La France est le pays à qui a été donné Vincent de Paul, comme elle est le pays à qui a été donnée Jeanne d’Arc. Nous ne savons pas assez que c’est un privilège. Nulle part, chez aucun peuple, dans les temps modernes, on ne rencontre un homme comme Vincent de Paul, qui ait aimé les hommes avec cette intelligence, cette tendresse et cette efficacité.
Né dans un bourg des Landes, en 1580, d’une famille de paysans pauvres, il partagea durant son enfance occupée à garder les pourceaux, la rude vie des gens des champs, en même temps qu’il se pénétrait du bon sens et des vertus d’une race patiente. Né paysan, il resta paysan par humilité et par droiture; et c’est pour cela qu’il parla du peuple de la campagne non pas avec cette pitié brutale d’un La Bruyère, dont l’accent faux fait mal, mais avec une sympathie directe ; et c’est pour cela aussi que son action religieuse garda un caractère si original, si pratique, apparentée à l’action politique de son compatriote le roi Henri IV.
Comme la plupart des hommes destinés à travailler pour un long avenir, il parut longtemps, jusqu’à quarante-cinq ans, chercher sa voie, alors qu’il se préparait, en touchant les réalités diverses d’une société complexe, à exercer sur elle une action totale. Il est possible d’ailleurs que les méandres de son itinéraire s’expliquent de surcroît par une humeur aventureuse de cadet de Gascogne, qu’il intègrera plus tard, en la disciplinant rudement, dans la sainteté.
Une créance à recouvrer l’ayant amené de Toulouse à Marseille, il décide de revenir par mer jusqu’à Port-Vendres et il se fait prendre par des corsaires barbaresques qui l’amènent captif en Alger. Il n’y perd pas son temps : il étudie le caractère des Turcs, la situation des esclaves et des marchands chrétiens, si bien qu’il pourra plus tard organiser le consulat français dans l’Afrique du Nord et une sorte de banque pour faire passer des secours aux pauvres captifs. Fatigué de sa prison, il s’évade, emportant maints secrets d’alchimie et de médecine qu’il fait valoir avec beaucoup de brio et qui lui assurent un vif succès à Rome, où l’a amené le prélat Montorio. Â Rome, aussi, il observe, tout en s’édifiant au contact des origines chrétiennes; quand il devra plus tard négocier avec la curie pontificale, il se souviendra de ses pratiques et il comptera sur le temps qui est un des grands facteurs de la politique romaine. Distingué par le Pape, il part pour Paris avec une mission de confiance auprès du roi. Le voilà en contact avec le Béarnais et avec la Cour qu’il regarde avec des yeux plus curieux qu’éblouis. Il a la faveur de la reine Margot; tout porte à croire qu’un bon bénéfice va récompenser tant d’adresse diligente.
Mais Bérulle met la main sur lui et l’engage dans une autre carrière, celle de la sainteté. Il y prélude par une période en apparence aussi fantaisiste que la première, mais plus disciplinée derrière les faits. Curé de Clichy, près de Paris, dans une paroisse populaire, précepteur des enfants de M. de Gondi, général des galères, curé de Châtillon, en pleine campagne désolée du pays des Dombes, à nouveau précepteur et directeur de conscience chez les Gondi, il prend contact avec le peuple des villes et celui des campagnes, avec les forçats sur les galères, avec les grands seigneurs et les grandes dames, à Paris, dans les faubourgs et dans les terres seigneuriales. À quarante-cinq ans, en 1625, il a fait le tour de la société de son temps ; il en connaît les misères, les besoins, les possibilités ; et Dieu le voulant, il se met résolument à l’action.
Elle est d’abord uniquement populaire. Son expérience se résume dans un cri du cour, de son cour de paysan : «le pauvre peuple des champs meurt de faim et se damne». Voilà la source de son œuvre : il va s’appliquer à donner au pauvre peuple de France du pain et la vérité. La forme essentielle de ce double apostolat est la mission. Aidé de quelques prêtres qu’il groupera plus tard en une société religieuse, il s’installe pour quelques mois dans les paroisses les plus déshéritées il y enseigne le catéchisme et y restaure l’esprit chrétien ; la paroisse renouvelée, il y établit la Charité, association des meilleurs pour l’assistance des malades et des pauvres. Telle est la cellule d’une grande entreprise nationale.
Pour que les résultats de ce premier travail spirituel et matériel résistent au temps, il faut les protéger par une organisation stable: il applique donc sa congrégation des prêtres de la Mission à la réforme du clergé, afin de doter de bons prêtres les paroisses renouvelées, et il crée la Congrégation des Filles de la Charité pour assurer la permanence des soins aux pauvres et aux malades. Les deux groupements amplifient leur action pendant ce règne de Louis XIII, si effervescent, pour le bien comme pour le désordre ; les Filles de la Charité essaiment dans tout le royaume; la réforme du clergé, entreprise à la fois par plusieurs, va prendre corps dans l’ouvre des Séminaires. En 1643, quand Louis XIII meurt, M. Vincent, qui l’a assisté à sa dernière heure, est devenu un des grands ouvriers de la France qui créait pièce à pièce son équilibre. Investi par la confiance de la Reine Régente d’une sorte de ministère spirituel, il entre au Conseil de Conscience et y devient vite un des conseillers les plus écoutés. C’est grâce à ses soins que sont choisis pour les diocèses vacants de bons prélats qui y apportent l’esprit de la Réforme Catholique et l’esprit de charité.
Alors, viennent les grandes crises : crise politique, crise sociale, crise religieuse. Providentiellement, Vincent de Paul a été préparé à les affronter et les deux organismes qu’il a créés répondent avec précision aux besoins qui sont mis à nu par les troubles civils. La Fronde bouleverse les provinces ; Paris prend les armes et chasse son roi puis Paris est assiégé par les troupes du roi de France et connaît la famine ; les hommes graves ne savent plus où est le devoir. M. Vincent n’est ni «Mazarin», ni frondeur ; il est du parti de ceux qui ont faim. Seul, il ose sortir de Paris assiégé et traverser les deux lignes de bataille pour aller jusqu’à la Reine, à qui il tient un tel langage que Paris est aussitôt ravitaillé en farine. Il ose parler net au ministre et lui conseiller et lui persuader de disparaître pour un temps, afin de rendre possibles le retour du roi à Paris et la paix. Mais de tous côtés la misère reste effrayante. Investi, par une espèce d’accord tacite du pouvoir et des malheureux, d’une sotte de mandat général qui équivaut à la direction de l’assistance publique et de l’assistance privée, M. Vincent se multiplie, génial et généreux. Il quête à Paris pour la province et en quelques années fait passer plusieurs millions en Lorraine, où la guerre avait tout détruit ; il quête la province pour Paris affamé ; il envoie des semences et des charrues dans les régions dévastées ; il fait vendre à Paris les objets fabriqués par les artisans ruraux; au peuple il tend la main pour la noblesse que la misère avilit ; à la noblesse il demande secours pour le peuple que la faim pousse au désespoir et à la violence. Non seulement, ainsi, il dispense des Français de mourir de faim, mais il fait circuler à travers les classes sociales, alors si séparées, un courant de saine fraternité et il prépare pour un jour prochain une réconciliation cordiale. Il est, à la lettre, comme le lui écrivaient les notables de Picardie, «le Père de la Patrie».
La Fronde a deux visages. C’est une crise d’indiscipline politique et de dépravation morale qui a laissé à tous ceux qui l’ont vécue et qui savaient réfléchir, comme un Pascal ou un La Rochefoucauld, un pli de tristesse et de pessimisme. Et c’est aussi une explosion de charité passionnée : les grandes âmes, à l’appel de M. Vincent, ont su panser les plaies faites par la révolte et par le crime. Si la France n’a pas péri dans la tourmente, à qui le doit-on ?
Après la querelle politique, ou en même temps, la querelle religieuse. Le Jansénisme naît, qui devait si profondément et pour si longtemps troubler les âmes. Il est d’abord une volonté de réforme ; mais il devient très vite un parti, en lutte contre un autre parti, celui des Jésuites. Et, chose grave, ceux qui ne sont d’aucun parti et qui suivent le combat en spectateurs passifs, ou ne soupçonnent pas la portée du conflit, ou se laissent entraîner par la mode qui mène vers Port-Royal. M. Vincent voit clair du premier coup. Il prend position en théologien et en théologien informé qui sait à fond les problèmes ; mais son attitude très originale est d’abord celle du paysan avisé et pratique. Il y a dans toute cette affaire un esprit de chicane, un esprit d’orgueil qui veut raffiner sur la doctrine et se tirer de la foule. C’est un appât pour les meilleurs ; s’ils se laissent prendre, ils sont perdus pour le travail d’apostolat, et le pauvre peuple des champs, pendant ces doctes batailles, continuera à mourir de faim et à se damner. C’est en grande partie pour ce motif que Vincent de Paul défend ses missionnaires et le clergé contre les nouvelles doctrines laissons à l’autorité ecclésiastique, dont c’est la fonction, le soin de décider dans ces matières difficiles ; soumettons-nous simplement aux décisions si nettes qu’elle a prises, et travaillons.
La force de contagion d’une grande pensée est en quelque sorte illimitée, car elle s’amplifie de tout ce qu’elle conquiert. Du plan national où elle s’était révélée si efficace, l’action de Vincent de Paul s’étendait au plan international. De divers points de l’étranger, en particulier de Pologne et d’Italie, on lui demandait des ouvriers pour la mission populaire et pour la réforme du clergé, décrétée par le concile de Trente; et ainsi, c’est de France que partait le mouvement spirituel qui renouvelait l’Europe. Plus loin encore, Vincent de Paul jetait les yeux sur les pays infidèles et envoyait des missionnaires en Hibernie, et à Madagascar; entrant ainsi après d’autres, mais un des premiers, dans l’entreprise des missions lointaines où la France devait toujours garder le premier rang, comme un privilège de répandre son sang pour répandre la civilisation avec l’Évangile. C’est vraiment une carrière prodigieuse que celle de ce paysan de Gascogne, pauvre, humble et chétif, qui, en trente ans réalise ce miracle de charité et d’apostolat.
Le secret de ce succès, c’est de toute évidence la sainteté. Mais la sainteté a bien des visages, et celle de Vincent de Paul a ceci d’original qu’il a paru s’appliquer à lui enlever tout relief. Il est humble à un point qui nous déconcerte; il est silencieux, réservé, réticent. Cet homme d’action est le contraire d’un homme pressé ; il va du pas des bouviers de son pays. Aucune agitation, aucune impétuosité, aucun désir d’entreprendre au delà de ce qu’il fait ; mais il est prêt à tout ; il attend que Dieu lui fasse signe avec les occasions qui sont en quelque sorte son langage muet, et il n’en laissera passer aucune sans la saisir et sans l’utiliser à plein. Il dit, et ce sont des mots précieux : «Il ne faut pas enjamber sur la conduite de la Providence, mais quand elle a ouvert ses voies, il faut la suivre à pas de géant… Les œuvres de Dieu ne se font pas quand nous le souhaitons, mais quand il lui plaît».
Dans cette attente fervente de la volonté de Dieu, l’apôtre entretient ses forces, alimente sa volonté pour être, à l’heure voulue, à la hauteur des efforts les plus rudes. La vie intérieure prépare l’autre ; elle n’est donc pas une fin en soi. M. Vincent, qui admire les contemplatifs, ne se croit pas digne de prendre place parmi eux; il est un ouvrier qui a des «journées» à faire. Ainsi, sa spiritualité est simple, détachée de toute recherche, de toute subtilité, même pourrait-on dire de toute spéculation. Il dit : «Allons à Dieu, bonnement, rondement, simplement, et travaillons». Toujours le même mot qui revient comme un refrain. Travaillons. Il faut aimer Dieu à la force du poignet et à la sueur du front. «La vraie charité ne saurait rester oisive ni enfermée en elle-même. C’est le propre du feu d’éclairer et d’échaujfer, et c’est aussi le propre de l’amour de se communiquer. Nous devons aimer Dieu et servir le prochain aux dépens de nos biens et de notre vie». La sœur de Charité est une femme de prière, certes ; mais elle quittera la prière et même, s’il le faut, la messe, pour servir les pauvres malades. Car les pauvres malades sont les pauvres de Jésus- Christ, et ainsi elle n’aura quitté Jésus-Christ que pour le retrouver dans ses membres.
Nous voilà au centre de sa pensée et de son originalité il est l’homme de chez nous qui a le plus aimé les hommes. Il avait réalisé intégralement dans son cour le sentiment de la fraternité, c’est-à-dire qu’il croyait, non pas en paroles, par métaphore ou par réflexion philosophique, mais substantiellement et dans les entrailles, que le loqueteux, le pauvre diable de la rue, était son frère. A ce degré, ce sentiment est très rare. Tous les jours, il faisait dîner à sa table deux mendiants et il les servait lui-même avec de grands égards. Tons les saints ont servi les pauvres pour se conformer à l’esprit de l’Évangile ; lui, de surcroît, les servait par plaisir. Lorsqu’il s’était installé au prieuré de saint Lazare, il y avait trouvé quelques déments, abandonnés de tous, des déchets d’humanité. Il s’était attaché à eux et les avait attachés à lui à force de douceur, si bien que le jour où devant quitter le prieuré, il se demandait ce qu’il regretterait le plus en s’en allant, il en vint à penser que ce qui coûterait le plus à son cour, ce serait de laisser ces pauvres fous dont personne ne se soucierait plus.
La légende a stylisé et popularisé les gestes de sa charité. On le représente, par une nuit de neige, recueillant dans les plis de son manteau des enfants abandonnés, ou sur une galère prenant sur lui les chaînes des forçats pour les en délivrer. Ce n’est pas ainsi qu’il faut le voir; mais ces images sont des symboles, vrais par delà le réel, et ils disent, sans l’épuiser, la tendresse surabondante de son cour. Recueillons, pour la toucher, quelques-uns des mots qu’elle lui a inspirés.
«Si vous saviez quelle grâce c’est de servir les pauvres !… Employez votre jeunesse à vous mettre en, état de servir les pauvres… Reconnaissons devant Dieu que (les pauvres) sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services. Quand nous allons les voir, entrons dans leurs sentiments pour souffrir avec eux… L’amour fait entrer les cours les uns dans les autres et sentir ce qu’ils sentent. Nous sommes tous membres les uns des autres. Être chrétien et voir sou frère affligé sans pleurer avec lui, sans être malade avec lui…, c’est être chrétien en peinture, c’est être près des bêtes… Je ne dois pas considérer un pauvre paysan ou une pauvre femme selon leur extérieur, ni selon ce qui paraît de la portée de leur esprit… tournez la médaille et vous verrez par les lumières de la foi que le Fils de Dieu qui a voulu être pauvre nous est représenté par ces pauvres».
Il ne faut pas s’étonner si d’un cœur qui à ce point aimait les pauvres sont sortis des accents d’une éloquence pure qui a touché d’autres cours. De la société de son temps, M. Vincent obtint des miracles de charité, l’envers de la Fronde. Nous devrions tous savoir de mémoire ces paroles qu’il adressait aux dames du monde, à une de ces heures tragiques où la misère trop dure démoralise les meilleurs :
«Oh, sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés, voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner.
«Cessez d’être leurs mères, pour devenir leurs juges ; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m’en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez pas avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d’en prendre soin, et au contraire ils mourront, ils périront infailliblement si vous les abandonnez, l’expérience ne permet pas d’eu douter».
Au-dessus de ce texte si beau, j’en mets un autre que je trouve dans les conférences aux Filles de la Charité il est émouvant au delà de toute expression, comme la voix d’une mère.
«Celle qui sera en jour, ayant pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant, les saluera gaîment et charitablement, accommodera la tablette sur le lit, mettra une serviette dessus, une gondole, une cuiller et du pain, fera laver les mains aux malades et dira le Benedicite; trempera le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accommodant le tout sur la dite tablette, puis conviera le malade charitablement à manger pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si elle avait affaire à son fils, ou plutôt à Dieu, qui impute fait à lui-même le bien que l’on fait aux pauvres. Elle lui dira quelques petits mots de Notre Seigneur, en ce sentiment, tâchera de le réjouir s’il est fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et l’ayant mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le laissera et en ira trouver un autre pour le traiter en la même sorte, se ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps».
La conscience française a recueilli l’héritage de ces beaux mots et c’est un peu pour cela que l’amour des pauvres fait partie de sa substance. Cependant, il ne faudrait pas enfermer Vincent de Paul dans les limites de cette tendresse. Pour les raisons que j’ai sommairement indiquées, il faut le considérer comme un des grands constructeurs des assises spirituelles de la France moderne. Réaliste autant que tendre, il a donné aux aspirations de son cour une forme pratique et une armature résistante, si bien qu’elles ont duré et se sont adaptées aux transformations sociales. La charité vit de son esprit et en garde la marque. Chaque fois que dans le monde surgit une œuvre d’assistance, pour la couvrir d’un patronage auguste, le nom de Vincent de Paul vient à la pensée des chrétiens et même des incroyants. Au fond, il s’est identifié avec la charité. À travers toutes les grandeurs de notre histoire française, c’est peut-être la gloire la plus pure et la moins discutée.






