La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Troisième, Chapitre 4

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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Quoique Mademoiselle Le Gras vit sa Compagnie chargée de tant d’occupations dans Paris, dans les campagnes, et dans les provinces frontières; elle ne mit point de bornes à son zèle et à ses soins ; elle embrassa dans ce même temps des emplois en des Royaumes étrangers, et elle donna des filles pour la Pologne à la prière de la Reine. Cette vertueuse Princesse qui avait connu en France les grands fruits que faisaient les Missions, et les institutions de charité, voulut en faire part à son Royaume, qui était dans un extrême désordre, tant par l’ignorance, et par les hérésies, que par la corruption des moeurs.

Monsieur Vincent lui ayant envoyé des Prêtres de sa Congrégation sous la conduite de Monsieur Lambert son assistant, elle lui demanda par la suite des filles de la charité, pour donner à ses peuples toutes sorte d’assistance, par le ministère de ces deux compagnies. Après qu’il en eut communiqué avec leur Supérieure, il en fit partir trois avec une commission par écrit, datée du sixième septembre de l’année mille six cent cinquante deux, qui contenait ces paroles.

La Sérénissime Reine de Pologne nous ayant fait l’honneur plusieurs fois de nous demander des filles de la Compagnie de la Charité, pour en établir une semblable en son Royaume dans la ville de Varsovie, pour le soulagement des pauvres malades ; nous, désirant satisfaire aux désirs et commandements d’une si digne princesse, nous vous envoyons par ces présentes en ladite ville pour y recevoir les ordres que Sa Majesté vous donnera et y garder la manière de vivre que vous avez accoutumé en France, sous la direction de Monsieur Lambert Supérieur des prêtres de notre congrégation qui sont maintenant en Pologne, et sous le bon plaisir de Nosseigneurs les Illustrissimes et Révérendissimes évêques des lieux.1

Sitôt qu’elles furent arrivées, la Reine leur présenta une occasion digne de leur profession et de leur zèle. Elle les établit dans la ville de Varsovie, qui était alors désolée par la peste : et le service des pestiférés fut l’apprentissage et l’épreuve des filles de la Charité dans ce Royaume. Monsieur Lambert fit préparer des hospices et des lieux de retraite pour les malades qui étaient abandonnés, où ces filles généreuses les traitèrent avec une application infatigable, et avec un courage invincible : et Dieu fit la grâce à Marguerite Moreau une d’entre elles, de couronner ses travaux par une mort glorieuse dans cet emploi.

La Reine fut tellement charmée de leurs vertus, qu’elle prenait souvent plaisir de passer avec elles des journées entières ; et étant attirée par leurs exemples, elle les entretenait par ses aumônes, et elle servait même les pauvres dans leurs maladies.

Quelque temps après sa Majesté ayant désiré d’augmenter le nombre de ses filles, Monsieur Vincent en fit partir trois pour lui envoyer : et à l’occasion de leur voyage, Mademoiselle Le Gras écrivit cette lettre à ses filles de Pologne.

Enfin voici le temps que la divine Providence a choisi pour le départ de nos chères Sœurs, que nous laissons partir avec douleur, nous séparant d’elles, et avec joie pour l’assurance que nous avons qu’elles vont faire la volonté de Dieu, et s’unir avec vous pour l’accomplissement de ses saints desseins dans le royaume de Pologne. O mes chères Sœurs qu’ils sont de grande importance ! Je supplie la bonté de Dieu vous la faire connaître, m’assurant que cette connaissance opérera en vous une grande humilité et confusion de vous voir choisies pour tel emploi et vous donnera la volonté de ne vous en point rendre indignes. Ma Soeur Marguerite vous dira en ce sujet tout ce que Monsieur notre très honoré père lui a ordonné.2

Mais le voyage de ces filles fut interrompu par la nouvelle, qui arriva peu de jours après leur départ, du changement des affaires de Pologne ; et elles reçurent ordre en chemin de revenir à Paris, lorsqu’on apprit que la Reine s’était retirée en Allemagne, où les filles de la Charité, qu’elle avait auprès d’elle, l’avaient suivie. Leur zèle qui ne pouvait demeurer sans agir, et qui trouvait partout des objets de misère pour s’occuper; fut employé par cette princesse pendant son voyage à servir et assister ses soldats dans leurs maladies.

Sa Majesté étant retournée dans son royaume, et ayant ramené avec elle ces fidèles servantes, elle leur donna une nouvelle occasion d’exercer leur Charité. Elle fonda dans Varsovie un Hôpital pour retirer les pauvres filles orphelines ou délaissées de leurs parents et elle leur en commit le soin et la conduite.

La piété de cette Souveraine pourvut encore en ce même temps à une autre pressante nécessité de son Royaume. Les serviteurs qui tombant malades étaient chassés ordinairement par leurs maîtres, demeuraient abandonnés sur les chemins et dans les rues : aussi bien que plusieurs pauvres passagers, qui ne trouvaient aucune retraite dans leurs infirmités : on en voyait quelquefois réduits à une telle extrémité, qu’ils s’enfermaient dans des fumiers, pour se mettre à couvert du froid et des incommodités du temps. Ce qui toucha si sensiblement le coeur de sa Majesté, qu’elle fît bâtir un appartement proche l’hôpital des orphelines, pour recevoir ces misérables ; et leur fournit toutes les assistances nécessaires par les mains des filles qui gouvernaient cette maison.

  1. d’après Coste XIII. 588 ou Doc. 941
  2. Ecrits 476 (extrait du premier paragraphe)

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