II. Le chemin de Saint-Jacques
Fontarabie, le 16 novembre. — Miranda de Ebro, le 17.
Le 16 novembre, par une tiède matinée, nous passions la Bidassoa, et nous laissions fuir derrière nous l’île des Faisans, à demi détruite par les eaux, sans que la France ni l’Espagne aient rien fait pour sauver le coin de terre où fut signée la paix des Pyrénées. La route suivait la côte du Guipuzcoa. D’un côté s’étageaient les cimes abruptes, les pentes boisées, les coteaux cultivés qui rattachent les Pyrénées aux Asturies. De l’autre côté, de fréquentes échappées de vue laissaient apercevoir la mer. Ces grands aspects, la douceur de l’air, la verdure encore toute vive et fraîche dans une saison si avancée, faisaient de ce pays un paradis terrestre, mais un paradis ensanglanté par les passions des hommes ; car nous apercevions de loin le château et les bastions démantelés de Fontarabie. Gardez-vous de laisser à l’écart cette petite et vaillante cité. On y entre comme il convient d’entrer en Espagne, par des ruines, par une porte menaçante et des remparts croulants. Devant vous monte une rue, la plus espagnole que vous trouverez d’ici jusqu’à Tolède, toute bordée de maisons antiques, avec les armoiries sur la porte, avec les balcons, les galeries, les grilles d’où les dames de céans voient et se laissent voir. Au haut de la rue s’élèvent deux nobles édifices, le château de Charles Y, dont la masse noire et cyclopéenne a essuyé nos boulets ; l’église, seule intacte au milieu de cette ville délabrée, comme pour rappeler que le Dieu des ruines est aussi celui des résurrections. Fontarabie ne se tient pas pour morte ; les pêcheurs de sardines y forment une tribu fière de la pureté de son sang et de l’honnêteté de ses filles. Les palais n’y sont plus que des masures, mais des masures pleines de soleil, d’enfants et de joyeuses chansons.
À quelques milles de Fontarabie, les rochers du rivage s’ouvrent, et les collines s’arrondissent pour former le port du Passage. Quand l’Espagne régénérée aura reconstruit ses flottes, elles trouveront un abri sûr dans ce Gibraltar du Nord. Voici le riche village de Renteria, et des vergers de pommiers dignes d’une ferme de Normandie. Bientôt une longue chaussée conduit aux portes de Saint- Sébastien. Quoi de plus pittoresque et de mieux posé que cette ville au pied de sa montagne pressée de trois côtés par la mer ? Pourquoi faut-il que les vieilles habitations biscayennes, brûlées et rasées par les Anglais, aient fait place à des rues monotones, toutes tirées au cordeau, toutes jaunissantes du même badigeon? Seules se détachent de cette perspective les deux églises de la Vierge et de Saint-Vincent. Leurs voûtes hautes et larges reposent sur d’élégants piliers de la Renaissance. Saint-Vincent a déjà un de ces grands retables qui font l’orgueil des églises espagnoles, et qui montent jusqu’à la voûte, portant toute une épopée religieuse dans leurs tableaux, tout un paradis dans leurs sculptures. Je n’oublierai pas non plus la place du marché, animée par des groupes de vigoureux paysans, et de paysannes qui laissent tomber jusqu’aux talons leur longue natte. Les fruits du pays, les vins enfermés dans des outres, arrivent sur des chariots à bœufs, dont les roues pleines et sans rayons représentent assez bien les équipages d’Alaric et d’Attila. Cependant Pal- guazil fait sa ronde sous les arcades, tout de noir vêtu, letricorne en tête, le manteau sur les épaules, les culottes courtes : on le prendrait pour un familier de la Sainte Inquisition.
En quittant Saint-Sébastien, on s’éloigne de la mer, et l’on s’engage dans une vallée semblable à celles des Basses-Pyrénées, verte encore et arrosée d’un gave rapide. C’est la même nature, le même peuple basque avec son industrie et son activité. Pas un pouce de terre perdu sur ces hauteurs ; les villages se succèdent nombreux et bien bâtis. Là des filatures et des forges, ici la maison de l’émigrant qui a fait fortune en Amérique et qu’on appelle Y Indien. Le gros bourg de Tolosa marque cette première rampe d’un escalier de géants. Au delà, le pays devient plus sévère, la route plus escarpée : nous la poursuivons cependant au grand trot de nos mulets.
Qui n’a entendu parler des attelages espagnols, de cette longue file de mules attachées deux à deux, que le mayoral gouverne du haut de son siège avec autant de dextérité que de hardiesse, mais non sans les animer par une conversation soutenue, par des noms flatteurs, des cris pathétiques : « Brava, Ca- pitanal Adelante, Catalana! Animo, Pastoral » Tant fut procédé du geste et de la voix, que Pastora tomba sur le flanc, et ne se releva que sous les sifflements du fouet. 0 pays de Garcilaso et de Monte- mayor ! terre classique de l’églogue, pouvez-vous supporter cette profanation du nom de vos bergères ! Enfin les bœufs viennent renforcer tardivement nos haquenées, et nous font franchir le rude passage de Salinas. La nuit nous dérobe la florissante ville de Vittoria, et le jour nous surprend à Miranda de Ebro, sur la frontière de la vieille Castille. Nous pouvons nous croire sur la frontière de Sibérie.
Il faut se figurer l’Espagne comme une montagne immense dont les pentes se plongent dans des mers tièdes ou brûlantes, et dont le sommet porte une vaste plaine sillonnée à son tour par d’autres montagnes. Ce plateau forme les deux Castilles, l’Estra- madure et la Manche, élevé de deux mille pieds au- dessus de l’Océan, dévoré tour à tour par les feux du soleil et par des vents glacés. Les Espagnols disent : « Six mois d’enfer, six mois d’hiver. » Les mois d’hiver commençaient. Au lieu des chaudes brises qui caressaient hier le golfe de Biscaye, nous trouvions ici le souffle des frimas et des neiges.
Le paysage était triste et saississant : aussi loin que s’étendait la vue, une campagne nue, sans arbres, depuis longtemps dépouillée de ses récoltes; au levant et au couchant deux chaînes âpres et noires découpant leurs arêtes sur un ciel nuageux; à nos pieds, l’Ebre roulant ses eaux avec le caprice d’un torrent; aux deux bouts du pont qui le traverse, les rues de Miranda, étroites, misérables, déshonorées de haillons et d’immondices. L’église de Saint-Ni- colas, avec son abside romane, sa nef humble et basse, ses fenêtres avares de lumière, rappelle le temps où les chrétiens pauvres, peu nombreux, moins occupés de bâtir que de combattre, disputaient encore ce coin de terre aux mécréants.
Des groupes animés consolaient la tristesse de la scène. C’étaient des pâtres accoutrés de peaux de moutons, chassant devant eux ces troupeaux voyageurs qui vont chaque année de la Sierra-Nevada aux Pyrénées ; des muletiers à la ceinture éclatante, à la veste brodée, jetant sur leur épaule la couverture de laine aux mille couleurs ; c’étaient des mendiants drapés dans leurs guenilles avec moins de grâce que les Italiens, mais avec plus de fierté. Ce peuple ne ressemble plus à celui des provinces basques. Nous avons affaire à une race pauvre et paresseuse, mais originale et forte, aux Castillans nobles comme le roi, et trop bien nés pour rien faire s’ils ont du pain, « aux bons vieux Castillans, » Castellanos rancios y viejos.
Le premier aspect du pays ne se dément pas. Seulement les deux chaînes qui bornaient la vue à l’est et à l’ouest se rapprochent et enferment la route entre deux murs de rochers, dont les crêtes semblent découpées par la foudre. Ce sont les gorges de Pancorbo, teintes du sang des infidèles au neuvième siècle: les restes d’un château dominent la bourgade désolée. On dirait que la guerre vient de passer sur ces villages en ruines, sur ces maisons sans vitres, quelquefois sans portes, et cependant bâties en pierres de taille comme pour soutenir des sièges. Cette route mélancolique et menaçante était cependant la plus fréquentée des pèlerins qui se rendaient de France ou d’Italie à Saint-Jacques de Compostelle. Que de pauvres gens y cheminèrent dans les larmes, allant chercher la rémission de leurs péchés, la guérison d’un malade, la délivrance d’un captif! Et à travers quels périls, quand les bandes sarrasines battaient le pays, quand les eaux débordées emportaient les chaussées et les ponts ! On lit dans la légende de sainte Bonne, vierge de Pise, que, faisant le pèlerinage de Saint-Jacques avec une grande ‘troupe de fidèles réunis par le même danger, elle arriva au bord d’un torrent dont le pont était ruiné de telle sorte, que nul de la compagnie n’osait le franchir. Et le Christ apparaissant à la sainte, lui dit : « Lève les bras vers le « ciel et passe. » Or, comme elle commençait à marcher sur les poutres chancelantes, ses compagnons lui criaient: « Madame, ne vous hasardez « point: car vous vous noierez sans faute. » Mais au même moment une multitude de saints descendirent du ciel, papes, évêques, la mitre en tête et couverts de leurs ornements, et ils se rangèrent dans le torrent des deux côtés du pont: et la pèlerine passa. Quand elle fut sur l’autre rive, le Christ lui dit encore : « Appelle tes compagnons, car nul « d’entre eux ne périra, si tu tiens les mains le- « vées au ciel tandis qu’ils traverseront les eaux. » Quelques-uns des pèlerins hésitaient à s’acheminer sur la parole de la sainte ; mais un autre, plus pur et dont les yeux étaient dessillés aux choses du ciel, déclara qu’il voyait les bienheureux papes et évêques rangés des deux côtés, et, s’avançant le premier d’un pas rapide, il entraîna toute la bande après lui.
Il ne fallait pas moins qu’une garde toute céleste pour rassurer les pèlerins du douzième siècle. Les carabiniers de la reine d’Espagne, qui nous escortent depuis hier,nous tranquillisent moins qu’ils ne nous alarment, en nous rappelant que nous voyageons en compagnie de dix-sept millions de réaux, par des chemins où l’on n’est pas sans rencontrer quelque soir six escopettes derrière un buisson. Toutefois la solitude se peuple, les noms historiques se succèdent sur la route. Nous laissons à l’écart les montagnes d’Auca dont les évêques siégèrent aux premiers conciles d’Espagne. Yoici l’enceinte murée de Briviesca, où le roi Jean Ier convoqua les Cortès de 1588. Enfin le riche hameau de Gamonal annonce les approches de Burgos ; et les tours de la cathédrale qui se découvrent publient qu’un jour, sur cette terre aride et indigente, l’inspiration chrétienne est descendue.







