Les écrits de Saint-Vincent, sa correspondance, ses entretiens, et les divers autres documents, contiennent assez d’éléments pour en tirer SA VIE RACONTEE PAR LUI-MEME. C’est l’intention de ces pages1.
Enfance et famille
Il n’est donné à personne de soupçonner à l’avance la durée de sa vie… et jamais je n’aurais cru vivre jusqu’à 78 ans ! Le 12 octobre 1639, j’écrivais à mon confrère Louis Lebreton, alors à Rome : « Je ne la puis faire longue… J’entrerai au mois d’avril prochain en ma soixantième » (I, 593).
J’avais pourtant encore 20 ans à vivre ! Si bien que, le 15 juillet dernier, nous sommes en 1659, je pouvais écrire au Cardinal de Retz, mon ancien élève : « étant à présent dans la 79e année de mon âge » (VIII, 26).
Alors, si vous voulez savoir ma date de naissance, c’est simple, faites le calcul : avril 1581.
« A bien parler de moi, il faudrait dire que je suis fils d’un laboureur, qui ai gardé les pourceaux et les vaches… » (IV, 215) « ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans » (IX, 81).
« Au pays dont je suis, on est nourri d’une petite graine appelée millet, que l’on met cuire dans un pot ; à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau, et ceux de la maison viennent autour prendre leur réfection, et après, ils vont à l’ouvrage » (IX, 84).
Nous étions très unis. J’aimais et admirais mes frères, Bernard, Gayon, que j’appelais aussi Menion, et Jean, qui est mort trop tôt… et mes soeurs, qui s’appelaient Marie toutes les deux… « L’esprit des véritables filles du village est extrêmement simple… point de paroles à double entente ; elles ne sont point entières, ni attachées à leur sens… Elles ont une grande sobriété en leur manger. La plupart se contentent souvent de pain et de potage, quoiqu’elles travaillent incessamment et en ouvrages pénibles… Avez-vous jamais vu personnes plus remplies de confiance en Dieu que les bonnes gens des champs ? » (IX, 81, 83,88).
Et ma mère… et mon père… comme je les aimais ! même si en ville j’avais honte de notre pauvreté… Ce soir, encore, à 78 ans, ce 19 décembre 1659, `je me ressouviens qu’étant petit garçon, comme mon père me menait avec lui dans la ville, parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître pour mon père. O misérable ! » (XII, 432).
Et comme il est mort trois ans après, en 1598, je n’ai jamais pu effacer ce souvenir en lui témoignant davantage mon estime et mes prévenances… Et pourtant nous nous aimions, et cette expérience de l’amour paternel m’a marqué, j’ai aimé penser nos relations avec Dieu à partir de cet amour confiant envers nos parents… « Pensez-vous le plaisir que Dieu prend à considérer une âme attentive à lui plaire, soigneuse de lui offrir ce qu’elle entreprend de faire ?… Il en est comme d’un enfant qui a soin d’apporter à son père tout ce qu’on lui donne ; si quelqu’un lui donne quelque chose, il n’a point de repos qu’il n’ait trouvé son père : « Tenez, mon papa ; voilà ce que j’ai ; l’on m’a donné ceci ; j’ai fait cela’: Et ce père prend un plaisir indicible à voir la docilité de cet enfant et ces petites marques de son amour et de sa dépendance. De même en est-il de Dieu, et à un degré bien autre » (IX, 365). Quels souvenirs… Notre père…
Ma mère aussi, je l’aimais. Elle restait veuve, et j’avais tant rêvé de la soutenir jusqu’à la fin de sa vie… Je le lui avais promis, témoin cette lettre du 17 février 1610, écrite de Paris : « le séjour qu’il me faut encore faire en cette ville pour recouvrer l’occasion de mon avancement… me rend fâché pour ne vous pouvoir aller rendre les services que je vous dois ; mais j’espère tant en la grâce de Dieu qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt le moyen de faire une honnête retirade, pour employer le reste de mes jours auprès de vous » (I, 18).
Mais Dieu en a disposé autrement… Les événements m’ayant amené à me donner entièrement aux pauvres, je me suis toujours fait scrupule d’utiliser pour ma famille les dons qui arrivaient pour les pauvres… Croyez bien que ce n’était pas par dureté de coeur… J’en ai assez pleuré, en revenant de la dernière visite que je leur ai faite, en 1623, à l’occasion de la mission que je devais prêcher aux galériens, à Bordeaux… « J‘eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je n’avais pas… Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer mes frères et mes soeurs… Je priais Dieu qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation… et, quoiqu’ils aient été à l’aumône et le soient encore, il m’a fait la grâce de les commettre à sa Providence (XII, 219). Je ne les ai tout de même pas abandonnés : tout en veillant à ne pas utiliser pour eux le bien des pauvres, j’ai aidé la Providence, en leur trouvant des bienfaiteurs, tels le chanoine Jean de Fonteneil, de Bordeaux, Charles du Fresne, secrétaire de la Reine Margot puis de M. de Gondi, le chanoine de Saint-Martin, de Dax, le marquis de Poyanne… J’ai même, une fois, été demander l’aumône à Mademoiselle de Maignelay pour un de mes neveux venu me voir à Paris et qui n’avait plus de quoi s’en retourner…
Mais ce n’est pas la même chose de faire aider les siens par d’autres, ou d’être soi-même avec eux, et vous pouvez croire que je l’ai ressenti. Il y a deux ans, encore, en exhortant les Filles de la Charité à contribuer à la subsistance de leur Compagnie, qui est leur mère, je ne pus m’empêcher d’ajouter : « Quand je vois un prêtre qui a retiré sa mère pour la nourrir chez lui, je lui dis : « Monsieur, que vous êtes heureux d’avoir le moyen de rendre en quelque façon à votre mère ce qu’elle vous a donné, par le soin que vous prenez d’elle ! » (X, 360).
Comprenez-vous ? Moi, je n’ai pas eu ce moyen, ce bonheur, même si j’ai eu celui de prendre soin de milliers de pauvres.
Voilà beaucoup de temps passé à parler de mon enfance, de ma famille… C’est ainsi, quand on est vieux… Mais aussi, c’est important pour notre vie spirituelle…
Je le disais, dans les mêmes moments, aux Filles de la Charité, le 11 novembre 1657 :
« O mes soeurs, ressouvenons-nous de nos conditions, et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu » (X, 342).
Collégien et étudiant
Vers 1593-1595, mon père entreprit de me faire étudier, dans l’espoir que je puisse un jour obtenir quelque bénéfice ecclésiastique, c’est-à-dire les revenus d’une abbaye ou d’une bonne paroisse, et ainsi soulager ma famille, comme y avait réussi un Prieur de notre voisinage.
Il me mit donc en pension à Dax, chez les Cordeliers, pour 60 livres par an. Peu après, Monsieur de Comet, juge de Pouy, mon village, qui était avocat à Dax, me prit chez lui comme précepteur de ses enfants, cependant que je continuais d’étudier.
C’est ce Monsieur de Cornet qui eut l’idée que j’avais des aptitudes pour être Prêtre, et qui me porta à entrer dans cette voie. C’est ainsi que, le 20 décembre 1596, l’Evêque de Tarbes, le siège de Dax étant alors vacant, me conféra la tonsure et les quatre ordres mineurs. Je n’avais que 15 ans et demi !
En 1597, je suis parti étudier la théologie à l’université de Toulouse, avec l’argent d’une paire de boeufs que mon père avait vendue pour moi.
Un an plus tard, le 7 février 1598, mon père faisait son testament… et il mourut peu après.
Le 19 septembre, j’étais ordonné sous-diacre, puis diacre le 19 décembre de cette même année 1598.
Et le 23 septembre 1600, je fus ordonné PRETRE par l’Evêque de Périgueux, à Château-l’Evêque, près de Périgueux. Je n’avais pas fini mes études, mais j’étais arrivé !
C’était, il est vrai, à l’encontre de lois récentes de l’Eglise, qui demandait 24 ans pour l’Ordination presbytérale. Or je n’avais que 19 ans ! Et mes lettres d’ordination portent toutes : « ayant l’âge légitime » ; elles sont rédigées par le chanoine Guillaume de Massiot, Vicaire Général de Dax… Est-ce moi qui l’ai trompé en ne disant pas mon âge réel ? Est-ce lui qui m’a consenti un passe-droit, le Concile de Trente n’ayant pas encore une grande autorité dans l’Eglise de France ? Toujours est-il que j’ai pu être investi de la Cure de Tilh, assez gros village de la Chalosse…
Hélas, un autre prétendant me la contestait, il fallut me désister… Premier échec à mes calculs…
Comme vous le pouvez constater, la pensée d’être prêtre m’avait été inspirée de l’extérieur ; j’y avais adhéré de bon coeur, mais mes visées restaient fort humaines… Je ne savais guère ce que c’est que d’être Prêtre… « Si j’avais su ce que c’était, quand j’eus la témérité d’y entrer, comme je l’ai su depuis, j’aurais mieux aimé labourer la terre, que de m’engager à un état si redoutable… Plus je deviens vieux, et plus je me confirme dans ce sentiment, parce que je découvre tous les jours l’éloignement où je suis de la perfection en laquelle je devrais être » (V, 568).
A Rome
J’étais pieux, cependant. Et, comme c’était l’Année Sainte, je fis mon pélerinage à Rome, où le Pape Clément VIII me fit une si profonde impression que j’ai parlé de lui souvent au long de ma vie… Tenez, encore le 17 octobre dernier, racontant aux missionnaires ce qu’on disait de son revirement face à Henri IV.. (XII, 347-348)
Je pensais aussi à ce qu’y avaient vécu et souffert Saint-Pierre, Saint-Paul, « et tant d’autres martyrs et saints personnages… Cette considération m’émut tellement que, quoique je fusse chargé de péchés, je ne laissai point de m’attendrir, même jusqu’aux larmes, ce me semble » (I, 114-115).
Puis il me fallut terminer mes études, tout en dirigeant un petit pensionnat qui m’avait été confié dès avant mon ordination. Le 12 octobre 1604, j’obtenais le baccalauréat en théologie.
Alors commença une série d’aventures !
Mais laissons ces aventures pour en retenir la leçon. J’étais toujours à la recherche de quelque revenu, mais toujours frustré, et même toujours en dettes… Toujours déçu dans mes espoirs, mais jamais maté… Je trouvais toujours de bons prétextes pour ne pas rembourser mes dettes, tels que je les exposais à M. de Comet, ce 24 juillet 1607, et encore le 28 février 1608… Mais je restais tenu par ma foi et ma piété… Que voulez-vous, c’est complexe, un homme…
A la fin d’octobre 1607, je me retrouvai une deuxième fois à Rome, parmi les familiers de Mgr de Montorio, qui venait d’être 3 ans légat en Avignon, où je l’avais rencontré. Il me promettait « le moyen de faire une retirade honorable, me faisant avoir, à ces fins, quelque honnête bénéfice en France’. (I,15)
Je continuai quelques études à Rome… Et j’étais déjà sensible au monde de la souffrance, que j’avais côtoyé et éprouvé durant mes pérégrinations. J’ai bien connu l’Hôpital de la Charité, tenu par les Frères de Saint Jean de Dieu, et je m’en suis inspiré plus tard, en y faisant référence, le 24 novembre 1617 (XIII, 423), dans le règlement de la première Confrérie de la Charité que j’établis à Châtillon-les-Dombes,
Les nombreux pauvres malades de Rome venaient alors de trouver un grand serviteur, le Père Camille de Lellis, qui vivait encore ; ses religieux se dépensaient à l’Hôpital du Saint-Esprit, et chez les pauvres à domicile. Il appelait les pauvres malades « nos seigneurs et nos maîtres »… Il disait à ses frères : « elle ne sert de rien l’oraison qui coupe les bras à la charité », et il ajoutait : « c’est une grande perfection de servir les pauvres et de quitter alors Dieu pour Dieu », comme je le répéterai souvent par la suite.
Plusieurs confréries de laïcs existaient à Rome depuis le XIVe Siècle, dans la ligne du Tiers-Ordre de Saint François, secourant et visitant les pauvres et les malades, même à domicile, et le Père Camille en fonda une.
Il est vrai que, depuis je n’ai jamais parlé de Saint Camille. Il y a deux ans, j’avais même oublié le nom des Camilliens lorsque je les évoquais devant les Filles de la Charité, le 11 novembre 1657 : « Il y a une certaine Compagnie, je ne me souviens pas du nom, qui appelle les pauvres NOS SEIGNEURS ET NOS MAITRES, et ils ont raison (X, 332). S’il s’était agi de l’Hôpital de la Charité des Frères de Saint Jean de Dieu, vous pensez bien que je n’aurais pas oublié leur nom. Il est vrai que je n’ai plus parlé d’eux non plus après 1617… et pourtant j’ai été en lien avec ceux de Paris durant trois ou quatre ans…
A Paris
Au bout d’un an, en fin de 1608, j’arrive à PARIS, pas autrement muni pour mon avenir, d’ailleurs ! Ah !… les belles promesses des Romains… Ils « se défient le plus des personnes qui vont vite… et parce qu’ils savent que nous autres Français allons trop vite, ils nous laissent longtemps sur le pavé, sans lier avec nous » (II, 263, 235).
Je suis réduit à partager la chambre d’un compatriote des Landes, au Faubourg Saint Germain.
J’ai la chance de faire connaissance de quelques bons prêtres, en particulier de Monsieur Pierre de Bérulle, d’un tout autre milieu que moi : lié aux grandes familles, et déjà aumônier honoraire du roi ; peut-être s’intéresserait-il à moi ? Il oeuvrait aussi pour la réforme du clergé et de l’Eglise, et il venait d’introduire en France la réforme thérésienne du Carmel… il pourrait aussi me conseiller dans ma vie spirituelle et mes lectures…
Mes mésaventures n’étaient pas finies !… Voilà que je tombe malade, et le garçon apothicaire venu m’apporter un remède en profite pour s’approprier, sans que je le remarque, la bourse du compatriote, avec quatre cents écus. Une fois rentré et découvrant la disparition, c’est moi que ce dernier accuse, bien sûr ! Il me met à la porte et réussit à me diffamer dans toute la paroisse, essayant même auprès de Monsieur de Bérulle… Je me dis : « Te justifieras-tu ? voilà une chose dont tu es accusé, qui n’est pas véritable.
Oh ! non, dis-je, en m’élevant à Dieu, il faut que je souffre cela patiemment » (XI, 337).
Mais il ne me restait plus qu’à déguerpir… Je pus tout de même retrouver un logement, « rue de Seine, en la maison où pend pour enseigne l’image Saint-Nicolas (XIII, 13).
Et, par chance, c’était « près l’hôtel de la reine Marguerite » (XIII, 14), la fameuse Reine Margot, dont le mariage avec Henri IV avait été déclaré nul, mais qui gardait grand train et un palais. Je n’avais qu’à traverser la rue pour me mêler aux gens de sa maison. Je me lie assez vite d’amitié avec son secrétaire, Monsieur Dufresne, et c’est probablement grâce à lui que la reine Margot, qui réparait ses écarts de vie antérieurs par de nombreuses aumônes, m’inscrit parmi ses aumôniers ordinaires.
Dans le même quartier de St Germain des Près, j’avais retrouvé les Frères de Saint Jean de Dieu, qui venaient d’être appelés de Florence, en 1601, à quatre, pour fonder un hôpital. Ils étaient encore en train de l’installer, dans un hôtel particulier, et ils étaient heureux de mon aide auprès des malades et des aumônes que je pouvais transmettre.
Chez la Reine Margot
En 1610, mon avenir commençait à s’éclaircir. Il n’était pas dans mes plans de rester à Paris. Le 17 février, j’écrivais à ma mère la lettre que je vous ai déjà citée : j’espère que Dieu « me donnera bientôt le moyen de faire une honnête retirade pour employer le reste de mes jours auprès de vous. » (I, 18).
Le 14 mai 1610, Henri IV est assassiné… malheur pour la France. Jour heureux pour moi : ce 14, et le 17, c’est l’événement tant désiré : l’Archevêque d’Aix, conseiller du roi au Conseil d’Etat, me cédait la commande de l’abbaye cistercienne de Saint Léonard de Chaumes, au diocèse de Saintes ! Je jouirais de « tous les fruits, droits et revenus de ladite abbaye avec leurs arrérages » (XIII, 8), sous la condition de fournir audit seigneur Archevêque d’Aix « un bénéfice de douze cents livres chaque année’: à charge aussi « de faire réédifier la chapelle de ladite abbaye à présent en ruine, … et y établir deux religieux dudit Ordre de Cîteaux » (Annales 1941-1942, 260).
Faut-il être naïf pour accepter des conditions pareilles ! Je n’en ai jamais rien touché, mais en outre, je fus aux prises avec plusieurs prétendants et usurpateurs…
Et dès le 28 mai 1611, l’Archevêque d’Aix intente une procédure contre moi, et me voilà entraîné dans une série de procès..
Evidemment, cela ne me permettait pas d’aller prendre charge de ma mère : il fallait rester à Paris…
Dans l’intervalle, celui qui avait volé la bourse du juge avec qui je logeais au début, « étant à cent lieues d’ici, reconnut sa faute et en écrivit et demanda pardon » (XI, 337). Et c’est ce juge qui me le fit savoir en m’écrivant ses excuses.
Parmi les prêtres que je rencontrais chez la reine Margot, un docteur en théologie, que ses fonctions n’occupaient pas assez, fut assailli de terribles doutes contre la foi. « Ce docteur donc, se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi ; Etant donc dans ce pitoyable état, on lui conseilla cette pratique, qui était que toutes et quantes fois qu’il tournerait la main ou l’un de ses doigts vers la ville de Rome, ou bien vers quelques église, il voudrait dire par ce mouvement et par cette action qu’il croyait tout ce que l’Eglise romaine croyait » (XI, 33).
En cette même année 1611, je rencontre plus régulièrement Monsieur de Bérulle, et je commence à lire des livres de spiritualité.
Je découvre « La Règle de Perfection », du capucin Benoît de Canfield, qui venait d’être publiée, en fin de 1608. J’y vois que la perfection consiste à chercher, discerner et suivre la volonté de Dieu, ce qui demande de renoncer à soi-même et de purifier ses intentions.
J’apprécie énormément « L’Introduction à la vie dévote » de Monseigneur François de Sales, qui venait de sortir en début de 1609. Il est sûrement un des premiers à montrer que la perfection de l’Evangile n’est pas réservée aux religieux, qu’elle peut être poursuivie par les laïcs, en tout état de vie. C’est d’ailleurs la perfection de la vie religieuse qu’il estime possible aux laïcs : la vie d’union constante à Dieu, en esprit d’obéissance, de chasteté et de pauvreté, avec l’écoute de la parole de Dieu ; et le « bon propos » qu’il recommande de renouveler n’est pas sans rapport avec les voeux.
Cela m’a fortement marqué, ainsi que ses orientations pour faire oraison. Plus tard, j’ai eu le bonheur de le rencontrer et de devenir son ami. Je le relirai, je le recommanderai, et je le citerai un nombre incroyable de fois…
Bien sûr, ne croyez pas que j’ai lu tout cela tout de suite ; en 1611, j’ai seulement commencé à m’y mettre !
Je me mets à découvrir aussi la vie et les écrits de Thérèse d’Avila, parus en français dès 1601. Elle m’apprit à centrer ma vie sur l’humanité de Jéus et m’incita, tout comme François de Sales, à une certaine souplesse et aisance dans la vie spirituelle. Elle aussi, je l’ai citée au long de ma vie, et une dizaine de fois explicitement.
Par contre, je ne sais pourquoi, je n’ai jamais nommé Benoît de Canfield, ni son livre… alors que je m’en inspire, et qu’une fois au moins je le suis de très près…
Influences
Je pourrais essayer de vous dire un peu ce que cela m’apportait. Vous avez pu remarquer que dès mes débuts dans le monde, j’ai connu plus de déboires que de succès dans mes entreprises… J’en ai pris conscience, mais je n’y voyais d’abord que les retournements de la fortune, comme je l’exposais à Monsieur de Cornet, le 24 juillet 1607: « si la fortune ne s’étudiait… qu’à me rendre plus envié qu’imité, hélas, ce n’était que pour représenter en moi sa vicissitude et inconstance, convertissant sa grâce en disgrâce et son heur en malheur » (I, 1-2). En 1610, lorsque j’écris à ma mère, le 17 février, j’y ajoute l’espoir que Dieu bénira mon labeur, mais je reste encore dans la perspective des retournements de fortune : lui conseillant de pousser mon frère à faire étudier un de mes neveux, j’ajoute ceci : « Mes infortunes et le peu de service que j’ai encore pu faire à la maison lui en pourront possible ôter la volonté ; mais qu’il se représente que l’infortune présente présuppose un bonheur à l’avenir » (I, 19). Autrement dit, tout en me confiant à Dieu, je continue d’accepter les événements simplement avec philosophie…
Par contre, maintenant, je vais commencer à entrevoir que toutes ces déceptions qui s’accumulent peuvent être des signes de Dieu, qui nous guide par elles. La manière dont j’ai réagi à l’accusation fausse du compatriote était déjà un début…
Mes entretiens avec Monsieur de Bérulle et d’autres, et mes lectures, vont peu à peu m’aider à regarder les événements dans la foi et l’abandon à Dieu. Oh ! il me faudra encore bien du temps avant de l’intégrer à ma personnalité, avant d’en vivre vraiment… bien du temps, et bien des grâces de Dieu ! Mais un jour viendra où je tâcherai vraiment de voir les choses sous ce regard de Dieu, et où je l’expliquerai aux autres… Tous récemment, j’ai employé une image éclairante, avec les Filles de la Charité, le 23 juillet 1656 : « Il en est de nous comme d’une pierre de laquelle on veut faire une belle image de Notre-Dame, de Saint Jean, ou de quelque autre saint. Que doit faire le sculpteur, pour venir à bout de son dessein ? Il faut qu’il prenne le marteau et ôte de cette pierre tout le superflu. Et pour cela, il frappe dessus à grands coups de marteau, de sorte qu’à le voir vous diriez qu’il la veut assomer… Voyez-vous, Dieu en use de la sorte à notre égard » (X, 182-183). Et il n’avait pas fini d’en user de la sorte avec moi !
Je fréquente aussi les prêtres que Monsieur de Bérulle réunit chez lui. Il y a entre autres Adrien Bourdoise, qui n’avait que 27 ans (et moi 30), André Duval, 47 ans, docteur en Sorbonne, et supérieur, avec Monsieur de Bérulle, des Carmélites de France, ainsi que François Bourgoing, qui a quatre ans de moins que moi, mais est déjà curé de Clichy.
Avec eux, non seulement j’approfondis mon discernement spirituel, mais j’élargis mes vues apostoliques : il fallait que je remplisse vraiment les tâches d’un pasteur…
Or Monsieur de Bérulle était sur le point d’instituer l’association des Prêtres de l’Oratoire, en s’inspirant de celle de Philippe Néri à Rome, et justement François Bourgoing faisait partie des cinq qui partagent ce projet : mais il lui fallait un remplaçant à Clichy ; et voilà comment on a pensé à moi.
Curé !
Le 13 octobre 1611, François Bourgoing signe la résignation de sa paroisse en ma faveur : enfin CURE ! Mais au fond, je n’étais pas tellement pressé d’aller évangéliser de cette façon-là… J’avais encore espoir de surmonter les difficultés pour mon abbaye de St léonard de Chaumes… J’avais aussi mes engagements chez les Frères de Saint Jean de Dieu, qui me tenaient à coeur.
Et juste une semaine après, le 20 octobre 1611, je leur fais don de quinze mille livres, que je venais de recevoir la veille. Vous allez voir, dans l’acte notarié, l’énumération de mes titres !
« Messire Vincent de Paul, abbé commandataire de l’abbaye Saint Léonard, pays d’Aunis, diocèse de Saintes, conseiller et aumônier de la reine Marguerite, étant de présent en cette ville de Paris, logé… rue de Seine,… pour la dévotion et l’affection qu’il a portées à l’hôpital Saint Jean-Baptiste, de l’Ordre du Bienheureux Jean de Dieu,… et pour donner plus de moyen aux prieur et religieux dudit hôpital de traiter et panser les pauves malades qui vont et viennent journellement se réfugier et faire panser audit lieu, même aussi pour leur subvenir, tant à l’acquit du payement de ce qui est dû par ledit hôpital pour reste du bâtiment qu’ils y ont fait faire, que pour continuer icelui bâtiment,… a donné… la somme de quinze mille livres,… » (XIII, 14). Elle provenait, par deux intermédiaires, du dédommagement pour un navire coulé par les Espagnols en 1594 ! Je ne me sentais pas habilité à en faire profiter ma famille…
Le 11 novembre 1611, Monsieur de Bérulle, Monsieur Bourgoing et quatre autres prêtres s’installaient dans une nouvelle maison, en y instituant l’Oratoire de France.
J’ai continué de les fréquenter, j’y ai même séjourné.
1612 fut une année de gros troubles dans le royaume. Les Princes s’insurgent contre Marie de Médicis, la Régente, et ses favoris, surtout Concini.
Pour ma part, ce n’est que le 2 mai 1612 que je suis allé prendre possession de ma cure de CLICHY.
C’était la première fois depuis mes quinze ans que je me retrouvais au milieu des braves gens simples des champs, et j’avais 31 ans ! Je découvris la joie d’être pasteur, plongé dans un peuple… « J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que je lui demandais que, lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas. Ils y venaient et se confessaient, et je voyais de jour en jour le progrès que faisaient ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, et j’en étais si content, que je me disais à moi-même : « Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si bon peuple .r » Et j’ajoutais : « Je pense que le Pape n’est pas si heureux qu’un curé au milieu d’un peuple qui a bon coeur » (IX, 646).
Mais l’homme est complexe ! On ne se convertit pas en un moment, ni dans toutes les parties de notre être…
Nous pouvons être arrivés à des pensées profondes et très surnaturelles, et ne pas les faire toutes passer dans nos actes ; nous pouvons accomplir des actes très évangéliques et surnaturels dans certains domaines, et rester fort humains et terrrestres dans d’autres secteurs… et c’est mon cas…
Curé de Clichy et aimant mon peuple, j’ai tout de même conservé mon logement rue de Seine.
Je continue même de contracter des dettes, voyez cet acte officiel par lequel, le 7 décembre 1612, je déclare : « demeurant en cette ville de Paris, rue de Seine,— confesse devoir… à Messire Jacques GASTEAUD, docteur en théologie, demeurant à La Rochelle,— la somme de trois cent vingt livres tournois » (XIII, 19).
Je suis resté 16 mois à Clichy, catéchisant les enfants, secourant les pauvres et les malades, incitant à la fréquentation des sacrements, établissant la Confrérie du Rosaire. Je fis commencer la reconstruction de l’église, mais elle ne fut terminée qu’en 1630. J’entrepris aussi d’ouvrir une école cléricale pour douze jeunes gens ; l’un d’eux s’appelait Antoine Portail ; né en 1590 à Beaucaire, il était venu étudier à Paris ; nous sommes restés en relation après mon départ de Clichy ; il fut ordonné prêtre en 1622, puis il devint mon premier compagnon dans les missions…
Je crois que la grâce de Dieu, même si je gardais encore quelques visées humaines, avait bien commencé de me transformer : à la patience face aux adversités, dans l’abandon aux conduites de la Providence, s’ajoutait l’effort pour la vie intérieure et l’étude de ses éléments et de ses principes ; et à l’attention aux pauvres malades venait de se greffer le zèle et la pratique du ministère pastoral.
Monsieur de Bérulle, qui était devenu pour moi un guide spirituel, jugea qu’il convenait d’élargir mon champ d’action, en même temps que se présentait l’occasion de me procurer enfin, non certes un bénéfice ecclésiastique, mais bien mieux que cela : un poste honorable dans une des plus hautes familles de France.
Précepteur
C’est environ dans la deuxième moitié de 1613 que se couronne ainsi une recherche si longtemps menée : je reçois « la charge de précepteur des enfants de Messire Philippe-Emmanuel de Gondi, Comte de Joigny, Général des Galères de France ».
L’aîné des enfants, Pierre, avait 11 ans, le second, Henri, 2 ou 3 ans, le dernier, Jean-François-Paul, venait tout juste de naître. Venus de Florence une centaine d’année auparavant, les Gondi étaient maintenant seigneurs d’une importante partie des terres du Royaume, et l’Evêché de Paris leur était pratiquement réservé d’oncles en neveux. Cependant, Monsieur de Gondy était criblé de dettes, car, bien que foncièrement croyant et droit, il menait grand train. Madame la Générale qui avait apporté à la famille, entre autres terres, celle de Folleville, près d’Amiens, était franchement pieuse, soucieuse de progresser dans la vertu jusqu’à en être scrupuleuse.
Quant à moi, « j’avais pour maxime de regarder Monsieur le Général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir de même, et à feu Madame comme à la Vierge, et de ne me présenter si ce n’était qu’ils m’appelassent, ou pour quelque affaire pressant et d’importance » (I, 354). Je suis venu résider chez eux, les accompagnant dans leurs divers hôtels et châteaux, à Paris, Joigny, Montmirail, Villepreux, Folleville, etc…
Mais j’avais conservé l’abbaye de Saint-Léonard et la cure de Clichy, où je continuais de diriger le service, un vicaire assurant le travail ordinaire ; j’y allais autant que je le pouvais. J’en suis resté curé jusqu’en 1626.
Tenté contre la foi
Tout au long de ces années, j’étais resté en relation avec diverses personnes, dont ce bon « théologal » tenté contre la foi. Je ne sais plus en quelle aimée, son état s’aggrava tellement que je craignais qu’il mourût en cet état… Je me mis en oraison pour prier la divine bonté qu’il lui plût délivrer ce malade de ce danger, et m’offris à Dieu en esprit de pénitence pour porter en moi-même, sinon les mêmes peines, au moins de tels effets de sa justice qu’il aurait agréable de me faire souffrir (Ab I, 117, 118).
Dieu délivra entièrement le malade de sa tentation, il rendit le calme à son esprit, il éclaircit sa foi obscurcie et troublée,…
Mais en même temps Dieu permit que cette même tentation passât dans mon esprit, qui s’en trouva dès lors vivement assailli ». Prières et mortifications n’eurent d’autre effet que de m’aider à souffrir cela avec patience. Je ne pus faire que deux choses : « La première, j’écrivis ma profession de foi dans un papier que j’appliquai sur mon coeur,— faisant un pacte avec Notre-Seigneur que toutes les fois que je porterais la main sur mon coeur et sur ce papier, j’entendais renoncer à la tentation…
Le second remède… fut de faire le contraire de ce que la tentation me suggérait, tâchant d’agir par foi et de rendre honneur et service à Jésus Christ,… particulièrement en la visite et consolation des pauvres et malades ».
Ce « rude exercice » dura trois ou quatre ans…
Cela n’arrangeait pas mon caractère, déjà auparavant facilement cassant ou d’humeur noire, tout en étant apte à m’enthousiasmer, comme les gens passionnés, particulièrement émotifs, sensibles…
Cela mettait en peine Madame la Générale, « pensant que j’eûs quelque mécontentement en sa maison »…
« Je m’adressai à Dieu et le priai instamment de me changer cette humeur sèche et rebutante et de me donner un esprit doux et bénin. Et par la grâce de Notre-Seigneur, avec un peu d’attention que j’ai faite à réprimer les bouillons de la nature, j’ai un peu quitté de mon humeur noire » (Ab III, 177-178), mais après combien d’années d’efforts ! Et j’ai toujours à lutter pour parvenir un peu à la douceur.
Dans ma chambre, chez les Gondi, je vivais « comme dans une chartreuse ». Mais chaque fois que nous étions sur leurs terres, j’allais aussi visiter les pauvres et les malades, catéchiser, prêcher… Je confessais également, et les gens se confiaient plus librement à un prêtre qui ne vivait pas toujours avec eux…
Dans le même temps, dès les années 1613, les prêtres de l’Oratoire s’adonnaient à des Missions à la campagne, c’était un de leurs buts, comme l’écrivait Monsieur de Bérulle ; ils avaient aussi « un souci particulier d’instruire les prêtres des choses de leur ministère ».
Pour ma part, j’aspirai encore aux bénéfices, et, grâce à Monsieur de Gondi, je reçus la cure de Gamaches, le 28 février 1614, par le Vicaire Général de Rouen. (C’est entre Dieppe et Amiens).
D’autre part, Madame de Gondi me confia la conduite de son âme, avec ses inquiétudes, ses scrupules. J’essayais de l’amener à pouvoir se passer de mes réponses…
Quant aux affaires du royaume, qui étaient toujours agitées, Louis XIII se déclara majeur pour ses 14 ans, le 2 octobre 1614. Il voulait secouer la tutelle de sa mère…
En mai 1615, je fus pourvu d’un nouveau bénéfice ecclésiastique, dans un chapitre de Chanoines dont Monsieur le Général des Galères était co-patron avec un autre seigneur. Le chanoine trésorier étant décédé, je me suis retrouvé chanoine d’Ecouis, en Normandie, au nord des Andelys, et trésorier du Chapitre. Je me suis fait représenter à l’intronisation par un procureur, et, hormis le 16 septembre, où je suis venu promettre de remplir mes charges en même temps que demander qu’on me donne un suppléant, je n’y ai jamais mis les pieds…
Folleville
Cependant ma vie spirituelle s’approfondissait ; je révérais tout particulièrement la Sainte Eucharistie et je méditais beaucoup la vie de la Très Sainte Trinité, et les interventions des trois divines Personnes pour notre salut, tout spécialement pour l’Incarnation du Fils de Dieu dans le sein de la Vierge Marie. Je prêchais même ces vérités.
Mon zèle pastoral aussi augmentait. Je m’occupais des villages appartenant aux Gondi. J’adoptai la pratique d’inviter les paroissiens à faire une confession générale de tous leurs péchés passés, déjà accusés, ou bien oubliés dans les confessions précédentes ou qu’ils n’auraient pas osé dire… Cette pratique était conseillée par Monseigneur François de Sales dans son « Introduction à la vie dévote ».
Comme plusieurs de ces péchés avaient leur absolution réservée aux Evêques, je pris l’habitude, quand nous allions dans tel ou tel domaine des Gondi, de demander les pouvoirs spéciaux à l’Evêché du lieu. C’est ainsi que j’ai encore ma demande du 20 juin 1616, au Vicaire Général de Sens, car il m’a répondu dessus, à la suite de mon texte !
Madame de Gondi, tout en souffrant quand je n’étais pas là pour soulager ses inquiétudes de conscience, m’encourageait dans ce ministère, car elle aimait ses gens.
Au début du mois d’août 1616 est paru l’autre grand livre de Monseigneur François de Sales, le « Traité de l’Amour de Dieu », que j’ai lu et médité dans ces années 1616-1620.
Mais j’étais aussi toujours occupé par les procès qui continuaient « contre plusieurs détenteurs et usurpateurs » de mon abbaye de St-Léonard, dont je ne touchais pas les fruits et revenus… Il fallait choisir…
Le 20 octobre 1616, j’avais trouvé un autre amateur, peut-être plus puissant que moi, et je lui ai abandonné tous mes droits sur l’abbaye de St Léonarde de Chaumes : Messire François de Lanson, prêtre, conseiller et aumônier du roi.
Par contre, je gardais encore la cure de Clichy et celle de Gamaches : Clichy (XIII, 85), jusqu’en 1626, Gamaches, je ne sais plus.
Pour l’hiver 1616-1617, nous étions sur les terres de Madame la Générale, en Picardie, au château de FOLLEVILLE, au sud-est d’Amiens.
Vers le 20 janviers 1617, on vient me prier d’aller à GANNES, à environ deux lieues de là, « pour aller confesser un pauvre homme dangereusement malade, qui était en réputation d’être le plus homme de bien, ou au moins un des plus hommes de bien de son village. Il se trouva néanmoins qu’il était chargé de péchés qu’il n’avait jamais osé déclarer en confession, ainsi qu’il le déclara lui-même tout-haut par après en présence de madame la générale des galères, lui disant : « Madame, j’étais damné si je n’eusse fait une confession générale, à raison des gros péchés que je n’avais osé confesser’: Cet homme mourut ensuite, et madite dame, ayant reconnu par là la nécessité des confessions générales, désira que je fisse le lendemain une prédication sur ce sujet, (en l’église de FOLLEVILLE). Je la fis, et Dieu y donna tant de bénédiction que tous les habitants du lieu firent ensuite confession générale (XII, 7-8). Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères jésuites elmiens de venir au secours ; elle en écrivit au Révérend Père recteur, qui y vint lui-même, et, n’ayant pas eu le loisir d’y arrêter que fort peu de temps, il envoya… le Révérend Père Fourché,… lequel nous aida à confesser, prêcher et catéchiser… (XI 4-5).
Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à Madame en ces quartiers-là et nous fîmes comme au premier. Il y eut grand concours et Dieu donna partout sa bénédiction…
C’était le jour de la conversion de Saint Paul, qui est le 25 janvier… Et voilà le premier sermon de la Mission,… ce que Dieu ne fit pas sans dessein en un tel jour ».
J’ai plusieurs fois insisté sur le rôle capital de ce paysan de Gannes et surtout de Madame de Gondi, en cette affaire. C’est très réellement que son rôle fut déterminant, même si je prêchais déjà dans ses villages et y exhortais aux confessions générales. Comprenez bien : j’en avais déjà entendu, des péchés graves qu’on n’avait jamais osé accuser, mais je ne pouvais pas le dire, puisque j’étais tenu par le secret sacramentel, le plus grave des secrets. Maintenant que ce paysan s’était confié à Madame de Gondi et que celle-ci avait parlé, j’étais délié, je pouvais clamer la gravité de la situation spirituelle des campagnes, elle n’était plus connue uniquement par les confessions ! Et cela provoqua un tel mouvement de masse que je ne pus continuer seul ; autre acquit de l’intervention de Madame de Gondi : je n’allais plus « missionner » seul, mais en groupe, avec d’autres prêtres. Enfin, Madame de Gondi fut ellemême stimulée au souci du salut de ses gens et m’y encouragea ; mais cela augmentait ses scrupules.
Et c’est ainsi qu’à partir de février 1617, mon temps va se passer surtout à évangéliser les villages des domaines de Madame la Générale, tout en continuant de veiller à l’éducation de ses enfants.
Les Oratoriens continuaient de s’adonner à de telles « missions parmi les bourgs du diocèse où l’évêque les envoie pour y séjourner quinze jours ou trois semaines en chacun », comme l’écrivait Monsieur de Bérulle à Hugues Quarré, justement entre février et septembre 16172.
Châtillon
Je voudrais échapper à ce qui m’empêche de me donner pleinement à l’évangélisation… Je ne peux plus mener de front la charge de précepteur et celle de pasteur, ni d’aumônier personnel de Madame de Gondi… J’aspire à être à nouveau curé d’un peuple, et loin, pour échapper aux demande de la famille de Gondi, mais aussi aux agitations de Paris, où il faut faire des séjours.
A Paris, justement, les troubles s’intensifient. L’hostilité du jeune roi Louis XIII contre sa mère Marie de Médicis et contre son favori Concini aboutit à la décision de faire arrêter celui-ci ; et comme il se défend, il est abattu le 24 février 1617.
Pour ma part, je m’ouvre de mes désirs à Monsieur de Bérulle. Or précisément en avril ou mai, le Père Bence, supérieur de l’Oratoire de Lyon, lui a transmis la demande de trouver un bon prêtre pour la cure de Buenens et de CHATILLON-LES-DOMBES, au diocèse de Lyon, dont le recteur venait de se désister le 19 avril (XIII 40, 46).
Monsieur de Bérulle me la propose, j’accepte, et il commence les démarches auprès de Monseigneur de Marquemont, Archevêque et Comte de Lyon, pour ma nomination. Je ne parlerai de rien, bien sûr, ni à Monsieur ni à Madame de Gondi.
Entre temps, le 3 mai, Louis XIII avait chassé sa mère de Paris et commençait une véritable épuration, d’où, à long terme, viendraient bien des malheurs pour le pays, et pour la Lorraine, car son Duc prendra le parti des opposants… Le 8 juillet, Louis XIII fait exécuter la veuve de Concini, comme sorcière…
C’est en juillet 1617 que je quitte Paris, alléguant un petit voyage. Le 29 juillet, à Lyon, ma nomination est signée, et le premier août je suis installé solennellement dans l’église de Buenens puis dans celle de Châtillon. Cela fait 5 ans et 3 mois après Clichy (dont je suis toujours curé !).
Le presbytère n’étant plus en état, c’est un Huguenot, le sieur Jean Beynier, qui m’héberge. Il était loin d’avoir une vie exemplaire, mais nous faisons tout de même bon ménage ; il deviendra même, quatre mois après, procureur de la nouvelle Confrérie de la Charité ! Il finira par changer de vie et même revenir à l’Eglise catholique.
J’écris alors à Monsieur de Gondi pour lui dire mon intention de ne plus retourner, lui expliquant que je n’ai aucune des qualités requises pour être précepteur dans une si noble famille (I, 21).
Et je me mets au travail, assisté d’un bon prêtre bénévole : activités du ministère, visite des pauvres et des malades.
Le 20 août 1617, « un dimanche, comme je m’habillais pour dire la sainte Messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le inonde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres… Cela me toucha sensiblement le coeur. Je ne manquai pas de les recommander au prône avec affection, et Dieu, touchant le coeur de ceux qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour ces pauvres affligés.
L’après-dînée, il se fit assemblée chez une bonne demoiselle de la ville pour voir quel secours on pourrait leur donner…
Après les vêpres, je pris un honnête homme,… et nous mîmes de compagnie en chemin d’y aller. Nous rencontrâmes sur le chemin des femmes qui nous devançaient et, un peu plus avant, d’autres qui revenaient… Il y en avait tant que vous eussiez dit des processions. Comme je fus arrivé, je visitai les malades, et allai quérir le Saint Sacrement pour ceux qui étaient les plus pressés, non pas à la paroisse du lieu, car ce n’était pas une paroisse, mais cela dépendait d’un chapître dont j’étais le prieur.
Après donc les avoir confessés et communiés, il fut question de voir comme on pourrait secourir leur nécessité. Je proposai à toutes ces bonnes personnes que la charité avait animé à se transporter là, de se cotiser, chacune une journée, pour faire le pot, non seulement pour ceux-là, mais pour ceux qui viendraient après ; et c’est le premier lieu où la Charité a été établie » (IX, 243-244).
Huit dames s’assemblèrent aussitôt. Puis je travaillai à un petit règlement, que je leur remis le 23 août.
Je m’étais mis aussi à apprendre le bressan, pour mieux communiquer avec les simples gens.
Entre temps, Monsieur de Gondy avait fait part de ma décision à Madame, qui reçut sa lettre le 24 septembre, et qui m’écrivit longuement pour me supplier de revenir… Il fallut donc lui répondre… Comme elle faisait intervenir Monsieur de Bérulle, je leur écrivis que j’irais à Paris pour réfléchir.
Alors je reprends le règlement de la Charité d’une manière plus approfondie, et le 24 novembre, je donne à la Confrérie un règlement très complet, règlement de vie autant que d’activités. C’était d’ailleurs la coutume dans toutes les confréries d’associer la vie chrétienne aux activités charitables ; ici, j’accentue la vie spirituelle personnelle, à base d’humilité, de simplicité et de charité, en vue d’un service des pauvres, non seulement corporel, mais aussi spirituel. Et leur ai marqué de lire chaque jour un chapitre de « L’Introduction à la vie dévote ». « Ladite confrérie s’appellera LA CONFRERIE DE LA CHARITE, à l’imitation de l’hôpital de la Charité de Rome ; et les personnes dont elle sera principalement composée, SERVANTES DES PAUVRES, OU DE LA CHARITE » (XIII, 423).
La différence avec les autres confréries, c’est qu’elle n’était plus l’affaire d’une catégorie sociale, ou d’un métier, ou d’une dévotion particulière, pour le bien de ses seuls membres : elle regroupait toutes les dames qui le désiraient, nobles et non nobles, pour servir tous les pauvres sans distinction.
Une autre différence, c’est que la gestion en est clairement affectée entièrement aux dames ; le procureur n’a voix qu’au même titre que l’une des dites servantes, et ce n’est même pas forcément un prêtre, le premier fut même un protestant, comme je vous l’ai déjà dit, Jean Beynier.
Comme je l’avais promis à Monsieur de Gondi, je quitte Châtillon en décembre, j’arrive à Paris le 23, et je vais aussitôt délibérer avec Monsieur de Bérulle…
Il s’avère plus sage que je rentre dans la famille de Gondi, puisque la Paroisse de Châtillon était en état de se maintenir dans la bonne voie, avec les bons prêtres qui avaient oeuvré avec moi, et avec la Confrérie, qui s’était étoffée et affermie.
Le lendemain, 24 décembre 1617, veille de Noël, je réintègre donc mon logement chez les Gondi.
Dès mon retour, Monsieur et Madame comprennent mes aspirations. Leurs possessions m’offraient un si vaste champ d’action ! Il me libèrent de la charge de précepteur, et nous mettons sur pied un plan d’évangélisation.
Le 31 janvier 1618, je me démets de la cure de Châtillon pour m’appliquer entièrement aux missions.
« Tout donné à Dieu »
1618 : une grande page se tourne…
Après une bien longue préparation, j’avais trouvé ma voie : « DONNE A DIEU, A LA SUITE DE JESUS-CHRIST, POUR LE SERVICE DES PAUVRES » (d’après IX, 26 ; 534 ; X, 124).
Et ce mouvement de don avait coïncidé avec la disparition des tentations contre la foi qui m’avaient tourmenté durant trois ou quatre ans… Maintenant, je voyais à peu près clairement ce mouvement de ma vie chrétienne :
« Le pauvre peuple se damne faute de savoir les choses nécessaires à salut et faute de se confesser » (I, 115).
« Travailler au salut des pauvres gens des champs, c’est là le capital de notre vocation, et tout le reste n’est qu’accessoire… C’est exprimer… la vocation de Jésus Christ… Le principal de Notre-Seigneur était de travailler pour les pauvres » (XI 133, 135).
De mes expériences de Folleville et de Châtillon, je retenais un objectif, à double face : sauver les âmes, soulager les corps ; mais surtout des moyens précis : 1) l’importance d’un temps fort de réveil, pour une paroisse, avec l’appel à la confession générale ; 2) l’importance d’agir à plusieurs : avec d’autres prêtres, et avec les laïcs. Evangéliser, c’est aussi proposer de faire ou refaire un tissu humain, et imprégner de foi et de prière toute la vie, la vie du métier, et la vie charitable ; 3) l’importance de vivre de Dieu, avec Dieu, car c’est lui qui agit, en vérité…
Mais ce n’était pas une conversion brusque ; ma longue préparation m’avait vraiment donné de quoi passer aux actes : une profonde ossature spirituelle et un vivant courant de la grâce divine, à laquelle la prière, l’oraison, nous ouvre, ainsi que l’oubli de soi… Bref, pour être missionnaire en vérité, il faut « nous vider de nous-même pour nous revêtir de Jésus Christ » (d’après XI, 2 ; 312 ; 343 ; XIII, 107-108).
Oui, j’avais déjà les fondements doctrinaux de ma vie et de mon action, que j’ai largement développés ensuite :
Unir la contemplation et la vie concrète…
Créés à l’image de la Trinité, unité de trois Personnes qui se communiquent tout, vivre entre nous cette communication.
Et constitués corps mystique du Christ par le Baptême, nous avons à continuer son incarnation ; à sa suite, nous somme « destinés à représenter la bonté de Dieu à l’endroit de ces pauvres malades »„, (X 332).
Et même, je commençais à voir une signification providentielle à ma course aux bénéfices : je comprenais maintenant le sens de l’argent… Sans lui, les pauvres ne peuvent rien, et on ne peut rien pour eux… L’argent, c’est leur vie… pour les servir, il faut pouvoir vivre sans rien leur demander, et bien plus, il faut pouvoir leur fournir ressources et remèdes… Maintenant, je vais donc continuer de chercher des revenus ! Mais ce ne sera plus pour subvenir à ma famille : ce sera pour pouvoir subvenir aux pauvres, car l’argent, « le bien de la maison, c’est le bien des pauvres. » (X, 316-317; XI, 30) Et donc, « nous sommes obligés d’avoir quelque bien, et de le faire valoir pour subvenir à tout ».
Missionnaire
Sept longues années vont d’abord s’écouler, dans la même ligne que les trois précédentes : missionner dans les villages des terres des Gondi. Et pourtant fort différentes. Entièrement remplies par ces missions aux pauvrs gens des champs, et d’une manière maintenant bien organisée, en mettant en oeuvre d’autres prêtres et surtout les laïcs.
Je m’adresse d’abord et essentiellement aux pauvres gens des champs, et d’abord dans les villages dépendant des Gondi. Dès février 1618, à Villepreux, près de Versailles ; sa Charité est instituée le 23 ; et partout, dorénavant, toute mission se clôturera par la fondation d’une Charité.
Après Villepreux, ce fut Joigny, au sud de Sens, ensuite, Montmirail, en Champagne, puis Folleville, Paillart, Sérévillers, près d’Amiens. Et, progressivement, nous allâmes en bien d’autres endroits. Madame de Gondi participait aux Missions, entraînant les dames au service des pauvres.
Dans ces missions, j’avais parfois affaire avec des Huguenots. A MONTMIRAIL, par exemple, en 1620, l’un d’eux m’objectait que l’Eglise catholique ne peut être la vraie, car ses prêtres délaissent les pauvres pour s’entasser en ville… (XI, 34-37). L’année suivante, à MARCHAIS, village voisin, voyant les progrès des pauvres paysans et des enfants, il revint à l’Eglise catholique. Cela m’affermit encore dans mon choix d’aller aux pauvres de la campagne.
Mais Monsieur de Gondi était Général des galères, et vous pensez bien que je n’avais pas attendu pour obtenir de pouvoir me rendre près des forçats, me rendre compte de la manière dont on les traitait, et chercher à y porter remède.
Aussi, le 8 février 1619, j’étais nommé par le roi AUMONIER GENERAL DES GALERES (XIII, 55-56).
Revenons un peu en arrière. En novembre 1618, Monseigneur François de Sales était arrivé à Paris, alors que je missionnais à Montmirail. Mais lorsque je revins à Paris en fin décembre, je pus enfin faire sa connaissance, et très vite nous eûmes des entretiens confiants et très profonds ; « j’ai vraiment été souvent honoré de sa familiarité ;… mais il recevait volontiers toute sorte de gens,… s’accomodant à la capacité de chacun… Sa douceur et sa bonté débordaient sur ceux qui étaient favorisés de ses entretiens, et j’en fus. Et plus tard, en me souvenant de lui, je me disais : « Que tu es bon, Dieu, mon Dieu, que tu es bon, puisqu’il y a tant de suavité dans Monseigneur François de Sales, ta créature ! » (d’après XIII, 67-79).
Entre temps, j’avais continué les missions dans les campagnes et je m’étais occupé des galériens.
En 1623, les galères étaient à Bordeaux, en vue d’une action contre les Protestants de La Rochelle, et j’y suis allé faire une mission pour les forçats. Puis je me suis laissé persuader d’aller revoir mon pays et ma famille… et je vous ai dit tout à l’heure combien j’ai pleuré au retour.
Trouver des prêtres pour travailler avec moi à ces missions n’était pas toujours facile, cela devenait même un problème… Il fallait assurer la continuité…
L’idéal était de les confier à une Congrégation. Jésuites, Oratoriens, et d’autres, pressentis, se récusèrent.
Finalement, une solution s’imposait : instituer nous-mêmes une association de prêtres… Monsieur et Madame de Gondi y pensaient… l’idée m’emballait… Mais était-ce vraiment la volonté de Dieu ? Je fis une retraite, à Soissons, pour obtenir la grâce de ne plus avoir cet empressement… et ce me fut accordé.. (II, 247).
Alors il m’a semblé que je pouvais accepter la proposition de mes maîtres, de nous faire attribuer une maison où pourrait vivre une petite communauté de prêtres.
Voilà comment, le ler mars 1624, je suis nommé principal du vieux collège des BONS-ENFANTS, vieille bâtisse en assez piteux état. Comme les Gondi tiennent à ce que je reste avec eux, c’est un des premiers compagnons de mission à accepter de vivre en communauté qui en prend possession, cet Antoine Portail, déjà connu à Clichy.
A la fin de cette année 1624, ou peut-êttre au début de 1625, une jeune veuve, Louise de Marillac, Mademoiselle Legras, du nom de son mari, commença à me confier sa vie spirituelle et les problèmes de l’éducation de son fils. (« Madame » était alors réservé aux femmes de seigneurs.) Elle était fort pieuse, visitait depuis longtemps les pauvres, elle aussi avait rencontré François de Sales, puis son ami, Monseigneur Camus.
Un an après l’attribution du Collège des Bons-Enfants, le 17 avril 1625, Monsieur et Madame de Gondi matérialisaient notre rêve : assurer la pérennité des missions aux pauvres, en versant eux-mêmes une fondation en argent, non plus de 16 000 livres, comme Madame y avait d’abord pensé, mais de 45 000 livres, au nom de notre « pieuse association de quelques ecclésiastiques’:..(XIII, 198). Il fallait trouver des compagnons… Pour l’instant, il n’y avait encore de stable qu’Antoine Portail.
Mais il était temps ! De santé fragile, usée par son dévouement au long des missions depuis 8 ans, Madame de Gondi mourait deux mois plus tard, le 23 juin 1625…
Je n’oublierai jamais la part qu’elle a eue dans l’origine de la Mission au service des pauvres, ainsi que son mari. Elle est vraiment « notre fondatrice’:.. (III, 399).
Leur contrat de fondation stipulait que je reste dans leur Maison, mais Monsieur de Gondi comprit que je devais animer sur place le groupe de missionnaires qui allait se former, et je partis résider aux Bons-Enfants, vers novembre 1625. Monsieur de Gondi, de son côté, s’était peu à peu tellement donné à Dieu, qu’il entra à l’Oratoire le 6 avril suivant, 1626, pour devenir prêtre.
Aux Bons Enfants, avec Antoine Portail, nous nous adjoignîmes un bon prêtre, en lui octroyant 50 écus par an, et « nous nous en allions ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En partant, nous donnions la clef à quelqu’un des voisins, ou nous mêmes nous les priions d’aller coucher la nuit dans la maison. Cependant, je n’avais partout qu’une seule prédication, que je tournais en mille façons : c’était de la crainte de Dieu… Et Dieu… donna quelques bénédictions à nos travaux ; ce que voyant, de bons ecclésiastiques se joignirent à nous et demandèrent à être avec nous » (XII, 8).
De ceux qui vinrent, trois seulement, un an après, consentirent à rester avec moi en communauté.
Entre temps, les événements politiques suivaient leur cours. Richelieu, évêque de Luçon, introduit dans les sphères de la politique dès 1615 par la reine-mère, fait cardinal le 5 septembre 1622, avait su se rendre indispensable au jeune Louis XIII. Entré au conseil du roi le 29 avril 1624, il en était le chef quatre mois à peine plus tard, le 13 août… C’est lui qui allait mener la politique de la France, et je ne savais pas encore combien j’aurais à traiter avec lui.
Fin 1625 ou début 1626, j’ai enfin résigné la cure de Clichy.
Un an après notre combat de fondation, notre communauté prenait forme, le 4 septembre 1626, par l’ACTE D’ASSOCIATION des trois missionnaires qui restaient avec moi, « pour ensemble vivre en manière de Congrégation, Compagnie ou Confrérie, et nous employer au salut du pauvre peuple des champs » (XIII, 204).
Et comme je n’oubliais par la pauvreté de mes frères et soeurs, ce même 4 septembre, devant les mêmes notaires du Châtelet de Paris, Saulnier et Charles, je leur faisais don de ma petite part de biens, « tant meubles que immeubles paternels » (XIII, 62).
Ce n’est que l’année suivante, le 8 juin 1627, que notre appellation se précisera : « Société ou Communauté des Prêtres de la Mission », puis simplement « CONGREGATION OU SOCIETE DE LA MISSION ».
Formateur
Un nouveau champ d’activité allait s’ouvrir aux missionnaires. Il devenait clair que le fruit des missions ne pouvait pas se conserver s’il n’y avait pas de bons prêtres dans les paroisses ; or beaucoup étaient négligents, et plusieurs carrément scandaleux… et il n’y avait pas d’institution pour les former. Certes, depuis une soixantaine d’années, suivant la demande du Concile de Trente, des diocèses avaient ouvert des séminaires, mais sans succès. De plus, les Oratoriens, dès 1612, un an après leur institution, s’étaient vu confier le séminaire du diocèse de Rouen, à Paris, puis ceux de Langres, de Mâcon, de Luçon ; en 1624, ils ouvrent à Paris le séminaire Saint-Magloire. En 1620, un bon prêtre de Paris, Monsieur Bourdoise, en avait ouvert un, en lien avec sa communauté de la paroisse de Saint Nicolas du Chardonnet (notre paroisse)…
Pour ma part, en parlant un jour avec l’évêque de Beauvais, la pensée me vint qu’il serait moins rebutant pour la plupart des candidats, et plus efficace, de commencer par une préparation très brève, mais intensive : une retraite de quinze jours avant chacun des trois Ordres sacrés, sous-diaconat, diaconat et presbytérat, avec un enseignement précis et des exercies pratiques.
Ces EXERCICES DES ORDINANDS débutèrent à Beauvais en 1628, et se propagèrent rapidement. Ce ne sera qu’en 1641 que nous ouvrirons un grand séminaire, à Annecy.
Cette même année 1628, je commence à demander au Pape d’approuver notre Compagnie (I, 42-51).
Animateur
Je ne vous ai plus parlé des Confréries de la Charité ! Elles s’étaient répandues, au fur et à mesure des missions, et je m’imposais de les visiter de temps en temps… Mais vraiment, je n’y suffisais plus… Aussi, en cette année 1629, je proposai à Mademoiselle Legras de s’en charger, et, malgré sa défiance d’elle-même, elle y fit merveille.
Mais sur Paris, il y avait des problèmes. Les Charités y comptaient plus qu’ailleurs des dames de haute condition, pas toutes disposées ou aptes à visiter et servir elles-mêmes les pauvres… Plusieurs y envoyaient leurs servantes, et il en était parfois qui rudoyaient les pauvres…
Or la Providence m’avait envoyé une bonne fille du village de Suresnes, « Marguerite Naseau… Ce n’était qu’une pauvre vachère sans instruction… Elle eut la pensée d’instruire la jeunesse, acheta un alphabet, et… elle allait prier Monsieur le curé ou le vicaire de lui dire les lettres… Et elle résolut de s’en aller de village en village, pour enseigner la jeunesse… » (IX, 77-78).
Finalement elle s’adressa à moi, et c’est ainsi que, vers 1630, elle s’employa à servir les pauvres à la Charité de Saint-Sauveur, à Paris, puis en plusieurs autres charités.
Saint Lazare
J’approchais des 50 ans, l’âge où une grande partie des gens meurent, et j’avais l’exemple récent du Cardinal de Bérulle… le 7 septembre 1630, je fis mon testament, testament spirituel, pour commencer, mais aussi en faveur de mes frères et soeurs et neveux ; il ne me restait plus que ce qui avait pu venir depuis ma donation de 1626 : essentiellement, une maison avec bois et terre que mon beau-frère avait vendue, et que j’avais rachetée le 21 janvier 1627 (Annales 101, 1956, p. 704-707).
Il existait alors, au nord de Paris, hors les murs, une vieille léproserie, sise dans une immense propriété, et dédiée à Saint Lazare le ressuscité. Elle était tenue par onze chanoines de Saint Victor, mais il n’y avait plus qu’un ou deux lépreux, trois ou quatre aliénés, et quelques jeunes gens difficiles confiés au prieur par leurs parents. Le prieur et les chanoines ne s’entendaient guère, et le conflit s’envenima en cette année 1630. Puis le prieur eut connaissance de notre groupe de missionnaires, et un jour de 1630, je reçois sa visite aux Bons-Enfants : il venait me proposer son prieuré ! Bien trop immense pour notre petit nombre… mais il fit valoir que si nous venions à nous accroître, les Bons-Enfants seraient trop petits…
Il mit un an à me convaincre… et il fallait aussi veiller à bien des problèmes pratiques…
Finalement, Monsieur Duval me conseilla d’accepter, et le 7 janvier 1632, nous avons signé le CONTRAT D’UNION DE SAINTLAZARE avec la Congrégation de la Mission (XIII, 234).
De là vient le nom de Prêtres de Saint-Lazare, ou Lazaristes, que nous donna le peuple.
Co-fondateur
Pendant ce temps, d’autres filles s’étaient mises au service des pauvres dans les charités de Paris, suivant l’exemple de Marguerite Naseau. Celle-ci « donnait tout ce qu’elle pouvait avoir, quand l’occasion s’en présentait ;… Tout le monde l’aimait, pour ce qu’il n’y avait rien qui ne fût aimable en elle.
Sa charité a été si grande qu’elle est morte pour avoir fait coucher avec elle une pauvre fille malade de la peste. Atteinte de ce mal, elle dit adieu à la soeur qui était avec elle, comme si elle eût prévu sa mort, et s’en alla à (l’hôpital) Saint-Louis le coeur plein de joie et de conformité à la volonté de Dieu » (IX 79).C’était en février 1633, et malgré les soins qu’avec Mademoiselle Legras nous lui avons procurés, elle mourut peu après…
Ces filles bénévoles ne formaient pas encore une communauté… J’avais pris l’habitude de les préparer à leur service des pauvres par quatre jours de retraite… Pour un service difficile, il convenait de les préparer davantage ; et pour les aider à tenir, il convenait de leur proposer de vivre ensemble plutôt que dispersées dans les paroisses…
Mademoiselle Legras, bien que fort occupée par ses voyages pour visiter, soutenir, les Charités, accepta de s’en charger.
Le 29 novembre 1633, trois ou quatre s’installaient en communauté, avec Louise de Marillac, près de l’église Saint Nicolas du Chardonnet. Elles ne seraient pas religieuses, pour ne pas être enfermées en clôture, comme le Concile de Trente l’avait urgé. Pourtant, il existait depuis la fin du XIIIe siècle, des Soeurs, tertiaires de Saint François, qui faisaient les voeux solennels, avaient l’office au choeur, et qui pourtant sortaient servir les pauvres et les malades à domicile : Soeurs Grises, Soeurs de Sainte-Elisabeth, Tiercelines… leur statut de Tiers Ordre les dispensait de la loi faite pour le Second Ordre (Ordres de femmes). Mais je ne les connaissais pas, bien qu’il y en eût à Beauvais, à Nantes, et même à Paris… mais il y a tant d’Ordres et de Congrégations…
Nos « FILLES DE LA CHARITE » seraient encore plus disponibles : n’ayant pas de voeux solennels, elles ne seront pas tenues aux longs offices au choeur ; elles auront pourtant une vie spirituelle intense : méditation deux fois par jour, lecture spirituelle, messe à la paroisse ; mais le principal de leur temps sera vraiment pour les pauvres. Et leur habit sera uniforme, certes, mais celui des paysannes de l’Ile-de-France. Bref, de simples filles, « Filles de la Charité ».
Au service des Prêtres et des Croyants
En cette même année 1633, plusieurs des prêtres qui étaient passés par les Exercices des Ordinands avaient demandé à continuer de recevoir une impulsion pour leur zèle missionnaire et leur vie spirituelle, et proposé de se retrouver régulièrement avec moi dans ce but… et cela a fini par voir le jour ; en juin 1633 eut lieu la première rencontre, le 9 juillet la deuxième, et nous avons donné à ces rencontres le nom de CONFERENCES DES MARDIS.
Si la Congrégation de la Mission n’a pas son esprit spécialement orienté vers le sacerdoce, puisqu’elle comporte aussi des laïcs ou Frères, par contre, cette nouvelle Compagnie « a pour fin d’honorer la vie de N.S.J.C., son sacerdoce éternel, sa sainte famille et son amour envers les pauvres… Et chacun fera une oblation, en manière de bon propos, tous les and le jour du jeudi saint » (XIII, 128-129). On pourrait dire que c’est une sorte de Tiers-Ordre pour les prêtres. Et Dieu sait tout le bien qu’ils ont fait, les Missions qu’ils ont prêchées en beaucoup de villes, pendant que nous nous consacrions aux campagnes.
Il est une grande misère spirituelle dont je ne vous ai pas encore parlé, car Dieu merci, cela s’est un peu calmé, mais au début de ce siècle la croyance aux sorciers et aux possessions diaboliques échauffait les esprits, les pouvoirs civils s’étaient emparés de ces affaires et les menaient avec une cruauté incroyable, cependant que trop de prêtres se faisaient leurs complices ; déjà au siècle précédent, les poètes humanistes présentaient à qui mieux mieux les pauvres vieilles paysannes décharnées comme étant des sorcières. On les torturait cruellement pour les faire avouer… Et en cette année 1633, c’est la triste affaire des Ursulines de Loudun, qui se sont liguées pour accuser un curé de la ville de les avoir ensorcelées qui finit par être brûlé vif l’année suivante, en 1644…
Pour ma part, toute ma vie, j’ai essayé de calmer les esprits, comme le faisaient les Evêques et les esprits sensés.
Et cette méthode, calme et sereine, était plus efficace que tous les exorcismes et tous les bûchers : c’est ainsi que, dans ces mêmes années 1635-1640, l’évêque de Montauban pouvait m’écrire : « Les prêtres de la Mission sont grandement nécessaires dans ce diocèse ; car dans les lieux où ils ont ci-devant travaill4 il ne s’est trouvé aucun sorcier, ni sorcière. Voilà le profit que les catéchismes et les confessions générales font partout » (II, 429). Oui, la connaissance « des choses nécessaires à salut » libère vraiment les esprits de toutes ces peurs et de ces fumées…
La Lorraine
Mais à ces terreurs et à ces cruautés vont s’en ajouter bien d’autres… La politique avait fait son chemin… Certains des nobles, opposants à Richelieu, dont la Duchesse de Chevreuse et le propre frère du roi, Gaston d’Orléans, s’étaient réfugiés en Lorraine, dont le Duc, Charles IV, les aidait à comploter… La Lorraine étant un pays indépendant, rattaché à l’Empire germanique, hormis les villes-Evêchés de Metz, Toul et Verdun, occupées par la France depuis 1552. En 1631, Richelieu poussa Louis XIII à entrer en Lorraine. Après une paix forcée, le Duc crut pouvoir le braver ; il ne put que s’attirer une campagne punitive, en 1632, puis carrément l’invasion, en 1633… Tous les malheurs de la guerre s’abattaient sur ce pauvre pays. Nancy prise et occupée définitivement, le Duc va mener une vie errante, en poursuivant tout de même la guerre… et maintenant, en 1659, tout n’est pas terminé…
Et nous arrivons en 1635.
La Lorraine n’était pas démunie spirituellement ; Pierre Fourier, en particulier, l’avait dotée de ses Soeurs de Notre-Dame et de ses Chanoines Réguliers de Notre-Sauveur.
Cependant, l’administrateur du diocèse de Toul, qui bientôt en fut évêque, nous appellait, et c’est en 1635 que nous y avons établi une maison de mission, dans un hôpital, avec deux confrères.
Dès 1636 ou 1637, ils hébergent, soignent et secourent tant les soldats blessés que d’innombrables pauvres réfugiés des campagnes environnantes… Ils m’ont fait savoir ces misères, et toutes les atrocités.
Dès la fin de 1638, et en 1639, les réfugiés lorrains commencent à affluer à Paris. Avec Mademoiselle, nous essayons d’héberger ceux que nous pouvons ; au début de mai 1639, à la Chapelle, près de St Lazare, nous en rassemblons trois cents, ceux qu’on a pu trouver, pour leur faire une mission de huit jours, en leur distribuant du pain.
Mais il faut aussi continuer de secourir ceux de Lorraine, dont j’apprends tant d’horribles malheurs.
Il ne s’agit plus d’une somme de misères individuelles : c’est UNE MISERE DE MASSE, tout un pays ravagé, par sept corps d’armées…
J’essaye de collecter partout, je demande à mes confrères de se priver ; nous nous sommes mis au pain bis pendant des années ; je leur disais : « n’est-il pas juste que nous retranchions quelque chose pour compatir et participer aux misères publiques ? » Et encore : « ne devons-nous pas retrancher quelque chose de notre ordinaire pour leur soulagement ? » (Abelly III, 298).
A misère de masse, REMEDES DE MASSE… Il fallut improviser des moyens de masse : tout un circuit d’information, de collectes et de transport.
Dès avril, j’envoie six missionnaires en renfort… Où les trouver ? Je n’ai que deux prêtres sous la main… J’envoie avec eux quatre étudiants séminaristes ; en octobre j’enverrai encore deux prêtres et un frère, et trois en 1640…
Un autre frère, Mathieu Regnard, va déployer des trésors d’ingéniosité, en 54 voyages, entre 1639 et 1649, pour transporter des sommes incroyables, un million cinq cents ou six cents mille livres, a-t-on calculé… Il a raconté toutes ses ruses pour échapper aux bandits et aux soudards.
J’essaye aussi d’agir au niveau politique, je vais trouver Richelieu, pour qu’il fasse la paix… en vain… Je vais voir le Roi, la Reine ; ils consentent à plusieurs reprises des sommes considérables pour aider ces pauvres, surtout les religieuses… mais ils continuent la guerre !
Sur place, prêtres et frères répartissent les aides sur tout le pays, circulant d’une ville à l’autre. Conformément au règlement que je leur ai écrit dès le 15 avril 1639, ils font agir les curés, ou, lorsqu’il n’y en a plus, les laïcs les plus qualifiés ; tout le peuple se met à l’oeuvre avec eux.
Mais à Paris, les générosités se lassent… Le 28 février j’écris à un confrère de Rome :
« Nous continuons à assister ces pauvres gens de cinq cents livres par mois en chacune desdites villes ; mais certes, Monsieur, j’appréhende bien que nous ne puissions pas continuer longtemps, tant il y a de difficulté de trouver 2 500 livres tous les mois » (II, 32).
J’ai eu l’idée de demander aux missionnaires de m’écrire souvent les misères qu’ils voient et les secours qu’ils rendent, et je fais circuler ces lettres, qui montrent l’emploi des dons et stimulent à de nouvelles largesses. « Je fais voir cela à ces bonnes dames, tous les mois… Et cela les console fort. Nous employâmes, samedi passé, deux ou trois heures à voir les autres lettres, dont elles étaient ravies de consolation » (II, 61). C’est en juillet 1640 que j’écrivais cela à un confrère.
Mais tant de fois j’ai cru les sources taries, me voyant acculé à ne plus pouvoir répondre aux appels… Et chaque fois la manne est venue…
Je crois que c’est alors que, peu à peu, j’ai appris ce que c’est que faire confiance à la Providence, c’est-à-dire croire que l’Esprit-Saint peut toucher des coeurs…
Pourtant, les Dames de la Charité de Paris, à qui j’avais recours, y avaient déjà tant à faire… Outre les pauvres qu’elles secouraient depuis des années, il y avait maintenant les réfugiés qui s’y entassaient, et même les nobles lorrains arrivaient à Paris dans l’extrême misère…
Les enfants abandonnés
Or Paris souffrait encore d’une autre plaie cruelle : LES ENFANTS ABANDONNES.. Un par jour, en moyenne, trois à quatre cents par an… « La Couche », l’institution fondée depuis longtemps par la ville, était inadaptée, on me pressait de faire quelque chose. L’année 1637 se passa à y réfléchir, et le ter janvier 1638, je pouvais écrire à Louise de Marillac : « L’on fut d’avis, à la dernière assemblée, que vous seriez priée de faire un essai des enfants trouvés » (I, 417).
Mais dès 1639 les Dames de la Charité, qui en ont la charge financière, font des objections, au plan moral comme au plan financier… Plusieurs fois je dus calmer leur répugnance à s’occuper de ces petits, qu’elles étaient portées à croire réprouvés par Dieu… Dès le 12 janvier 1640, je leur dis ceci : « C’est parce que l’homme a été maudit de Dieu à cause du péché dAdam, que Notre-Seigneur s’est incarné et est mort… » (XIII, 775-776). Bien plus, ils sont l’image de Jésus abandonné lui aussi : « Supposé qu’on entreprenne ce qu’on pourra, il sera bon d’honorer l’abandonnement que fait le Père éternel de son Fils à la merci du monde… » (XIII, 777).
A 1 ‘objection d’ordre financier, « je réponds deux choses : l’une, qu’il faut se confier au Bon Dieu et faire ce qu’on pourra ; l’autre, qu’on n’a entrepris qu’à faire un essai, et que, si le fardeau est insupportable, qu’on s’en déchargera » (XIII, 784).
Et les Dames continuèrent de subvenir à leur entretien.
Hommes d’oraison
Au milieu de tant d’occupations, j’ai tenu à rester fidèle à l’étude, spécialement en théologie. Il y eut en particulier à faire face aux théories de Baïus puis de Jansénius et Arnaud ; dès 1637 j’avais eu à prendre position, mais c’est surtout à partir de 1648 que le jansénisme provoqua un conflit doctrinal.
J’eus toujours à coeur aussi la formation catéchétique, le catéchisme aux enfants et aux adultes étant une partie essentielle des missions.
Et bien sûr, je tenais à l’intensité de la vie spirituelle des laïcs aussi bien que des Filles de la Charité et des missionnaires. Oui, « donnons-nous bien à cette pratique de l’oraison, puisque c’est par elle que nous viennent tous les biens ;… si nous demeurons dans la charité, si nous sommes sauvés, tout cela grâce à Dieu et à l’oraison » (XI, 407), ai-je dit récemment, le 10 août 1657.
Et vous connaissez la phrase devenue fameuse :
« Donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout ; il pourra dire avec le saint apôtre : « je puis toutes choses en Celui qui me soutient et qui me conforte » (XI, 83).
Pour ma part, je contemplais toujours plus notre Seigneur Jésus, ses sentiments, ses paroles, ses actes, ses vertus, en les actualisant sans cesse, essayant de regarder toujours la vie du monde comme lui-même la regardait… Les événements nourrissaient ainsi mon oraison…
En 1641, l’Evêque d’Annecy nous demande de joindre un Séminaire à la maison des missionnaires, et le supérieur, Monsieur Bernard Codoing, en précipite l’ouverture, dès la fin de l’année. Ce fut notre premier Grand Séminaire.
Le 29 décembre, c’est Monsieur Jean-Jacques Olier qui ouvre aussi un Grand Séminaire, près de Paris, à Vaugirard. En 1646, il le transportera près de l’église de Saint Sulpice, dont il était devenu curé, et l’on appela « Sulpiciens » les prêtres qu’il avait rassemblés pour les affecter à la formation des prêtres.
Chez soi et au loin
Depuis au moins 1635, je pensais à donner des règles à la Compagnie. Les fondements théologiques et quelques points principaux étaient déjà dans notre Contrat de Fondation et dans la Bulle d’Erection, mais il fallait préciser bien des détails. La vie s’en chargeait, et j’avais préparé un texte.
Il devenait urgent d’en délibérer : j’ai convoqué nos supérieurs, ou un suppléant pour ceux qui devaient rester à leur poste, pour notre première assemblée générale, en 1642.
Le 13 octobre, « à quatre heures après dîner, la Compagnie étant assemblée, je leur dis que la première chose de laquelle il fallait traiter était des règles de la Compagnie… Je leur représentai le projet des règles et en fis l’exhibition… Et leur ai distribué tous lesdits projets, à ce que chacun les lût, remarquât, ce qu’il y avait à corriger, ajouter, diminuer ou ôter tout à fait » (XIII, 291).
Nous en avons délibéré du lendemain 14 jusqu’au 17, où il fut convenu, vu la grande quantité des remarques, de confier à une Commission le travail de révision. Et cela resta longtemps en chantier, jusqu’à l’Assemblée de 1651.
A la fin de l’Assemblée, j’ai donné ma démission, suppliant que l’on élise un autre supérieur général ; mais cela fut refusé…
Le 4 décembre 1642 mourait Richelieu.
Après la mort de Louis XIII, en 1643, la régente Anne d’Autriche me fait appeler au CONSEIL DE CONSCIENCE, qui était consulté pour la nomination des Evêques, que la régente proposait ensuite au Pape, et j’écris à Bernard Codoing :
« Je n’ai jamais été plus digne de compassion que je suis, ni n’ai eu plus de besoin de prières qu’à présent, dans le nouvel emploi que j’ai. J’espère que ce ne sera pas pour longtemps » (II, 406-407).
Cela dura dix ans, jusqu’en 1652.
1645 : l’universalisation de la Compagnie, sa sortie hors de France ! Certes, depuis 1639 j’avais envoyé des confrères à Rome, mais c’était d’abord pour traiter de nos affaires avec le Vatican ; du ministère s’y était greffé ensuite. C’est en 1645 que le Cardinal Durazzo, archevêque de GENES, bien impressionné par le ministère que Bernard Codoing avait assuré dans son diocèse, nous demanda des missionnaires pour Gênes ; quatre prêtres et un frère y arrivèrent en été 1645.
Les chrétiens étaient sensibles aussi au malheureux sort des chrétiens esclaves des musulmans en Afrique du Nord, et la maison de Marseille avait été fondée en 1643 par la Duchesse d’Aiguillon comme base de départ de missionnaires au service de ces esclaves.
C’est le 22 novembre 1645 qu’un prêtre et un frère débarquèrent à Tunis, à titre d’aumônier du Consul de France, chez qui ils logèrent. Après sa mort, en 1647, nos confrères furent eux-mêmes les consuls.
En 1646, c’est à ALGER que j’envoie un prêtre et un frère ; au mois de mai, avant leur départ, je leur ai donné des consignes ; en voici quelques-unes :
« — Etant à Alger, ils loueront une maison et y feront accomoder une chapelle.
— Ils tâcheront de vivre avec toutes les précautions imaginables avec le vice-roi, le pacha et le divan et souffriront volontiers les injures qui leur seront faites par le peuple
— Que si sans danger ils peuvent aller visiter les pauvres esclaves qui sont à la campagne, ils iront et tâcheront de les confirmer et consoler et leur feront quelques aumônes à cet effet.
— Ils s’assujettiront aux lois du pays, hors la religion, de laquelle ils ne disputeront jamais, et ne diront rien pour la mépriser » (XIII, 306-307).
Bien qu’ayant observé les plus grandes précautions, ils ne purent éviter bien des avanies.
Cette même année 1646, nous ouvrons la Mission en IRLANDE. La papauté, émue de la situation des catholiques au milieu des protestants maîtres du pays, nous avait suppliés, le 25 février 1645, d’y envoyer des ouvriers. Ce n’est qu’en octobre 1646 qu’une équipe put se mettre en route.
Huit missionnaires, irlandais et français, y arrivèrent vers la fin de l’année. Mais la persécution refoula les Français dès 1648 ; il ne resta que quatre confrères irlandais, dont un séminariste, Thaddée Lye, qui, en 1652, « est tombé aux mains des ennemis, qui lui ont écrasé la tête et coupé les pieds et les mains en la présence de sa mère » (IV, 343). Les autres purent s’échapper et revenir en France : cette mission n’aura duré que six ans…
En 1647, l’ceuvre des Enfants Trouvés devient trop lourde à porter pour les Dames de la Charité… Durant l’entretien décisif, je leur lance un appel pathétique :
« Cessez d’être leurs mères pour devenir à présent leurs juges ; leur vie et leur mort sont entre vos mains ; je m’en vais prendre les voix et les suffrages » (XIII, 801).
Et ce fut encore un arrêt de miséricorde ! Une fois de plus je touchais du doigt que l’on peut faire confiance en la Providence… Je l’ai encore expérimenté bien des fois depuis, et c’est parce que je l’ai vécu, que j’ai pu le dire encore cette année 1659 à mes confrères, le 21 février : « nous avons sujet d’espérer que, pendant que vous serez fermes en cette confiance, non seulement vous serez préservés de fâcheux accidents, mais que toutes sortes de biens vous arriveront ; oui, vous avez sujet de l’espérer, même lorsque tout semblera perdu » (XII, 144).
Et Dieu sait si bien des fois encore, et de plus en plus, tout nous a semblé perdu…
Mais en même temps, le sommet de la Mission et de son universalisation se réalisa en 1648 : MADAGASCAR !
Les Portugais avaient commencé la pénétration dans cette île, avec des essais infructueux d’évangélisation. En 1642, Richelieu accordait le monopole du commerce avec Madagascar à la Compagnie des Indes Orientales ; vers 1647, celle-ci demanda au nonce à Paris d’y envoyer une communauté religieuse ; ignorant que Rome y avait destiné les Carmes Déchaussés, le nonce « a choisi la Compagnie pour aller servir Dieu dans l’île Saint-Laurent, autrement dite Madagascar » (III, 278-279) et j’y ai envoyé Messieurs Nacquart et Gondrée, qui y débarquèrent le 4 décembre 1648.
Cette mission nous donnera bien des joies, mais nous fera bien souffrir… Monsieur Gondée mourut bientôt, encore très jeune ; puis Monsieur Nacquart meurt à son tour… Messieurs Bourdaise et Mousnier les remplacent : ce dernier meurt aussi…
Et que de nouveaux malheurs, en même temps, et en France même, cette fois ! 1649, c’est la Fronde, la révolte des Princes contre Mazarin et la régente Anne d’Autriche… L’Ile-de-France elle même ravagée… Il fallait de nouveau agir. Cette fois, je commence tout de suite au plan politique : il n’y avait qu’un moyen d’apaiser les Frondeurs et le peuple, c’était que la Reine se sépare de son ministre Mazarin, et je résolus d’aller le leur dire, au Château de St-Germain-en-Laye, où ils s’étaient réfugiés avec la Cour.
« Je partis de Paris le 14 (janvier 1649) (avec le frère Ducournau, à cheval), pour aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre quelque petit service à Dieu ; mais mes péchés m’en ont rendu indigne ; » c’est-à-dire que je fus éconduit par Mazarin… « et après 3 ou 4 jours de séjour, je me suis rendu (à Villepreux) » (III, 402).
Dans le même moment, je l’ai appris plus tard, six cents soldats, logés à Saint-Lazare, avaient pillé et saccagé la maison…
Et au début de février, c’est la ferme d’Orsigny, près de Saclay, qui fut pillée : « cela m’obligea de prendre le chemin de Fréneville, où, la rigueur de l’hiver m’ayant surpris, j’ai été contraint de passer un mois ; et (le 22 février 1649) j’en suis parti, avec un troupeau de deux cent quarante moutons… C’est le troupeau que nous avons sauvé du pillage d’Orsigny’: « Les gens de guerre sont venus à un quart de lieue (de Fréneville) enlever les chevaux d’une ferme ; ce qui m’a obligé d’en partir, en un temps fort rude, et de faire mener les moutons en un village fermé, au-deçà d’Etampes, à 4 ou 5 lieues. Pour les chevaux, je les ai menés au Mans, où j’arrivai le (2 mars)… Le lendemain au soir, j’y ai fait l’ouverture de la visite » (III, 412, 416-417).
En effet, ne pouvant rien faire d’autre, j’ai employé la suite de cette grande chevauchée à faire la visite canonique de nos maisons de l’Ouest, ainsi que de celles des Filles de la Charité : Le Mans, Angers, SaintMéen, Nantes, Richelieu…
Au sein même de notre dépouillement, les confrères de Paris continuaient leur action : « De si peu qu’il y a de blé, l’on en distribue tous les jours 3 ou 4 setiers à deux ou trois mille pauvres ; ce qui nous est une très sensible consolation et un grand bonheur dans l’extrémité où nous sommes, et qui nous donne espérance que Dieu ne nous abandonnera pas… » (III, 417).
Vous vous doutez que ces errances n’étaient pas sans incidents : le plus sérieux fut entre le Mans et Angers, à Durtal :
« ma santé a été altérée de quelque fièvre pendant la nuit, en suite d’une chute que je fis dans l’eau, le cheval s’y étant couché, et d’où je n’eusse pu me retirer, si je n’eusse été reconnu » (III, 424 note 3).
Ce n’est que vers fin mai que j’entrepris le retour, et je ne suis rentré à Paris que le 13 juin, « en bonne santé, grâces à Dieu » (III, 454).
1650, la guerre s’étend, Picardie et Champagne sont envahies… De nouveau des secours de masse s’imposent… Nous recommençons de sensibiliser l’opinion par la diffusion des lettres, que les Dames de la Charité perfectionnent, dès septembre 1650, et jusqu’en 1656 :
« comme les prêtres et frères de la Compagnie écrivent les misères qu’ils trouvent, spirituelles et temporelles, on en fait des relations qu’on fait imprimer, et les dames les distribuent dans les bonnes maisons, et y vont demander l’aumône, et, joignant à ce qu’elles amassent ce qu’elles donnent, elles tâchent de remédier à ces nécessités-là… La dépense allait souvent à seize mille livres par mois » (VI, 52-53).
Et toutes ces oeuvres si diverses ont continué, avec les missionnaires, les Filles de la Charité, les Dames, et combien de laïcs, hommes et femmes, de toutes conditions…
En juillet 1651, nous avons encore revu nos Règles, enfin révisées, lors d’une Assemblée Générale, et nous les avons déclarées conformes à notre genre de vie, et approuvées, le 11 août.
La fin de cette année vit encore la Mission entrer dans deux pays nouveaux : l’ECOSSE, avec deux missionnaires, rejoints par un troi sième en 1652 ; ils évangélisèrent aussi les Iles Hébrides. Et la POLOGNE, où nous envoyâmes deux prêtres, deux séminaristes et un frère.
Homme de son temps
1652 me voit à nouveau entreprendre des négociations avec Mazarin ; en début juillet je lui fais part de mon entremise entre lui et le duc d’Orléans, en vue d’une réconciliation, assortie d’une démission de Mazarin ; cela n’aboutit pas. Et le 11 septembre, les esprits s’étant enfin apaisés dans Paris, je lui écris que tout Paris désire le retour du roi, mais qu’il importe de ne pas exécuter de châtiments. Et cela fut à peu près observé.
Mais en ce même mois de septembre, je fus retiré du Conseil de Conscience ! « Je crois bien que ne perdis rien en mon particulier d’être délivré de cet embarras », comme me l’écrivit, le 2 octobre, l’Evêque de Cahors, Alain de Solminihac, qui me connaissait bien. Il ajoutait : « mais l’Eglise y perd beaucoup ; ainsi il serait bien à désirer que vous fussiez toujours dans l’emploi » (IV, 473, 478, 491).
D’autres combats m’attendaient, la querelle janséniste battait son plein depuis 1651, et que de lettres j’ai écrites… Mais le 9 juin 1653 était publiée la Bulle papale qui condamnait les Cinq Propositions de Jansénius, et le conflit s’envenima…
Je ne vous ai pas encore parlé de l’énorme problème des mendiants… L’Etat voulait les interner dans un vaste hôpital général. J’ai toujours été pour les solutions de taille humaine, familiale ; et c’est sur ce style que nous ouvrons, en cet été 1653, l’hospice de Nom de Jésus ; je dis nous, car Louise de Marillac y a aussi fort réfléchi. On y logea quarante vieillards pauvres, 20 hommes et 20 femmes, en bâtiments séparés ; la maison vivait des dons, mais àussi du travail des valides, qui gardaient un quart de ce qu’ils gagnaient.
Madagascar continuait. Le 8 mars 1654, deux missionnaires y arrivèrent, embarqués un an auparavant. Monsieur Nacquart était mort.
Le 29 octobre 1655, trois autres s’embarquent ; mais l’un meurt en route… Ils arrivent le 13 juin 1656.
A partir de cette année 1655, je suis immobilisé par mon mal de jambes par périodes de plus en plus longues…
Et les épreuves continuent, partout… en 1656, c’est la peste, qui se déclare à Rome d’abord, et nos confrères n’hésitent pas à se dévouer. Puis ce fut Gênes, où les confrères, plus nombreux, se mirent aussi au service des malades, à partir de juillet et durant des mois. Un premier succomba, puis un deuxième…
En 1657, je perds un ancien disciple en mission et un ami : Jean-Jacques Olier meurt le 2 avril, à la suite d’une attaque d’apoplexie, et je suis allé adresser une allocution de consolation à ses fils (XIII, 166).
Mais la peste continuait à Gênes, et à partir du mois d’août, je suis en continuelles transes, comme le trahissent mes lettres… Souci terrible aussi pour Madagascar, dont nous sommes sans nouvelles…
Point d’orgue
C’est en ces jours que s’opéra en moi ce qui est peut-être la plus profonde action de la grâce… le plus grand dépouillement… Je réalisais que la croix marque inévitablement et la vie de quiconque se donne à Jésus Christ, et l’histoire de son Eglise, et qu’en même temps c’est dans cette croix qu’on découvre ce qu’est la vraie espérance, et la force que seul Dieu peut donner quand tout est perdu, quand tout nous est retiré… Alors, on peut parler de résurrection sans que ce soient uniquement des mots… Je l’expliquai longuement à mes confrères, le 25 août, en concluant :
« Considérez, je vous prie, cette conduite de Dieu, qui établit et affermit son Eglise par la destruction, s’il faut ainsi dire, et la ruine de ceux qui la soutenaient et en étaient les principaux appuis.
Je vous dis ceci, mes frères, afin de vous disposer à recevoir les nouvelles qui viendront, quelles qu’elles soient, avec conformité au bon plaisir de Dieu… et que vous ne veniez pas à penser qu’il faudrait abandonner Gênes, qu’il faut abandonner Madagascar. O Dieu, que nenni .P » (XI, 416).
Après quelques remaniements de détail, je pus enfin distribuer nos Règles, aux confrères, le 17 mai 1658.
Je pouvais partir en paix, les missionnaires, comme les Filles de la Charité, avaient le condensé de mon esprit… ils pourront continuer l’ceuvre…
Maintenant, en ce soir du 19 décembre 1659, où m’est revenu le souvenir de mon père, me voilà cloué à la maison par les infirmités ; je ne peux plus animer les missionnaires et les Soeurs que par ces conférences, et par mes conseils…
Monsieur Portail, Louise de Marillac et moi, âgés, usés, mais enracinés dans la foi et dans la charité, nous attendons le retour dans la maison du Père… « O mon Sauveur, ce sont ceux qui renoncent à eux-mêmes, et eux seulement, que vous prenez et recevez à votre suite en cette vie pour les glorifier là-haut dans le Ciel’:.. (XII, 427).
Epilogue
Monsieur Portail est mort le 14 février 1660, à 69 ans et demi ; Louise de Marillac, le 15 mars, à 68 ans et demi, et Monsieur Vincent le 27 septembre, à 79 ans et cinq mois. « IL MOURUT DANS SA CHAISE, TOUT HABILLE, PROCHE LE FEU » (XIII, 191).
- L’auteur de cet article, Monsieur Bernard KOCH, c.m. a toujours pris grand soin d’indiquer par des notes et des références, toutes les affirmations historiques de ses propos. L’équipe finale de rédaction a cru meilleur de les supprimer pour alléger le texte. Mais celui-ci ne perd rien de sa fiabilité. Que l’auteur pardonne cette décision !
- Monsieur Vincent n’avait évidemment pas connaissance des lettres de Monsieur de Bérulle ! Mais il le fréquentait encore et connaissait l’Oratoire.






