Réflexions sur quelques peines et afflictions que M. Vincent a souffertes.
C’est une nécessité indispensable, comme dit le saint Apôtre, à tous ceux qui veulent vivre vertueusement au service de Jésus-Christ, de souffrir quelque traverse et affliction; il faut porter ses livrées, c’est-à-dire quelque portion de sa croix et de ses épines, pour être digne de marcher à sa suite: Et enfin, pour régner dans l’éternité avec lui, il faut pendant le temps de cette vie souffrir avec lui.
M. Vincent ayant rendu de si grands et de si fidèles services à ce Roi de gloire, et s’étant toujours étudié de l’imiter en toutes choses, ne devait pas être privé de l’honneur de participer à sa croix et à ses souffrances. Nous ne parlerons pas ici de celles qu’il se procurait lui-même par ses austérités et mortifications extérieures et intérieures, dont il sera parlé au troisième livre; mais seulement de quelques peines et afflictions qui lui sont arrivées, ou de la part des hommes, ou par une conduite particulière de la Providence de Dieu.
Et premièrement, quoique M. Vincent se soit toujours comporté en tout ce qu’il a fait avec tant de prudence, de circonspection, de déférence, d’humilité, et de charité, qu’il y ait sujet de dire, que peut-être il ne s’est point vu de notre temps ni de celui de nos pères, un homme entreprendre et soutenir tant de sortes d’affaires de piété et de charité publiques, et exposées à la censure d’un chacun, avec moins de bruit et de contradiction que lui; Il n’a pas laissé néanmoins de ressentir quelquefois les traits envenimés de la médisance et de la calomnie: Il ne pouvait pas toujours contenter Dieu et les hommes, particulièrement pendant son emploi dans les conseils, pour la distribution des bénéfices, qui l’obligeait souvent de refuser, et même de s’opposer aux prétentions injustes de divers particuliers qui s’en tenaient fort offensés; il lui fallait souffrir les plaintes, les murmures, les reproches, et quelquefois les injures atroces, et les grosses menaces, jusque dans sa propre maison; outre les invectives et les calomnies qu’ils répandaient par esprit de vengeance en diverses compagnies, contre sa réputation et contre son honneur. Mais ce n’était pas là le principal sujet de ses peines, car bien loin de s’en affliger, c’était une de ses plus grandes joies que de souffrir des affronts et des injures pour le service et pour l’amour de Jésus-Christ.
Il lui est encore arrivé plusieurs fois de souffrir des pertes signalées et de grands dommages, principalement pendant le temps des guerres, où il a vu la maison de Saint-Lazare, et presque toutes les métairies qui en dépendaient, ravagées par les soldats; les bestiaux enlevés, et toutes les provisions de blé, de vin et autres, dissipées et consumées: mais il estimait que ces pertes lui étaient un grand gain, puisqu’il y trouvait l’accomplissement du bon plaisir de Dieu, et une occasion avantageuse de lui faire un entier sacrifice de toutes ces choses extérieures, et de se conformer parfaitement à sa très sainte volonté, qui était son principal ou pour mieux dire son unique trésor.
Ces persécutions donc, et ces vexations en son honneur ou en ses biens, quoique pénibles et fâcheuses au sentiment de la nature, n’étaient pas ce qui lui donnait plus de peine; il avait d’autres sujets de douleur et d’affliction qui lui étaient bien plus sensibles, et qui lui navraient bien plus cruellement le cœur: Ces sujets n’étaient autres que de voir d’un côté la France, et presque toutes les provinces de la chrétienté ravagées par les guerres, qui causaient tant de meurtres, de violements, de sacrilèges, de profanations d’églises, de blasphèmes et d’attentats horribles contre la personne même de Jésus-Christ au très Saint-Sacrement de l’autel: D’autre côté, les schismes et les divisions excités parmi les catholiques, au sujet des nouvelles erreurs qui ont troublé l’Église et donné tant d’avantages aux ennemis de la foi catholique. En un mot, toutes les impiétés, tous les scandales, et tous les crimes qu’il voyait, ou qu’il savait se commettre contre Dieu, étaient autant de flèches acérées qui lui perçaient le cœur: Et comme tous ces maux ont de son temps étrangement inondé sur toute la terre; aussi peut-on juger qu’il a toujours eu son âme, comme plongée et noyée dans une mer d’amertume et de douleur.
Il a eu encore un autre sujet de peine qui lui était fort sensible, c’était la mort des bons serviteurs de Dieu et des hommes apostoliques, voyant d’un côté que le nombre en était petit, et de l’autre que l’Église en avait un très grand besoin, et estimant qu’il n’y avait rien au monde de plus précieux ni de plus souhaitable qu’un bon ouvrier de l’Évangile. C’est pourquoi il fut sensiblement touché de la perte qu’il fit en divers temps, des meilleurs Missionnaires de sa Compagnie, tant en France que dans les pays étrangers, qui étaient en âge et en disposition de rendre encore de grands services: Il en mourut cinq ou six à Gênes, qui furent frappés de peste, en assistant et servant les pestiférés; quatre en Barbarie, où ils étaient allés secourir et assister les pauvres esclaves chrétiens; six ou sept en l’île de Madagascar aux Indes, où ils étaient allés pour travailler à la conversion des infidèles; Et deux en Pologne où il les avait envoyés pour le service de la religion catholique; sans parler de ceux que les fatigues et les maladies lui ont enlevés pendant les guerres, en assistant et secourant les pauvres, tant sur les frontières, qu’aux environs de Paris, et en d’autres occasions. Mais les plus sensibles séparations lui sont arrivées en l’année I660 ayant plu à Dieu de retirer de ce monde un peu avant sa mort trois personnes qui lui étaient très chères entre toutes les autres.
Le premier fut M. Portail, que Dieu lui avait donné il y avait près de cinquante ans, c’était le premier qu’il s’était associé pour la Mission, le premier prêtre de sa Congrégation, dont il avait été depuis le secrétaire et le premier assistant; et enfin celui qui l’avait le plus soulagé dans la conduite de cette Congrégation, et en qui il avait une confiance entière.
L’autre fut Mademoiselle Le Gras, fondatrice, et première supérieure des Filles de la Charité, en qui Dieu avait mis de grandes grâces pour le salut et pour le soulagement du prochain; elle avait une confiance toute particulière, et un grand respect pour M. Vincent; et lui réciproquement, estimait grandement sa vertu, et ses avis touchant les pauvres. Il lui écrivait souvent sur le sujet des affaires des Filles de la Charité, mais il la voyait rarement et seulement dans la nécessité. Elle était sujette à de grandes maladies, et presque toujours infirme: Et M. Vincent disait qu’il y avait vingt ans qu’elle ne vivait que par miracle. Elle craignait de mourir sans être assistée de lui, ce que néanmoins Dieu a voulu qu’il lui soit arrivé, pour éprouver sa vertu et lui donner un plus grand sujet de mérite: M. Vincent étant alors en tel état qu’il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Elle lui envoya demander au moins quelques paroles de consolation écrites de sa main, ce qu’il ne voulut pas lui accorder: mais il lui enyoya un des prêtres de sa Compagnie, comme sa lettre vivante avec ces paroles, qu’elle s’en allait devant, et qu’il espérait bientôt de la voir dans le ciel. Elle mourut fort peu de temps après. Et quoique cette mort fût grandement sensible à M. Vincent, étant néanmoins préparé aux plus rudes coups de la main de Dieu, il reçut celui-là avec grande soumission et tranquillité d’esprit. Il s’était toujours déchargé sur M. Portail et sur elle de ce qui regardait la conduite des Filles de la Charité, dont il était instituteur et supérieur: mais après leur mort cette Compagnie de filles lui demeura sur les bras, lors même qu’il n’était plus en état de sortir, ni de s’appliquer beaucoup au travail; et c’est ce qui augmentait sa peine.
Enfin la troisième personne dont la mort arriva cette même année qui toucha très sensiblement M. Vincent, fut celle de messire Louis de Rochechouart de Chandenier, abbé de Tournus., lequel s’était retiré à Saint-Lazare depuis quelque temps avec M. l’abbé de Moustier-Saint-Jean son frère, et M. Vincent les y avait reçus pour des considérations très grandes, et telles qu’elles ne se peuvent presque rencontrer qu’en eux deux. C’est ce qui le fit passer par dessus la résolution que lui et les siens avaient déjà prise de ne point admettre des pensionnaires pour vivre dans leur communauté, sinon dans les maisons où il y à séminaire pour les ecclésiastiques. Or ces deux frères étaient autant unis par la vertu que par le sang, et dignes héritiers de la piété de feu M. le cardinal de la Rochefoucauld leur oncle, duquel la mémoire est en très grande bénédiction dans toute l’Eglise; deux abbés très considérables par leur naissance, et encore plus par leur vie très exemplaire. La modestie de l’un, qui est encore vivant, ne permet pas d’en parler avec la même liberté que du défunt son aîné, lequel était prêtre, et pouvait servir de règle et d’exemple aux abbés commendataires les plus réformés du royaume. L’oraison était sa plus fréquente nourriture; l’humilité, son ornement; la mortification ses délices, le travail son repos; la charité son exercice; et la pauvreté, sa chère compagne. Il était de la Compagnie des ecclésiastiques qui s’assemblent les mardis à Saint-Lazare pour la conférence. Il avait assisté et travaillé en plusieurs missions faites aux pauvres, et avait eu la conduite de celle que la reine mère désira qu’on fît en la ville de Metz l’an 1658. Il était visiteur général des Carmélites en France. Plusieurs évêques lui avaient voulu céder leurs sièges et leurs diocèses, estimant que sa promotion à l’épiscopat serait très avantageuse à l’Eglise; mais il les avait remerciés, n’ayant pas cru que Dieu l’appelât à cet état si relevé: Et il a mieux aimé, et même recherché de s’assujettir et se soumettre à la conduite d’autrui, plutôt que de conduire et gouverner les autres. Quoique M. son frère et lui employassent très saintement les revenus de leurs bénéfices, dont les pauvres des lieux où ils sont situés avaient une bonne partie; reconnaissant néanmoins que cette pluralité de bénéfices, que chacun d’eux possèdait, n’était point conforme aux saints canons, ni à l’esprit de l’Église, ils prirent résolution que chacun d’eux n’en retiendrait qu’un et se démettrait de tous les autres; ce qu’ils exécutèrent les mettant entre les mains des personnes qu’ils savaient en devoir faire bon usage: En quoi ils ont donné un exemple d’autant plus digne d’être imité, qu’il est plus rare en ce siècle.
Ces deux vertueux frères firent un voyage à Rome sur la fin de l’année I659 avec deux prêtres de la Congrégation de la Mission que M. Vincent leur donna selon leur désir, pour les accompagner. Notre Saint-Père le Pape Alexandre VII fut fort consolé de les voir et toute la cour romaine grandement édifiée de leur modestie et de leur vertu, pendant trois ou quatre mois qu’ils y séjournèrent.
Ce fut là que M. l’abbé de Tournus, qui déjà quelque temps avant ce voyage avait formé le dessein d’entrer dans le corps de la Congrégation de la Mission, s’étant trouvé incommodé de maladie, pressa le supérieur de la maison de Rome de la même Congrégation de l’y recevoir, craignant de mourir sans avoir le bonheur d’être du nombre des Missionnaires. Ce que néanmoins celui-ci ne jugea pas lui devoir accorder, sinon au cas qu’il se fût trouvé en danger de mourir à Rome; estimant que cela se pourrait mieux faire à Paris par M. Vincent même, s’il pouvait y retourner. Mais comme il se trouva un peu mieux au mois d’avril de l’année suivante 1660 il prit la bénédiction de Sa Sainteté avec M. son frère, et partit pour s’en venir à Paris, résolu de faire tous ses efforts auprès de M. Vincent pour obtenir de lui la grâce d’être admis en sa Congrégation. S’étant mis en chemin dans ce dessein, Dieu voulut récompenser par avance cette sainte et généreuse résolution qu’il avait prise, de tout quitter pour se donner parfaitement à son service; Car ayant été attaqué d’une fièvre en chemin, il fut obligé de s’arrêter à Chambéry en Savoie, où, le mal s’augmentant, il fut en peu de jours réduit à l’extrémité., et enfin Dieu le retira de ce monde par une sainte mort, pour lui donner la couronne de la vie.
« Voici ce que l’un des prêtres de la Mission qui l’accompagnait, en écrivit à M. Vincent: Je vous ai mandé, lui dit-il, la maladie, et le danger où était M. de Chandenier abbé de Tournus; maintenant je vous dirai, Monsieur, qu’il a plu à Dieu de l’appeler à soi hier troisième de mai, sur les cinq heures du soir; il a fait une fin semblable à sa vie, je veux dire toute sainte. Je vous en manderai une autre fois les particularités, étant trop occupé à présent. Je vous dirai seulement, Monsieur, qu’il m’a tant pressé, et plusieurs fois en différents jours, de le recevoir au nombre des Missionnaires, et de lui donner la consolation de mourir comme membre du corps de la Congrégation de la Mission, en laquelle il avait dessein d’entrer, que je n’ai pu lui refuser cela, ni de lui donner la soutane de Missionnaire, laquelle il reçut en présence de M. l’abbé de Moustier-Saint-Jean son frère
« Entendons maintenant parler M. Vincent sur ce sujet: Il y a six ou sept ans (dit-il, écrivant à l’un des prêtres qui était en Barbarie) que Messieurs. les abbés de Chandenier se sont retirés à Saint-Lazare. Ç’a été une grande bénédiction pour la Compagnie, qu’ils ont édifiée merveilleusement. Or depuis un mois, il a plu à Dieu d’appeler à lui l’ainé M. l’abbé de Tournus, qui était aussi plein d’esprit de Dieu, qu’homme que j’aie jamais connu. Il a vécu en saint, et est mort Missionnaire. Il était allé faire un voyage à Rome avec M. son frère et deux de nos prêtres: et s’en revenant il est décédé à Chambéry, et a fait de très grandes instances à l’un de nos prêtres qui était avec lui, de le recevoir en la Compagnie, comme il a fait. Il me les avait faites à moi-même diverses fois, mais sa naissance et sa vertu étant trop au-dessus de nous, je ne le voulais pas écouter. Nous étions indignes d’un tel honneur. Et en effet, il n’y a eu que notre maison du ciel qui ait mérité la grâce de le posséder en qualité de Missionnaire: Celles de la terre ont seulement hérité les exemples de sa sainte vie, autant pour les admirer que pour les imiter. Je ne sais ce qu’il a vu en notre chétive Compagnie, qui ait pu lui donner cette dévotion de se vouloir présenter devant Dieu couvert de nos haillons, sous le nom et l’habit de prêtre de la Congrégation de la Mission: C’est en cette qualité que je le recommande à vos saints sacrifices.»
Le corps de ce vertueux abbé a été depuis porté à Paris, par les soins de M. l’abbé de Moustier-Saint-Jean, qui chérissait et honorait uniquement ce frère qui lui tenait lieu de père, et qui était toute sa consolation. Il fut inhumé en l’église de Saint-Lazare, où il repose en l’attente de la résurrection générale. Il n’y a point de doute que ç’a été une perte très grande pour l’Église, et pour la Congrégation de la Mission; et une des plus affligeantes que M. Vincent ait jamais ressenties, en sorte qu’il en pleura, quoiqu’il ne pleurât presque jamais. Voilà comme Dieu voulut en la dernière année de sa vie, mettre le comble à ses mérites en lui envoyant plusieurs grands sujets de douleur, c’est-à-dire plusieurs grandes occasions de signaler sa vertu, le privant en fort peu de temps de trois personnes qu’il chérissait très saintement, et très tendrement, entre toutes les autres.







