Section XI : M. Vincent a servi le Roi avec un entier dégagement de tout intérêt
Nous ne prétendons pas ici donner aucun blâme à ceux qui servent fidèlement le Roi, dans l’espérance que Sa Majesté agréant leurs services les récompensera de ses faveurs; au contraire, nous disons qu’il ne serait pas juste ni raisonnable de censurer un tel procédé; étant expédient pour le bien de l’État que, comme les lois établissent des châtiments contre les rebelles et réfractaires aux volontés du souverain, qu’aussi sa libéralité déploie ses grâces et ses récompenses envers ceux qui lui rendent un fidèle service; et que, comme la crainte de la punition sert de frein pour retenir les sujets discoles dans les termes de leur devoir, de même l’espérance de la récompense serve aux bons d’un aiguillon plus puissant à faire des actions dignes des faveurs de leur prince.
Or, quoiqu’il soit permis et même louable de servir fidèlement son prince dans la vue des récompenses qu’on espère de sa libéralité, on ne peut nier toutefois que ce ne soit une disposition bien plus excellente, plus noble et plus parfaite, de n’avoir d’autre vue ni prétention en servant son Roi que le bien de son service: et encore davantage lorsque, pour se porter plus constamment à s’acquitter de ses devoirs, on regarde en la personne du roi celle de Dieu même, et qu’on le servit avec toute l’affection et la fidélité possible, dans la seule vue que ce service est agréable à Dieu; en sorte que la principale, et même l’unique prétention, en servant le roi, soit de plaire à Dieu et d’accomplir ce qu’on sait être conforme aux ordres de sa volonté.
Mais n’aurions-nous pas sujet de faire ici la même exclamation que fait le Sage, parlant de celui qui ne laisse point aller son cœur après l’or, et qui ne met point ses espérances dans les richesses: Quis est hic, et laudabimus eum ? Qui est ce personnage admirable qui a emporté une telle victoire sur la plus indomptable de toutes les passions ? Et où est-ce que nous le pourrons rencontrer, afin que nous lui donnions les louanges que sa vertu mérite ? Or le voici heureusement trouvé; et nonobstant la corruption du siècle, la France a eu le bonheur de produire en nos jours un si rare chef-d’œuvre de vertu en la personne de Vincent de Paul, duquel on peut bien dire avec vérité que son cœur ne s’est point laissé aller après l’or, et qu’il n’a point mis son espérance et son affection dans les richesses; car quoiqu’il fût auprès de la source d’où découlent ordinairement les plus riches trésors et les plus magnifiques récompenses, il en a néanmoins détourné ses yeux et son cœur, n’ayant jamais eu d’autre vue ni d’autres prétentions, en servant fidèlement le roi, que le bien de son service, et la gloire qui en pouvait revenir à Dieu. C’est ce seul motif qui l’a porte à accepter les charges et les emplois qui lui ont été confiés; c’est le lien qui l’a retenu inviolablement attaché au service de Leurs Majestés dans les temps les plus difficiles; c’est cette intention de rendre gloire à Dieu, en servant fidèlement son prince, qui lui a inspiré la force, la constance et la persévérance en ce service, parmi toutes les contradictions, calomnies et persécutions qu’il à souffertes, et au milieu des périls auxquels il s’est exposé pour ce sujet.
Et premièrement, lorsque la Reine-Mère, au commencement de sa régence, lui fit l’honneur de l’appeler dans le Conseil des affaires ecclésiastiques, ce furent seuls l’obéissance qu’il crut que Dieu voulait qu’il rendît aux ordres de Sa Majesté, et le zèle qu’il avait de procurer le bien de la religion et l’avancement de la gloire de Dieu qui le firent résoudre d’accepter cet emploi, nonobstant l’extrême répugnance que son humilité y ressentait, et tout ce qu’il prévoyait qui pourrait lui arriver de contraire à l’affection du repos et au désir qu’il avait d’achever sa vie en paix et en tranquillité dans l’âge où il se trouvait.
Il avait dans cet emploi des occasions favorables pour procurer l’avantage temporel de sa Congrégation, s’il eût voulu s’en servir, ainsi qu’il le pouvait licitement faire, et qu’il semblait même y être en quelque façon obligé par la charité qu’il devait avoir pour les siens: et comme la distribution de quantité de bénéfices passait par ses mains, il ne lui eût pas été difficile d’en obtenir quelques-uns pour les unir aux maisons de sa Congrégation, laquelle étant encore naissante, et assez peu accommodée de biens temporels, pour ne pas dire pauvre et incommodée, avait par conséquent grand besoin de secours pour s’affermir et s’étendre, et même pour pouvoir soutenir les emplois au service de Dieu et de l’Église qu’elle a entrepris de faire gratuitement. Néanmoins il n’a point voulu se servir de ce moyen, il n’a jamais demandé ni recherché directement ni indirectement quelque bénéfice que ce fût pour aucune des maisons de sa Congrégation; et si l’on en a uni à quelques-uns de ses séminaires, cela n’a été fait qu’à l’instante prière de ceux mêmes qui en étaient les possesseurs, ou qui avaient droit de les conférer, lesquels ont souvent employé autant de sollicitations envers lui pour l’obliger à les accepter, que d’autres en eussent fait pour les rechercher; et son dessein, en les acceptant, n’était pas d’enrichir sa maison, ni de mettre les siens à leur aise, mais d’en employer fidèlement les revenus à instruire et former ceux qui étaient appelés au ministère de l’Église.
L’un de ses plus intimes amis le vint trouver un jour, et lui offrit une très grosse somme d’argent (on a su qu’elle allait à cent mille livres) de la part de quelques personnes, à condition qu’il s’emploierait dans le conseil pour procurer qu’on reçût leurs propositions, et qu’on leur accordât l’exécution de quelques avis qu’ils avaient présentés, lesquels semblaient fort raisonnables et n’étaient nullement à la charge du peuple, mais pouvaient en quelque façon préjudicier aux intérêts du clergé; à quoi. ce saint homme, levant les yeux au ciel, ne fit autre réponse, sinon: « Dieu m’en garde: j’aimerais mieux mourir que de dire une seule parole pour ce sujet.»
Secondement, comme il n’a jamais recherché aucun profit temporel dans le service qu’il rendait à Leurs Majestés, il ne s’est non plus mis en peine de se procurer la faveur des personnes puissantes dans les occasions où il les pouvait obliger. Ce n’est pas qu’il eût une vertu sauvage et farouche, comme quelques-uns qui se font gloire de choquer les plus grands: au contraire, il les traitait toujours avec un singulier respect, et s’efforçait en toutes rencontres de contenter jusqu’aux plus petits, avec cette condition toutefois, que Dieu fût le premier content et satisfait: en sorte que, s’il voyait que ce qu’on désirait de lui, fût selon l’ordre de la volonté de Dieu, il l’accordait facilement et de bonne grâce; mais s’il jugeait ne le pouvoir faire sans manquer à Dieu, il n’y avait aucun respect humain, ni aucune crainte de disgrâce ou malveillance de qui que ce fût, qui le pût fléchir; il n’avait aucun égard à la puissance de ceux qu’il refusait; il ne s’étonnait point de leurs menaces; il ne se mettait en aucune peine des dommages ou des persécutions qui lui en pouvaient arriver; mais il regardait uniquement Dieu, auquel seul il désirait plaire, et auquel seul il craignait de déplaire.
Troisièmement, il à fait paraître son dégagement de tout intérêt, non seulement en ne recherchant point ses avantages, mais encore plus en souffrant volontiers les pertes qui lui sont arrivées comme nous avons dit, en servant fidèlement Leurs Majestés: en quoi il y a une circonstance remarquable et très digne d’être ici rapportée, qui est que toutes ces grandes pertes qu’il a faites pendant la guerre, et tous les mauvais traitements qu’il a reçus, ne lui étant arrivés que par la mauvaise volonté de quelques personnes, en haine de ce qu’on le voyait très fidèle et très affectionné au service du Roi; on ne lui en a pourtant point ouï faire aucune plainte, et il n’en a jamais demandé aucune récompense ni aucun dédommagement; et ce qui est plus étonnant, c’est que, par une adresse d’une charité vraiment désintéressée, il a quelquefois détourné adroitement les effets de la bonne volonté de la Reine envers lui, pour les faire découler sur les autres, lorsqu’il pensait le pouvoir faire sans blesser l’ordre de la justice ou de la charité.
Certes, il faut avouer que c’est là servir son roi avec un entier dégagement de tout propre intérêt, et que M. Vincent a pratiqué cette héroïque vertu d’une manière d’autant plus admirable qu’elle est aujourd’hui plus rare dans les cours des princes.







