pas de pousser jusqu’à Madrid. Quoi! pas même un détour pour voir Pampelune et les gorges où les Basques se vantent d’avoir défait Gharlemagne et ses douze preux? Il est vrai que j’ai la conscience en paix à l’endroit de Roland, ayant contemplé de mes yeux la brèche que fit son épée à la montagne voisine de Gavarnie, et les empreintes que laissèrent les deux fers de son cheval dans le rocher.
L’impitoyable prudence nous ramenait donc par le chemin le plus court. Toutefois, depuis que nous retournions vers le nord, nous retrouvions la verdure, le soleil et un reste d’été. Déjà nous redescendions le rude passage de Salinas. C’était le dimanche matin, la vallée s’éveillait riante au son des cloches, et les paysans commençaient à se grouper joyeux sous les porches des églises. Ici reparaît dans toute sa liberté la bonne humeur de la vieille Espagne. Aujourd’hui, si nous entendons chanter un muletier ou une servante d’auberge, l’air est vif et gai. Il arrive même qu’à la grand’- messe, dans l’église principale de Tolosa, l’organiste nous fait les honneurs d’une polka très-animée. Cependant cette musique indévote ne troublait pas la piété des fidèles : je voyais se prosterner, dans une adoration profonde, de beaux jeunes gens fort capables de discuter les fueros de la province, et de les soulenir le mousquet au poing. Les femmes se pressaient à l’offrande, chacune avec un pain blanc et un cierge; d’autres, c’étaient les veuves, agenouillées sur un tapis noir entre deux flambeaux, demandaient des prières pour leurs pauvres morts.
A mesure que nous approchons de la frontière, nos souvenirs de voyage nous deviennent plus chers, et nous n’en voulons rien perdre. Et pourrions- nous passer sous silence la petite ville d’Irun, qui représente en raccourci l’Espagne moderne, comme nous avons vu l’ancienne dans les ruines de Fonta- rabie? Voici donc l’église d’Irun, spacieuse, pleine d’une foule recueillie ; à l’ombre du clocher, les écoles communales dont la fraîche propreté inviterait à l’étude les enfants les plus mutins; le marché tout bourdonnant d’actives et malicieuses paysannes. Le palais de l’Ayuntamiento ne manque pas d’élégance dans ses justes proportions; au devant, sur une colonne, s’élève l’image de saint Jean- Baptiste, patron de la petite cité ; enfin de blanches maisons laissent voir dans leurs cours les lauriers et les jasmins que je rêvais ailleurs. Oh! que ce serait bien le lieu de disserter, pendant qu’avec une lenteur solennelle on vise nos passe-ports ! Et pourquoi, dans un temps où les peuples ont tant de conseillers, refuserais-je mes conseils à un peuple que je connais depuis huit jours? Je dirais à l’Espagne qu’elle a fait avec le saint-siége une paix bonne et sage, qu’elle a noblement défendu son indépendance contre les intéressés qui la voulaient mettre en tutelle; qu’enfin elle a enseigné à des nations plus expérimentées qu’elle comment on peut maintenir la tradition de l’autorité sans étouffer les libertés publiques. Il lui reste a reprendre, parmi les puissances chrétiennes, la grande fonction qui lui fut assignée. Ce n’est pas en vain qu’un de ses rivages regarde l’Italie, elle n’y doit plus rêver de conquêtes, mais elle n’y doit pas permettre les invâsions du Nord. Un autre rivage se tourne vers l’Amérique, dont Christophe Colomb n’a pas trouvé les clefs, pour qu’elles tombent aux mains des marchands de houille et de coton. En moins de vingt-cinq ans, la Turquie a réparé les désastres de Navarin; l’Espagne ne peut pas laisser éternellement fumer les débris de Tra- falgar. Enfin, d’un troisième côté, l’Espagne découvre l’Afrique, où l’Alcorân vaincu essaye de ranimer le fanatisme de ses sectaires. Les Espagnols justifient leurs combats de taureaux comme une école de courage qui entretient les qualités militaires de la nation. Ils ont à leur portée et nous leur avons fait voir une meilleure école du soldat; les côtes du Maroc leur sont promises; et leur armée se retrem- ‘ perait dans la croisade civilisatrice qui achèverait de faire de la Méditerranée un lac chrétien.
Mais l’Espagne ne m’entend plus : nous sommes au pont de Béhobie, où les deux drapeaux, castillan et français, se regardent comme deux vieilles connaissances qui se sont vues en bon lieu, au milieu de la poudre et des balles. Avant de toucher au sol de France, et pour remercier Notre-Dame qui nous ramène sains el saufs, permettez que je répète un vieux chant du poëte Gil Vicente. Mais, comme on ne saurait avoir tant voyagé sans apprendre quelque peu la langue du pays, je vous dirai en espagnol ces vers, dont la naïveté et l’harmonie ne se traduiraient pas.
1.
¡Muy graciosa es la Doncella!
¡Como es bella y hermosa!
2.
Digas tú, el marinero,
Que en las naves vivias,
¿Si la nave, ó la vela, ó la estrella,
Es tan bella.
3.
Digas tu, el caballero,
Que las armas vestias,
¿Si el caballo, ó las armas, ó la guerra,
Es tan bella.
4.
Digas tu, el pastorcito,
Que el ganadico guardas,
¿Si el ganado, ó las valles, ó la sierra,
Es tan bella.
Voici pour les lecteurs exigeants un essai de traduction :
Très-gracieuse est la Vierge, comme elle est belle et charmante! Parle, toi le marinier, qui vis sur les navires, si ta nef, ou ta voile, ou la mer, est aussi belle !
Parle, toi le chevalier qui revêts les armes, si ta monture, ou ton armure, ou la guerre, est aussi belle !
Parle, toi le petit pâtre qui gardes ton troupeau, si ta bergerie, ou la vallée, ou la montagne, est aussi belle!
Nous avions commencé notre pèlerinage par un psaume. Il convenait de le finir par un cantique.
(Fin)







