SECTION IV : Des missions faites en l’état de gènes
Nous ne saurions mieux commencer à parler de ces missions, qu’en rapportant le témoignage qu’en a rendu M. le cardinal Durazzo, très digne archevêque de Gênes, dans une lettre qu’il écrivit à M. Vincent au mois d’août 1645, en ces termes:
«Ces mois passés M. N. passant par ces quartiers, j’appris qu’il était de la Congrégation de la Mission; et je me suis prévalu de son ministère en divers lieux de mon diocèse où il a travaillé avec grand fruit et bénédiction pour le service de Dieu, pour le salut des âmes, et pour ma satisfaction particulière. Et néanmoins m’ayant dit que pour obéir à ses supérieurs il devait se rendre à Paris, j’y ai consenti, puisque vous avez envoyé d’autres prêtres pour continuer ce qu’il a si heureusement commencé. Il y a espérance d’y établir un si pieux Institut a la plus grande gloire de sa divine Majesté. J ai voulu vous faire part de notre consolation spirituelle sur ce sujet.»
Mais pour faire voir plus en particulier les effets de la grâce de Dieu dans ces missions, nous rapporterons ici tout simplement les extraits de quelques lettres des missionnaires. lesquels y ont été employés par M. Vincent.
Un prêtre missionnaire écrivant au supérieur de la maison de Gênes pour lui rendre compte de ce qui s’était passé dans les missions ou il avait travaillé: «Dieu donne grande bénédiction, lui dit-il, à nos missions, et principalement a cette dernière du lieu appelé Chiavari; parce que, outre les fruits ordinaires, et outre les réconciliations des particuliers qui ont été en grand nombre, trois paroisses entières se sont réconciliées qui étaient auparavant en grande désunion, etc.»
Ledit supérieur de la mission de Gênes rapportant les succès d’une autre mission, dont il ne nomme pas le lieu, dans une lettre qu’il écrivit à M. Vincent au mois de juillet 1646: «Nous avons été, dit-il, jusqu’à dix-huit confesseurs: il s’est fait plus de trois mille confessions générales, et un grand nombre de réconciliations de très grande importance par lesquelles on a termine des différends qui avaient causé vingt-trois ou vingt-quatre meurtres. La plupart de ceux qui y avaient trempé, ayant obtenu le pardon et la paix par écrit des parties offensées, pourront obtenir la grâce du prince et être mis en leur premier état.»
Le même ajoute dans une autre lettre qu’il écrivit à M. Vincent environ ce même temps-là une particularité qui mérite d’être observée: «Lorsque je vous écrivis, dit-il, l’ordre de nos missions, j’oubliai de vous dire ce que nous faisions pour l’instruction du peuple et pour le soulagement des confesseurs. Nous avons deux jeunes ecclésiastiques, lesquels, hors le temps du catéchisme, enseignent les mystères à tous ceux qui veulent se confesser; et lorsqu’ils sont suffisamment instruits, ils leur donnent un petit billet imprimé pour cet effet. Les pénitents le présentent à leur confesseur, lequel par ce moyen est assuré, lorsqu’un pénitent vient faire sa confession, qu’il est suffisamment instruit des vérités chrétiennes, et ainsi il n’est point en peine de les en interroger: ce qui fait que les confesseurs avancent davantage et ne font pas tant attendre ceux qui sont autour ‘de leurs confessionnaux.»
Par une autre lettre du 6 mai 1647, le même supérieur écrivit: «Nous voici de retour de la mission de N. Elle comprenait cinq paroisses, outre le concours du voisinage. Il s’y est fait un très grand nombre de conversions et de confessions générales, nonobstant la dureté du peuple, lequel était très difficile à émouvoir, si bien que nous perdions presque courage au commencement. Mais Notre-Seigneur nous a voulu consoler sur la fin de la mission, touchant ces cœurs endurcis, et répandant sur eux des grâces si abondantes que ceux qui au commencement ne voulaient point nous écouter, à la fin de la mission ne pouvaient consentir a se séparer de nous. En sorte que le jour de notre départ, étant allés à l’église pour recevoir la bénédiction de M. le curé, tout le peuple y vint aussi, et se mit à pleurer et à crier Miséricorde, comme si en nous en allant nous lui eussions ôté la vie; tellement que nous eûmes bien de la peine à nous échapper. Il y a eu quantité de noblesse de la ville de Gênes qui est venue en ce lieu, et qui a assisté aux actions de la mission, dont elle a été fort édifiée. M. le Cardinal archevêque de Gênes y est venu donner la confirmation; ensuite de quoi, comme il prenait sa réfection avec les missionnaires et quelques gentilshommes qui l’avaient accompagné, un seigneur du voisinage lui ayant envoyé un présent, il s’excusa de le prendre, disant que les missionnaires avaient pour règle de ne rien recevoir en mission, et le renvoya.»
Par une lettre du 16 décembre 1647, le même écrivant à M. Vincent d’une autre mission, dit qu’entre autres choses sept bandits y avaient été convertis; et qu’un Turc qui servait un gentilhomme du lieu avait demandé le baptême, qu’on ne lui avait voulu néanmoins conférer qu’après l’avoir bien instruit, et avoir bien éprouve sa foi.
Et dans une mission suivante, plusieurs autres bandits ayant semblablement été convertis, obtinrent le pardon et la paix de ceux dont ils avaient tué ou le père, ou les frères, ou les enfants; et quelques-uns de ces bandits s’étant jetés à genoux aux pieds des offensés en avaient été reçus et recueillis avec grande charité, et avec abondance de larmes répandues de part et d’autre. C’était au bourg de Sestri que se faisait cette mission, dont le peuple après avoir apporté une assiduité et une docilité très grandes à toutes les instructions, exhortations et prédications qui s’y étaient faites, témoigna sur la fin une telle affection envers les missionnaires qui leur avaient rendu ces offices de charité, que sachant qu’ils étaient près de s’en aller, ils tinrent leur maison comme assiégée pendant deux ou trois jours, ne pouvant du tout consentir à leur départ; en sorte qu’ils furent contraints, pour s’échapper d’eux, de sortir pendant la nuit.
Et par une lettre du 10 décembre de l’année 1648, il mande que dans la mission de l’Avagne il y avait eu encore plusieurs bandits convertis et reçus à grâce et pardon.
Dans une autre mission faite en janvier de l’année 1650, quoique les habitants du lieu fussent extrêmement pauvres, néanmoins la proposition leur ayant été faite d’établir en leur paroisse la Confrérie de la Charité pour les pauvres malades, ces bonnes gens firent un tel effort pour contribuer à une œuvre qu’ils estimaient si bonne et si sainte, qu’à la première quête l’on trouva cinq cents livres d’argent, et outre cela, sept cents livres en fonds et en obligations.
Il s’y est encore établi une autre confrérie ou compagnie pour les hommes qui est nommée de la Doctrine chrétienne. Son emploi est d’enseigner le Pater et l’Ave et les principes de la foi à ceux qui ne les savent point, et d’aller par la paroisse chercher les enfants pour les faire assister au catéchisme.
L’un des anciens prêtres de la Congrégation faisant voyage de Paris en Italie, et s’étant trouvé a une mission que ceux de Gênes faisaient à Castiglione au mois de décembre 1650, il en écrivit à M. Vincent en ces termes:
«J’ai vu tous les exercices de la mission qui se fait en cette paroisse, et tout ensemble à huit ou neuf autres voisines. Les peuples se rendent fort assidus aux sermons et aux catéchismes, et occupent continuellement les confesseurs. Il faut avouer qu’ils ne cèdent en rien à ceux des autres pays, mais plutôt qu’ils les surpassent en quelque chose. Deux concubinaires publics portés d’un mouvement de pénitence ont fait une amende honorable publiquement dans l’église au milieu du sermon, en présence d’une très grande assemblée de peuple. Plusieurs usuriers se sont obliges par écrit passé par-devant notaire de restituer tout ce qu’ils ont injustement exigé des pauvres gens auxquels ils avaient prêté leur argent. La Confrérie de la Charité a été établie en cette paroisse et en toutes les autres susdites. Le supérieur de cette mission fait tous les lundis une conférence à dix ou douze curés des environs, j’ai assisté à l’une de ses conférences, le tout s’y passa fort bien: on en peut espérer beaucoup de profit pour eux et pour leurs peuples.»
Le supérieur de la maison de Gênes, dans une lettre qu’il écrivit à M. Vincent le 6 février 1659: «Nous venons, lui dit-il, de faire deux petites missions auxquelles Dieu a donné beaucoup de bénédiction et particulièrement à la dernière.
«La paroisse n’était que de deux cent quarante communiants en un lieu fort écarté; et néanmoins à la communion générale, il se trouva plus de sept cents personnes qui étaient venues des lieux circonvoisins bien éloignés. Entre les réconciliations, il s’en est fait une fort considérable: c’est celle d’un père, dont le fils aîné avait été tué en dormant et sans aucun sujet, depuis peu de temps. Plusieurs personnes de condition s’étaient employées sans effet pour le porter à pardonner à celui qui avait commis ce meurtre; le jour précédent même, il me l’avait refusé lorsque je lui voulus faire la même prière et il m’avait prié de ne lui en parler jamais plus. Mais Dieu fit par sa grâce ce que les hommes n’avaient pu faire par leurs remontrances et exhortations; Car m’étant encore hasardé le jour suivant de le conjurer derechef avec prières et avec larmes, de donner ce pardon et cette paix pour l’amour de Notre-Seigneur, il fut tout d’un coup changé et m’accorda ce que je lui demandais, avec des sentiments vraiment chrétiens qui tirèrent les larmes de tous ceux qui furent présents.»
Et dans une autre mission de la même année, il se fit une autre réconciliation d’un fils de qui on avait tué le père, âgé de soixante-dix ans: n’ayant pu pendant tout le temps de la mission surmonter les violents ressentiments qu’il en avait, et donner la paix et le pardon qu’on lui demandait pour celui qui avait fait ce meurtre, il le fit néanmoins après la fin de la mission et le départ des missionnaires. La semence de la parole de Dieu qui avait été répandue dans son cœur par les exhortations et les prédications qu’il avait entendues, ayant enfin rapporté son fruit, quoiqu’un peu tard; assez tôt néanmoins pour faire voir un effet signalé de la divine miséricorde en son endroit.







