La vie de Saint Vincent de Paul, instituteur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité (015)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Author: Pierre Collet, cm · Year of first publication: 1748.
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Livre premier

15. Règlement de cette Confrairie; elle se répand dans la plupart des provinces dit Royaume.

colletCette première réflexion porta Vincent qui avait un esprit d’arrangement et de système, à examiner par quel moyen on pourrait secourir avec ordre non seulement cette famille affligée, qui était actuellement l’objet de son zèle, mais tous ceux qui dans la suite se trouveraient dans une nécessité semblable. Il en conféra avec quelques femmes de la paroisse, qui avaient du bien et de la piété. On convint assez aisément de la manière dont il faudrait s’y prendre. Chacun voulut avoir part à une si bonne œuvre ; et le saint, pour profiter de ces heureuses dispositions, dressa un Projet de Règlement, dont il voulut qu’on fit l’essai pendant quelques temps, avant que d’y faire mettre le Sceau par l’Approbation des Supérieurs ecclésiastiques. Vincent avait une maxime qu’il suivit toujours, quand on ne le força pas à s’en écarter ; et à laquelle ceux qui sont en place, ne sauraient trop faire d’attention. Il était persuadé qu’un homme sage doit ajuster ses idées à l’expérience ; et qu’il y a mille choses, qui, quoique fort belles dans la spéculation, ne sont ni possibles, ni avantageuses dans la pratique. Aussi quoiqu’il ne fit jamais rien sans consulter Dieu, et prendre l’avis des personnes les plus expérimentées, il avait soin de ne rien arrêter qu’après une épreuve suffisante. C’est ce qu’il fit par rapport au Règlement de la nouvelle Association, à qui on donna dès lors le nom de Confrérie de la Charité ; et il n’en demanda l’Approbation, que lorsque près de trois mois d’expérience lui eurent fait connaître, qu’il n’y avait rien à risquer. Il obtint aisément cette approbation (d) et le Grand-Vicaire, qui la donna en l’absence de M. de Marquemont, rendit justice et au zèle et à la sagesse du Curé de Châtillon. Nous allons donner un précis de ce Règlement, qui pourra servir de modèle à ceux que leur piété et l’amour des pauvres porteraient à faire de semblables établissements. Pour le faire avec plus d’ordre, nous le diviserons en dix articles. Ceux, à qui ces sortes de détails ne plaisent pas, pourront s’en épargner la lecture.

1º. Les personnes, qui s’uniront ensemble pour soulager les pauvres malades, se proposeront J.C. pour modèle. Elles se souviendront que ce divin Sauveur, qui est la charité même, n’a rien recommandé avec plus d’insistance, que la pratique des œuvres de miséricorde, et qu’il l’a proposée à tous les Chrétiens par ces paroles : Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. Et par celles-ci encore : Venez, les bien-aimés de mon Père, possédez le Royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde ; car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai été malade, et vous m’avez visité.

2°. On n’admettra à cet emploi de Charité que des Femmes, et des Filles, dont la vertu et la sagesse soient reconnues. Les unes et les autres n’y seront reçues que du consentement des personnes dont elles dépendent. Elles n’auront d’autre nom que celui de Servantes des pauvres, et elles se feront gloire de le porter. Pour prévenir la confusion, qui naîtrait de la multitude, on n’en recevra qu’un certain nombre. Ce nombre fut fixé par Vincent à vingt-quatre pour la ville de Châtillon.

3°. Pour établir l’ordre, et une juste subordination entre ces différentes personnes, elles éliront, sous les yeux du Curé de la paroisse, une Supérieure et deux assistantes. La supérieure veillera à l’observation du règlement. Elle s’emploiera autant qu’il lui sera possible, à faire que les pauvres malades soient nourris et soulagés. Elle ne les admettra aux charités de la Confrérie, que lorsqu’ils seront véritablement pauvres ; elle les congédiera, lorsqu’ils n’auront plus besoin de secours. En tout cela elle ne fera rien que de l’avis des autres officières, à moins qu’il ne se trouve des cas si pressants, qu’elle ne puisse les consulter ; et alors elle sera obligée de leur rendre au plutôt compte des raisons qu’elle a eues d’agir sans leur participation. Chacune de celles qui composeront l’Assemblée, respectera, et aimera très sincèrement celle qui sera à leur tête. On lui obéira dans tout ce qui regarde le service des pauvres ; et pour le faire avec plus de facilité, on se souviendra que le Fils de Dieu a été obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix.

4°. La première assistante, qui sera en même temps la Trésorière, et le principal conseil de la supérieure, gardera l’argent de la Confrérie dans un coffre à deux ferrures, dont elle aura une clef, et la supérieure, l’autre. Elle pourra cependant avoir entre les mains une somme peu considérable, pour être en état de fournir aux dépenses imprévues.

5°. La seconde Assistante, dont la supérieure prendra aussi les conseils, sera chargée de garder et d’entretenir le linge, et les meubles qui seront destinés au service des malades. Lorsqu’ils en auront besoin, elle leur en fournira, après avoir consulté la supérieure, et elle aura soin de les retirer après la maladie.

6°. Outre ces trois Officières, la Confrérie élira, pour procureur, un homme pieux, et affectionné au bien des pauvres, et qui puisse faire son Capital de leurs intérêts. On ne prendra pour cet emploi qu’un homme de la paroisse ; Séculier ou Ecclésiastique, n’importe, pourvu qu’il soit vertueux et charitable. Il aura soin d’écrire le produit des Quêtes que se feront à l’Eglise, ou dans les maisons ; il gérera les affaires qui concerneront le fonds du temporel, après avoir pris l’avis du Curé, et des officières de la Confrérie. Il proposera dans les Assemblées ce qu’il jugera de plus propre au bien des pauvres, ce qu’il aura fait, ou ce qu’il voudrait entreprendre pour leur service. Si la Confrérie a une Chapelle particulière, il veillera sur les Ornements, fera acquitter les Messes, etc. Il sera regardé comme membre de l’Association ; en cette qualité il aura part aux Indulgences, qui lui seront accordées ; et il aura voix dans les délibérations, pendant qu’il exercera son Office.

7¡. Comme il est très utile à une Communauté, que ceux qui la composent, s’assemblent de temps en temps, pour traiter de ce qui peut contribuer au bien et au progrès du Corps tout entier, et de chacun de ses membres, les Servantes des pauvres s’assembleront tous les troisièmes Dimanches de chaque mois. Elles se confesseront et communieront ce jour-là, s’il est possible : elles entendront après vêpres une courte exhortation, qui leur sera faite par le curé du lieu ; on délibérera ensuite sur ce qui peut intéresser la Confrérie. S’il est besoin de recueillir les suffrages, le curé sera chargé de le faire : il commencera par celles qui auront été reçues les dernières, et il continuera, en suivant le temps de la réception, et remontant jusqu’au procureur, aux assistantes, et à la supérieure.

8°. Les Officières ne pourront être en place que deux ans. Ce terme expiré, elles rendront leurs comptes en présence du Curé, et de tous ceux des habitants de la paroisse, qui voudront s’y trouver. Ce sera le lundi d’après la Pentecôte, qu’on procédera à une nouvelle élection. On continuera le Procureur, si rien n’oblige à lui en substituer un autre. Si quelque personne de la Confrérie vit d’une manière peu édifiante, ou néglige le soin des pauvres, on l’avertira avec charité ; si elle ne se corrige pas, elle sera congédiée.

9°. Les besoins spirituels des malades feront encore plus l’objet du zèle de la Confrérie, que leurs besoins temporels. On commencera donc par les premiers, qui sont plus intéressants que les autres. Ainsi on travaillera d’abord à porter les malades à faire une bonne confession. On leur représentera, que rien n’est plus propre à sanctifier l’homme, que les souffrances et les afflictions, quand on les reçoit comme il faut de la main de Dieu. Pour toucher plus les cœurs, et les rendre plus attentifs, on leur mettra devant les yeux l’image du Fils de Dieu attaché à la croix. On leur apprendra à unir leurs peines à celles de ce divin Sauveur ; et on leur fera sentir, que si le bois vert à été si peu ménagé, un bois sec et aride, qui n’est bon à rien, mérite un traitement bien plus rigoureux. Lorsqu’on portera le S. Viatique à quelqu’un de ceux dont la Confrérie aura soin, celle qui servira ce jour-là, nettoiera la maison du malade, et elle la parera, autant qu’il sera possible, pour recevoir avec décence la visite du Fils de Dieu. La Confrérie assistera en Corps à l’Enterrement des pauvres, qu’elle aura assistés pendant leur maladie, et elle fera dire une Messe pour le repos de leurs âmes. On rendra, à plus forte raison, à celle des Sœurs, dont Dieu disposera, les mêmes devoirs de charité.

10°. Pour empêcher qu’une Association, qui n’est pas assez souvent composée que de personnes obligées de vivre du travail de leurs mains, ne porte préjudice au ménage de celles qui seront jugées dignes d’y être reçues, les Sœurs de la Confrérie, serviront tour à tour les malades, pendant un jour seulement. La supérieure commencera, ses assistantes continueront, et après elles chacune des autres, selon l’ordre de sa réception. On préparera la nourriture des malades, et on les servira de ses propres mains. On en usera à leur égard, comme une mère pleine de tendresse en use à l’égard de son fils unique. On leur dira quelque petit mot de notre Seigneur, et on tâchera de les égayer et de les réjouir, s’ils paraissent trop frappés de leur mal.

Vincent entre dans le détail de ce qu’on doit donner aux malades pour leur nourriture.

Comme cela dépend beaucoup des circonstances, nous ne nous y arrêterons pas. Ce que nous venons de dire, suffit pour donner une idée de sa sagesse, et de son amour pour les pauvres. Ainsi s’établit à Châtillon la première Confrérie de la Charité. Il serait difficile, dit un témoin oculaire, de rapporter tous les biens qu’elle a produits.

Les conversions dont elle a été la source, et les secours qu’en ont reçus les pauvres, surtout dans le temps de la contagion, dont nous avons déjà parlé. Les habitants de Bourg, et des lieux voisins, qui furent informés des avantages qui en revenaient au public, en établirent bientôt de semblables chez eux. L’homme de Dieu, que ces premiers succès avaient surpris et encouragé, la multiplia pendant toute sa vie, autant qu’il le put faire. En peu d’années il l’établit à Villepreux, à Joigni, à Montmirel, et en plus de trente paroisses dépendantes de la maison de Gondi. C’est de là qu’elle a passé en Lorraine, en Savoie, en Italie, et en autant d’autres lieux, qu’on ne peut les compter. Mais au moins peut-on en conclure, comme on a fait depuis longtemps, qu’il y a dans une grande partie de L’Europe des milliers de pauvres, qui doivent encore aujourd’hui à la charité, et à la sage industrie de Vincent de Paul, les secours et temporels et spirituels, qu’ils reçoivent de la piété des fidèles.

Au reste, comme le saint prêtre, quelque zélé qu’il fût pour la consolation de tous les misérables, avait un attrait particulier pour les pauvres de la campagne, qui communément sont le plus abandonnés, il ne pensa pas d’abord à introduire la nouvelle Confrérie dans les villes considérables. Cependant il se trouva bientôt obligé de l’établir dans la Capitale même du Royaume. Quelques dames de qualité, qui avaient des maisons de campagne dans l’Isle de France, et dans les provinces voisines, où le saint avait fait des missions, virent et admirèrent les grands biens qui naissaient d’une si sainte Association : elles se rappelèrent en même temps, que, quoique l’Hôtel-Dieu de Paris ne fût fermé à personne, il y avait cependant dans cette ville immense, un grand nombre d’Artisans et d’ouvriers, que la honte, ou d’autres raisons empêchaient de s’y porter, lorsqu’ils tombaient malades ; et que ces sortes de personnes, à qui tout manque, dès qu’elles sont hors d’état de travailler, se trouvaient en un ou deux jours réduites à l’état du monde le plus fâcheux ; n’ayant ni ressource, ni appui, ni consolation. Elles en parlèrent à Messieurs les Curés, et leur proposèrent l’établissement de la Confrérie de la Charité, comme un moyen propre à arrêter un mal, sur lequel ils gémissaient eux-mêmes depuis longtemps. Plusieurs d’entre eux en conférèrent avec notre saint ; et comme ils étaient persuadés, qu’il y avait une bénédiction particulière attachée à toutes les œuvres qui passaient par ses mains, ils le prièrent de se charger de l’entreprise, et d’ajouter à son premier plan, ou d’en retrancher, tout ce qu’il jugerait à propos, eu égard à la diversité des lieux, et des personnes. Le S. homme le fit avec cette activité qui lui était naturelle, quand il s’agissait de l’intérêt des pauvres. La première paroisse, ou il établit la Confrérie de la Charité, fut celle de S. Sauveur. Elle y fit les mêmes biens qu’elle avait fait partout ailleurs ; ceux qui approuvent le moins les nouveaux établissements, ne purent s’empêcher d’estimer celui-ci, autant qu’il mérite de l’être ; et il se répandit avec tant de rapidité dans presque toutes les paroisses de Paris, qu’il fut aisé d’apercevoir que cette œuvre était du nombre de celles, que Dieu prend sous sa protection. J’ai cru devoir rapporter tous ces faits par anticipation, pour ne pas tomber dans des redites, aussi ennuyantes pour le Lecteur, qu’elles sont peu favorables à l’Historien.

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