Livre Second
9. Il fait une Mission sur les Galères. Visite sa famille, se repent de cette démarche
Après avoir terminé les affaires, qui l’avaient rappelé à Paris, il forma le dessein de faire une grande mission sur les Galères. Elle était plus nécessaire que jamais dans un temps, où la France était presque toujours en feu, et où l’hérésie, qui n’est timide, qu’autant de temps qu’il lui faut pour concerter les moyens de devenir impunément furieuse, était toujours prête à se révolter sur mer et sur terre. D’ailleurs, l’espèce de calme, que les victoires de Louis XIII. venaient de procurer à l’Etat, rendait le projet du saint plus aisé à exécuter. Il partit donc pour Bordeaux, où le Comte de Joigni avait, dès l’année précédente, amené dix Galères, pendant que le Roi assiégeait la ville de S. Antonin. Dès que Vincent fut arrivé, il alla saluer le Cardinal de Sourdis, qui tenait alors le Siège Archiépiscopal dans la capitale de Guyenne. Le serviteur de Dieu ne pouvait trouver un homme plus propre et plus disposé à seconder ses pieux desseins. Le cardinal était un de ces prélats, que Dieu donne à son Eglise dans les jours de sa miséricorde. Sa piété également éclairée et fervente, son zèle pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, ses aumônes, et sa charité pour les pauvres, le faisaient regarder comme un autre Charles Borromée. Ainsi il ne pouvait manquer d’appuyer de toute son autorité, un homme qui était revêtu de celle du Prince, et dont le nom était déjà connu jusqu’aux extrémités du Royaume. Le saint se choisit, dans les différents Ordres religieux de la ville, vingt des meilleurs ouvriers Evangéliques, qu’il y put trouver ; et il les distribua deux à deux dans chaque Galère. Pour lui, il était partout ; et on peut dire que, si l’onction attachée à ses paroles, pénétrait les coeurs les plus endurcis, son exemple animait ceux qui travaillaient avec lui, et les soutenait dans les fatigues du Ministère. Les consolations du Ciel ne lui manquèrent pas ; et, entre les autres, il eut celle de gagner à Dieu un Mahométan. Ce pauvre Turc, que Vincent de retour à Paris, présenta au Général des Galères, fut nommé Louis à son Baptême. Il fut toujours si reconnaissant de la grâce que le saint homme lui avait procurée, qu’il le suivait partout, et l’honorait comme son père. Il vivait encore, lorsque la première Histoire du serviteur de Dieu fut donnée au public ; il racontait avec les plus vifs sentiments de la gratitude chrétienne, les services que le saint lui avait rendus ; et il apprenait à tous ceux qui voulaient l’entendre, que c’était à lui, après Dieu, qu’il devait son salut et sa conversion.
Après cette mission, Vincent, qui se trouvait à la porte de sa famille, se détermina, par le conseil de deux de ses amis, à faire une visite à ses parents (h) . Son dessein était de les fortifier dans la vertu, de leur apprendre à aimer la bassesse de leur condition, et de leur déclarer une bonne fois pour toutes, que pouvant vivre comme ils l’avaient fait jusqu’alors, du travail de leurs mains, ils ne devaient rien attendre de lui. Il descendit chez le Sieur Dominique Dufint Curé de Pouy, son parent et son ami. Il l’édifia beaucoup, aussi bien que le reste de sa famille, par sa piété, sa sagesse, sa tempérance et sa mortification (i) . Il renouvela dans l’église paroissiale les promesses de son baptême. Il se consacra de nouveau au Seigneur dans ce lieu, où il avait reçu les prémices de l’esprit apostolique. Le jour de son départ, il alla nus pieds en Procession, depuis l’Eglise de Pouy jusqu’à la Chapelle de Notre-Dame de Buglose, qui en est éloignée d’une lieue et demie. Ses frères, ses soeurs, ses autres parents riches et pauvres, et presque tous les enfants du lieu, assistèrent à cette cérémonie. Vincent dit une messe solennelle dans cette chapelle, qui était plus célèbre que jamais, parce qu’on y avait rapporté depuis peu la statue de la Vierge, qu’un pâtre avait miraculeusement découverte dans un marais , où quelques personnes de piété l’avaient secrètement ensevelie plus de cinquante ans auparavant, pour la dérober aux insultes, et à la fureur des calvinistes.
Après la cérémonie, le serviteur de Dieu donna à dîner à tous ses parents. Il prit ensuite congé d’eux ; et après leur avoir dit adieu pour toujours, il leur donna sa bénédiction. Une espèce de tradition porte, qu’il leur recommanda avec beaucoup d’insistance de ne sortir jamais de l’état, dans lequel Dieu les avait fait naître, et de transmettre à leurs enfants cette importante leçon. Il demanda cette même grâce au Seigneur avec toute l’ardeur, dont il était capable. Jusqu’ici il paraît qu’il a été exaucé. Ses parents, surtout ceux du côté de sa mère, n’étaient pas si obscurs, qu’ils ne pussent occuper ces sortes d’ emplois, qui donnent du relief à la campagne et dans les petites villes. Il y en avait même de son temps, qui exerçaient la profession d’Avocat au Parlement de Bordeaux. Cependant tous se tiennent aujourd’hui à la condition, dans laquelle il a souhaité qu’ils demeurassent ; et ils se contentent de cultiver la terre : parce que, disent-ils, le saint a donné sa malédiction à ceux de la famille, qui voudraient prendre l’essor, et s’écarter de leur ancienne simplicité.
Quoique, comme je l’ai déja remarqué, le saint prêtre n’eût été voir ses parents, que par le conseil de ses amis, il se reprocha longtemps cette démarche, comme contraire à l’esprit de dégagement et d’abnégation, qui est si souvent recommandé dans l’Ecriture aux ministres de l’Evangile. Le trouble et l’inquiètude, que la vue du pauvre état, dans lequel il laissait une partie de sa famille, excita dans son coeur, lui parurent une espèce de punition de Dieu. Ce ne fut que par de vives prières, qu’il vint à bout de calmer cette nouvelle tempête. En voici le détail tiré d’une conférence, qu’il fit un jour pour exhorter ceux de la Congrégation à se détacher généreusement et généralement de tout ce qu’ils avaient de plus cher sur la terre.
Après avoir passé, c’est Vincent qui parle, huit ou dix jours avec mes parents, à les informer des voies de leur salut, et à les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi ; et que quand j’aurais des coffres pleins d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un état Ecclésiastique, qui a quelque chose, le doit à Dieu, et aux pauvres : le jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et pleurer presque sans cesse.
A ces larmes succèda la pensée de les aider, et de les mettre en meilleur état ; de donner ceci à l’un, et cela à l’autre. Mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais, et ce que je n’avais pas. Je le dis à ma confusion, et je le dis, parce que peut-être Dieu permit cela, pour me faire mieux connaître l’importance du Conseil Evangélique, dont nous parlons. Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer mes frères et mes soeurs. C’était le poids continuel de mon pauvre esprit. Au milieu de ces agitations, quand je me trouvaois un peu libre, je priais Dieu qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation : et je l’en priai tant, qu’enfin il eut pitié de moi, et qu’il m’ôta cette tendresse pour mes parents, etc.






