Missions faites en l’armée en l’an 1636, et Règlements donnés par M. Vincent aux Missionnaires, qui devaient y travailler.
La mémoire est encore récente de l’irruption que firent les étrangers 1, pour lors ennemis de ce royaume, en l’année 1636, du côté de la Picardie où ils prirent en peu de temps plusieurs places, et entre autres la ville de Corbie. Comme leur armée était nombreuse, et qu’elle étendait beaucoup ses quartiers et envoyait ses coureurs fort avant, cela causa une alarme d’autant plus grande, qu’il y avait moins d’apparence de recevoir un prompt secours: les armées du Roi étant alors occupées, ou hors le Royaume, ou aux extrémités des provinces les plus éloignées. Néanmoins le feu Roi Louis XIII, de glorieuse mémoire, ayant en fort peu de temps mis sur pied une nouvelle armée, la maison de Saint-Lazare eut occasion de témoigner non seulement son obéissance, mais aussi son affection à ce qui pouvait contribuer au service de Sa Majesté, ayant été choisie pour servir comme de place d’armes pour dresser les soldats nouvellement enrôlés et les mettre en état d’aller repousser les ennemis. Voici ce qu’en écrivit M. Vincent à un de ses prêtres, qui était pour lors en Auvergne, occupé à faire des missions avec feu M. l’Abbé Olier.
«Paris, lui dit-il, appréhende d’être assiégé par les ennemis qui sont entrés en la Picardie, et qui la ravagent avec une grande armée dont l’avant-garde s’étend jusqu’à dix ou douze lieues d’ici. De sorte que tout le plat pays se vient réfugier à Paris. Et Paris est si épouvanté, que plusieurs de ses habitants se vont réfugier en d’autres villes. Le Roi néanmoins dresse une armée pour s’opposer à celle-là, ses autres armées étant occupées au dehors, ou aux extrémités du Royaume; et le lieu où se dressent et s’arment les soldats nouvellement enrôlés, est céans, où l’étable, le bûcher, les salles et le cloître sont pleins d’armes, et les cours de gens de guerre. Ce saint jour de l’Assomption n’est pas exempt de ces embarras tumultueux; le tambour commence d’y battre, quoiqu’il ne soit encore que sept heures du matin: de sorte que depuis huit jours, il s’est dressé céans soixante et douze compagnies. Or quoique les choses soient en cet état, toute notre Compagnie ne laisse pas de faire sa retraite, trois ou quatre exceptés, qui sont sur le point de partir et de s’en aller au loin. J’écris à M. l’abbé que je pourrai lui envoyer quatre ou cinq de nos prêtres; j’en enverrai d’autres à messeigneurs d’Arles et de Cahors, et j’espère les faire partir au plus tôt, avant que les affaires se brouillent davantage.»
Cette lettre fait assez voir, non seulement la force merveilleuse d’esprit de M. Vincent, mais aussi la grandeur de sa vertu et l’ardeur de son zèle. Il est au milieu du bruit et du tumulte d’une nouvelle armée, sa maison est toute pleine de soldats, on n’y voit de tous côtés que des armes et des instruments de guerre, on n’y entend que le son des tambours, et nonobstant cela, comme s’il eût été dans la plus grande paix et tranquillité extérieure, il met ses prêtres en retraite et leur fait faire les exercices ordinaires; et au même temps qu’il voit sa maison employée à dresser des soldats pour le service de l’État et du Roi, il s’en sert pour préparer des missionnaires à rendre de nouveaux services à Dieu et à l’Église: il en fait une place d’armes pour former des soldats de Jésus-Christ, et les envoyer combattre contre le diable: Mais en quel pays? Il pensait comme le prophète Habacuc, envoyer quelque secours à ces prélats dont il parle dans sa lettre: Et il est comme emporté subitement en Babylone parmi des lions Il reçoit un ordre du roi par M. le chancelier, d’envoyer vingt prêtres à l’armée pour y faire une mission, qui était une chose non moins difficile que nouvelle et extraordinaire, et il pouvait bien dire comme ce prophète, qu’il ne savait pas le chemin de cette Babylone, et qu’il n’avait jamais été en aucune armée; mais il se laissa prendre et porter par la tête, c’est-à-dire qu’il soumit son jugement, et fit voir qu’il n’excellait pas moins en l’obéissance et en l’affection de servir son roi, que dans les autres vertus. Il fit aussitôt partir quinze missionnaires, n’en ayant pas davantage, et les envoya au rendez-vous de l’armée, d’où ils se dispersèrent en tous les quartiers où les régiments étaient campés, pour y travailler selon le dessein pour lequel ils avaient été envoyés. M Vincent s’en alla en même temps à Senlis où était le roi, pour offrir son service et celui de toute sa Congrégation à Sa Majesté; et après s’être acquitté de ce devoir, il y laissa un de ses prêtres pour recevoir les ordres de sadite Majesté, et les envoyer au supérieur de cette mission. Il fit ensuite acheter une tente pour servir aux missionnaires de l’armée, et leur envoya des meubles et des vivres, avec un mulet et une charrette, pour les porter et leur servir dans leurs besoins. Et il leur donna depuis le règlement suivant par lequel il leur prescrivit ce qu’ils avaient à observer et à faire, pendant cette mission.
« Les prêtres de la Mission qui sont à l’armée se représenteront, que Notre-Seigneur les a appelés à ce saint emploi. 1° Pour offrir leurs prières et sacrifices à Dieu pour l’heureux succès des bons desseins du roi et pour la conservation de son armée. 2° Pour aider les gens de guerre qui sont dans le péché à s’en retirer, et ceux qui sont en état de grâce à s’y conserver. Et enfin pour faire leur possible, que ceux qui mourront, sortent de ce monde en état de salut.
« Ils auront pour cet effet une particulière dévotion au nom que Dieu prend dans l’Écriture, du Dieu des armées; et au sentiment qu’avait Notre-Seigneur quand il disait: non veni pacem mittere, sed gladium: et cela pour nous donner la paix, qui est la fin de la guerre.
« Ils se représenteront que si bien ils ne peuvent ôter tous les péchés de l’armée, que peut-être Dieu leur fera la grâce d’en diminuer le nombre; qui est autant que si l’on disait, que si Notre-Seigneur devait être encore crucifié cent fois, il ne le sera peut-être que quatre-vingt-dix; et si mille âmes par leurs mauvaises dispositions devaient être damnées, ils feront en sorte avec le secours de la miséricorde et de la grâce de Dieu, qu’il y en aura quelques-unes de ce nombre qui ne le seront pas.
« Les vertus de charité, de ferveur, de mortification, d’obéissance, de patience et de modestie leur sont grandement nécessaires pour cela: c’est pourquoi ils en feront une continuelle pratique intérieure et extérieure, et notamment de l’accomplissement de la volonté de Dieu.»
« Ils célébreront la sainte Messe tous les jours, et communieront à cet effet.
« Ils honoreront le silence de Notre-Seigneur aux heures accoutumées, et toujours à l’égard des affaires d’état; et ne témoigneront leurs peines qu’a leur supérieur, ou à celui qu’il leur ordonnera.
« Si on les applique à entendre les confessions des pestiférés, ils le feront de loin, et avec les précautions nécesssaires; et laisseront l’assistance corporelle tant de ceux-ci que des autres malades, à ceux que la Providence emploie en ces fonctions.
« Ils feront souvent des conférences, après avoir pensé devant Dieu aux sujets qui seront proposés: par exemple
« 1° De l’importance qu’il y a que les ecclésiastiques assistent les armées; « 2° En quoi consiste cette assistance.
« 3° Les moyens de la bien faire
« Ils pourront traiter par la même méthode, d’autres sujets qui leur seront convenables en cet emploi: comme de l’assistance des malades; de quelle manière on se comportera pendant les combats et les batailles; de l’humilité, de la patience, de la modestie, et des autres pratiques requises dans les armées.
« L’on observera le plus exactement que l’on pourra les petits réglements de la Mission, notamment à l’égard des heures du lever et du coucher, de l’oraison, de l’office divin, de la lecture spirituelle et des examens.
« Le supérieur distribuera les offices à chacun; donnera à l’un, celui de la sacristie; à l’autre, celui d’entendre les confessions de la Compagnie, et de la lecture de table; à l’autre, des malades; à l’autre, de l’économie et apprêt du manger; à l’autre, de la tente et des meubles, pour les faire charger et décharger, et mettre en place; et les uns et les autres seront employés aux prédications, et confessions, selon que le supérieur le jugera expédient.
« Ils logeront et vivront ensemble si faire se peut, quoiqu’ils soient distribués dans les régiments: que si on les emploie en divers lieux, comme en l’avant-garde, ou en l’arrière-garde, ou au corps de l’armée, le supérieur qui les distribuera, fera en sorte qu’ils logent sous des tentes, si faire se peut.
Voilà quel fut le réglement que M. Vincent donna à ces bons missionnaires, à la pratique duquel s’étant rendus fidèles, cela attira sur eux et sur leurs saints travaux une très grande bénédiction; ainsi qu’on apprend par une lettre de congratulation que M Vincent écrivit à l’un d’entre eux: « Béni soit Dieu, lui dit il, de la bénédiction qu’il donne à votre travail. O Jésus ! Monsieur, qu’elle me paraît grande Quoi ? d’avoir déjà procuré, pour votre part, le bon état de trois cents soldats qui ont si dévotement communié, et des soldats qui s’en vont à la mort; il n’y a que celui qui connaît la rigueur de Dieu dans les enfers, ou qui sait le prix du sang de Jésus-Christ répandu pour une âme, qui puisse comprendre la grandeur de ce bien. Et quoique je connaisse mal l’un et l’autre, il plaît néanmoins à sa bonté de m’en donner quelque petite lueur, et une estime infinie du bien que vous avez fait en ces trois cents pénitents. Mardi passé il y avait déjà neuf cents confessions faites en toutes les autres missions de l’armée, sans compter les vôtres; outre ce qui s’est fait depuis. O Dieu ! Monsieur, que cela est au-dessus de mon espérance ! Il faut s’humilier, louer Dieu, continuer avec courage, et suivre, si vous n’avez d’autre ordre»
Et dans une autre lettre du 20 septembre qu’il écrivit à M. Portail, pour s’excuser de ce qu’il ne pouvait envoyer les missionnaires qu’il avait fait espérer à M. l’abbé Olier: « Il nous est impossible, lui dit-il, de vous envoyer sitôt ces missionnaires que vous attendez, parce que ceux que nous avions préparés ont été commandés de suivre les régiments qui étaient à Luzarches, à Pons, à Saint-Leu, et à la Chapelle-Orly, et de camper avec eux dans l’armée; où déjà quatre mille soldats ont fait leur devoir au tribunal de la pénitence, avec grande effusion de larmes. J’espère que Dieu fera miséricorde à plusieurs par ce petit secours, et que peut-être cela ne nuira pas au bon succès des armées du roi.»
Après ces quatre mille confessions, les missionnaires furent obligés de suivre l’armée, et de camper avec elle; et en chaque campement, outre les assistances spirituelles qu’ils donnaient aux soldats, quantité de personnes des diocèses par lesquels ils passaient, furent aussi confessées et communiées, selon la permission expresse de MM. les évêques. L’un des missionnaires qui en conduisait une bande manda à M. Vincent qu’ils travaillaient toujours au service et à l’assistance spirituelle des malades, tant soldats que Picards réfugiés; et qu’il en mourait un grand nombre auxquels ils administraient les sacrements. Enfin une partie de ces missionnaires, après six semaines de travail, s’en retournèrent à Paris; et les autres continuèrent de camper avec l’armée jusqu’au mois de novembre qu’elle retourna victorieuse des ennemis.







