Livre premier
14. Occasion et établissement de la Confrairie de la Charité.
Nous ne savons pas quelle réponse fit le saint à cette lettre ; mais on ne peut douter qu’elle ne l’ait beaucoup consolé dans son extrême vieillesse. D’un côté, il y voyait un père de famille, qui plein de l’esprit, dont il l’avait autrefois animé, était prêt à se priver d’un fils, qui faisait sa joie et sa consolation, et qui ne différait d’en faire le sacrifice à Dieu, que parce qu’il doutait encore s’il lui serait agréable. D’un autre côté, il apprenait que le Seigneur continuait à bénir les œuvres de ses mains, et que le premier établissement qu’il avait fait en faveur des pauvres, subsistait dans toute son étendue. Ce dernier article, qui regardait les pauvres, que Vincent aima toujours si tendrement, dut surtout le toucher beaucoup et l’ardeur, avec laquelle il multiplia jusqu’à sa mort la Confrérie de la Charité, peut aisément faire juger, avec quel plaisir il apprit que celle qui avait servi de modèle à toutes les autres n’avait point dégénéré. Nous ne pouvons nous dispenser de faire connaître ici la nature d’un établissement si utile au public. Nous le ferons en peu de mots ; mais il faut commencer par expliquer ce qui porta notre saint à en former le plan, et à l’exécuter. On y remarquera la vérité de ce qu’a dit tant de fois le serviteur de Dieu, que dans les différents établissements, dont on le faisait auteur, il n’y avait rien du sien ; que tout s’était fait sans aucun dessein de sa part, et qu’il n’avait jamais pensé que ces faibles commencements dussent avoir les heureux succès, qu’il plut à Dieu de leur donner.
Vincent étant un jour de fête prêt à monter en Chaire, pour faire une exhortation à son peuple, une de ces deux dames, dont j’ai parlé plus haut, l’arrêta un moment, et le pria de recommander aux charités de ses Paroissiens, une famille extrêmement pauvre, dont la plupart des enfants et des domestiques étaient tombés malades dans une Ferme, éloignée d’une demie-lieue de Châtillon. Il le fit avec cette onction qui lui était naturelle, et qui semblait redoubler toutes les fois qu’il s’agissait de l’intérêt de ceux qui étaient dans la misère. Il établit avec beaucoup de force la nécessité de secourir les pauvres, surtout quand la maladie se trouve jointe à l’indigence, et qu’ils sont hors d’état de se soulager eux-mêmes, comme l’étaient ceux qu’il leur recommandait.
Dieu donna tant de poids et d’efficace à ses paroles, qu’après la Prédication, un grand nombre de ceux qui l’avaient entendue, sortirent pour aller visiter ces pauvres gens ; personne n’y fut les mains vides ; les uns leur portèrent du pain, les autres du vin, de la viande, et autres choses semblables. Vincent y alla lui-même après Vêpres, avec quelques-uns des habitants de Châtillon. Comme il ne savait pas que tant d’autres y eussent déjà été avant lui, il fut fort surpris de rencontrer dans le chemin une multitude de personnes qui revenaient par troupes, et dont quelques-unes se reposaient sous des arbres, parce que la chaleur était excessive. Il loua leur zèle, mais il ne le trouva pas assez sage. Voilà, dit-il, une grande charité, mais elle n’est pas bien réglée. Ces malades auront trop de provisions à la fois, cette abondance même en rendra une partie inutile. Celles qui ne sont pas consumées sur le champ, se gâteront, et seront perdues, et ces pauvres malheureux retomberont bientôt après dans leur première nécessité.






