Caractériser la théologie de la charité n’est pas tâche facile. Nous nous trouvons devant deux difficultés majeures barrant notre route.
Qu’est-ce exactement que la «théologie de la charité»? La dogmatique et la morale de la troisième vertu théologale, l’explication de son enracinement dans la grâce créée, la description de ses relations avec la grâce incréée, la Trinité présente dans l’humanité. Ne suffirait-il pas, dans cette perspective, de traduire et de commenter somptueusement et très élégamment la Somme Théologique, II a-II ae, Q. 23 á 45? Grave et très «religieuse tentation…» mais y succomber n’est pas payant.
La théologie de la charité selon saint Vincent de Paul qu’est-ce au juste? Sans hésiter, nous pourrions répondre; c’est la théologie classique, celle de saint Thomas d’Aquin connaissait, bien, celle du concile de Trente qu’il vénérait; M. Vincent s’est défendu avec une vigueur agressive contre toutes les innovations. II ne cessait de harceler les missionnaires et « tenait la main » á ce que tout le monde suive le gros des sages, pratique les classiques de la théologie, de la catéchèse et de la controverse: catéchisme de Canisius, «petit Bécan» telles furent son attitude, sa prudence et sa politique. Nous le savons non seulement par les « Règles et Constitutions » de la congrégation de la Mission qui datent de 1658, mais aussi par la tradition des « coutumiers » et par l’expression du culte. A témoin, les litanies de saint Vincent qui au milieu du XVIIIe siècle nous demandent de l’invoquer «Sancte Vincenti, a profanis vocum novitatibus alienissime… ora pro nobis!» Nous pourrions ainsi, grâce á cette invocation mettre au point final au début et fournir une note «quiescente» á notre réponse. Mais M. Vincent n’a pas qu’une théologie abstraite et spéculative á nous donner. Plus qu’une théologie réductible á des énoncés ou une théologie animée, c’est une théologie vivante, une existence divinisée et divinisant. Nous pouvons, pour fixer notre réflexion, préciser d’abord, que sa théologie est tout á la fois, évangélique par son inspiration, dynamique et créatrice par son comportement, eschatologique par son espérance comme par sa puissance d’orientation.
Pour le bien saisir, notre étude devra comporter 3 étapes:
1° La réponse aux questions préalables: « Existe-t-il une théologie de la charité ou une maniéré de situer la charité en théologie. Si oui, en quoi consiste-t-elle? De plus, M. Vincent avait-il une théologie de la charité? N’était-il qu’un homme remarquable, un praticien et un politique de l’action efficace? S’il avait une théologie inspirante, pouvons-nous la caractériser, en saisir l’originalité, en discerner le caractère actuel et la valeur permanente?
2° Quelle est la structure fondamentale de la charité évangélique dont M. Vincent de Paul se réclame?
3° Quelle est la théologie vincentienne, c’est-á-dire la manière dont Vincent de Paul a compas la charité évangélique et s’est efforcé de la traduire en la transposant?
I.- Deux reponses a deux questions prealables
1.- La Théologie de la charité
Précisons ensuite, que ce n’est pas l’existence d’une ou de plusieurs théologies de la charité que est en cause, mais tout simplement la valeur et l’efficacité concrète et surnaturelle de ces théologies qui est envisagée.
Vous excuserez cette suspicion, cette méfiance puisque l’une et l’autre ont leurs lettres de noblesse fort anciennes et mémé révélées. Aux origines du christianisme la révélation prend ses distances et met en accusation la sagesse religieuse, la gnose. Elle à peur, et á juste titre d’être diluée, absorbée par une sagesse trop humanisant qui sublimerait l’incarnation, réduirait en paroles et en nuages, en un mot « évacuerait » la croix sanglante du Christ. (Cf. 1 Cor. 1, 18).
Depuis le siècle dernier, l’ambiance créée par le cardinal J. H. Newman, l’effort de Maurice Blondel, les débats sur la philosophie chrétienne, les analyses pénétrantes du P.A.D. Sertillanges dans son Histoire sainte de la pensée philosophique (le Christianisme et les philosophies), tout ce labeur a éclairé le caractère irréductible de la révélation, son aspect vital et dynamique, le rôle capital tenu par la tradition, la parole vivante et perdurable.
Les conclusions sont si précieuses et déterminantes que ce serait faute non seulement mortelle, mais irrémissible de ne pas les rappeler. Elles nous permettront, dans la suite, de préciser l’originalité dynamique de la charité vincentienne.
1° Le Christianisme est une religion, c’est-á-dire, une relation vitale de Dieu avec l’homme Elle se fonde, cette religion, essentiellement sur un événement historique. « Dieu s’est manifesté en Jésus de Nazareth. La foi chrétienne a son origine absolue dans une initiative de Dieu imprévisible, improbable, scandaleuse. Ce n’est pas une découverte de l’homme.
Cet homme, cet événement unique échappe et échappera toujours á une philosophie de l’universel. Le Christ lui-même, ne propose ni une philosophie, ni une sagesse, il est la sagesse transcendante et recréatrice qui instaure une vie nouvelle, un nouveau mode d’existence fondé sur un amour.
Son langage et son message ne comportent qu’une exclusion, c’est l’immobilisation dans un système dos. Le langage, l’œuvre, la personne du Christ visent á maintenir l’être humain en ouverture et en disponibilité á l’égard d’un tout autre qui lui est plus présent que l’homme ne l’est á lui-même. Après la venue du Christ, l’homme est dans l’impossibilité de boucler sur soi-même, de s’organiser mémé très sagement par lui-même et pour lui-même.
2° Ce jaillissement d’amour de Dieu dans l’humanité va être soumis, hier et depuis 2000 ans, demain et jusqu’à la fin des temps á une triple tentation, tentation d’enveloppement s’efforçant d’immobiliser… pour mieux protéger et conserver.
- Enveloppement institutionnel d’abord soucieux d’instaurer l’ordre et la justice et qui pour ce faire considérer normalement les êtres comme des choses non comme des germes en développement.
- Enveloppement culturel ensuite préoccupé de satisfaire les désirs, les reyes, le développement de l’homme par l’homme et de l’homme pour l’homme.
- Enveloppement mental enfin soucieux de la cohérence de la pensée avec elle-même, de la cohésion et de l’adaptation au réel visible.
Bien sûr, et avec un inégal succès, les responsables s’efforceront de maintenir le caractère évolutif et la transcendance qui donne á la révélation un caractère transhistorique, n’empêche que les théologiens novateurs par vocation, conservateurs par profession seront toujours soumis á une déchirante épreuve.
3° Le risque, la tentation, le péché mémé inconscient en ce qui concerne plus spécialement notre propos, nous devons les maintenir en pleine lumière car ils sont permanents et insistants.
Ce sera d’abord la réduction de la charité á une vertu, mémé théologale. Ce sera aussi assimiler l’essence de cette vertu qui est plénitude et don á PEROS, l’amour mendiant et accapareur.
Ce sera encore reléguer, mémé pour la clarté, celui qui incarne l’amour au deuxième plan, voire en dernier lieu. Le Christ n’est-il pas á la dernière place, dans la III pars de saint Thomas?
Ce sera enfin présenter un Dieu transcendant, mais lointain et comme un interlocuteur et arriver ainsi á faire doucement et criminellement oublier qu’il est au plus intime de moi-même vivant dans la simultanéité de son éternité et de mon existence temporelle.
4° Pour être maintenue dans la vérité de Dieu, la chanté se doit de faire sauter tous les enveloppements: institutionnels, culturels, philosophiques, car, pour imprégner toute la création qu’il habite, le Dieu d’amour se fait tout á tous pour être tout en tous (1 Cor. 15, 28).
C’est dire, qu’au sens strict, il ne peut y avoir de philosophie ou de théologie de la chanté.
Tout ce que la chanté de Dieu peut demandent á une philosophie ou á une théologie, ce sont des services subalternes mais indispensables. J’en verrai trois:
1 — Une protection secondant sa lucidité, facilitant le rejet et l’expulsion de tout ce qui compromet son existence et sa vitalité. Pour réclamer l’intelligence de la chanté, il n’y a qu’á contemplent et peut-être á souffrir — des agissements de certains « charitables ».
2 — Un point d’appui plus ferme pour un élan, un mouvement, une donation. En somme donner des pierres pour passer le gué.
3 — Une invitation, une initiation, voire un entrainement á une manière de connaitre, une manière d’accéder á ce qui ne se voit pas á travers ce qui se voit.
Selon l’indication de saint Paul, nous avons été rejoint par Dieu dans notre course et á notre tour, nous nous efforçons de saisir celui qui nous a rejoint (Philip. 3, 12).
2.-. Monsieur Vincent et la charité
Qui ne se souvient de la fléché vinaigrée lancée par le chancelier Séguier, dans le film de Maurice Cloche (Texte de Jean Anouilh) « La chanté… c’est vous qui l’avez inventée. Autrefois ce n’était qu’une vertu, c’était parfait. Vous, vous avez vu grand… vous avez remué ciel, terre et vous avez si bien fait que vous l’avez collée sur les bras du gouvernement votre chanté…
Avant vous aussi, Monsieur, il y avait des pauvres… mais ils n’empêchaient pas les honnêtes gens de dormir! Maintenant, fi y en a partout. Ma parole, on croirait que vous les inventez ».
Cène fléché de Jean Anouilh secoue désagréablement notre attention. Mais cette secousse est providentielle car comment ne pas nous endormir en répétant paresseusement que M. Vincent n’a pas de théologie, de doctrine originale. Ce fut un saint exceptionnel la plus belle incarnation de la Providence au XVIII siècle. Mais c’était son affaire personnelle, son mystère et il a emporté son secret dans sa tombe… Nous écoutons encorne le frère Bertrand Ducournau en convenir dans son rapport du 15 août 1657, Monsieur Vincent l’accompagne en sourdine en déclarant «je suis un écolier de quatrième». A la Mission, il faut suivre le «gros des sages» être uniforme, « médiocre », sans originalité…
Stimulé par les pointes acérées de Jean Anouilh, alerté par les précisions que nous venons de rappeler sur les rapports entre «Révélation», «Théologie», «Philosophie» ayons le courage d’administrer une exégèse énergique á certains « lieux communs » qui vus de plus près ne sont que des amas résiduels.
1° Monsieur Vincent se déclare «écolier de quatrième». Savons-nous le comprendre? Il indique qu’il a raccourci ses humanités comme l’immense majorité des écoliers du XVI et XVII siècles. Il dit qu’il est un ignorant. A qui le dit-il? C’est ce que nous devons remarquer pour le comprendre.
Dans les 8.000 pages des œuvres de Monsieur Vincent, j’ai relevé 105 humiliations. 94 ont comme point de départ, ses péchés, ses abominations, ses défauts, etc… en un mot, ses déficiences morales. 11 seulement portent sur « son ignorance ou son incompétence ». Mais á qui parle-t-il? A des Evêques, á des vicaires généraux, quelquefois á des missionnaires, mais jamais aux Files de la Chanté. Ses interlocuteurs sont des personnes disons, tris proches d’elles-mêmes, fixées dans une assurance habituelle ou fonctionnelle et qui s’en serviraient pour demeurer invulnérables ou ne réclamer qu’un conseil approbateur. Pour ébranler leur sérénité, les inviter bien malgré eux á réfléchir et á se faire obéir Monsieur Vincent s’humilie: « Je suis un ignorant, vous, vous savez ». L’Interlocuteur est surpris et á la fin, fi ne sait plus… si… fi savait si bien. Ce qu’il constate d’ailleurs c’est que Monsieur poursuit son discours et inexorablement le force á prendre son point de vue.
Et nous qui nous laissions prendre au stratagème, nous qui prenions Monsieur Vincent au sérieux. Avouons-le, il nous a possédé et amené á son rivage dans les filets de son humilité (5).
2° Les appréciations du Frère Bertrand Ducournau qui le 15 août 1657 essaie de mobiliser des sténographes pour les conférences de Monsieur Vincent, ces appels au secours et ses appréciations doivent être compris en fonction de celui qui les a formulés.
Que dit-il? Que Monsieur Vincent n’avançait que des choses communes tris utiles pour les commençants et les missionnaires, qu’il les disait avec une intensité remarquable!
Mais qui était-il pour que nous nous rangions á son avis? Si nous n’y faisons pas attention, nous serions aussi naïfs et aussi peu avertis que lui-même… et il battait bien des records.
Ce brave frère né landais, á Amou en 1614, reçu á 30 ans, le 26 juillet dans la Congrégation et ayant fait les vœux le 9 octobre 1646 fut á partir du 3 mai 1645 appelé á servir de secrétaire á Monsieur Vincent surchargé par les affaires du Conseil de Conscience. Le frère Bertrand Ducournau s’éteignit dans sa 72′ année, le 3 janvier 1686. Excellent graphiste, il dessine majestueusement ses lettres et connait parfaitement sa grammaire.
Par contre, il est dépourvu de toute culture humaniste et théologique. Versificateur que l’aile de la poésie n’a point effleuré, compose des vers de mirliton, ce qui ne perfectionnait pas précisément l’heureux fonctionnement de son cerveau. Son dévouement admiratif était beaucoup plus remarquable que son jugement. A propos des conférences sur les vertus de Monsieur Vincent, il déclare: « J’étais si plein de ce que j’avais á dire de notre bienheureux Père que si je ne l’eusse écrit, je pense que peut-être j’en serais crevé ». Bien sar, pour éviter la détonation, a mieux fait d’écrire. Nous ne pouvons donc attendre de lui qu’un écho matériel, fidèle, mais incomplet de l’enseignement vincentien. Après tout, il n’est peut-être pas malheureux qu’il ait seulement consigné matériellement la parole de son maitre. Qu’aurions-nous eu s’il l’avait mise en vers… ou s’il l’avait commentée?
3° La tradition après les déclarations de Monsieur Vincent, après les assurances du frère Bertrand Ducournau, a été unanime et paisible. «Lorsqu’on médit de soi, écrivait malicieusement H. Bremond, on risque toujours d’être cru sur parole». C’est ce qui est arrivé et avec quel sérieux.
Je mettrai d’ailleurs á gage que les hommes qui respirent le sérieux, ceux qui sont solennels dans le particulier, pourront répéter les paroles de Mr Vincent, ils ne parviendront pas á saisir la finesse et surtout le mouvement de la vie vincentienne. C’est pourquoi ni M. de Saint Cyran, ni Antoine Arnauld, ni les Port Royalistes n’ont pu comprendre l’originalité de l’entreprise vincentienne. Le jeune Racine conseillait sur un ton acide aux gens de Port-Royal « On voit bien que vous vous efforcez d’être plaisant, mais ce n’est pas le moyen de l’are. Retranchez-vous donc sur le sérieux… il faut que chacun suive sa vocation».
C’est ainsi que grandit et s’affirma la figure de Vincent de Paul extrêmement généreux, bonasse et tellement ami des pauvres qu’il désirait demeurer dans l’ignorance des pauvres.
Mais cette image ne correspond en rien á la réalité. Nous savons que si Mr Vincent n’était pas licencié en théologie comme l’écrit
L. Abelly en 1664, ni Docteur en théologie comme l’avance l’auteur de la « Gallia christiana » en 1720, il était par contre Bachelier en théologie de Toulouse (12 octobre 1604) et licencié en « droits » de l’université de Paris.
En fait le cardinal de Richelieu dès 1634 consulte Vincent sur la validité du mariage de Gaston d’Orléans avec Marguerite de Lorraine. Le grand Condé n’hésite pas á prendre le contrepied des paroles d’humilité de M. Vincent.
M. Vincent lui-même ne bronche pas en matière doctrinale non seulement sur les questions de la grâce actuelle, mais encore en matière d’ascétique et de mystique: Voyez avec quelle autorité.
M. Vincent écarte ou adopte les auteurs dans ses grandes conférences. Ecrivant á Jacques Tholard, le l’ février 1640, il n’hésite pas á dire: « ne vous mettez pas en peine de ce que vos confesseurs vous disent á ce sujet: ils ne sont pas assez éclairés et n’ont point d’expérience de cela… Je m’offre á répondre á Dieu pour vous».
Ceci ne pouvait empêcher les historiens de la spiritualité qui n’ont pas le temps de tout savoir et de connaitre ce qu’ils enseignent, de rester dans le vague et les généralités trompeuses. Je pense á Henri Bremond, á M. Pourrat, en 1925, J. Gautier en 1953, L. Cognet en 1966.
Ce qui aurait quand même pu aider á regardé de plus près cet homme c’est que malgré son ignorance, il se montre á la fois organisateur de plusieurs congrégations et surtout inspirateur de millions de personnes. Cela dure depuis trois siècles et demi… et figurez-vous, bien que je ne sois pas prophète, cela durera encore longtemps.
Une série d’affirmations de Charles Péguy dans sa note sur
«M. Bergson et la philosophie bergsonienne » nous éclaire soudain: «Une grande philosophie n’est pas celle qui prononce des jugements définitifs, qui installe une vérité définitive. C’est celle qui introduit une inquiétude, qui ouvre un grand ébranlement ».
A l’instar de Blaise Pascal de qui M.H. Gouhier disait que pendant des siècles, il avait empêché les philosophes de s’endormir… et cela continue…, Monsieur Vincent pauvre de tout système empêche les théologiens et les auteurs de spiritualité de s’endormir et de vendre en cachette des anesthésiques, des narcotiques ou… de la drogue».
Nous allons voir comment…
II. Structure fondamentale de la charité evangelique
S’il n’y a pas au sens strict de théologie et de philosophie de la charité, par contre il est évident que certaines philosophies tel le matérialisme, excluent l’exercice de la charité et que certaines théologies méconnaissent le caractère primordial de la charité, son aspect divin, et la confinent dans des fonctions subalternes. Quels que soient les efforts de ces théologies nourries de kantisme, d’aristotélisme, de marxisme ou d’existentialisme leur pouvoir se réduira á l’éclosion d’un altruisme sentimental, humecté de cordialité, mais humide, peureux et anémique.
Quelles sont donne les structures ou les substructures philosophiques et théologiques nécessaires et qui conditionnent plus favorablement l’existence, l’expression, le développement de la charité de Jésus á travers les hommes? Ainsi que le proclamait Bossuet á propos de l’affaire du quiétisme, nous voyons maintenant qu’il y va de toute la religion.
Pour la clarté et pour faire bref, je réduirai ces assises que nous retrouverons dans l’enseignement vincentien á trois pôles majeurs.
1. « Ontologie de Dieu »
Il nous faut partir de saint Jean. Dieu n’est pas une abstraction, un archétype, ni un amour, c’est l’amour même (I Jean, 4, 8, 16). L’ancien testament avait pu pressentir que l’amour étant le grand commandement (Deut 6, 5, Mt 22, 37) ce devait être la « définition » la plus exacte de Dieu. (Cf. Ex. 34, 6). Mais ne s’agissait que d’un langage créé pour l’homme, d’une certaine catégorie d’images á transposé. Avec quelques périls. En JésusChrist, dans le Nouveau Testament, Dieu nous a donné la preuve décisive, exempte de toute équivoque. L’événement auquel toute l’histoire du monde est suspendue c’est une démarche d’amour. En livrant pour nous á la mort son fils bien-aimé (Mc, 1, 11; 1, 11) Dieu nous a prouvé qu’il était pour nous AMOUR. (Rm 5, 8).
Il nous aime de l’amour dont il aime son fils, il nous rend capables de l’aimer de l’amour dont son Fils l’aime.
Il nous fait part de l’amour qui zénith le Père et le Fils et qui est leur Esprit Saint.
En résumé, Dieu ne se définit pas, c’est un mystère qui se révélé et dans lequel nous sommes pour être progressivement unis á Lui.
2. L’Homme — Ontologie ou anthropologie biblique —
Nous avons á le déclarer nettement; il n’est qu’une anthropologie, celle de la Révélation et hors de cette anthropologie, il n’y a place que pour une caricature de la charité évangélique.
Sur deux points l’anthropologie biblique différé radicalement de l’anthropologie philosophique commune, celle d’hier présentée sous des étiquettes aristotéliciennes, celle d’aujourd’hui offerte sous pavillon marxiste ou existentialiste; celle de demain qui ne s’appuierait que sur les données perceptibles aux sens ou á l’intelligence.
1 — Alors que la Psychologie voit le corps et l’âme comme les deux composantes de l’homme, la révélation nous indique que l’homme est aussi et principalement amé, en tant qu’animé par l’Esprit de vie, l’esprit signifie son ouverture á Dieu, son corps, son aspect périssable.
2 — Alors que pour la philosophie grecque, l’homme est un microcosme unissant le spirituel et le matériel, la révélation biblique ne regarde l’homme que face á Dieu dont il est l’image. « Au lieu de s’enfermer dans un monde naturel et dos, note le Père Xavier Léon Dufour, elle ouvre la scène aux dimensions de l’histoire, d’une histoire dont le principal acteur est Dieu, Dieu qui a créé l’homme et qui, pour le racheter est lui-même devenu homme. L’anthropologie déjà liée á une théologie devient inséparable d’une christologie ». « un homme nouveau est révélé: c’est d’abord le Christ en personne (Eph. 2, 15) mais aussi tout croyant dans le Seigneur Jésus ».
Son existence n’est plus asservie par la chair (Gal, 5, 16-25; Rm 8, 5-13). Son entendement est renouvelé (1 Cor 2, 16). Il doit sans cesse mourir au vieil homme, sans cesse progressé en se laissant envahir par l’image unique qu’est le Christ. (2 Cor. 3, 18; Col. 3, 10).
3. Métaphysique de l’amour
Sur ce point, il existe non seulement une différence de niveau, de pureté, mais une différence radicale et essentielle entre l’amour humain présenté par la philosophie grecque et l’amour présenté par la Révélation.
Humainement l’amour est possession, captation, en termes courants disons qu’il est chasseur et dragueur. L’amour selon la révélation est don inconditionnel á l’autre, il est fidélité, désintéressement. « A la croix, écrit Charles Wiener, l’amour révélé de façon décisive son intensité et son drame. Il fallait que Jésus souffrit (Luc, 9, 22; 17, 25, 24, 7) pour que fussent révélés pleinement son obéissance au Père (Phil, 2, 8) et son amour des siens (Jn 13, 1). Par la croix, Dieu est pleinement glorifié (Jn 17, 4) l’homme Jésus, (I Tim. 2, 5) et avec lui l’humanité entière méritent d’art aimés de Dieu sans réserve (Jn, 10, 17; Ph. 2, 9). Dieu et l’homme communient dans l’unité selon la prière dernière de Jésus (Jn 17, 1 ss).
L’amour serti dans l’homme le pousse sans cesse á s’étendre, á s’accroitre, á se purifier pour s’universaliser (Rm 5, 5). Cet amour dont rien ne peut plus nous séparer (Rm 8, 35-39) nous presse (2 Cor. 5, 14) et il nous prépare á la rencontre définitive au moment où nous nous connaitrons comme nous sommes connus (1 Cor. 13, 12).
Ces trois pôles, ces trois fondements: ontologie de Dieu, anthropologie, métaphysique de l’amour empêchent la révélation de se scléroser en une philosophie, une théologie ou un système. Ils enjoignent á l’homme de s’associer au dynamisme créateur et recréateur, á l’avancée de Dieu en ce monde. Ils réclament que l’existence chrétienne soit épiphanie de la grâce créatrice et transformant de Dieu.
III. Théologie et charité d’apres M. Vincent
Si Monsieur Vincent n’a pas réduit la charité á un principe, á un état ou á une définition théologique, il n’a cependant pas exclu toute formulation. Nous pouvons même constater qu’il s’est toujours efforcé d’aller au-delà des systèmes et des mots pour prendre directement appui sur la révélation, c’est-à-dire, sur la personne vivante et subsistante de Jésus. « Jésus-Christ est la réglé de la Mission » (Entretiens, p. 547). Le Christ vivant est á ses yeux le seul appui inébranlable, la seule garantie de vérité, le stimulant permanent qui force á se lancer dans une aventure novatrice.
Ce recours direct au donné révélé, á la personne et á Penseignement de Jésus donne á l’enseignement vincentien une diversité qui n’a pas manqué de déconcerter les historiens en herbe et les apprentis sorciers. Comment accorder en effet les affirmations par lesquelles M. Vincent subordonne la piété á l’activité charitable avec ceux où il exalte la passivité, la souffrance « Notre Seigneur et les saints ont plus fait en souffrant qu’en agissant » (S.V. II, 4, 14 janvier 1640).
Pour trouver le mot de ces antinomies, Pascal nous indique une voie: « Tout auteur a un sens auquel tous les passages s’accordent… ou fi n’y a pas de sens du tout (Br. 684, Lafuma 257). L’incompréhension et la surprise sont réservées á l’observateur superficiel que les détails fascinent au point de ne plus lui permettre de percevoir le mouvement continu et profond de la pensée.
Nous sommes en présence d’une évolution prolongeant une intuition originelle. Celle-ci est tout á la fois aimantation de nouveaux éléments et activité d’intégration organique. Vincent utilise et vivifie son expérience première en la prolongeant.
Il est facile de remarquer la place exceptionnelle et le rôle privilégié que le mot « expérience » tient dans le vocabulaire vincentien. C’est le maitre mot dans les directives et la clausule péremptoire dans les décisions.
La doctrine vincentienne ne se présente donne pas comme un ensemble de déductions découlant d’un principe ou une construction harmonieusement systématisée. Elle apparait au contraire comme l’explicitation d’une expérience qui se vitalise en se perpétuant.
Jamais Vincent de Paul n’oubliera l’expérience « douloureuse » dont Dieu l’avait enrichi au cours des années 1613-1617. A cette époque découvrant que le Dieu de Jésus-Christ « ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile », il avait appris ce qu’est la communion surnaturelle dans la souffrance assumée, ce qu’est le vide vertigineux et l’horrifiante ténèbres qui étouffe une amé qu’aucune aurore ne vient éclairer, ce qu’est la joie secrété et vivifiante qui coule dans une amé qui se donne sans condition et sans limite au Dieu qui ne se cache dans les pauvres que pour être passionnément cherché.
L’étude analytique des trois aspects de la charité vincentienne
- le DON
- l’ACTION
- l’UNION
nous permettront de mieux comprendre comment chacun de ces aspects a son appui dans la révélation, son appel dans un modèle idéal, son enracinement dans l’expérience, son expression dans un enseignement.
1. Le don a Dieu
D’entrée de jeu, Monsieur Vincent pourchasse les spectres et exorcise vigoureusement les apparences. «Toutes choses sont problématiques hors celles que la sainte Ecriture détermine». (S.V. I, 30). Les sens peuvent nous tromper (S.V. IX, 4); la raison humaine n’atteint jamais á la sagesse divine.
Quant aux vérités communes de ce monde, aux maximes du monde, quelques-unes sont l’expression du bon sens, mais les autres ont le diable pour auteur. Notre Seigneur les a réprouvées, elles portent toujours á faux. Incertaines et périssables, elles n’ensemencent que des erreurs, font croitre les douleurs et les peines, rendent esclaves des passions et enfants du diable.
Il faut donc s’appuyer sur la doctrine de Jésus-Christ qui ne trompe jamais. Solide comme un roc, cette doctrine ne trompe jamais, elle rend sage, remplit le cœur, conduit avec assurance, construit dans l’éternel.
faut donc commencer par la foi, chercher d’abord les intérêts de Dieu, regarder les « choses comme elles sont en Dieu et non comme elles paraissent hors de lui parce qu’autrement, nous pourrions nous tromper et agir autrement qu’il ne veut » (S.V. VII, 388).
a) Révélation
Nous comprenons maintenant pourquoi Monsieur Vincent met le mystère de la sainte Trinité au sommet et au centre de sa vision religieuse. C’est sous la protection de la sainte Trinité et dans sa lumière qu’il place la petite congrégation de la Mission. Il réaffirme que la connaissance de ce mystère est nécessaire pour le salut. Mais fi volt surtout dans la Trinité la générosité du Père donnant son Fils pour sauver le monde.
b) Modèle
Le Christ, ce modèle á l’image de qui nous nous transformons et qui est aussi notre recréateur intérieur, est un don permanent. Que ce soit dans l’œuvre de l’Incarnation, dans le supplice marquant le maximum de la Rédemption, dans l’institution d’une présence qui est sacrement et sacrifice et qui a nom « Eucharistie ». Il est également présence et don perpétué par son Esprit habitant dans chaque chrétien dès le baptême.
c) L’expérience de Vincent
La compréhension vitale et savoureuse de ce qu’est le don de sol, Vincent l’avait expérimentée au moment où fi s’était donné définitivement á Dieu pour le service des pauvres. La divine lumière avait inondé son amé. « Il se trouva remis dans une douce liberté et son amé fut remplie d’une si abondante lumière qu’il a avoué en diverses occasions qu’il lui semblait voir les vérités de la foi avec une lumière toute particulière » (Abelly, III, 119).
L’enseignement vincentien va donc s’organiser sur une ligne qui pourra changer d’appellation mais qui ne variera en aucune manière: Nous n’existons qu’en nous donnant á Dieu.
2. L’action
Cherchez, cherchez, cela dit soin, cela dit action…
Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit á la sueur de nos visages.
Si l’amour de Dieu est un feu, le zélé en est la flamme, si l’amour est un soleil, le zélé en est le rayon. Le zélé est ce qui est de plus pur dans l’amour de Dieu. (Entretiens, p. 728).
Totum opus nostrum in operatione consistit (Abelly, I, 81-83).
Qu’est-ce donc exactement que cette « action » qui est l’expression la plus foncière et le signe d’authenticité de la charité. Nous ne le savons bien qu’en nous référant á la Révélation sur laquelle M. Vincent s’appuie, au modèle qui l’attire et qui éclaire á la fois son expérience et son enseignement.
a) Révélation
L’action n’est ni un déploiement de forces, ni l’ajustement du psychisme au visible, fi n’y a action véritable que dans la croissance vitale émanant du créateur. Comme la créature est appelée á relayer et á transmettre cet influx divin, l’action ne peut être que l’art de seconder la croissance de Dieu dans sa création.
La révélation fournit ici un double perspectif.
1 – Nous sommes dans le Christ et le Christ est en nous.
Nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ… nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie de Jésus-Christ, notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de JésusChrist (S.V. I, 295).
2 – Les actions humaines deviennent actions de Dieu puisqu’elles se font en Lui et de par LUI (Entretiens, 600).
La rencontre de la présence aimante et active de Jésus avec la volonté humaine de n’être qu’une expression de la volonté de Dieu, voilà ce qui instaure la véritable action, entretient la continuelle communion (S.V. I, 233), assure l’amour indéfectible.
b) Le modèle, Jésus
Le Christ présent dans le chrétien n’est pas un Christ immobile, il est aimant, actif, laborieux.
Notre Seigneur possédé abondamment toutes les vertus… elles ne sont pas en Lui et pour Lui seul, mais pour ceux qu’il emploie ses desseins et qui ont toute leur confiance en son secours (S.V. V, 484).
N’arrêtez donc plus votre vue sur ce que vous êtes, mais regardez Notre Seigneur auprès de vous et en vous, prêt á mettre la main á l’œuvre sitôt que vous aurez recours á Lui, et vous verrez que tout ira bien » (S.V. V, 488).
Son opération se poursuit donc dans les chrétiens dont il est l’amé et la vie.
Se consommer pour Dieu, n’avoir de bien ni de forces que pour les consommer pour Dieu, c’est ce que Notre Seigneur a fait lui-même qui s’est consommé pour l’amour de son Père. (S.V. XIII, 179).
c) L’expérience vincentienne
Ce que la Révélation et l’image de Jésus faisaient revivre dans l’âme de M. Vincent, les convictions qu’elles gravaient encore plus profondément dans sa chair, ce n’étaient pas seulement la précarité de la parole humaine, la vanité des grandes phrases, i’ hypocrisie des beaux sentiments mitonnés dans l’égoïsme, plus encore, c’est l’irréalité de tout ce qui n’est pas action de Dieu.
II se rappelait que jusqu’a 32 ans, il n’avait pas eu, malgré quelques prétentions religieuses, l’impression que Dieu bénissait sa vie et la prenait en charge. En ce temps-là, il faisait ses affaires personnelles et non celles de Dieu.
Dès l’instant où il avait entrepris de se donner á Dieu, d’être á son service, de faire ses affaires, Dieu avait fait les siennes.
d) L’enseignement de M. Vincent
Pendant plus de quarante ans l’existence vincentienne va s’efforcer de muer les phrases et les sentiments en action et en engagement concrets.
Mais cette mutation, cet exhaussement ne seront garantis que par une divine consécration. Ce que Monsieur Vincent reprend comme les notes fondamentales de son enseignement, ce qui résonne comme les harmoniques de son existence et de son expression, c’est d’abord qu’il faut regarder Dieu ensuite qu’il faut mobiliser tout son être pour devenir un bon instrument de Dieu enfin et surtout qu’en ne faisant qu’un avec cet amour prévenant et agissant, tout sera accompli.
«Soyons bien á Dieu, Monsieur. Il sera tout á nous et avec Lui, nous aurons toutes choses ». (S.V. III, 464-465). « Quand vous ne diriez mot, si vous étés bien occupés de Dieu, vous toucherez les cœurs par votre seule présence ». Abelly, II, 297).
Il n’est qu’une vie, il n’est qu’une action, il n’est qu’une mission, celle qui continue la mission de Jésus.
3. Union
La relation verticale de transcendance étant assurée par le don á Dieu et par l’action de Dieu en l’homme, l’aspect union et cohésion va s’appuyer sur d’autres vérités révélées, retenir un autre visage du Verbe incarné, utiliser une autre expérience, organiser un autre enseignement.
a) Révélation
Le dogme que M. Vincent va utiliser comme appui et faire vitalement affleurer est celui du corps mystique du Christ. Alors que François de Sales n’en parle presque pas, que Pierre de Bérulle et J.J. Olier se maintiennent dans des considérations abstraites, Vincent utilise fréquemment et concrètement la doctrine et l’image pauliennes qui nous donnent accès au mystère de Dieu.
Deux aspects de cette doctrine sont particulièrement exploités. L’appartenance au corps mystique du Christ nourrit et développe surnaturellement la compassion (cf. Entretiens, p. 690); elle m’invite non seulement á aimer Dieu, mais elle me force á donner vérité et plénitude á cet amour en aidant mon prochain á l’aimer.
En retour et en reconnaissance, dirait-on, de même que Dieu se sert de moi pour aider le prochain á l’aimer, il se servira aussi du prochain pour accéder á Dieu.
Il faut se détacher de tout ce qui n’est pas Dieu et nous unir au prochain par charité pour nous unir á Dieu même par Jésus-Christ. (Entretiens, p. 544).
b) Le visage de Jésus
Tout naturellement c’est le visage du Christ de miséricorde et de tendresse qui se dresse devant nous.
Ah que le Fils de Dieu était tendre! On l’appelle pour voir le Lazare: il y va; la Madeleine se lève et vient au-devant en pleurant; les Juifs la suivent qui pleurent aussi; chacun se met á pleurer (Jean, 11, 35). Que fait Notre Seigneur? II pleure avec eux tant il est tendre et compatissant. C’est cette tendresse qui l’a fait venir du ciel. Il voyait les hommes privés de sa gloire (Rm. 3, 23) il fut touché de leur malheur (Entretiens, 689).
c) L’expérience de Vincent de Paul
Ce visage d’amour, de tendresse, divinisant la compassion éclairait et rassurait M. Vincent. Un jour, pris de pitié pour un Docteur tenté contre la foi, il s’était « mis en oraison pour prier sa Divine bonté qu’il lui plût délivrer ce malade de ce danger et s’offrit á Dieu en esprit de pénitence pour porter en soi-même sinon les mémés peines, au moins tels effets de sa justice qu’il aurait agréable de lui faire souffrir ». (Abelly, III, 117).
Mais il avait payé très cher cette oblation. Qu’importe: il faut payer ce que nous devons et pouvons être dans le Christ Jésus. Au terme de sa course, Vincent n’hésitera pas á affirmer:
Quoi, être chrétien et voir son frère affligé sans pleurer avec lui! C’est être sans charité, c’est être chrétien en peinture, c’est n’avoir point d’humanité; c’est être pire que les bétés (30 mai 1959, Entretiens, p. 690).
d) L’enseignement de la charité
La quintessence de l’enseignement de Vincent de Paul sur la charité nous est fourni par l’entretien du 30 mai 1659 sur la chanté. (Entretiens, p. 678-63). Soigneusement Vincent étudie les 7 actes dont la convergence constitue le climat de charité. Il conclut: «Il faut se faire tout á tous pour les gagner á JésusChrist ». Mais la manière de se faire aux autres, ce n’est pas le mime et l’art du caméléon prenant la couleur de celui qu’il approche. C’est tout simplement adopter l’art d’aimer que Notre Seigneur a pratiqué et a enseigné. Comme nous ne comprenons Dieu et les hommes que par le cœur, nous ne pourrons les comprendre, et Dieu et les hommes, qu’en les aimant d’abord et c’est uniquement dans cet amour qu’ils pourront et nous aimer et nous comprendre.
L’on ne croit point un homme pour être bien savant, mais pour ce que nous l’estimons bon et l’aimons… Il a fallu que Notre Seigneur ait prévenu de son amour ceux qu’il a voulu faire croire en lui. Faisons ce que nous voudrons, l’on ne croira jamais en nous si nous ne témoignons de l’amour et de la compassion á ceux que nous voulons qu’ils croient en nous (1 mai 1635, S.V. I, 295).
Conclusion
Prenant un peu de distance, survolant pour ainsi dire cet exposé buissonnant de la charité vincentienne, je me bornerai en conclusion á en souligner l’actualité et la permanence vitale.
Ce qui caractérise cette dynamique charitable, c’est qu’elle est plus qu’une philosophie, plus qu’une théologie ou une spiritualité anémique, c’est le jaillissement á travers la personne de Jésus de la révélation vivante, infinie et mystérieuse.
Ce Christ, ce n’est pas un spectre au-delà des étoiles. C’est á la fois le Christ éternel et transcendant, le Christ mystique répandu dans l’humanité pécheresse où son agonie se perpétue. Parce qu’il est transcendant et immanent, il nous soutient et nous réconforte; parte que nous sommes trop nous-mêmes et pas assez Lui, il nous inquiété, nous condamne et nous stimule.
Discrètement mais vigoureusement. Monsieur Vincent nous maintient dans cette face á face. Dans ses grosses mains fiévreuses et fatiguées, il retient nos mains fuyantes. Qu’il nous gêne ou qu’il nous agace, n’importe il aura toujours raison puisque notre regard peut s’éclairer de cette éternelle lumière qui nous fait voir l’invisible.
(HUMANISME ET FOI CHRÉTIENNE. Mélanges scientifiques du Centenaire de l’Institut Catholique de Paris. Beauchesne, 1976, pp. 633-647).






