M Vincent procure l’assistance des pauvres habitants des frontières de Champagne et de Picardie ruinées par les guerres
Il est vrai, comme dit l’Écriture sainte, que les maladies qui sont de longue durée et qui dégénèrent en langueur, donnent beaucoup d’ennui au médecin, lequel souvent abandonne le malade, quand il ne sait plus quel remède employer pour sa guérison: l’on peut dire de même qu’il y avait quelque sujet de s’attiédir et refroidir dans l’exercice des œuvres de charité qu’on entreprenait pour remédier à l’indigence des pauvres, dont le nombre aussi bien que la nécessité et la misère augmentaient tous les jours par le malheur des guerres, particulièrement des intestines et civiles qui causaient d’étranges désolations dans la France. Mais quand on rapporta à M. Vincent depuis son retour à Paris, l’état déplorable où se trouvaient réduites les provinces de Champagne et de Picardie du côté de la frontière, et qu’il se vit ainsi après tant de pertes comme accablé d’un nombre presque innombrable de pauvres de tout sexe, âge, et condition, auxquels il était nécessaire de donner assistance; il faut avouer qu’un cœur moins rempli de charité que le sien, eût perdu courage et eût succombé sous le poids de cette nouvelle surcharge, ne croyant pas le pouvoir porter, ni trouver moyen de subvenir à tant de nécessités.
Ce fut toutefois en cette occasion que ce saint homme fit paraître excellemment la grandeur de sa vertu; car se relevant comme la palme avec d’autant plus de vigueur qu’il se voyait plus chargé; et se confiant plus que jamais en la toute puissante bonté de Dieu, il résolut d’entreprendre cette œuvre de charité ainsi qu’il avait fait toutes les autres. Pour cet effet, après avoir imploré le secours de la divine miséricorde, dont les trésors sont inépuisables, il en fit la proposition aux Dames de la Charité de Paris, qui s’assemblaient pour ces sortes d’œuvres de miséricorde: et quoique alors les misères communes qu’on avait souffertes, eussent réduit les personnes les plus accommodées dans un état; où elles ne pouvaient plus faire ce qu’elles avaient fait par le passé; néanmoins ces charitables dames fermant les yeux à toute autre considération humaine, et croyant que la volonté de Dieu leur était manifestée par l’organe de son fidèle serviteur, firent un effort entre elles pour secourir ces pauvres dans la désolation de leurs provinces; et y ayant ajouté ce qu’elles purent recueillir des quêtes qu’elles firent, M Vincent envoya plusieurs des siens pour faire la distribution de ces aumômes: A quoi Dieu donna une telle bénédiction, que depuis qu’on eut commencé cette assistance, elle fut toujours continuée l’espace de dix ans, jusqu’à la conclusion de la paix: de sorte que contre toute espérance et apparence humaine, il s’est trouvé que pendant ce temps-là, on a distribué la valeur de plus de six cent mille livres d’aumônes, tant en argent, qu’en pain, vivres, vêtements, remèdes pour les malades, outils pour cultiver la terre, grains pour l’ensemencer, et autres semblables choses nécessaires à la vie: ce qui s’est fait par la conduite et par les ordres de M. Vincent, qui envoya les missionnaires de sa Compagnie dans ces provinces, où ils ont séjourné et parcouru tous les lieux dans lesquels ils savaient qu’il y avait des pauvres réduits à l’extrémité, et particulièrement dans les villes et environs de Reims, Fismes, Rethel, Rocroy, Mézières, Charleville, Donchery, Sedan, Sainte-Menehould, Vervins, Laon, Guise, Chauny, La Fère, Péronne, Noyon, Saint-Quentin, Ham, Marle, Riblemont, Amiens, Arras; en un mot toutes les villes, bourgs et villages où les pauvres gens, soit habitants ou réfugiés étaient plus ruinés, et plus dignes de compassion. Parce secours charitable on a empêche qu’un très grand nombre de pauvres n’y soient morts de faim et de froid; surtout les plus nécessiteux et les plus abandonnés, comme les malades, les vieillards, et les orphelins qui étaient pour la plupart réduits en des langueurs effroyables, couchés sur de la paille pourrie, ou sur la terre, exposés pendant les plus grandes rigueurs de l’hiver à toutes les injures de l’air, leurs maisons ayant été pillées et brûlées, et eux dépouillés jusqu’à la chemise, n’ayant pour retraite que des masures, dans lesquelles ils attendaient tous les jours la mort.
Dans les premières années que cette désolation fut extrême, le secours fut aussi plus grand, et, outre huit ou dix Missionnaires que M. Vincent y employa, il y envoya aussi des Filles de la Charité: Pendant que celles-ci s’appliquaient à secourir et à assister les pauvres malades; une partie des Missionnaires distribuait le pain et les autres choses nécessaires pour pourvoir à l’extrême indigence des autres; et les prêtres se répandaient dans les campagnes, visitant les paroisses destituées de pasteurs, pour distribuer la pâture spirituelle à ces pauvres brebis délaissées, les instruire, leur administrer les Sacrements, les consoler, et réparer le mieux qu’ils pouvaient le mauvais état de leurs églises qui avaient été la plupart pillées, et profanées par les soldats.
Nous verrons en la seconde partie, plus en particulier de quelle façon ces charitables et fervents Missionnaires se sont comportés par les ordres de leur très digne père, dans la pratique de ces œuvres de charité: et comme les églises, les prêtres, les communautés religieuses d’hommes et de filles, la pauvre noblesse, les filles qui étaient en danger, les enfants et les malades abandonnés, en un mot, toute sorte de personnes indigentes et affligées en ont reçu soulagement et consolation.
Certes, si les siècles passés ont vu de semblables désolations et misères, on ne lit point dans l’histoire qu’ils aient jamais vu une pareille ardeur pour y apporter le remède, et un remède si grand, si prompt, si étendu et si universel que celui-ci. Cependant tout cela s’est fait avec la bénédiction de Dieu par un pauvre prêtre, et par un petit nombre de dames animées par sa charité et assistées de ses conseils.







