Ozanam et Assise. Genèse d’un regard romantique sur le Moyen Age

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Matthieu Brejon de Lavergnée · Année de la première publication : 2008 · La source : Etudes franciscaines. Nouvelle série, I, 2008, fascicule 1-2.
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 « ITALIE. Doit se voir immédiatement après le mariage. – Donne bien des déceptions, n’est pas si belle qu’on dit . » 1

Bien des bourgeois du XIXe siècle français n’ont pas fait mentir Flaubert où l’on aura reconnu un des lieux communs qu’il se plaît à réunir dans son Dictionnaire des idées reçues ou « Catalogue des opinions chic ». Frédéric Ozanam emmène sa belle Amélie en voyage de noces à Naples et en Sicile en 1841 ; Montalembert avait lui aussi pris la route de l’Italie en 1836 avec sa toute jeune épouse, Anne de Mérode2. Le romantisme a renouvelé, après d’autres, le pouvoir d’attraction de la péninsule sur l’Europe3. Les charmes d’une nature exaltée par Lamartine dans ses Méditations, le « fanatisme virgilien » suscité par le Chateaubriand de la Lettre à M. de Fontanes – ouvrage culte du jeune Ozanam d’une part, texte qu’il connaît et aime à recommander d’autre part – comblent les âmes éprises d’harmonies intimes ou de communion avec un passé à jamais disparu qui n’affleure plus que par ses ruines4.

Mais l’Italie a pour Ozanam des résonances plus profondes. Résonances personnelles : il est né à Milan en 1813 et l’italien est presque sa langue maternelle ; il passe, entre Pise et Livourne, les derniers mois de sa vie en 1853 ; c’est là qu’il aime, plus qu’ailleurs, à se rendre en voyage, en 1833, en 1841, en 1847. Résonances intellectuelles : il consacre sa thèse de lettres à Dante et noue avec les « intellectuels » italiens d’étroites relations. Résonances religieuses et politiques enfin : avec les catholiques libéraux, il s’enthousiasme pour le nouveau pape Pie IX qui semble prendre la mesure de l’aspiration des peuples5. Aussi, Ozanam et sa génération viennent-ils avant Flaubert et les déceptions des petits bourgeois du Second Empire qui, plongés dans l’ennui du quotidien conjugal et la monotonie des affaires, n’ont pu saisir en Italie un idéal qui s’est entre-temps déplacé vers un plus lointain Orient6. Il nous faut donc retrouver la fraîcheur d’un regard. Il nous faut aussi entrer dans un autre rapport au temps, oublier les facilités des compagnies aériennes low cost qui, pour quelques dizaines d’euros et en moins de temps qu’il n’en faut pour réserver son billet sur le web, nous conduisent au-delà des Alpes. Il fut un temps où le voyage était d’abord et longtemps rêvé7.

Assise, qui ne peut être indifférente au lecteur des Etudes franciscaines, fut chère aussi au cœur d’Ozanam ; elle nous servira ici d’exemple8. La petite cité de l’Ombrie fournit en effet une porte d’entrée efficace dans l’univers intellectuel du jeune romantique en quête, avec sa génération, d’un Moyen Age dont l’apogée est situé au XIIIe siècle9. Dès 1836, alors qu’il ne connaît pas encore Assise, Ozanam développe, avec la précocité et la fermeté de jugement qui lui sont familières, les deux thèmes que l’on devait constamment retrouver sous sa plume, jusqu’aux Poètes franciscains (1852) : l’art chrétien et la pauvreté. Intimement lié aux engagements intellectuels et religieux du professeur en Sorbonne et fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, le goût du Moyen Age est aussi une manière de saisir son propre temps10.

« La bonne et pieuse peinture du Moyen Age »

En 1833, Frédéric Ozanam fait en famille son premier voyage d’Italie11. Entre Rome et Florence, il ne devait pourtant pas passer par Assise qui commence tout juste à attirer l’attention des voyageurs et des pèlerins ; c’est par Dante qu’il vint à saint François12. Etudiant en droit, il suit en effet les cours de Claude Fauriel auquel il devait un jour succéder en Sorbonne. En 1832, le professeur de littérature étrangère explique plusieurs chants de l’Enfer « non seulement à la manière des grammairiens et des philologues, mais par une étude profonde des événements contemporains, par les institutions de Florence, par la vie même du poëte. Ceux qui assistèrent à ces attrayantes explications, se souvient son élève en 1845, n’oublieront pas quel jour nouveau venait dissiper à leurs yeux les obscurités du texte13. » Lorsque Ozanam mit le pied sur le sol italien et aperçut une inscription sur la façade d’une maison, il pouvait alors confier à son journal : « C’était la première fois que je voyais la langue du Dante et de l’Arioste écrite sur sa terre natale (comme un fruit que l’on cueille avec plus de plaisir sur l’arbre qui l’a porté). Un sentiment de joie remplit mon cœur14. » Au Vatican, comme il le rapporta en forme de confidence dans l’introduction de sa thèse de lettres, il est frappé par la représentation de Dante Alighieri dans l’une des Chambres de Raphaël : « On distingue une figure remarquable par l’étrangeté de son caractère, la tête ceinte, non d’une tiare ou d’une mitre, mais d’une guirlande de laurier, noble et austère toutefois, et nullement indigne d’une telle compagnie15. » A Florence où il passe deux semaines, Ozanam a tout le loisir de saisir le « culte expiatoire » dont la ville entoure « tout ce qui reste de lui, le toit qui abritait sa tête, la pierre même où il avait coutume de s’asseoir. Elle lui a décerné une sorte d’apothéose en le faisant représenter, par la main de Giotto, vêtu d’une robe triomphale, et le front couronné, sous l’un des portiques de l’église métropolitaine, et presque entre les saints patrons de la cité16. »

De retour à Paris, Ozanam poursuit la lecture de Dante17. En juillet 1836, il a fini ses recherches et se propose de rédiger sa thèse pendant l’été18. Lorsqu’il écrit en novembre 1836 à son ami Janmot, c’est tout naturellement que les fameux vers du onzième chant du Paradis viennent sous sa plume19. Sa thèse, remaniée en 1839 sous le titre de Dante et la philosophie catholique au XIIIe siècle, évoque pourtant moins François d’Assise que l’ordre qu’il a fondé, le Poverello que le Doctor seraphicus, saint Bonaventure20. Ozanam y traite en effet d’une période postérieure (François est mort en 1126, Dante est né en 1265) ; il a surtout un autre objet, moins biographique qu’historique : réhabiliter la philosophie du Moyen Age21. « Or voici une philosophie qui s’exprime dans la langue la plus mélodieuse de l’Europe, expose notre jeune docteur, dans un idiome vulgaire que les femmes et les enfants comprennent. Ses leçons sont des chants que les princes se font réciter pour charmer leurs loisirs, et que répètent les artisans pour se délasser de leurs travaux. La voici dégagée du cortège de l’école et de la servitude du cloître, aimant à se mêler aux plus doux mystères du cœur, aux plus bruyantes luttes de la place publique : elle est familière, laïque, et tout à fait populaire22. » On reconnaît aisément ici l’admirateur du Génie du christianisme qui, à la suite de Chateaubriand, poursuit une apologétique sensible. La langue est un chant qui ne s’épuise pourtant pas en une simple forme : elle exprime « l’harmonie de la pensée » et une « moralité » qu’il importe de saisir23.

La lettre à Janmot révèle une autre dette, non avouée, à l’égard de Montalembert24. Dans la biographie que le pair de France consacre à sainte Elisabeth de Hongrie, tertiaire franciscaine, il exprime une pensée voisine de celle d’Ozanam : « Née en 1207, morte en 1231, sa rapide carrière se place au milieu de cette première moitié du treizième siècle, qui est peut-être la période la plus importante, la plus complète, la plus resplendissante de l’histoire de la société catholique25. » Si l’on compare les deux textes, la similitude est frappante :

« Ce mendiant, écrit Montalembert, était saint François d’Assise, le glorieux pauvre du Christ. Lui aussi avait conçu le projet de reconquérir le monde par l’humilité et l’amour, en devenant le Mineur, le moindre de tous les hommes. Il entreprend de rendre un époux à cette divine pauvreté, restée veuve depuis la mort du Christ. […]. Lui aussi, c’était le monde entier qu’il embrassait dans son amour […]. Puis toute la nature, animée et inanimée : il n’y a point de créature qui ne soit son frère ou sa sœur, à qui il ne prêche la parole du père commun, qu’il ne veuille délivrer de l’oppression de l’homme, et dont il ne soit prêt à racheter les douleurs. “Pourquoi, dit-il à un boucher, pourquoi suspendez-vous et torturez-vous ainsi mes frères les agneaux ?” […]. Il savait, dit son biographe, saint comme lui, que toutes ces créatures avaient la même origine que la sienne, et il a montré par cette tendresse envers elles, comme par leur miraculeuse obéissance envers lui, ce que l’homme victorieux du péché, et qui a rétabli en lui-même les rapports naturels avec Dieu, peut être pour cette nature qui n’est déchue qu’à cause de lui, et qui attend de lui sa réhabilitation26. »

La folie d’un amour aux dimensions du monde, la corruption de la nature déchue, le rachat de l’agneau et, au-delà, de l’humanité : tout ceci est aussi dans la lettre d’Ozanam27. S’il écrit avec la Divine comédie sur sa table, rien n’interdit de penser qu’il a aussi l’ouvrage de Montalembert sous la main. Tout conduit même à le croire : Ozanam admire depuis longtemps l’illustre pair et a eu plusieurs fois l’occasion de le rencontrer ; leurs ouvrages sur Dante et Sainte Elisabeth paraissent chez le même éditeur catholique, Debécourt, et sont imprimés par leur ami commun, Emmanuel Bailly, sur ses presses de la place de la Sorbonne28. Mais l’on pourrait aussi arguer que le fonds commun des deux auteurs leur vient de la biographie du saint par Bonaventure : Montalembert la cite explicitement, Ozanam a longuement fréquenté ses œuvres. Plus encore, la proximité des deux hommes apparaît dans leur jugement artistique : « C’est lui [le treizième siècle] qui voit éclore cette douce et majestueuse puissance de l’art chrétien, dont l’éclat ne devait pâlir que sous les Médicis, lors de ce qu’on appelle la Renaissance, et qui fut en effet la renaissance de l’idolâtrie païenne dans les lettres et les arts ; c’est le treizième siècle qui commence avec Cimabuë et la cathédrale de Cologne cette longue série de splendeurs qui ne finit qu’à Raphaël et au Dôme de Milan. […]. C’était près de là [Assise] aussi que devait naître l’école mystique de l’Ombrie, qui, dans le Pérugin et dans Raphaël avant sa chute, a atteint le dernier terme de la perfection de l’art chrétien29. » Le pendant de la réhabilitation du Moyen Age est la critique de la Renaissance perçue comme une période de décadence. Ozanam devait développer cet argument dans son travail sur Dante : jugeant de l’histoire de la philosophie, il avance de « deux siècles et plus cette date généralement admise de la renaissance »30. D’un point de vue artistique, il partage comme l’a écrit Bruno Foucart ce « formidable retournement des valeurs » qui s’opère au moment même où il écrit : Raphaël descendu de son piédestal, la découverte des préraphaélites31.

Sa pensée est toutefois hésitante ; il confesse à Janmot « les méprises où mon ignorance peut m’entraîner ». Deux raisons peuvent être avancées : 1° le maître commun ici est François Rio dont l’ouvrage paraît chez Debécourt la même année32. Montalembert le cite, l’apprécie, et devait contribuer à le faire connaître ; Ozanam semble l’avoir parcouru mais il n’a de cet art primitif qu’une connaissance livresque33. En 1833 en effet, Ozanam n’avait d’yeux à Rome que pour Raphaël, comme le Chateaubriand du Génie, et admirait sans commune mesure la basilique Saint-Pierre34; 2° il écrit à plus compétent que lui, Louis Janmot, ancien élève des Beaux-Arts de Paris et disciple d’Ingres, qui revient précisément d’un voyage en Ombrie et en Toscane. Or dans la lettre du 28 août que son ami romain lui adressait, Janmot apparaît comme le véritable maître d’Ozanam. Il cite Rio, fort négativement d’ailleurs, et le lui fait selon toute vraisemblance découvrir. Il démolit l’art renaissant, prenant à contre-pied l’esthétique d’Ozanam :

« Je t’avais promis il y a déjà bien long tems [sic] car le temps passe vite, que si jamais j’allais à Rome, je te dirais ce que je pense de la fameuse église de St Pierre que je n’aimais pas d’après les dessins que j’en avais vu. Maintenant que je l’ai bien examinée scruté [sic] à tous les momens [sic] à toutes les heures dans son ensemble et ses détails, j’avoue que j’ai changé d’avis. Autrefois, je ne l’aimais pas, maintenant je la déteste. Pour moi, la façade est le comble du laid lourd du plat et du froid. Les Italiens vous font : “Voyez Monsieur comme c’est étonnant cette église est immense et elle est si bien en proportion qu’elle paraît toute petite.” Je trouve que ce genre d’éloge fait de cette lourde masse la meilleure critique qu’on en peut faire35. »

Et de fulminer contre les églises de l’après-quinzième siècle, ligne de partage après laquelle il n’est plus rien qui vaille : « grandes, immenses si l’on veut, baraques modernes ! » C’est ainsi, autour de deux dates charnières, que le rapport d’Ozanam au Moyen Age se précise : le voyage de 1833 éclairé par la figure de Dante ; la lettre de Janmot, les ouvrages de Montalembert et de Rio en 1836. L’influence de Janmot est d’ailleurs peut-être plus grande : Giotto est son maître là où Fra Angelico est admiré sans mesure par le couple Rio/Montalembert36. Toujours est-il que la philosophie et l’art s’ajustent peu à peu dans l’ensemble apologétique du futur professeur en Sorbonne. Aux « angéliques peintres et architectes du Moyen Age » vantés par l’artiste romain répond « la bonne et pieuse peinture du Moyen Age » que l’étudiant parisien découvre.

A vrai dire, entre Janmot et Ozanam, le rapport n’est pas seulement de maître à disciple. Si le premier s’attache essentiellement à décrire l’architecture romaine, c’est aussi, écrit-il au second, « parce que j’adopte fortement ton idée que l’église représente l’art sous tous ses formes37. » Leurs échanges, que l’on devine ici, datent des années communes à Paris en 1834-1835. Dans un ouvrage tardif, Janmot rapporte un propos d’Ingres : « “Il faut trouver le secret du beau par le vrai.” Ce mot, qui rappelle Platon, frappa beaucoup Frédéric Ozanam, lorsque je le lui citai au milieu de quelques autres préceptes recueillis des leçons de l’atelier38. » Si l’idée a marqué nos deux jeunes gens – au point de s’en souvenir un demi-siècle plus tard –, c’est qu’elle fait écho à la pensée de l’abbé Noirot, professeur de philosophie au collège royal de Lyon, qui a tant comptée pour eux. Elisabeth Hardouin-Fugier l’a bien montré pour Janmot39. C’est aussi vrai pour Ozanam tel qu’il apparaît dans sa leçon du 22 juin 1850 sur l’art chrétien :

« La source commune de toute la poësie [sic] chrétienne, c’est le symbolisme. […]. C’est parce que les religions sont nécessairement symboliques, qu’elles deviennent le principe et le berceau des arts : tous les arts sont nés à l’ombre d’une religion. Et je ne m’en étonne pas car si l’homme, pour dire quoi que ce soit, a besoin d’employer des signes qui, précisément parce qu’ils sont matériels, restent toujours inférieurs à sa pensée, à plus forte raison, il doit en être de même quand on entreprend de parler à Dieu, de Dieu, des choses invisibles, de toutes ces conceptions infinies que l’intelligence n’atteint qu’à peine, qu’elle entrevoit un moment, qui passent comme des éclairs qu’elle voudrait fixer, mais qui ont disparu avant qu’elle ait pu comparer son expression imparfaite avec l’idée même qu’elle voulait rendre. C’est pourquoi quand l’homme essaie de parler de ces choses éternelles, aucun signe ne lui suffit, ne le satisfait : tous les moyens sont employés et viennent, pour ainsi dire, à la fois sous sa main. […]. Cependant, malgré son impuissance à travers tous ces signes qui ne le satisfont pas, l’idéal qu’il a poursuivi apparaît, se laisse entrevoir avec une sorte de transparence et c’est cette transparence de l’idéal à travers les formes dont il est revêtu qui constitue véritablement la poësie. C’est que la poësie primitive n’est pas seulement dans les vers, dans la parole rythmée, mais dans tout effort de la volonté humaine pour saisir l’idéal et le rendre que ce soit par la couleur ou par les pierres, ou par tous les moyens qui lui ont été donnés de saisir les sens et de communiquer à l’intelligence d’autrui ce que son intelligence a conçu40. »

Ozanam fonde sa théorie de l’art sur une esthétique du signe. Le signe est le seul moyen par lequel la matière peut désigner une idée qui pourtant lui échappe toujours. Noirot ne disait pas autre chose à ses jeunes disciples : « Le beau, c’est l’idéal représenté par des formes sensibles » (§ 8), c’est « l’infini vu à travers le fini » (§ 10)41. Toute forme d’art participe ainsi du langage universel par lequel les créatures communiquent entre elles et avec leur Créateur (« Cet oiseau de passage qui revient, qu’est-ce sinon le signe du printemps qu’il ramène avec lui et des astres qui ont marché des mois entiers ? »). Sur cette équivalence art/langage, Ozanam construit son apologétique. La religion, parce qu’elle est l’effort par lequel le Créateur et sa créature cherchent à communiquer, produit du langage, et donc de l’art, désignés ici comme la poésie primitive dont la poésie chrétienne découle. Derrière Noirot, c’est Lamennais qu’il faut convoquer : celui de l’Esquisse d’une philosophie pour sa théorie de l’art42 mais aussi celui de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion (1817) pour le traditionalisme43.

Lorsque Ozanam se rend enfin à Assise en 1847, il est habité par cette double représentation de l’art, à la fois historique – la découverte des préraphaélites – et philosophique – une esthétique du signe44. On remarquera, dans les textes reproduits en annexe (notes de voyage, lettre à ses frères, préface des Poètes franciscains), combien Ozanam est sensible à la concordance entre la « simplicité » de la vie de saint François et de son ordre et celle de l’art qui cherche à l’exprimer45. Le jeu des lumières, le plan de l’église, l’architecture des façades, la pureté des fresques : tout élève l’âme car l’artiste lui-même, parfaitement humble, a su s’oublier pour révéler le mystère. Romantique et chrétien, Ozanam l’est assurément, proche par bien des points de Montalembert qui nous a laissé une belle description d’Assise en 1837 dans son Journal46. Membre du Comité historique des Beaux-arts et monuments, avec Victor Hugo et Prosper Mérimée, Montalembert est particulièrement sensible à la sauvegarde du patrimoine « gothique » dont on redécouvre alors la valeur esthétique. Il y a à Assise matière à s’émerveiller : « De toute l’Italie c’est le lieu le plus fécond en beaux monuments et en beaux souvenirs pour le Chrétien et l’Artiste : tout y est achevé et conservé, ce qui est si rare, presque introuvable en Italie47. » Aussi n’a-t-il aucune indulgence pour tout ce qui est moderne, tel le « hideux souterrain » qui mène au corps de saint François offert à la vénération des fidèles depuis sa redécouverte en 1818 : « Malgré l’horrible contraste de ce trou modernisé avec les grandeurs chrétiennes des églises supérieures, nous y faisons une prière fervente au Saint, en lui offrant notre premier né qui sera certainement nommé François d’Assise48. » Ozanam est plus nuancé :

« Cette chapelle est l’ouvrage du XIXe siècle, sans aucun mérite architectural, et cependant elle me touche profondément. Ce siècle ci a voulu lui aussi faire quelque chose pour la gloire du Saint : il n’a point gâté par des restaurations malentendues l’œuvre des siècles précédens ; il ne pouvait rien élever au dessus, il a creusé au dessous, il a cherché à se rapprocher de la sépulture, à se réchauffer à ce foyer d’amour49. »

Ozanam est attentif aux expressions modernes de la foi, et en particulier à la piété des humbles. Certes, c’est aussi là un des poncifs des voyageurs du XIXe siècle en quête d’authenticité, mais il y a plus que cela chez lui. Son regard exprime l’angoisse du catholique libéral qui a souffert de l’irréductible opposition entre l’Eglise et la liberté sous le pontificat de Grégoire XVI ; il témoigne aussi de l’inquiétude du catholique social qui sait combien est forte l’indifférence religieuse, sinon l’anticléricalisme, des milieux populaires et ouvriers parisiens. Il aime ainsi admirer à Spolète les chaires à prêcher disposées sur la place de la cathédrale : l’Eglise sait rejoindre le peuple. Toute sa correspondance de 1847 vibre de l’enthousiasme populaire suscité par l’élection et les premières réformes de Pie IX dont il est le témoin à Rome – Via Pio Nono liberatore se plaît-il à relever « sur toutes les portes » qui mènent à Assise50. Il n’hésite pas à rapporter à ses frères des images de piété « bien grossières » mais qui suscitent la prière fervente des « pauvres pèlerins italiens »51 ; Montalembert à l’inverse s’impatientait de la « foule assommante de mendians »52. Il n’hésite pas enfin à lire ces « recueils de légendes que le voyageur lettré dédaigne d’acheter aux foires, mais qui édifient les veillées des paysans » : là sont déposées la foi et l’âme d’un peuple, transmises de génération en génération53. François, saint populaire s’il en est, peut ainsi revêtir une signification particulière dans le contexte du premier XIXe siècle.

«Célébrer le nom d’un Pauvre»

Assise frappe voyageurs et pèlerins en se donnant à voir telle qu’elle était au temps de saint François. Le Moyen Age est soudainement présent54. Un ouvrage aussi banal que l’Itinéraire que possède Ozanam en témoigne. A la Portioncule : « Là, il semble que saint François et sainte Claire vont apparaître au pèlerin55. » Dans la préface qu’il donne aux Poètes franciscains, on ne sait plus très bien si c’est Frédéric qui a rejoint François ou l’inverse. Assise est un lieu clos – « la vieille cité d’Assise » – où le temps semble aboli. Elle est ainsi particulièrement propice à ce que Christine Montalbetti a appelé le « complexe du projectionniste Buster » qui consiste à passer dans la fiction56. On croit soi-même se retrouver en un temps et un lieu qui n’existent plus. Une ville à l’architecture particulièrement bien conservée peut contribuer à créer l’illusion. Elle ne serait complète toutefois sans le secours de l’imagination nourrie par une connaissance intime de l’histoire des lieux. Chacun voyage avec sa bibliothèque, et celle d’Ozanam est plutôt bien garnie.

Dès 1836, il cite de la vie de saint François les épisodes les plus connus que l’on trouve dans toutes les petites vies édifiantes : le rosier, la prédication aux oiseaux, le rachat de l’agneau, les stigmates57. En 1838, il recommande à un ami qui s’apprête à partir en Italie de lire, entre autres, une vie de François d’Assise58. Si Alexandre Dufieux a eu le loisir de s’en procurer une, le libraire lyonnais Bohaire lui aura sans doute fourni l’ouvrage du récollet Candide Chalippe réédité en 182459. Frédéric et Amélie découvrent le « charmant livre des Fioretti » lors de leur voyage de noces en 1841 : « Nous en fûmes charmés et pour exercer Amélie à la langue italienne, je lui fis traduire plusieurs de ces légendes60. » Son article du Correspondant, publié dès son retour de voyage en novembre 1847, puis son chapitre des Poètes franciscains consacré à saint François, prouvent qu’il n’ignore rien des sources disponibles61. Sources anciennes : les trois biographies du XIIIe siècle, les écrits du saint publiés au XVIIe, les Annales Minorum du père Wadding (XVIIIe siècle)62 ; sources contemporaines : l’ouvrage de Görres, première pierre du renouveau de l’intérêt pour François d’Assise au XIXe siècle, et surtout la grande biographie de l’abbé Chavin de Malan63.

Les Poètes franciscains participent ainsi du contexte de redécouverte du saint d’Assise qui accompagne le retour des frères mineurs en France64. On relève également en 1842 une biographie de l’abbé Petit chez l’éditeur catholique lillois Lefort65, et surtout une traduction française des Fioretti en 1847 due à l’abbé Riche, sulpicien66, conduisant Frédéric Ozanam à reporter la publication de sa propre traduction67. Ozanam n’ignore pas que l’art témoigne aussi de cet engouement nouveau pour saint François, bien que « les plus beaux tableaux de nos expositions » échouent à susciter d’aussi ferventes prières que les images populaires68. Si aucun tableau présenté au Salon entre 1800 et 1817 ne représente François d’Assise et un seul au cours de la décennie suivante, dix sont exposés entre 1831 et 1848 et cinq entre 1848 et 185969. Même si l’ensemble des saints suit à peu près la même courbe, on peut légitimement parler de « découverte » de François sous la monarchie de Juillet. L’essentiel toutefois, témoin les biographies du saint et ses représentations picturales, reste encore à venir70.

On ne saurait épuiser ici le regard de Frédéric Ozanam sur François d’Assise. Au-delà de l’intérêt pour l’histoire et la littérature italiennes qui sont l’objet de la mission scientifique qu’il obtient du ministre de l’Instruction publique en 1846, il nous semble que le « Pauvre » est une des figures essentielles qui retient l’attention du catholique social71. Toutefois, le portrait de François relevant la Pauvreté aux yeux de ses contemporains est autant objet d’histoire que projection du XIXe siècle sur le Moyen Age :

« En même temps que le pénitent d’Assise, dans la contemplation de la croix, apprenait à aimer Dieu, il commençait à aimer aussi l’humanité, l’humanité crucifiée, dénuée, souffrante ; et c’est pourquoi il se sentait poussé vers les lépreux, vers les misérables, vers ceux que tout le monde repousse. Dès lors il n’eut plus de paix jusqu’au jour où, en présence de son évêque, il se dépouilla publiquement des habits de sa condition pour prendre un manteau de mendiant. […] en se faisant pauvre, en fondant un Ordre nouveau de pauvres comme lui, il honorait la pauvreté, c’est-à-dire la plus méprisée et la plus générale des conditions humaines. Il montrait qu’on peut y trouver la paix, la dignité, le bonheur. Il calmait ainsi les ressentiments des classes indigentes, il les réconciliait avec les riches, qu’elles apprenaient à ne plus envier. Il apaisait cette vieille guerre de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, et raffermissait les liens déjà relâchés de la société chrétienne72. »

Cette angoisse de la lutte des classes est une constante de la pensée d’Ozanam depuis qu’il a pris conscience de la « question sociale ». La révolte des canuts lyonnais (1831) et l’épidémie de choléra à Paris (1832), les soirées chez Montalembert et la découverte personnelle des pauvres par la fondation à Paris des conférences de Saint-Vincent-de-Paul (1833) sont déterminantes. Dès sa fameuse lettre à Janmot, il écrivait des lignes semblables à celles que nous venons de citer :

« Hélas, si, au Moyen Age, la Société malade ne put être guérie que par l’immense effusion d’amour qui se fit surtout par S. François d’Assise […], combien ne faudrait-il pas à présent de charité, de dévouement, de patience pour guérir les souffrances de ces pauvres peuples, plus indigens encore que jamais, parce qu’ils ont refusé la nourriture de l’âme en même tems que le pain du corps venait à leur manquer ? La question qui divise les hommes de nos jours n’est plus une question de formes politiques, c’est une question sociale, c’est de savoir qui l’emportera de l’Esprit d’Egoïsme ou de l’Esprit de Sacrifice ; si la société ne sera qu’une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour la protection des faibles73. »

Le ton est le même, en 1836 comme en 1852, avant comme après la révolution de 1848. La Société de Saint-Vincent-de-Paul doit jouer au XIXe siècle le rôle qui fut celui de saint François au XIIIe: se « précipiter, sinon pour empêcher, au moins pour amortir le choc » entre les hommes « qui ont trop et qui veulent avoir encore » et ceux « qui n’ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas »74. Bien que François d’Assise ne soit pas à l’origine de la réflexion sociale d’Ozanam, il est certain qu’il la confirme. Dans une note inédite reproduite en annexe, on retrouve, telles quelles, plusieurs phrases qui devaient être insérées dans l’article qu’il consacre à l’aumône le 24 décembre 1848 dans l’Ere nouvelle. Ce petit bout de papier, d’une écriture serrée, porte la trace du voyage d’Assise. Mendicité et aumône sont universelles ; les savants eux-mêmes ne mendient-ils pas des lumières ? C’est ce que ne cessa de faire le professeur en Sorbonne en Italie75. Les références aux saints franciscains (saint François, saint Bonaventure, saint Antoine76) sont constantes ; elles illustrent la fonction historique de l’ordre séraphique : honorer la pauvreté, sanctifier l’aumône. Réponse aux critiques sur sa gauche qui accusent « la société chrétienne d’avoir inventé la charité pour dispenser de la justice », le texte d’Ozanam répond aussi sur sa droite aux « gens de bien » qui voient dans l’aumône un « encouragement à l’oisiveté ». Ici encore, les services rendus au genre humain par les ordres mendiants lui servent d’argument.

La pensée de Frédéric Ozanam est marquée par une grande unité. Romantique, il redécouvre le Moyen Age et y puise les pièces majeures de son apologétique. Assise illustre par les arts le génie civilisateur du christianisme. Catholique, il met à contribution saint François dans les combats de son temps77. Les confrères de Saint-Vincent-de-Paul, et bientôt les tertiaires renaissants de l’ordre franciscain, sont les nouveaux époux de dame Pauvreté.

Annexes: récits d’Assise

L’Assise de Dante et Giotto (1836)

Lettre de Frédéric Ozanam à Louis Janmot, Lyon, 13 novembre 1836.

« Mon cher ami,

[…] Je pense donc qu’au moment où te parviendront ces lignes, tu seras encore sous l’influence durable du beau voyage que tu viens de faire à travers l’Ombrie. C’est bien, si je ne me trompe, une des plus admirables contrées de l’admirable Italie. La majesté des grandes montagnes couronnant de douces et riantes vallées, les climats contraires disposés en amphithéâtre pour donner place à toutes les richesses de la végétation, depuis le pin et le chêne jusqu’à l’oranger et l’aloès, les cités assises et suspendues ça et là dans des attitudes superbes, et chaque cité, chaque colline, chaque ruisseau, chaque pierre où le pied se pose, rempli de souvenirs […] mais, par-dessus tout, doit planer la grande mémoire de S. François. Je ne me rappelle pas bien si c’est à Foligno qu’on montre le rosier sur les épines duquel il se coucha pendant une nuit entière et qui depuis est resté chargé de fleurs toujours renouvelées. C’est au mont d’Alvernia que les glorieux stigmates s’imprimèrent sur les mains et les pieds. C’est dans ces chemins par lesquels tu as passé qu’il allait conviant les petits oiseaux du ciel à chanter les gloires du Seigneur, et rachetant du prix de son manteau l’agneau que les bouchers menaient à la tuerie. Mais c’est Assise surtout qui doit être pleine de lui ; Assise et son cloître qui renferma jadis six mille moines, et ses deux églises, symboles des deux vies du saint, l’une terrestre et l’autre, l’autre immortelle et resplendissante, ses deux églises où la bonne et pieuse peinture du Moyen Age s’est développée depuis son berceau jusqu’à la maturité, depuis Cimabue et Giotto jusqu’aux tems de Pérugin et de son disciple ; car il semble que la nature et l’histoire n’eussent pas encore assez fait pour cette contrée bénie et que l’art y ait voulu briller pour l’environner d’une troisième et non moins brillante auréole. L’école ombrienne avec celle qui peignit le Campo Santo me paraît bien comme à toi et, sauf les méprises où mon ignorance peut m’entraîner, avoir marché dans la véritable voie qui fut délaissée depuis, à l’époque de la Renaissance. Tu n’auras point franchi les seuils des sanctuaires d’Assise sans lire la magnifique histoire de S. François au XIe chant du Paradis de Dante :

Fertile costa d’alto monte pende…
Di quella costa là dov’ella frange
Più sua rattezza, nacque al mondo un sole
Come fà questo tal volta di Gange.
Perô chi d’esso loca fa parole
Non dica Ascesi, che direbbe corto,
Mà oriente, se proprio dir vuole, etc
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Dante doit être le commentateur nécessaire de Giotto, son contemporain et son ami. Quels hommes, quels pinceaux, et quelles voix pour célébrer le nom d’un Pauvre, d’un mendiant qui fut tenu pour fou ! C’est que, selon la parole de M. Lacordaire, il était celui-là, il était fou d’amour. Son immense charité embrassait Dieu, l’humanité, la nature et, considérant que Dieu s’était fait pauvre pour habiter la terre, que le plus grand nombre dans l’humanité est pauvre, et que la nature elle-même au milieu de ses magnificences est pauvre, puisqu’elle est sujette à la mort, il aurait voulu être pauvre lui aussi : le propre de l’amour est de s’assimiler autant qu’il est en soi aux choses aimées. […] »

Source : Lettres de Frédéric Ozanam, t. I : Lettres de jeunesse (1819-1840), Paris, Société de Saint-Vincent-de-Paul, Klincksieck, 1997, lettre n° 137, p. 242­ 243 (extraits).

Trois genres, trois récits : le pèlerinage d’Assise (26 avril 1847)

Notes manuscrites de voyage.

De Terni à Spolète on traverse un autre embranchement de l’Apennin. Cathédrale de Spolète : mosaïque de la façade, deux chaires extérieures pour prêcher le peuple sur la place. A Spolète comme à Terni comme à Foligno cette inscription sur toutes les portes Via Pio Nono liberatore ! De Foligno à Pérouse, bassin riant et fertile entouré de belles montagnes. A moitié chemin, à droite sur une haute colline la cité d’Assise.

Rien ne m’a plus touché que cette [vieille et sainte ville] pieuse et charmante ville encore toute pleine des souvenirs de ses saints. Sur la vieille porte est inscrite la bénédiction prononcée par S. François lorsqu’au moment de mourir il [bénit la ville] fut prié de bénir sa patrie. Puis comme pour garder la ville de ce côté la belle église de Ste Claire. C’est un édifice du 13e siècle du style gothique le plus pur. Une façade très simple ornée seulement d’un portail et d’une rosace, des arcs boutans soutiennent l’église des deux côtés, comme les câbles qui amarrent un vaisseau. Un clocher élevé, construit à côté du chevet [au-dedans le plan à la forme d’une croix]. Une seule nef en forme de croix. Les arcades et les fenêtres ogivales, pas d’ornemens inutiles. Sous le grand autel repose le corps de Ste Claire. [Au dessus de] La voûte qui la couronne est couverte de fresques de Giottino : il y a représenté en 4 compartimens la gloire des Vierges. Dans une chapelle latérale le crucifix qui parla à S. François au commencement de sa conversion. [Tombeau]. <Sépulture de la B. Francesca d’Assise, les bonnes religieuses distribuent des roses blanches venues sur son tombeau.> L’église de Ste Claire fut bâtie pour recevoir les religieuses franciscaines après que le Pape eut ordonné qu’elles fussent transférées dans la ville afin de ne plus courir les mêmes périls qu’à S. Damien. – C’est là aussi que fut célébrée la canonisation de S. François. –

A l’autre extrémité de la ville le Sagro Convento cloître qui mène à l’église inférieure. On y entre par un portail latéral orné avec beaucoup de grâce et de simplicité. Chapelle souterraine tombeau de S François. Cette chapelle est l’ouvrage du XIXe siècle, sans aucun mérite architectural, et cependant elle me touche profondément. Ce siècle ci a voulu lui aussi faire quelque chose pour la gloire du Saint : il n’a point gâté par des restaurations malentendues l’œuvre des siècles précédens ; il ne pouvait rien élever au dessus, il a creusé au dessous, il a cherché à se rapprocher de la sépulture sacrée [de ce foyer de foi et], à se réchauffer à ce foyer d’amour. Eglise inférieure : voûte surbaissée, demi-jour qui obscurcit les peintures, mais qui répond à la vie obscure et mortifiée de S. François. Peintures de Simon Memmi dans la chapelle de S. Martin, de Taddeo Gaddi, de Cavallini [(?)] dans les bras de la croix. Le sujet de la crucifixion y est traité à plusieurs reprises avec une touchante prédilection ; toujours autour de Jésus crucifié des groupes d’anges qui pleurent. Voûte au dessus du grand autel 4 sujets traités par Giotto. La Ste obéissance, la Ste pauvreté (ses noces avec S. François), la Sainte chasteté, S. François dans la gloire. Admirable symbolisme : la Vierge dans la tour, le bain sacré, la pénitence. – Enfin l’église supérieure, élancée, lumineuse, [resplendissante de beaux vitraux] avec des arcades ogivales d’une élégance parfaite, de beaux vitraux, des stalles en marqueterie. Rien qu’une croix simple, sans chapelles latérales. Sur les murs la vie de S. François attribuée à Giotto, et au dessus des scènes de l’Ancien et du Nouveau testament par Cimabue. Cimabue a aussi peint la voûte et particulièrement les 4 pans de l’église latine qui sont d’une beauté et d’une conservation parfaite. A l’extérieur une façade très nue. Seulement un portail et une [très belle] charpente rosace. Ici comme à Sta Chiara, c’est bien le caractère primitif de l’ordre de S. François : c’est pauvre et beau. Dans [toutes] ces vieilles peintures il y a une pureté admirable, il y a une humilité parfaite de l’artiste qui ne semble jamais songer à soi, il y a une charité ardente qui donne [aux tableaux] à la lumière même je ne sais quoi de chaleureux [qui y distribue la lumière]. Il semble que tout ceci ait été peint par des saints ou par des gens bien près de l’être. On reconnaît l’inspiration qui sort du tombeau sacré, [et] qui rayonne tout autour, qui [réfléchit] jette un jour surnaturel sur tout ce qui l’approche. Je commence à comprendre que ce Saint populaire qui ne vécut que pour les pauvres, qui prêcha dans leur langue, fut véritablement le père de toute la peinture, comme de toute l’éloquence, comme de toute la poésie italiennes. –

Hors de la ville et [un peu au dessous] à peu près à mi-coteau, l’église de S. Damien, à la reconstruction de laquelle S. François travailla de ses mains, et dans laquelle plus tard il installa Ste Claire. C’est là que cette Vierge héroïque arrêta les bandes sarrasines de Frédéric Barberousse en sortant au devant d’elles avec le S. Sacrement dans les mains. On voit encore le ciboire qu’elle portait. On voit aussi le chœur étroit et bas, les bancs [et les pupitres] grossiers où les pauvres compagnes de Ste Claire chantaient les louanges de Dieu. – <L’église neuve au centre de la ville au lieu où s’élevait la maison du père de S. François. On y voit l’emplacement de l’écurie où il naquit, la prison où son père l’enferma. Mais ici rien d’antique. L’église est vraiment trop neuve.>

<Eglise de Ste Marie (?) sur les ruines d’un temple de Minerve. S. François [passait devant cette] encore jeune et séculier passait devant cette église quand un fou se précipita au devant de lui et étendit ses vêtemens sous les pieds du futur serviteur de Dieu.> – Du haut des terrasses de Ste Claire et du Sagro convento on domine le [plaine] bassin de l’Ombrie et ses admirables campagnes illustrées par tant de miracles. C’est là que fut célébré le fameux chapitre des cabanes de feuillages où 11 ans après la fondation de l’ordre 5000 religieux se trouvèrent réunis. Ces beaux lieux n’ont pas changé, tous les souvenirs y sont vivans, et l’on ne s’étonnerait pas d’y voir recommencer les mêmes prodiges. Au pied de la montagne l’église de Ste Marie des Anges malheureusement refaite sur les plans de Vignole ; au dedans le petit sanctuaire de la portioncule peint par Overbeck. Dans le monastère on voit le lieu où S. François avait coutume de prier, celui où il mourut, celui où il se précipita dans les ronces, remplacées maintenant par de belles roses sans épines. – Non jamais pèlerinage ne fut plus doux. Nous étions pénétrés d’un sentiment qui ressemblait à la joie mais plus calme et plus durable. Les paroles ne nous venaient qu’avec des larmes. Il nous semblait que le ciel était plus beau, les hommes meilleurs, et que volontiers nous aurions dressé là [cette] notre tente pour le peu de jours qu’il nous reste avant de la replier.

Source : BnF, département des manuscrits, fonds Ozanam, boîte 15. Notes de voyage prises sur des feuillets volants conservés dans un petit portefeuille à soufflets en cuir noir. Le récit paginé 28-29 continue aux pages 49-50. L’orthographe originale est conservée (arcs boutans par ex.). Entre crochets […] : les mots raturés par F. Ozanam sur l’original. Entre <…> : les passages absents de l’édition des Œuvres complètes de A.-F. Ozanam, t. XI : Lettres, Paris, Jacques Lecoffre et Cie, libraires-éditeurs, 1865, p. 152-156.

Lettre de Frédéric Ozanam à Alphonse et Charles Ozanam, Florence, 29 avril 1847.

« Mes bons frères,

[…] Aussi avons-nous fait bon voyage, et en six jours nous sommes arrivés à Florence, en visitant la cascade de Terni et la ville d’Assise. Je crois qu’il n’y a pas de sanctuaire, même à Rome, où j’aie éprouvé des impressions plus douces qu’en entendant la messe au tombeau de saint François, en parcourant ces trois églises qui le couvrent et dans lesquelles le génie du XIIIe siècle a épuisé tout ce qu’il pouvait concevoir de beau et de touchant. Nous avons aussi vu tous les lieux consacrés par le souvenir de saint François et de sainte Claire, la maison où saint François naquit, le lieu de sa conversion, celui où il fut enfermé par son père, le jardin d’épines où il se précipita et qui produit depuis 600 ans de belles roses blanches, le lieu où il mourut, la Portioncule, l’église de Saint-Damien sur la porte de laquelle sainte Claire arrêta une horde de Sarrasins en leur présentant le saint sacrement. Nous éprouvions, Amélie et moi, une consolation infinie à nous rappeler ainsi sur les lieux mêmes tout ce que nous avions lu dans le charmant livre des Fioretti, à admirer ces peintures des vieux maîtres toutes pleines de foi et de pureté, à prier, pour nous et pour les nôtres, des saints si bons et si puissans. Nous avons tâché de vous rapporter quelque souvenir d’Assise, quelques feuilles des rosiers miraculeux, un peu de poussière de la tombe sacrée, quelques images bien grossières mais qu’on distribue aux pauvres pèlerins italiens et qui font faire des prières plus ferventes que les plus beaux tableaux de nos expositions. J’apporte aussi à Charles une petite pétrification de la cascade de Terni : elle n’a rien de merveilleux mais elle est authentique puisque je l’ai ramassée de ma blanche main. […] »

Source : Lettres de Frédéric Ozanam, t. III : L’engagement (1845-1849), Paris, CELSE, 1971, lettre n° 731, p. 286 (extrait).

Les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle, avec un choix des petites fleurs de Saint François traduites de l’italien, Paris, Jacques Lecoffre et Cie, libraires, 1852, 440 p., préface p. 5-6.

« Mon pèlerinage a des stations marquées au tombeau d’Assise, à Saint-Antoine de Padoue, à Sainte-Croix de Florence. C’est vers Florence que se tournent les préférences de l’art naissant, et c’est là que je trouve la belle légende des Fioretti di san Francesco, qu’on peut regarder comme une petite épopée résumant les traditions héroïques de l’ordre de Saint-François, ou plutôt comme un reliquaire dont les émaux représentent avec naïveté les miracles du saint et les figures de ses compagnons. […]. Plusieurs s’étonneront de tant d’admiration pour un mysticisme dont notre siècle ne comprend plus le langage, de tant de complaisance pour des traditions qui ne sont pas de foi. […]. Si je ne puis toucher sans émotion à cette poésie des vieux âges [Si je ne puis toucher à cette poésie sans respect et sans amour], c’est que j’ai vécu tout un jour le contemporain des événements et des hommes qui l’inspirèrent. J’ai passé un jour trop court pour moi dans la vieille cité d’Assise. J’y ai trouvé la mémoire du saint aussi présente que s’il venait de mourir hier, et de laisser à sa patrie la bénédiction qu’on lit encore sur la porte de la ville. On m’a montré le lieu de sa naissance, et la chapelle où son cœur disputé se rendit à Dieu. On m’a fait voir le buisson d’épines qui se couvrit de roses quand François s’y précipita dans l’ardeur de sa pénitence. J’y ai reconnu l’image de cette langue italienne encore tout inculte et tout épineuse, qui n’eut besoin que d’être touchée par l’ascétisme catholique pour germer et fleurir. Enfin, je me suis agenouillé au saint tombeau, sous cette voûte d’azur étoilée d’or qui le couronne, et qui fut le premier ciel où la peinture renaissante essaya son vol. C’est là qu’acheva de se préciser la pensée de ce petit livre. Tout mon dessein se déroulait dans les réflexions suivantes qui m’accompagnaient au sortir d’Assise, à mesure que je voyais fuir les blanches murailles du Sagro­Convento, la ville qui dort sous sa garde, et le coteau qu’elle domine, doré des derniers rayons du soleil. »

Source : BnF, fonds Ozanam, boîte 18. Epreuves de l’édition originale des Poètes franciscains. Entre crochets […] : texte corrigé sur épreuves par F. Ozanam.

La Pauvreté honorée

« Nous savons que cette pauvreté honorée donnée en spectacle au Moyen age par S. François et ses disciples n’a pas eu les louanges des modernes. On accuse l’Eglise d’avoir réhabilité non la pauvreté même, mais la mendicité, mais l’aumône qui humilie le pauvre, qui l’oblige et le constitue redevable. On reproche à la société chrétienne d’avoir inventé la charité pour dispenser de la justice. Mais pour nous la mendicité, l’aumône sont les deux conditions inévitables de la destinée humaine. D’un côté tout l’art de la providence est d’obliger l’homme à l’homme et les générations aux générations par un enchaînement de bienfaits dont on ne s’acquitte pas. Nous ne connaissons pas d’homme si libre qui ne doive rien à personne, à son père, à son pays. Nous ne voyons pas de classe si bien partagée qui ne vive dans la dépendance des autres, qui ne soit pauvre ou des biens de la terre, ou des biens de l’intelligence, qui ne les mendie, sollicitent. Quel savant ne s’est assis aux pieds d’autres plus savans et ne leur a mendié des lumières. Les heureux mendient des plaisirs, et ceux qui viennent pleurer auprès de vous mendient une de vos larmes. Au milieu de cette mendicité universelle du genre humain S. François et les siens se firent mendians comme lui, pour le servir, car les malheureux ne se laisse [sic] volontiers servir que par leurs pareils. D’un autre côté l’aumône qu’ils demandent, celle que le christianisme prêche et suit, n’est point l’encouragement de l’oisiveté. L’aumône est la redistribution des services [qui ne se paient pas] qui n’ont pas de salaire. Les grands services sociaux, ceux dont une nation ne se passe jamais ne peuvent s’acheter ni se vendre ni se tarifer à prix d’argent. La société paie la denrée du marchand, mais elle ne paie ni [la prière] les sacrifices du prêtre, ni la justice du juge ni le sang du soldat. Elle leur donne le pain d’aujourd’hui pour que demain ils recommencent à sacrifier, à juger, à combattre. Elle leur donne le pain seulement, et encore d’une main parcimonieuse, précisément parce qu’elle les honore et pour qu’il soit manifeste qu’elle n’a pas prétendu les payer. Voilà pour quoi [sic] les grands ordres religieux du moyen âge les plus savans les plus actifs firent profession de recevoir l’aumône. Ils la firent à jamais respectable et sainte, et qui pourra dire que la société humilie le pauvre quand elle rétribue ses prières du même prix que la science de S. Bonaventure [ou de S. Thomas] ou que la parole de S. Antoine de Padoue. »

Source : BnF, fonds Ozanam, boîte 18. Note inédite sur feuillet volant, non folioté, s.d. [1847-1848].

  1. G. FLAUBERT, Œuvres, t. II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1952, p. 1014. Je remercie vivement Pierre Moracchini qui a suscité ce travail, Raphaëlle Chevalier-Montariol qui m’a communiqué les lettres d’Amélie Ozanam, Isabelle Saint-Martin enfin qui a bien voulu relire mon propos. L’orthographe des citations est respectée.
  2. Au milieu du XIXe siècle (1846-1850), l’Italie est la destination principale des voyageurs français (22%) devant le Royaume-Uni (19%), l’Allemagne (15%), la Suisse (13,5%) et l’Espagne (10%). Cf. P. GERBOD, « Le tourisme français en Europe au XIXe siècle », Etudes et mémoires, Aix-en-Provence, Centre des Hautes Etudes Touristiques, juin 1993 (vol. 207).
  3. R. NOLI, Les Romantiques français et l’Italie. Essai sur la vogue et l’influence de l’Italie en France de 1825 à 1850, Dijon, impr. Bernigaud et Privat, 1928.
  4. Pour une mise en perspective littéraire des voyages d’Ozanam, cf. Y. HERSANT, Italies. Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1988 ; M.-M. MARTINET, Le Voyage d’Italie dans les littératures européennes, Paris, PUF, 1996.
  5. L’imposante biographie de G. CHOLVY fait autorité, Frédéric Ozanam. L’engagement d’un intellectuel catholique au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2003. Il est possible toutefois de travailler dans les marges ; trois lignes seulement sont consacrées à Assise, p. 581.
  6. J.-Cl. BERCHET, Le Voyage en Orient, anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle, Paris, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1985 ; V. BERTY, Littérature et voyage. Un essai de typologie narrative des récits de voyage français en Orient au XIÊ siècle, Paris, L’Harmattan, 2001.
  7. A. PASQUALI, Le Tour des horizons. Critique et récits de voyage, Paris, Klincksieck, 1994, chap. 2 : « Vitesse et vision du monde ».
  8. L. PORTIER a posé quelques jalons, « Francesco d’Assisi e Frédéric Ozanam. Problemi storici e letterari », dans Società internazionale di studi francescani, L’Immagine di Francesco nella storiografia dall’umanesimo all’ottocento. Atti del IX Convegno internazionale [Assisi, 15-17 ottobre 1981], Assise, Università di Perugia, 1983, p. 303­ 319. La « redécouverte » d’Assise au XIXe siècle est bien rendue par D. VORREUX, François d’Assise dans les Lettres fançaises, Paris, Desclée de Brouwer, 1988. Cf. également l’essai de périodisation de Jean-Marc TICCHI, « Assise dans l’imaginaire français des XIXe et XXe siècles », à paraître dans Studi Francescani, 2008-2.
  9. Plus d’un voyageur à Assise partage ce sentiment. TAINE écrit : « Ce moment est unique. Le XIIIe siècle est le terme et la fleur du christianisme vivant ; il n’y a plus après lui que scolastique, décadence et tâtonnements infructueux vers un autre âge et un autre esprit », Voyage en Italie, Paris, Hachette, 1866, 2 vol. (t. II, p. 32 de l’éd. Bruxelles, Complexe, 1990). Sur le contexte italien, cf. le bel essai d’Elisabeth CROUZET-PAVAN qui définit le siècle par les noms déjà associés par OZANAM, Enfers et paradis. L’Italie de Dante et de Giotto, Paris, Albin Michel, 2004 (1ère éd., 2001).
  10. Ch. AMALVI, Le Goût du Moyen Age, Paris, La Boutique de l’histoire, 2002 (1ère éd., 1996), 4e partie : « Usages du Moyen Age ». Il n’en est pas autrement dans le Sainte Elisabeth de MONTALEMBERT dont nous parlerons ; André TRANNOY y lit surtout l’idéal politique de son auteur : « suprématie du spirituel, la religion catholique source unique d’énergie des organisations humaines, politiques en particulier. », Le Romantisme politique de Montalembert avant 1843, Paris, Bloud et Gay, 1942, p. 231.
  11. Pour une vue d’ensemble des voyages d’Ozanam, cf. M. BREJON DE LAVERGNEE, « Frédéric Ozanam et l’Europe : les voyages d’un universitaire catholique au milieu du XIXe siècle », dans Bernard BARBICHE, Christine FRANCONNET (dir.), Frédéric Ozanam (1813-1853). Un Universitaire chrétien face à la modernité, Paris, Cerf-Bibliothèque nationale de France, 2006, p. 27-60.
  12. Nous ne prétendons pas revenir ici sur les rapports d’Ozanam avec Dante. Cf. I. CHAREIRE, « Ozanam, lecteur de Dante », dans I. CHAREIRE (dir.), Frédéric Ozanam. Actes du colloque des 4 et 5 décembre 1998, Faculté de théologie de Lyon, Paris, Bayard, 2001, p. 233-246.
  13. « M. Fauriel et son enseignement à la Faculté des Lettres de Paris », notice posthume parue dans Le Correspondant du 25 avril 1845, reprise dans A.-F. OZANAM, Œuvres complètes, Paris, Jacques Lecoffre et Cie, 1855-1865, 11 vol. [Œuvres complètes désormais], t. VIII : Mélanges, p. 121. La lettre qu’Ozanam écrit le 10 décembre 1831 à son ami lyonnais Pierre Balloffet confirme qu’il suivit le cours de Fauriel dès son arrivée dans la capitale, Lettres de Frédéric Ozanam, Paris, Bloud et Gay puis Celse puis Société de Saint-Vincent-de-Paul (diffusion Klincksieck), 1961-1997, 5 vol. [Lettres désormais], t. I, n° 41, p. 65.
  14. Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, fonds Ozanam [BnF, FO désormais], boîte 11, carnet de voyage en Italie (1833), 63 p., p. 2.
  15. Essai sur la philosophie de Dante, Paris, impr. de E.-J. Bailly, 1838 [réimpr. dans Deux œuvres de jeunesse de Frédéric Ozanam, Lyon-Paris, Emmanuel Vitte, 1913, p. 5-6].
  16. Ibid., p. 7. Sur Giotto et Dante, cf. C. GIZZI (dir.), Giotto e Dante, Milan, Ed. Skira, 2001.
  17. FO à sa mère, 30 novembre 1833 et 16 mai 1834, Lettres, t. I, n° 64 et 73, p. 116 et 137.
  18. FO à sa mère, 23 juillet 1836, ibid., n° 121, p. 221.
  19. Lettre citée en annexe.
  20. Paris, Debécourt, 1836, repris dans Œuvres complètes, t. VI.
  21. « Et d’abord, de toutes les choses du moyen âge, la plus calomniée, celle dont la réhabilitation s’est fait le plus attendre, c’est sa philosophie. », ibid., p. 51.
  22. Ibid., p. 52.
  23. Ibid., p. 53-54.
  24. Explicite en revanche est celle qu’il reconnaît envers Lacordaire, l’égérie de sa génération. On se souvient qu’Ozanam et quelques-uns de ses amis sont à l’origine des conférences de Notre-Dame où le futur dominicain s’illustra. Dans l’une d’elles, en 1836, il fit l’éloge du thème somme toute classique de la « folie de l’amour » dont Ozanam peut ici se souvenir. « On reproche à nos saints d’avoir été des insensés : oh, oui ! ils avaient perdu le sens ! Est-ce qu’on peut aimer sans être fou ? Aimer, c’est s’immoler… », Œuvres du R.P. Henri-Dominique Lacordaire, Paris, Poussielgue frères, 1872, 9 vol., t. II : Conférences de Notre-Dame de Paris, 3e conférence (De l’autorité morale et infaillible de l’Eglise), p. 59. Bien souvent, les auditeurs de Lacordaire rapportent des anecdotes que l’on ne retrouve pas dans la publication, retravaillée, du texte (je remercie le père Bedouelle pour cette remarque). Il y a peu d’allusions à saint François dans la correspondance de Lacordaire ; le 13 septembre 1836, félicitant Montalembert pour sa Sainte Elisabeth, il lui rapporte la conversion d’un « jeune homme du monde, privé de foi […] en voyant la pierre nue où Saint François d’Assise avait couché », Henri-Dominique Lacordaire. Correspondance, t. I : 1816-1839, Fribourg-Ed. universitaires/Paris-Cerf, 2001 (éd. Guy Bedouelle et Christophe-Alois Martin), lettre n° 36/153, p. 716. Dans sa Vie de Saint Dominique enfin, plus tardive (Debécourt, 1841), Lacordaire consacre quelques pages à saint François.
  25. Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (1207-1231), Paris, E.-J. Bailly, imprimeur, Debécourt, libraire, 1836.
  26. Ibid., p. XLV.
  27. En jargon littéraire, on aurait parlé d’intertextualité, entendue comme un ensemble de « références, implicites ou explicites, à des œuvres écrites ». Cf. la démonstration très convaincante de Ph. ANTOINE, Les Récits de voyage de Chateaubriand. Contribution à l’étude d’un genre, Paris, H. Champion, 1997, p. 19.
  28. Au moment où Ozanam découvrait Dante sous la direction de Fauriel, Montalembert se plaisait aussi à lire La Divine comédie en compagnie de Rio, La Ferronays et Lamennais. Charles de MONTALEMBERT, Journal intime inédit, t. II : 1830-1833, Paris, CNRS, 1990 (éd. L. Le Guillou et N. Roger-Taillade), p. 286 et 334.
  29. Histoire de Sainte Elisabeth…, op. cit., p. LXV-VXI, LXXII.
  30. Œuvres complètes, t. VI, p. 55.
  31. « Chateaubriand et le renouveau de la peinture religieuse après la Révolution », dans M. FUMAROLI (dir.), Chateaubriand et les arts, Paris, Ed. de Fallois, 1999, p. 153-162, p. 155.
  32. Cinq mois après sa parution, douze exemplaires seulement avaient été vendus mais l’auteur avait d’abord publié dans l’Université catholique qu’Ozanam lit. Cf. M.­ C. BROWE, François Rio, sa place dans le renouveau catholique en Europe (1797-1874), Paris, Boivin, 1938, p. 107 ainsi que J.-R. DERRE, Lamennais, ses amis et le mouvement des idées à l’époque romantique 1824-1834, Paris, Klincksieck, 1962, chap. 11 : « La redécouverte de l’art et du passé chrétiens ».
  33. Il en recommande la lecture à Alexandre Dufieux le 18 novembre 1838 : « Cet écrit est d’une importance extrême pour faire connaître toute la partie jusqu’ici négligée et précisément la partie catholique de l’histoire des arts. Je ne sais si vous pourrez, sans son secours, retrouver et apprécier, dans les musées et les églises, les œuvres touchantes et pures des peintres qui précédèrent Raphaël, et que leur disciple, ingrat sans le savoir, a fait oublier. », Lettres, t. I, n° 188, p. 331. Cf. dans De la poésie chrétienne dans son principe, dans sa matière et dans ses formes. Forme de l’art, Seconde partie, Peinture, les pages 65­ 70 consacrées à Assise.
  34. Cf. son carnet de voyage en Italie (1833), cité. En 1847, la révolution artistique d’Ozanam est accomplie. Il visite Overbeck dans son atelier romain (archives privées de la famille Laporte, lettre d’Amélie à son frère, Théophile Soulacroix, Rome, 22 février 1847), là où Chateaubriand n’avait dans ses Mémoires d’outre-tombe que mépris pour les Nazaréens (Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1951, t. II, p. 241).
  35. BnF, FO, correspondance passive, lettre du 28 août 1836.
  36. Cf. B. FOUCART, Le Renouveau de la peinture religieuse en France (1800-1860), Paris, Arthéna, 1987. A compléter pour Montalembert par ses notes de voyage de 1836-1837, Journal intime inédit, t. III : 1834-1843, Paris, H. Champion, 2003 (éd. L. Le Guillou et N. Roger-Taillade).
  37. Lettre de Janmot, 28 août 1836, citée.
  38. Opinion d’un artiste sur l’Art, Lyon-Paris, Vitte-Lecoffre, 1887, p. 52.
  39. Louis Janmot 1814-1892, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1981. La philosophie de l’art de Noirot nous est connue par les notes de cours rassemblées par ses élèves. Jacques de RICQLES (éd.), Pensées de M. Noirot sur la poésie et sur l’art, Lyon, Périsse, 1852.
  40. BnF, FO, boîte 18, « L’art chrétien. 19e leçon du samedi 22 juin 1850 », p. 3 et p. 10-12. Noirot, ainsi que Montalembert, ont d’ailleurs annoté ce manuscrit en 1854-1855 en vue des Œuvres complètes, t. II, p. 259-292.
  41. Pensées de M. Noirot…, op. cit.
  42. Félicité de LAMENNAIS, Esquisse d’une philosophie, Paris, Pagnerre, 1840-1846, 4 vol., t. 3, livre 8 : « De l’art », p. 125-469. La parenté est frappante. Cf. par exemple la conception du beau comme manifestation de l’infini dans des formes sensibles : « L’art implique le Beau essentiel, immuable, infini, identique avec le Vrai dont il est l’éternelle manifestation, et quelque chose qui le rende accessible à nos sens, qui le détermine au sein de la Création contingente ; et comme le Vrai où l’Être infini est, dans son unité, la source d’où dérive l’inépuisable variété des êtres finis qui le manifestent dans l’univers, le Beau infini est la source d’où dérive le Beau créé, ou la variété inépuisable des formes limitées qui le manifestent dans l’espace et le temps. » (p. 126).
  43. La réflexion sur le langage conduit, via Lamennais, jusqu’à Bonald. Cf. G. CHOLVY, Frédéric Ozanam…, op. cit., p. 105-107.
  44. Ce voyage n’est pas sans tristesse ni inquiétude, suscitées par la mort récente du frère d’Amélie, Théophile, et la santé fragile de Frédéric Ozanam. Amélie écrit à ses parents : « Je ne saurais vous dire mes inquiétudes en voyant Fréd. si fatigué : quand on se trouve encore sous le coup d’un malheur il semble que ce n’est pas fini et que d’autres malheurs vont vous assaillir encore. » (Archives Laporte, Rome, 22 avril 1847).
  45. On pourrait développer bien des thèmes propres à l’esthétique des voyages : goût du pittoresque (motif de la cascade par exemple) ; articulation entre récit convenu, souvent issu des guides de voyage, et expression du moi propre au voyage romantique ; réécritures, des notes de voyage au récit publié, etc. Cf. notre article « Frédéric Ozanam et l’Europe… », cité.
  46. Journal intime inédit, op. cit., t. III, p. 292-294.
  47. Ibid., p. 292.
  48. Idem. C’est une fille qui naît le 11 juin 1837, appelée Elisabeth en souvenir de la sainte chère au cœur du pair de France.
  49. Texte cité en annexe.
  50. Cf. G. CHOLVY, Frédéric Ozanam…, op. cit., p. 574-584.
  51. Texte cité en annexe.
  52. Journal intime…, op. cit., p. 294.
  53. Les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle, Paris, J. Lecoffre, 1852, p. 1.
  54. Parmi bien d’autres exemples, Renan parle dans une lettre à sa sœur de « cette ville étrange, plus curieuse encore que ses monuments, où l’on se croit en plein moyen âge, dont les maisons ont presque toutes quatre ou cinq cents ans, où des rues entières du style original le plus pur, maintenant abandonnées, présentent dans toute sa vérité, comme un cadavre momifié, la physionomie du passé […] on n’a rien vu en Italie, si on n’a pas vu Assise. » (8 mai 1850), cité par A. LEFRANC, Ernest Renan en Italie. Sa mission scientifique et littéraire, juillet 1849-juillet 1850, Paris, NRC, 1938, p. 157-158.
  55. Itinéraire du voyageur catholique à Rome, en passant par Gênes, Pise, Florence, Assise et Lorette, suivi d’un pèlerinage au tombeau de saint Janvier, à Naples, par M. DALMIERES, curé du Pont-Saint-Esprit, chanoine honoraire de Digne, membre correspondant de l’Institut catholique de Lyon, Avignon, chez Seguin aîné, imprimeur-libraire, Paris, librairie ecclésiastique de Seguin aîné, 1846, t. I, 180 p. L’ouvrage figure dans la bibliothèque de F. Ozanam (archives Laporte).
  56. Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, PUF, 1997, p. 86.
  57. Le marché de l’édition en fournit alors deux : Vie de S. François d’Assise, instituteur des frères mineurs, Lille, L. LEFORT, « Collection de vies des saints », 1827, 68 p. (BnF, K­10684). L’ouvrage est repris par MAME dans sa « Bibliothèque pieuse », La Vie de Saint-François d’Assise, instituteur des frères mineurs, 1838, 125 p. (BnF, K-14294).
  58. Lettre à Alexandre Dufieux, citée.
  59. La Vie de S. François d’Assise, instituteur de l’Ordre des Frères mineurs, de celui de sainte Claire, et du Tiers ordre de la Pénitence…, Avignon, Seguin aîné, 1824, 3 vol. L’ouvrage connaît une nouvelle édition chez Seguin en 1841, puis à Paris chez Lecoffre en 1867 et 1874.
  60. FO à Théophile Foisset, Paris, 1er avril 1852, Lettres, t. IV, n° 1129, p. 317. Ces traductions, appréciées de son mari qui y trouve « délicatesse » et « naïveté », sont conservées à la BnF, FO, boîte 17. Certaines sont inédites.
  61. « Les poètes franciscains en Italie aux XIIIe et XIVe siècles », Le Correspondant (25 novembre 1847), t. XX, p. 62-92, p. 62. Aucune critique des sources toutefois chez notre auteur. Il prévient les objections en arguant qu’il n’a pas voulu faire un « livre de science » (Poètes fransicains, p. 1). Avant Paul SABATIER (Vie de S. François d’Assise, Paris, Fischbacher, 1894), on demeure dans une histoire préscientifique du saint qui ne doit toutefois pas faire oublier les premiers travaux de son maître, Renan, en 1864. Voir Ch.-O. CARBONELL, « De Ernest Renan à Paul Sabatier. Naissance d’une historiographie scientifique de saint François en France (1864-1893) », dans L’immagine di Francesco nella storiografia…, op. cit., p. 227-249.
  62. Thomas de CELANO, La Légende dite des trois compagnons, les Legenda major et Legenda minor de saint BONAVENTURE ; Opera sancti patris nostri Seraphici Francisci, éd. du père de la Haye, Paris, Charles Rouillard, 1641 ; Luca WADDING, Annales Minorum, Rome, 1731 et suiv., 18 vol. Sur les sources, cf. Saint François d’Assise. Documents, écrits et premières biographies (éd. Théophile Desbonnets et Damien Vorreux), Paris, Ed. franciscaines, 2002.
  63. Der heilige Franziskus von Assisi, ein Troubadour, Strasbourg, 1826 ; Histoire de saint François d’Assise (1182-1226), Paris, Debécourt, 1841, CXLIII-XXXII-352 p. (4e édition en 1855).
  64. Frédéric Ozanam devait être associé à la fin de sa vie aux mérites de la famille franciscaine pour ses Poètes. Remerciant le général des frères mineurs, il se réjouit de « la sainte ardeur qui déjà s’éveille, en France, pour y restaurer votre ordre » (lettre au père Venanzio da Celano, Antignano, 11 juillet 1853, Lettres, t. IV, n° 1323, p. 670). Sur ce renouveau capucin puis franciscain, cf. I. d’AULON, Histoire des Frères mineurs capucins de l’ancienne province de France (1829-1856), Rome, Couvent de Saint-Laurent de Brindes, 1905, 2 vol. ; P. MORACCHINI, « Le retour des Franciscains en France. Premières tentatives (1816-1839) », dans G. BEDOUELLE (dir.), Lacordaire, son pays, ses amis et la liberté des ordres religieux, Paris, Cerf, 1991, p. 217-235 ; Cl. SAVART, « Essai de description du Tiers-Ordre franciscain en France dans la 2e moitié du XIXe siècle », Mouvements franciscains et Société française, XIIeXXe s., actes publiés dans la Revue d’histoire de lÉglise de France, 1984 (t. 70), p. 167-180.
  65. Histoire de S. François d’Assise…, Lille, L. Lefort, 1842, 286 p. Vicaire général de La Rochelle, Pierre-Augustin PETIT est un biographe prolixe (Augustin, Monique, Jean Eudes, Bérulle, Grignon de Monfort…), qui commet également de nombreux ouvrages édifiants (Marie, ou la Vertueuse ouvrière ; Joseph, ou le Vertueux ouvrier ; Gabriel, ou le Bon prêtre…) ou de piété (Trésor du jeune communiant ; Conseils à une âme pieuse dans un monde difficile…). Il publie le plus souvent chez Lefort. C’est un des polygraphes qui a retenu l’attention de Cl. SAVART, Les Catholiques en France au XIXe siècle. Le témoignage du livre religieux, Paris, Beauchesne, 1985, p. 669.
  66. Fioretti ou petites fleurs de Saint François d’Assise, chronique du moyen âge traduite de l’italien pour la première fois, Paris, Sagnier et Bray, 1847 (2e éd. 1854).
  67. On a vu quelle est la part d’Amélie dans ce travail. Cf. la lettre citée à Th. Foisset sur la genèse des Poètes franciscains et le récit de la rencontre entre l’abbé Riche et F. Ozanam dans A. Riche, Fioretti…, op. cit., p. XXIII.
  68. Lettre à ses frères, citée en annexe.
  69. B. FOUCART, Le Renouveau…, op. cit., p. 99.
  70. B. FOUCART, « Saint François d’Assise et l’art français du XIXe siècle », Revue d’histoire de lÉglise de France, 1984 (t. 70), p. 157-166. Si nous avons suivi la méthode de Christian Amalvi, la comparaison n’est malheureusement pas possible avec son échantillon qui ne concerne que des figures françaises, « L’exemple des grands hommes de l’histoire de France à l’école et au foyer (1814-1914) », dans P. CABANEL (dir.), Religion et culture dans les sociétés et dans les Etats européens de 1800 à 1914, Paris, Ed. Jacques Marseille, 2001, p. 374-394.
  71. Sur sa mission en Italie, cf. G. CHOLVY, Frédéric Ozanam…, op. cit., p. 564-574. Nous ne cherchons pas ici à juger de ses résultats scientifiques. Edouard Jordan en avait, dès 1933, souligné les limites. Cf. « L’Historien », dans Ozanam, livre du centenaire, Paris, Beauchesne, 1913, p. 153-258.
  72. Les Poètes franciscains…, op. cit., p. 61-62.
  73. Lettre citée (Lettres, t. I, p. 244).
  74. Idem.
  75. En voici un exemple cocasse, à Narni en avril 1847, où Ozanam se rend à la cathédrale : « C’est là que repose S. Juvénal évêque et martyr. Si les hymnes en l’honneur de S. Juvénal copiés dans le Ms du Vatican sont en usage dans le diocèse de Narni ? Recherche inutile dans le bréviaire de MM. les chanoines. Pas le moindre clerc. Visite à M. le Curé. M. le Curé à la fenêtre, conversation archéologique du 2d étage à la rue : décidément mes hymnes sont inédits. », Notes de voyages en Italie (1847), p. 28.
  76. Sur la route de Venise, les époux Ozanam passent par Padoue le 11 mai 1847.
  77. Il ne faudrait pas croire que les préoccupations sociales prennent le pas sur les goûts artistiques de Frédéric Ozanam. Jusqu’à ses derniers jours, il se passionne pour Giotto au point de faire quelques extravagances à Florence pour voir des fresques récemment découvertes à Santa Croce : « J’ai pu m’introduire en fraude, grimper sur les échafauds et m’assurer que le peintre restaurateur avait vraiment peu de chose à faire pour rendre la vie à l’œuvre du vieux maître. [suit la description d’une scène où François se dépouille de ses habits devant son père irrité]. On ne peut […] mieux opposer aux cupidités triviales du monde la pauvreté évangélique dans toute sa puissance et sa grandeur. Je ne sais si je me trompe, mais plus je vais en Italie, plus Giotto grandit en moi ; maintenant je le trouve de la taille de Dante… ». Les deux usages d’Assise demeurent étroitement associés. Lettre à Jean-Jacques Ampère, Pise, 29 mars 1853, Lettres, t. IV, n° 1267, p. 568-569.
  78. La Divine comédie, Paradis, chant XI, v. 45, 49-54 (trad. Lucienne PORTIER, Paris, Cerf, 1987) :
    Un côte fertile descend de haute montagne […]
    De cette côte, là où davantage elle rompt
    Sa raideur, naquit au monde un soleil
    Comme fait celui-ci parfois du Gange.
    Mais qui de ce lieu s’entretient
    Ne dise Assise, qui serait dire peu,
    Mais Orient s’il veut proprement dire.

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