La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre second, Chapitre I, Section I

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Author: Louis Abelly · Year of first publication: 1664.
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CHAPITRE PREMIER
Des Missions de Monsieur Vincent.

SECTION PREMIERE
DE SES MISSIONS EN GÉNÉRAL

Il n’est pas nécessaire d’employer ici un long discours pour faire voir au lecteur la nécessité ou l’utilité des missions auxquelles M. Vincent et les siens ont travaillé. L’expérience depuis plus de quarante ans qu’elles ont commencé, la fait assez connaître: Et s’il y avait quelqu’un qui n’en fût pas pleinement persuadé, il n’aurait qu’à jeter d’un côté les yeux sur l’état déplorable où se trouvaient avant ce temps la plupart des peuples, et particulièrement ceux de la Campagne, qui semblaient être comme ensevelis dans les ténèbres d’une profonde ignorance des choses de leur salut, et par une suite inévitable plongés en toutes sortes de vices; Et d’autre côté considérer les effets salutaires que les missions de M. Vincent ont produits et les conversions admirables qu’elles y ont opérées ; certes il serait obligé de reconnaître et de confesser que la main de Dieu était avec son fidèle serviteur, et qu’entre plusieurs autres excellents moyens extérieurs pour le salut des âmes, sa miséricorde a voulu particulièrement employer en ce dernier siècle celui de ses missions, comme l’un des plus efficaces et des plus souverains, et sur lequel il voulait répandre une plus grande abondance de ses divines bénédictions.

Voici ce qu’un ecclésiastique de condition et de vertu, qui avait assisté et même travaillé à une mission dans une grosse bourgade de la province d’Anjou, écrivit sur ce sujet, il y a plus de vingt ans, à M. Vincent:

«Entre les personnes (ui dit-il) qui ont fait des confessions générales, je puis vous assurer qu’il s’en est trouvé plus de quinze cents qui n’en avaient jamais fait une bonne, et qui outre cela, pour la plupart, avaient croupi en des péchés très énormes l’espace de dix, de vingt et de trente ans, lesquels ont avoué ingénument que jamais ils ne s’en fussent confesses à leurs pasteurs et confesseurs ordinaires. L’ignorance y a été trouvée très grande, mais il y avait encore plus de malice; et la honte qu’ils avaient de déclarer leurs péchés allait jusqu’à un tel point que quelques-uns d’entre eux ne pouvaient se résoudre de les déclarer même dans les confessions générales qu’ils faisaient aux Missionnaires. Mais enfin, pressés vivement par ce qu’ils entendaient aux sermons et aux catéchismes, ils se sont rendus et ont avoué franchement leurs fautes avec gémissements et larmes.»

Un grand prélat, dont la mémoire est en bénédiction, c’est messire Jacques Lescot, évêque de Chartres, écrivant à M. Vincent sur le sujet des mêmes Missions, en l’année 1647, lui parle en ces termes:

«Je ne puis recevoir une nouvelle plus agréable ni plus avantageuse que celle qu’on me mande, que vous désirez faire continuer les missions en mon diocèse, si je le trouve bon. Il n’y a point de diocèse en France dont vous puissiez disposer plus absolument; et je ne sais s’il y en a où les missions puissent être plus utiles et plus nécessaires, pour les ignorances étranges que je rencontre en mes visites, lesquelles me font horreur. Je ne détermine rien, ni lieu, ni pouvoir: Tout est à vous; et pour parler aux termes d’Abraham: Ecce universa coram te sunt, et je suis moi-même en vérité et de cœur, votre, etc. »

Un autre prélat, que nous ne nommerons point, parce qu’il est encore vivant, écrivant en l’année 1651 à M. Vincent sur ce même sujet: «La Mission, lui dit-il, est un des plus grands biens et des plus nécessaires que je connaisse; car il y a la plus grande ignorance du monde parmi le pauvre peuple, et si vous pouviez voir quelle elle est dans mon diocèse, elle vous exciterait a compassion. Je puis dire en vérité, que la plupart de tous ceux qui sont catholiques ne le sont que de nom et seulement à cause que leurs pères l’étaient, et non pas pour savoir ce que c’est que d’être catholiques. Et c’est ce qui nous donne mille peines, d’autant que nous ne pouvons mettre aucun ordre dans le diocèse, que ceux a qui cet ordre ne plaît pas ne témoignent être aussi contents d’aller au prêche comme à la messe.»

M. Vincent n’était que trop convaincu par sa propre expérience de l’extrême besoin que les peuples avaient d’être instruits des choses nécessaires à leur salut, et d’être disposés et portés à faire des confessions générales. Et comme c’était dans les missions qu’on leur rendait ces offices de charité avec plus de fruit et de succès, c’était aussi la cause pour laquelle il s’y appliquait de tout son pouvoir et y conviait et portait, autant qu’il était en lui, tous ceux qu’il voyait propres pour y travailler, tant de sa Congrégation que des autres. Nous allons rapporter au paragraphe suivant le sommaire d’un petit discours familier qu’il fit un jour aux siens sur ce sujet, dans lequel on pourra voir quels étaient ses sentiments touchant la nécessité et l’utilité des missions.

§ I.— Paroles remarquables de M. Vincent touchant les Missions.

« Nous avons obligation, (dit-il parlant un jour à ceux de sa Compagnie) de travailler au salut des pauvres gens des champs, parce que Dieu nous a appelés pour cela. Et saint Paul nous convie de marcher en notre vocation et de correspondre aux desseins éternels que Dieu a eus sur nous. Or, ce travail-là est le capital de notre Congrégation: Tout le reste n’est qu’accessoire. Car nous n’eussions jamais travaillé aux ordinands ni aux séminaires des ecclésiastiques, si nous n’eussions jugé qu’il était nécessaire pour maintenir les peuples en bon état et conserver les fruits des missions, de faire en sorte qu’il y eût de bons ecclésiastiques parmi eux; imitant en cela les guerriers conquérants qui laissent des garnisons dans les places qu’ils ont prises, de peur de perdre ce qu’ils ont acquis avec tant de peine. Ne sommes-nous pas bien heureux, mes frères, d’exprimer au naïf la vocation de Jésus-Christ; Car qui est-ce qui exprime mieux la manière de vie que Jésus-Christ a tenue sur la terre, que les missionnaires ? Je ne le dis pas seulement de nous; mais je l’entends aussi de ces grands ouvriers apostoliques de divers ordres qui font des missions et dedans et dehors le royaume. Ce sont là les grands missionnaires desquels nous ne sommes que les ombres. Voyez-vous comme ils se transportent aux Indes, au Japon, au Canada, pour achever l’oeuvre que Jésus-Christ a commencée, et qu’il n’a point quittée depuis le premier instant qu’il y a été appliqué par la volonté de son Père! Pensons qu’il nous dit intérieurement: Sortez, missionnaires, allez où je vous envoie; voilà de pauvres âmes qui vous attendent, leur salut dépend en partie de vos prédications et de vos catéchismes. C’est là, mes frères, ce que nous devons bien considérer; car Dieu nous a destinés pour travailler en tel temps, en tels lieux, et pour telles personnes. C’est ainsi qu’il destinait ses prophètes pour certains lieux et pour certaines personnes, et ne voulait point qu’ils allassent ailleurs. Mais que répondrions-nous à Dieu, s’il arrivait que par notre faute quelqu’une de ces pauvres âmes vint à mourir et à se perdre? N’aurait-elle pas sujet de nous reprocher que nous serions en quelque façon cause de sa damnation, pour ne l’avoir pas assistée comme nous le pouvions ? Et ne devrions-nous pas craindre qu’elle ne nous en demandât compte a l’heure de notre mort ? Comme au contraire, si nous correspondons fidèlement aux obligations de notre vocation, n’aurons-nous pas su jet d’espérer que Dieu nous augmentera de jour en jour ses grâces, qu’il multipliera de plus en plus la Compagnie, et lui donnera des hommes qui auront des dispositions telles qu’il convient pour agir dans son esprit, et qu’il bénira tous nos travaux? Et enfin toutes ces âmes qui obtiendront le salut éternel par notre ministère rendront témoignage à Dieu de notre fidélité dans nos fonctions.

«Que ceux-là seront heureux qui, à l’heure de la mort, verront accomplies en eux ces belles paroles de Notre-Seigneur: Evangelizare pauperibus misit me Dominus ! Voyez, mes frères, comme il semble que Notre-Seigneur nous veuille déclarer par ces paroles qu’un de ses principaux ouvrages était de travailler pour les pauvres. Mais malheur à nous, si nous nous rendons lâches à servir et à secourir les pauvres; car après avoir été appelés de Dieu et nous être donnés a lui pour cela, il s’en repose en quelque façon sur nous. Souvenez-vous de ces paroles d’un saint Père: Si non pavisti, occidisti, qui s’entendent à la vérité de la réfection corporelle, mais qui se peuvent appliquer à la spirituelle, avec autant de vérité et même avec plus de raison. Jugez si nous n’avons pas sujet de trembler, si nous venons à manquer en ce point; et si, à cause de l’âme, ou bien sous prétexte de quelque infirmité ou indisposition, nous venons à nous ralentir et à dégénérer de notre première ferveur. Pour moi, nonobstant mon âge, je ne me tiens point excusé de travailler au service des pauvres, car qui m’en pourrait empêcher? Si je ne puis prêcher tous les jours, je prêcherai deux fois la semaine; et si je n’ai assez de force pour me faire entendre dans les grandes chaires, je parlerai dans les petites; et si je n’avais pas encore assez de voix pour cela, qui est-ce qui m’empêcherait de parler simplement et familièrement à ces bonnes gens, comme je vous parle à présent, les faisant approcher et mettre autour de moi comme vous êtes ? Je sais des vieillards qui, au jour du jugement, pourront s’élever contre nous, et entre autres un bon Père Jésuite, homme de sainte vie, lequel après avoir prêché plusieurs années à la Cour, ayant été atteint à l’âge de soixante ans d’une maladie qui le mena à deux doigts de la mort, Dieu lui fit connaître combien il y avait de vanité et d’inutilité en la plupart de ses discours étudiés et polis, desquels il se servait en ses prédications, en sorte qu’il en ressentit plusieurs remords de conscience: Ce qui fut cause qu’ayant recouvré sa santé, il demanda et obtint de ses supérieurs la permission d’aller catéchiser et exhorter familièrement les pauvres de la campagne. Il employa vingt ans dans ces charitables travaux, et y persévéra jusqu’à la mort; et se voyant près d’expirer, il demanda une grâce, qui fut qu’on enterrât avec son corps une baguette dont il se servait en ses catéchismes, afin, disait-il, que cette baguette rendît témoignage comme il avait quitté les emplois de la cour pour servir Notre-Seigneur en la personne des pauvres de la campagne.

«Quelqu’un de ceux qui cherchent à vivre longtemps pourrait peut-être appréhender que le travail des missions ne vînt à raccourcir ses jours et avancer l’heure de sa mort, et pour cela tâcherait de s’en exempter, autant qu’il lui serait possible, comme d’un malheur qu’il aurait sujet de craindre; mais je demanderais a celui gui aurait un tel sentiment: Est-ce un malheur à celui qui voyage dans un pays étranger d’avancer son chemin et s’approcher de sa patrie ? Est-ce un malheur à ceux qui naviguent d’approcher du port ? Est-ce un malheur à une âme fidèle que d’aller voir et posséder son Dieu ? Enfin, est-ce un malheur aux Missionnaires d’aller bientôt jouir de la gloire que leur divin Maître leur a méritée par ses souffrances et par sa mort ? Quoi ? a-t-on peur qu’une chose arrive, que nous ne saurions assez désirer et qui n’arrive toujours que trop tard ?»

Or, ce que je dis ici aux prêtres, je le dis aussi a ceux qui ne le sont pas, je le lis a tous nos frères. Non, mes frères ! ne croyez pas que, parce que vous n’êtes pas employés à la prédication, vous soyez pour cela exempts des obligations que nous avons de travailler au salut des pauvres; car vous le pouvez faire en votre façon, peut-être aussi bien que le prédicateur même, et avec moins de danger pour vous; vous y êtes obligés étant membres d’un même corps avec nous, tout de même que tous les membres du sacré corps de Jésus-Christ ont coopéré, chacun en leur manière, à l’œuvre de notre rédemption; car si le chef de Jésus-Christ a été percé d’épines, les pieds ont été aussi percés des clous avec lesquels il était attaché à la croix: Et si, après la résurrection, ce sacré chef a été récompensé, les pieds ont aussi participé à cette récompense, et ont partagé avec lui la gloire dont il a été couronné.»

§ II . — Sentiments de M. Vincent touchant les vertus les plus nécessaires aux Missionnaires, et à la manière de prêcher qu’ils devaient tenir.

Ce grand serviteur de Dieu étant rempli d’un esprit vraiment apostolique, pouvait bien connaître quelles étaient les vertus les plus convenables et nécessaires aux missionnaires, puisqu’il les possédait toutes en un degré très éminent et qu’il les avait très parfaitement pratiquées, comme il se verra en la troisième partie de cet ouvrage. Ce n’était donc pas tant par son raisonnement que par sa propre expérience qu’il disait qu’entre toutes les vertus, les Missionnaires avaient particulièrement besoin d’une profonde humilité et d’une grande défiance d’eux-mêmes; et cela, pour ne pas attribuer à leur industrie ni à leur travail la conversion des âmes et les autres bons succès de leurs missions, mais en rendre fidèlement toute la gloire à Dieu, ne retenant rien pour eux sinon la confusion de leurs défauts et de leurs manquements. Il estimait aussi qu’ils devaient avoir une grande foi et une parfaite confiance en Dieu pour ne se laisser allier au découragement dans les peines et contradictions, et ne se rebuter dans les difficultés qui se rencontrent en leurs emplois; une grande charité et un zèle très ardent du salut des âmes, pour les aller chercher et les secourir et servir; une grande douceur et patience pour les attirer et supporter; une grande simplicité et prudence pour les conduire droitement à Dieu; un grand détachement des choses de la terre, afin d’être plus libres dans les travaux qu’ils entreprennent pour Dieu, et plus propres pour inspirer aux autres l’affection des biens du ciel; une continuelle mortification de corps et d’esprit, afin que les mouvements de la nature n’empêchent point en eux les opérations de la grâce; enfin, une grande indifférence à l’égard des emplois, des lieux, des temps et des personnes, pour n’avoir autre prétention en toutes choses que de faire la volonté de Dieu: En sorte que ceux-là mêmes qui parleraient en public fussent toujours disposés a consentir bien volontiers qu’un autre vînt prendre leur place et occuper leur chaire au milieu d’une mission, si telle était la volonté du supérieur. Et pour ce sujet, il ordonnait particulièrement à ses Missionnaires de déférer aux religieux et aux autres prédicateurs qu’ils trouveraient dans les paroisses, surtout lorsqu’il y avaient des stations, leur cédant volontiers la chaire en leur témoignant toute sorte de respect. Enfin, il voulait que ses Missionnaires fussent personnes d’oraison et de bon exemple, estimant que, par ce moyen, ils feraient plus de fruits qu’avec toute la science et l’éloquence qu’ils pourraient employer; l’oraison attirant en eux une abondance de grâces et d’onction intérieures, et le bon exemple disposant les esprits pour bien recevoir ce qu’ils leur communiqueraient après l’avoir reçu de Dieu.

Pour ce qui est de la manière de prêcher dans les missions, voici ce que M. Vincent en écrivit à l’un de ses prêtres dès l’année mi six cent trente trois.

«J’ai appris de diverses personnes (lui dit-il) la bénédiction qu’il plaît a la bonté de Dieu de répandre sur votre mission de N. Nous en avons été tous fort consolés. Et parce que nous reconnaissons que cette abondante grâce vient de Dieu, laquelle il ne continue qu’aux humbles qui reconnaissent que tout le bien qui se fait par eux vient de lui, je le prie de tout mon cœur qu’il vous donne de plus en plus l’esprit d’humilité dans toutes vos fonctions; parce que vous devez croire très assurément que Dieu vous ôtera cette grâce, dès que vous viendrez à donner lieu en votre esprit a quelque vaine complaisance, vous attribuant ce qui n’appartient qu’a Dieu seul. Humiliez-vous donc grandement, Monsieur, dans la vue que Judas avait reçu de plus grandes grâces que vous, et que ces grâces avaient eu plus d’effet que les vôtres, et que, nonobstant cela, il s’est perdu. Et que profitera-t-il donc au plus grand prédicateur du monde et doué des plus excellents talents, d’avoir fait retentir ses prédications avec applaudissement dans toute une province, et même d’avoir converti à Dieu plusieurs milliers d’âmes, si nonobstant tout cela il vient à se perdre lui-même ?

«Je ne vous dis pas ceci, Monsieur, pour aucun sujet particulier que j’aie de craindre cette vaine complaisance ni en vous, ni en N. qui travaille avec vous; Mais afin que si le démon vous attaque de ce côté-là, comme sans doute il le fera, vous apportiez une grande attention et fidélité à rejeter ses suggestions, et a honorer l’humilité de Notre-Seigneur. J’avais ces jours passés pour le sujet de mon entretien la vie commune que Notre-Seigneur a voulu mener sur la terre; et je voyais qu’il avait tant aimé cette vie commune et abjecte des autres hommes, que pour s’y ajuster, il s’était abaissé autant qu’il avait pu, jusque-là même (ô chose merveilleuse et qui surpasse toute la capacité de l’entendement humain ! ) qu’encore qu’il fût la sapience incréée du Père éternel, il avait néanmoins voulu prêcher sa doctrine avec un style beaucoup plus bas et plus ravalé que n’a été celui de ses apôtres. Voyez, je vous prie, quelles ont été ses prédications, et les comparez avec les épîtres et prédications de saint Pierre, de saint Paul et des autres apôtres. Il semblerait que le style dont il use est d’un homme qui a peu de science, et que celui de ses apôtres paraît comme de personnes qui en avaient beaucoup plus que lui. Et ce qui est encore plus étonnant est qu’il a voulu que ses prédications eussent beaucoup moins d’effet que celles de ces apôtres; Car l’on voit dans l’Évangile qu’il gagna ses apôtres et ses disciples presque un a un, et cela avec travail et fatigue: et voilà que saint Pierre en convertit cinq mille dès sa première prédication. Certainement cela m’a donné plus de lumière et de connaissance, comme il me semble, de la grande et merveilleuse humilité du Fils de Dieu qu’aucune autre considération que j’aie jamais eue sur ce sujet.

«Nous disons tous les jours à la sainte Messe ces paroles: In spiritu humilitatis, etc.  Or un saint personnage me disait un jour comme l’ayant appris du bienheureux évêque de Genève, que cet esprit d’humilité, lequel nous demandons à Dieu en tous nos sacrifices, consiste principalement à nous tenir dans une continuelle attention et disposition de nous humilier incessamment, en toutes occasions, tant intérieurement qu’extérieurement. Mais, M., qui est-ce qui nous donnera cet esprit d’humilité? Hélas! ce sera notre Seigneur, si nous le lui demandons, et si nous nous rendons fidèles à sa grâce et soigneux d’en produire les actes. Faisons-le donc, je vous en supplie, et tâchons pour cela de nous ressouvenir l’un de l’autre quand nous prononcerons ces mêmes paroles au saint autel; je l’espère de votre charité.

Et parlant un jour aux prêtres de sa maison sur ce même sujet: «Il faut, leur disait-il, que la Compagnie se donne à Dieu, pour expliquer par des comparaisons familières les vérités de l’Évangile, lorsqu’on travaille dans les missions. Etudions-nous donc pour façonner notre esprit a cette méthode, imitant en cela Notre-Seigneur, lequel, comme dit le saint évangéliste, sine parabolis non loquebatur ad eos. N’employons que sobrement dans les prédications les passages des auteurs profanes; encore faut-il que ce ne soit que pour servir de marchepied à la sainte Écriture.

Il recommandait aussi à ses Missionnaires de ne se laisser emporter à une ferveur excessive dans leurs prédications, et de ne pas tant élever le ton de leur voix, mais de parler au peuple simplement, et avec une voix médiocre, tant pour mieux profiter à leur auditoire, qui écoute plus volontiers et reçoit mieux ce qui lui est dit de la sorte, que pour ménager leur force et leur santé. Car ayant à prêcher souvent, et presque tous les jours pendant une bonne partie de l’année, et même en quelques occasions deux fois le jour, ils se réduiraient eux-mêmes dans l’impuissance de continuer, si à force de crier, ils venaient à gâter leur voix et leur poitrine. Voici ce qu’il en écrivit un jour à l’un de ses prêtres:

«On m’a averti, lui dit-il, que vous faites de trop grands efforts en parlant au peuple, et que cela vous affaiblit beaucoup. Au nom de Dieu, Monsieur, ménagez votre santé et modérez votre parole et vos sentiments. Je vous ai dit autrefois que Notre Seigneur bénit les discours qu’on fait en parlant d’un ton commun et familier, parce qu’il a lui-même enseigné et prêche de la sorte, et que cette manière de parler étant naturelle, elle est aussi plus aisée que l’autre qui est forcée, et le peuple la goûte mieux et en profite davantage. Croiriez-vous, Monsieur, que les comédiens ayant reconnu cela ont changé leur manière de parler, et ne récitent plus leurs vers avec un ton élève, comme ils faisaient autrefois; mais ils le font avec une voix médiocre, et comme parlant familièrement à ceux qui les écoutent. C’était un personnage qui a été de cette condition-là qui me le disait ces jours passés. Or si le désir de plaire davantage au monde a pu gagner cela sur l’esprit de ces acteurs de théâtre, quel sujet de confusion serait-ce aux prédicateurs de Jésus-Christ si l’affection et le zèle de procurer le salut des âmes n’avait pas le même pouvoir sur eux ?.

«Au reste j’ai été bien contristé de ce qu’au lieu de faire le grand catéchisme le soir, vous avez fait des prédications dans votre mission, ce qui ne se doit pas: 1) parce que le prédicateur du matin peut avoir peine de cette seconde prédication; 2) parce que le peuple a plus de besoin de ce catéchisme, et qu’il en profite davantage; 3) parce qu’en faisant ce catéchisme il semble qu’il y a en quelque façon plus de sujet d’honorer la manière que Notre-Seigneur Jésus-Christ a tenue pour instruire et pour convertir le monde; 4) parce que c’est notre usage, et qu’il a plu a Notre-Seigneur donner de grandes bénédictions à cette pratique en laquelle il se trouve plus de moyen d’exercer l’humilité.»

§ III.—L’ordre que M. Vincent observait et a voulu être observé par les siens dans les Missions.

Puisque toutes les choses qui viennent de Dieu sont dans l’ordre, comme le saint Apôtre nous enseigne, et que c’est l’ordre, ainsi que dit saint Augustin, qui nous conduit à Dieu; les missions étant des ouvrages de la grâce divine pour aider les âmes à retourner à Dieu lorsqu’elles s’en sont éloignées par le péché, il fallait par conséquent qu’elles se fissent avec ordre, et que chaque troupe de missionnaires fût comme une compagnie de soldats bien disciplinés, ou comme une petite armée bien rangée, laquelle par son bon ordre se rendit terrible et formidable aux ennemis de Jésus-Christ.

C’est la raison pour laquelle, M. Vincent se prescrivit dès le commencement un ordre dans ses missions, qu’il a voulu depuis être observé par tous les siens en la manière suivante: Premièrement les missionnaires ne vont point travailler aux missions, en quelque lieu que ce soit, qu’ils n’aient un mandement de M. l’évêque du diocèse, pour le présenter à MM. les curés desquels ils doivent, avant que de commencer aucune fonction en leurs paroisses, obtenir le consentement et recevoir la bénédiction, ou en leur absence de leurs vicaires; et en cas de refus de leur part, les missionnaires s’en retournent, prenant humblement congé d’eux, pour imiter et honorer l’acquiescement de Notre-Seigneur au refus qu’on lui a fait quelquefois en pareilles occasions, ainsi qu’il est rapporté dans l’Évangile.

Ayant obtenu le mandement du prélat et le consentement du curé en la paroisse duquel la mission se doit faire, un prêtre va en faire l’ouverture un jour de fête ou de dimanche par un sermon qu’il fait ordinairement le matin, pour avertir les habitants de la venue prochaine des missionnaires et du service qu’ils désirent leur rendre, et pour les exhorter à la pénitence, et à se disposer pour faire de bonnes confessions. Et le même jour après vêpres, il fait pour l’ordinaire encore un autre sermon pour les instruire de la manière de bien faire leurs confessions et particulièrement de se bien examiner, leur expliquant brièvement les péchés plus ordinaires qui se commettent contre les commandements de Dieu, ou bien quelque autre pièce forte pour les exciter davantage à la pénitence.

Quelques jours après, les autres missionnaires destinés pour travailler en cette paroisse étant arrivés, ils commencent de s’appliquer aux exercices et fonctions ordinaires des missions, qui consistent principalement à prêcher, faire les catéchismes grands et petits, entendre les confessions, moyenner les réconciliations et accommodements de ceux qui sont en quelques inimitiés ou discorde, visiter et consoler les malades, faire la correction fraternelle aux pécheurs impénitents, remédier autant qu’il se peut aux abus et désordres publics, et généralement s’employer à toutes les œuvres de miséricorde et charité spirituelle qui leur sont convenables, et dont la Providence divine leur fournit des occasions; sans oublier néanmoins leurs exercices propres et particuliers de l’oraison mentale, de l’office divin en commun, du saint sacrifice de la messe, des examens généraux et particuliers et autres semblables pratiques spirituelles.

Ils ont aussi toutes leurs heures réglées, soit pour le lever, le coucher, la réfection, la méditation, la messe, l’office divin et autres exercices que nous avons dit; Soit pour les prédications, catéchismes, confessions et autres fonctions propres de la mission, auxquelles ils s’appliquent avec une grande assiduité.

Ils font ordinairement tous les jours trois sortes d’actions publiques; c’est à savoir une prédication des le grand matin, afin que les pauvres gens des champs y puissent assister, sans se détourner de leurs ouvrages accoutumes; le petit catéchisme a une heure après midi; et le grand catéchisme au soir, au retour de leur travail.

Les sujets plus ordinaires de ces prédications, outre les deux qui se font à l’ouverture de la mission et dont il a été déjà parlé, sont des parties de la pénitence en particulier, des fins dernières de l’homme, de l’énormité du péché, des rigueurs de la justice de Dieu à l’égard des pécheurs, de l’endurcissement du cœur, de l’impénitence finale, de la mauvaise honte, des rechutes dans le péché, de la médisance, de l’envie, des haines et inimitiés, des jurements et blasphèmes, de l’intempérance au boire et au manger, et autres semblables péchés qui se commettent plus ordinairement parmi les gens de la campagne; comme aussi de la patience, du bon usage des afflictions et de la pauvreté, de la charité, du bon emploi de la journée, de la manière de bien prier Dieu, de fréquenter dignement les sacrements, d’assister dévotement au saint sacrifice de la messe, de l’imitation de Notre-Seigneur, de la dévotion envers sa très sainte Mère, de la persévérance, et autres semblables vertus et bonnes œuvres qui sont propres aux personnes de cette condition.

On change l’ordre et le sujet des prédications, selon les occasions et les besoins, et on en retranche ou l’on en ajoute d’autres, à proportion que la mission est plus longue ou plus courte, et cette durée se règle selon l’étendue des lieux, le nombre et la disposition des personnes: en sorte que l’on continue ordinairement jusqu’à ce que tous les habitants du lieu, grands et petits, soient suffisamment instruits et mis en état de salut, par le moyen des confessions générales auxquelles on les excite autant qu’il se peut.

Pour ce qui est du grand catéchisme qui se fait le soir, les matières ordinaires sont: premièrement l’explication des mystères principaux de la religion, c’est à savoir de la très Sainte-Trinité, de l’Incarnation du Fils de Dieu et du très Saint Sacrement de l’autel; ensuite des commandements de Dieu, de ceux de l’Église, et puis des sacrements, des articles du Symbole, de l’Oraison dominicale et de la Salutation angélique. Le tout à proportion de la durée de la mission, comme il a été dit ci-dessus au sujet des prédications du matin. Et si la mission ne dure pas assez de temps pour expliquer toutes ces choses, on se réduit aux plus importantes et nécessaires, que l’on enseigne brièvement et familièrement, selon la portée des auditeurs.

On fait ce catéchisme comme il a été dit, vers le soir, dans la chaire du prédicateur pour une plus grande commodité des auditeurs, et l’on commence ordinairement par une courte récapitulation du précédent catéchisme, sur lequel on fait aussi quelques interrogations aux enfants pendant un petit quart d’heure; en suite de quoi on explique le sujet duquel on doit traiter, et après cette explication à laquelle on donne un peu d’étendue, on en tire quelques fruits et quelques moralités, pour joindre ensemble l’instruction et l’édification des auditeurs.

Le petit catéchisme se fait à une heure après midi, pour l’instruction des petits enfants, on le commence le premier jour par une petite exhortation familière, par laquelle on les convie d’y assister, et on leur donne des avis nécessaires pour s’y bien comporter. Et puis, les jours, suivants on leur fait des instructions sur la foi, sur les principaux mystères de notre religion, sur les commandements de Dieu et sur les autres matières qui se traitent au grand catéchisme; mais le tout fort familièrement et proportionnellement à la portée de leur petit esprit. Ce petit catéchisme se fait sans monter en chaire, le catéchiste se tenant parmi les enfants, auxquels il fait à la fin chanter les commandements de Dieu pour les mieux inculquer dans leurs esprits.

Sur la fin de la mission l’on prépare avec un soin particulier les enfants qui n’ont pas encore reçu le très Saint Sacrement et qui sont jugés capables de le recevoir, à faire leur première communion; et outre les instructions particulières qui leur sont faites pendant la mission, on y ajoute encore une exhortation la veille de la communion pour les y mieux disposer, et une autre immédiatement devant leur communion, en présence du très Saint Sacrement, pour les exciter a une plus grande dévotion et révérence envers cet adorable mystère. Et après les vêpres, on fait une procession solennelle en laquelle on porte le très Saint Sacrement, et les enfants qui ont fait leur première communion, y assistent et marchent deux à deux devant le Saint Sacrement, ayant chacun un cierge en main, et le clergé avec le peuple ensuite. Et au retour de cette procession, on fait encore une autre brève exhortation aux enfants et au peuple; et enfin, pour action de grâces et conclusion de cette cérémonie, on chante le Te Deum laudamus. Et quelquefois on chante le lendemain de bon matin une messe d’action de grâces, à la fin de laquelle on fait une prédication de la persévérance, si on ne l’a faite quelque jour précédent. C’est encore un usage introduit par M. Vincent dans les missions, d’établir quand il se peut commodément dans les lieux, la confrérie de la Charité, composée de femmes et de filles pour l’assistance corporelle et spirituelle des pauvres malades; et pour cet effet, vers la fin de la mission, l’on fait quelques exhortations particulières sur le sujet de la charité envers les pauvres et des règlements et pratiques ordinaires de cette confrérie.

Lorsque les confesseurs n’ont plus guère d’emploi à la fin de la mission, on prend soin de faire confesser tous les petits enfants qui n’ont pas encore atteint l’âge propre de communier, et que l’on voit néanmoins avoir assez de discernement pour commettre des péchés et offenser Dieu ; pour les disposer à ce sacrement, et leur apprendre à se bien confesser, on leur fait quelques petites instructions particulières proportionnées à la portée de leurs esprits: en quoi on tâche de remédier à deux abus qui se trouvaient autrefois en la plupart des paroisses des champs; l’un est qu’en quelques lieux l’on faisait confesser les petits enfants publiquement et tous ensemble; et en d’autres on ne les faisait point confesser du tout, sinon quand ils étaient en l’âge de communier.

Enfin pendant tout le temps de la mission, on visite souvent les malades et surtout les pauvres, leur procurant autant qu’on peut toutes sortes d’assistances corporelles et spirituelles, et les disposant et aidant à faire de bonnes confessions générales pour mettre leur salut en plus grande assurance.

On voit aussi les maîtres et maîtresses d’école, et on leur donne les instructions et les avis nécessaires pour s’acquitter dignement de leurs charges, et pour porter les enfants a la vertu, et leur inspirer la piété.

Il y a encore une chose que M. Vincent observait dans les missions et voulait être exactement observée des siens, c’est à savoir de faire les instructions et rendre tous les services dont il a été parlé, gratuitement, et sans être en aucune façon à charge aux personnes auxquelles on rend cet office de charité, si ce n’est simplement pour le logement et les ustensiles nécessaires qui ne se peuvent pas commodément porter; Ce que les prêtres de sa congrégation ont toujours depuis inviolablement observé.

Outre toutes ces fonctions qui se pratiquent à l’égard des personnes laïques, M. Vincent voulait encore que ses missionnaires s’employassent, comme ils font, pendant le temps de leurs missions, à rendre tous les services qu’ils peuvent aux ecclésiastiques des lieux où ils travaillent, particulièrement par le moyen des conférences spirituelles, dans lesquelles ils traitent avec eux des obligations de leur état, des défauts qu’ils doivent principalement éviter, des vertus qu’ils sont obligés de pratiquer et qui leur sont les plus propres et convenables, et autres semblables sujets.

Or quoique dans le commencement, comme il a été dit ailleurs, M. Vincent se rendît extrêmement assidu aux missions, voyant la nécessité de ce charitable emploi, et l’affection des peuples pour en profiter, en sorte que lorsqu’il était obligé de retourner à Paris, il lui semblait, comme il a dit quelquefois, a que les portes de la ville devaient tomber sur lui, tant il faisait scrupule de vaquer à autre chose qu’au salut de ces pauvres âmes, qui se perdaient faute d’assistance.

Néanmoins ayant reconnu par sa propre expérience que cet emploi qui est grandement pénible, et qui d’ailleurs dissipe beaucoup l’esprit, ne se peut continuer sans quelque relâche; cela lui fit prendre résolution de donner chaque année quelque temps de repos aux ouvriers qui travaillent dans les missions; et il lui sembla que le plus propre pour cela était celui de la moisson et des vendanges, les gens de la campagne se trouvant alors si fort occupés à leur récolte, qu’ils ne peuvent, sans s’incommoder notablement, assister aux exercices de la mission. Il destina donc cette saison, tant pour donner loisir aux missionnaires d’étudier, composer et préparer les matières qu’ils doivent prêcher et enseigner dans leurs missions suivantes, que pour leur donner aussi moyen, après avoir servi les autres, de travailler pour eux-mêmes et pour leur propre perfection, vaquant avec plus de loisir et de tranquillité à la récollection et à la prière, conformément à ce que notre Seigneur fit faire a ses apôtres, lorsqu’un jour étant retournés des lieux où il les avait envoyés prêcher et lui ayant rapporté ce qu’ils y avaient fait, il leur dit: «Venez un peu à l’écart dans un lieu solitaire, pour y demeurer quelque temps en repos et en tranquillité.» Et c’est ce que M. Vincent procurait à ses missionnaires, pendant ces vacances spirituelles qu’il leur faisait prendre, dont ils employaient, comme ils font encore, une bonne partie à faire les exercices de la retraite, les confessions annuelles, et le renouvellement de leur intérieur. Car il arrive assez souvent aux personnes qui travaillent pour le salut des autres et qui vaquent aux fonctions apostoliques, ce que l’on voit aux horloges, lesquelles en servant le public se démontent et s’usent : et pour cela, ils ont un besoin particulier de réparer le déchet que cause la dissipation extérieure par l’exercice du recueillement intérieur. Et à ce propos M. Vincent disait quelquefois: «que la vie d’un Missionnaire devait être la vie d’un chartreux à la maison, et d’un apôtre à la campagne; et qu’à proportion qu’il travaillera plus soigneusement à sa perfection intérieure, ses emplois et ses travaux seront aussi plus fructueux pour le bien spirituel des autres ». Et dans une lettre qu’il écrivit en l’année mil six cent trente et un à un de ses prêtres, lui parlant sur ce même sujet:

«Nous menons, dit-il, une vie presque aussi solitaire à Paris que celle des chartreux; parce que ne prêchant, ne catéchisant, et ne confessant point à la ville, personne persque n’a affaire à nous, et nous n’avons aussi affaire à personne; et cette solitude nous fait aspirer au travail de la campagne, et le travail à la solitude».

§. IV.—Avis que M. Vincent donnait à ses Missionnaires, touchant la manière d’agir avec les hérétiques dans les Missions.

Comme il se trouve souvent des hérétiques dans les lieux où se font les missions, particulièrement en quelques provinces, telles que sont celles de Guyenne, du Languedoc, du Poitou, etc., où cette zizanie s’est répandue plus que dans les autres; aussi, M. Vincent dont la charité n’avait point de bornes, et qui embrassait le salut de ces dévoyés avec autant d’affection que celui des autres, voulait que ceux de sa Compagnie s’employassent selon leur pouvoir dans leurs missions a procurer la conversion de ceux qu’ils y rencontraient. Mais, pour y bien réussir, il leur prescrivait diverses maximes que l’expérience lui avait fait connaître très propres pour cette fin.

Premièrement, il estimait que les contentions et disputes en matière de religion, et particulièrement celles qui se font avec esprit d’aigreur et avec des paroles piquantes, n’étaient en aucune façon propres pour convertir les hérétiques; c’est pourquoi il recommandait aux siens de les éviter absolument, surtout les invectives et les reproches. Il disait à ce propos que les gens doctes ne pouvaient rien gagner avec le diable par la superbe, d’autant qu’il en était plus rempli qu’eux; mais au contraire qu’il serait aisément vaincu par l’humilité, parce que c’était une arme dont il ne pouvait se servir. Il ajoutait sur ce même sujet qu’il n’avait jamais vu ni entendu qu’aucun hérétique eût été converti par la subtilité d’un argument, mais bien par la douceur et par l’humilité.

Or quoique M. Vincent ne fût pas d’avis que ses missionnaires s’engageassent aux contentions et disputes contre les hérétiques, il leur recommandait pourtant d’apprendre soigneusement tout ce qui appartient a la théologie polémique et aux controverses, pour être toujours prêts, selon la maxime du Prince des apôtres, de rendre raison de leur foi, d’en soutenir la vérité, et de convaincre de fausseté les erreurs contraires; conférant à l’amiable avec les hérétiques, et répondant doucement à leurs objections plutôt pour les convertir que pour les confondre. Et de tout temps il les a obligés de faire des conférences et une étude particulière sur ce sujet. Voici ce qu’il en écrivit dès l’année mil six cent vingt huit, de la ville de Beauvais, où il était alors, à celui auquel il avait laissé en son absence la conduite du collège des Bons Enfants, à Paris.

«Comment se porte la Compagnie? lui dit-il, chacun est-il en bonne disposition et bien content? les petits règlements s’observent-ils? étudie-t-on, s’exerce-t-on sur les controverses? y observez-vous l’ordre prescrit? Je vous supplie, Monsieur, qu’on travaille soigneusement à cela; qu’on tâche de bien posséder le petit Becan, il ne se peut dire combien ce petit livret est utile à cette fin. Il a plu à Dieu se servir de ce misérable (c’est de lui qu’il parle) pour la conversion de trois personnes depuis que je suis parti de Paris; mais il faut que j’avoue que la douceur, l’humilité et la patience, en traitant avec ces pauvres dévoyés, sont comme l’âme de ce bien. Il m’a fallu employer deux jours de temps pour en convertir un, les deux autres ne m’ont pas coûté de temps. J’ai bien voulu vous dire cela à ma confusion, afin que la Compagnie voie que, s’il a plu à Dieu de se servir du plus ignorant et du plus misérable de la troupe, il se servira encore plus efficacement de chacun des autres ».

C’était donc sa maxime de joindre à la doctrine et à l’étude des controverses une bonne provision d’humilité, de douceur, de patience, pour s’en servir lorsqu’il serait question de converser ou de conférer avec les hérétiques. Il voulait même qu’on leur témoignât quelque sorte de respect et d’affection, non pour les flatter dans leurs erreurs, mais pour gagner plus facilement et plus efficacement leurs esprits. Surtout il estimait que la vie vertueuse et exemplaire des catholiques, et particulièrement des ecclésiastiques et des missionnaires, aurait plus de force qu’aucune autre chose, pour les retirer de l’erreur et leur faire embrasser la véritable religion: c’est ce qu’il a souvent inculqué dans ses lettres, comme entre les autres, écrivant au supérieur de la maison de Sedan, il lui parle en ces termes:

«Lorsque le roi vous envoya à Sedan, ce fut à condition de ne jamais disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni en particulier, sachant que cela sert de peu et que bien souvent on fait plus de bruit que de fruit. La bonne vie et la bonne odeur des vertus chrétiennes mises en pratique attirent ]es dévoyés au droit chemin, et y confirme les catholiques: C’est ainsi que la Compagnie doit profiter à la ville de Sedan, en ajoutant aux bons exemples les exercices de nos fonctions, comme d’instruire le peuple de notre façon ordinaire, de prêcher contre le vice et les mauvaises mœurs, d’établir et persuader les vertus, montrant leur nécessité, leur beauté, leur usage et les moyens de les acquérir: c’est à quoi principalement vous devez travailler. Que si vous désirez parler de quelque points de controverse, ne le faites point si l’Évangile du jour ne vous y porte; et alors vous pourrez soutenir et prouver les vérités que les hérétiques combattent, et même répondre à leurs raisons, sans néanmoins les nommer, ni parler d’eux.

Et l’un des frères de la Congrégation de la Mission, qui était fort habile en chirurgie, ayant eu mouvement d’aller contribuer par les bienfaits de son art et de sa charité à l’établissement de la foi dans l’île de Madagascar, M. Vincent l’envoya pour s’embarquer à la Rochelle au mois de décembre de l’année 1659, avec quelques prêtres de sa même Compagnie. Mais ce bon frère ayant remarqué que plusieurs huguenots devaient faire le même voyage, et s’embarquer dans le même navire qui les devait mener en cette île, il en conçut un grand déplaisir qu’il fit connaître à M. Vincent par une de ses lettres; à laquelle ce sage Missionnaires y fit la réponse qui suit:

«Je suis fort affligé, lui dit-il, de savoir que vous avez des hérétiques dans votre vaisseau, et par conséquent beaucoup à souffrir de leur part. Mais enfin Dieu est le maître, et il l a ainsi permis pour des raisons que nous ne savons pas; peut-être pour vous obliger d’être plus retenu en leur présence, plus humble, plus dévot envers Dieu et plus charitable envers le prochain, afin qu’ils voient la beauté et la sainteté de notre religion, et qu’ils soient par ce moyen excités d’y revenir. Il faudra soigneusement éviter toutes sortes de disputes et d’invectives avec eux, vous montrer patient et débonnaire en leur endroit, lors même qu’ils s’échapperont contre vous ou contre notre créance et nos pratiques. La vertu est si belle et si aimable qu’ils seront contraints de l’aimer en vous, si vous la pratiquez bien. Il est à souhaiter que dans les services que vous rendez à Dieu sur le vaisseau, vous ne fassiez point acception de personne, et ne mettiez pas différence qui paraisse entre les catholiques et les huguenots, afin que ceux-ci connaissent que vous les aimez en Dieu. J’espère que vos bons exemples profiteront aux uns et aux autres. Ayez soin de votre santé, je vous en prie, et de celle de nos Missionnaires, etc.»

§ V.— Des fruits en général qui ont été produits par les Missions de M. Vincent et des siens.

Puisque, selon la maxime de l’Évangile, l’on connaît l’arbre par les fruits, et qu’il n’y a point de marque plus assurée de sa bonté et fertilité que de voir l’abondance et l’utilité des fruits qu’il produit; Nous ne saurions mieux connaître l’excellence et l’utilité des missions et des emplois des missionnaires institués par M. Vincent, qu’en rapportant les effets salutaires qu’ils ont causés et les grands biens qu’ils ont produits dans toute l’Église. Nous dirons premièrement quelque chose de ces fruits en général, et puis nous viendrons au détail et au particulier, le tout néanmoins simplement et sans aucune exagération; car nous ne prétendons pas ici faire un panégyrique, mais un simple récit, dans lequel toutefois le lecteur trouvera d’autant plus de satisfaction et même d’édification, qu’il y verra la pure vérité des choses rapportée sans aucun artifice et avec plus de sincérité.

Nous avons dit en la première partie comme avant même que M. Vincent eût institué sa Congrégation, il commença ses premières missions dès l’année 1617, et les continua jusqu’en l’année 1625, non seulement dans les bourgs et villages de plusieurs diocèses, mais aussi dans l’hôpital des Petites-Maisons de Paris et dans celui des galériens, et à Bordeaux dans les galères; à quoi il fut aidé par plusieurs ecclésiastiques d’érudition et de piète, et même de condition et de naissance. On ne sait pas le nombre de ces missions qu’il a faites luimême en personne, durant ces sept ou huit premières années; mais il est constant qu’il en fit presque en toutes les terres de la maison de Gondy, y comprenant aussi celle de Madame la Générale des galères qui allaient à près de quarante, tant villes que bourgs et villages, et qu’outre celles-là il en a fait encore en beaucoup d’autres lieux. Depuis la naissance de la Congrégation de la Mission, qui fut en l’année 1625, jusqu’en l’année 1632 qu’elle fut établie à Saint-Lazare, il a fait par lui ou par les siens tout au moins cent quarante missions. Et depuis l’année 1632 jusqu’à la mort de ce grand serviteur de Dieu, la seule maison de Saint-Lazare en a fait par son ordre près de sept cents, en plusieurs desquelles il a lui-même travaillé avec grande bénédiction. A quoi, si on ajoute toutes celles que les autres maisons de sa Compagnie établie en plus de vingt-cinq diocèses, dedans et dehors le royaume de France, ont faites sous sa conduite, qui est-ce qui pourra concevoir la grandeur, l’étendue et la multiplicité des biens qui en ont réussi pour la gloire de Dieu et pour l’utilité de son Eglise? Qui pourra dire combien de personnes qui étaient dans une ignorance criminelle des choses de leur salut ont été instruites des vérités qu’elles étaient obligées de savoir? combien d’autres qui avaient toute leur vie croupi dans l’état du péché en ont été retirées par de bonnes confessions générales? Combien de sacrilèges qui se commettaient en la réception indigne des sacrements ont été réparés ? combien d’inimitiés et de haines déracinées et d’usures bannies? combien de concubinages et autres scandales ôtés? Mais combien d’exercices de religion et de pratiques de charité établies? combien de bonnes œuvres et de vertus mises en usage en des lieux ou elles n’étaient seulement pas connues? et ensuite combien d’âmes sanctifiées et sauvées qui glorifient maintenant Dieu dans le ciel, lesquelles auraient peut-être, sans le secours qu’elles ont reçu des missions, persévéré jusqu’à la mort dans leurs péchés et a présent blasphémeraient et maudiraient Dieu avec les démons dans l’enfer ? C’est lui seul qui connaît l’étendue et le nombre de tous les biens que sa grâce a opérés par le ministère de ses serviteurs dans ces emplois apostoliques, et qui les manifestera un jour a sa plus grande gloire. Et pour comprendre tout en peu de paroles, il semble que sa Providence miséricordieuse ait voulu employer les missions pour coopérer efficacement aux effets principaux qu’il avait dessein de produire par l’incarnation de son Fils, et qu’il avait fait prédire par son prophète: c’est à savoir, «d’effacer l’iniquité, d’abolir et exterminer le péché, et de rétablir la sainteté et la justice.»

Or, en attendant que Dieu en découvre dans l’éternité les pièces tout entières, nous en rapporterons seulement quelques petits échantillons dans les chapitres suivants. Mais auparavant nous ferons ici quelques remarques nécessaires sur ce sujet.

La première est que les missionnaires n’ont point fait de recueil exprès des fruits de leurs missions, s’occupant plus à faire de bonnes œuvres qu’a les écrire; et que ce que nous en rapporterons a été trouvé par hasard depuis peu par-ci par-là, dans quelques lettres, entre un très grand nombre, écrites tant par les prélats dans les diocèses desquels M. Vincent par leur ordre a fait travailler que par les missionnaires de sa Congrégation lui rendant compte de leurs missions. Si l’on eût pu les parcourir toutes, on aurait encore trouvé des choses beaucoup meilleures, mais cela serait trop immense d’en parler au long, le peu que nous en dirons servira pour faire juger du reste.

La seconde remarque est que M- Vincent ne voulait point que ses missionnaires fissent leurs ouvrages à la hâte et en courant, mais qu’ils y employassent tout le temps et out le loisir nécessaires pour y bien réussir, et pour en rapporter le fruit qu’ils se proposaient, qui était l’instruction des ignorants, la conversion des pécheurs, la sanctification des âmes et le rétablissement du service de Dieu. Et pour cet effet, quand ils travaillaient en quelque lieu, ils n’en sortaient point que tout le peuple n’eût été bien instruit, et mis en état de se sauver, employant pour cette fin tout le temps nécessaire, en sorte que les missions duraient quelquefois jusqu’à cinq et six semaines dans les gros lieux, quoiqu’à la vérité le temps le plus ordinaire pour les villages médiocres soit de trois semaines ou environ, et pour les plus petits lieux quinze jours ou à peu près.

De plus, afin que ceux qui travaillaient dans les missions fussent mieux en état de le faire avec bénédiction, M. Vincent établit pour règle, que tous ceux qui se donneraient à Dieu pour le servir dans sa Congrégation renonceraient à toutes charges et négociations d’affaires, afin qu’étant ainsi dégagés et entièrement libres ils pussent s’employer sans aucun empêchement aux fonctions charitables des missions, et, à l’imitation du Fils de Dieu, aller de village en village évangéliser les pauvres.

Quoique le principal dessein de M. Vincent ait été de pourvoir aux besoins presque extrêmes des pauvres de la campagne et qu’il ait particulièrement attaché à leur service et assistance ceux de sa Compagnie; il n’a pas pour cela eu moins de charité envers les habitants des villes; car il a souvent excité et porte plusieurs vertueux ecclésiastiques, particulièrement ceux qui s’assemblent à Saint-Lazare pour les conférences spirituelles, à entreprendre plusieurs missions en diverses villes de ce royaume et même en celle de Paris, ou étant assistés de ses charitables avis et de sa prudente conduite, ils ont réussi avec une grande bénédiction. Et non seulement ceux qui ont été comme appliqués par lui se sont adonnés a ces saints emplois; mais on a vu un très grand nombre d’autres ecclésiastiques, depuis que M. Vincent a institué sa Congrégation de Missionnaires, s’unir et s’associer ensemble, et même former des compagnies en diverses provinces pour faire des missions et travailler à l’instruction et au salut des peuples, les uns à son imitation et excités par son zèle, les autres conviés par les succès de ses missions, et peut-être quelques-uns par émulation. Mais ce grand serviteur de Dieu, animé d’une charité vraiment apostolique, approuvait, estimait et louait toujours hautement tout ce qui se faisait pour le service de Dieu; soit que cela se fît à son imitation ou par émulation, ou par quelque autre motif que ce pût être, il ne lui importait pas, pourvu que Jésus-Christ fût annoncé, son saint nom connu et glorifié, et les âmes rachetées par son sang, sanctifiées et sauvées.

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