La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Troisième, Chapitre 3

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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Des âmes qui étaient dans une disposition si parfaite, et qui portaient la charité à un si haut degré, ne se pouvaient pas prescrire des bornes dans son exercice : il ne leur fallait que des objets pour occuper leur zèle dans toute son étendue ; il ne suffisait pas pour le remplir, de lui présenter un certain nombre de paroisses et d’hôpitaux, et il avait assez de force pour leur faire entreprendre d’assister des provinces entières dans les misères les plus grandes et les plus générales.

On ne peut pas s’imaginer l’extrémité, où la Picardie et la Champagne furent réduites par la guerre en l’année mille six cent cinquante. Les peuples étaient dépouillés de leurs biens : affligés par la famine et les maladies : chassés de leurs maisons : privés de secours et de retraite : les uns couchés dans des masures percées de tous cotés, les autres étendus dans les bois et sur les grands chemins languissants et à demi-morts ; sans pasteurs ; sans sacrements ; sans consolations : demeurant après la mort sans sépulture : les pasteurs et les prêtres malades, ou morts, ou fugitifs : les clôtures ouvertes : les Religieuses errantes : les Eglises profanées : les vases sacrés et les ornements, pillés : et le très Saint Sacrement foulé aux pieds.

Où pouvait-on trouver de remède pour de si grands maux, que dans la charité qui était établie à Paris, comme dans la ville du refuge public de toutes les misères ? Monsieur Vincent qui était l’auteur et le chef de cette sainte institution, n’en put être informé par les relations qui lui venaient de toutes parts, sans être pénétré des sentiments les plus vifs de la douleur et de la compassion et sans prendre la résolution efficace d’y donner incessamment du secours.

Il en communiqua d’abord à Madame la Présidente de Herse, qui répondit tout aussitôt à ses intentions, et qui commença d’y envoyer de l’argent et des vivres : et comme c’était une entreprise qui ne pouvait être faite, que par toute cette société de Dames que le Saint Esprit avait unies; il les assembla pour leur en donner connaissance, et pour prendre avec elles les moyens nécessaires pour l’exécution. Il les toucha avec tant de force, que quoiqu’elles eussent souffert des pertes notables par la guerre civile de l’année précédente, elles fournirent pour lors des sommes immenses avec une charité inépuisable, qui continua les mêmes secours pendant plusieurs années. Il y en eut quelques unes qui donnèrent jusqu’à leurs pierreries et leur vaisselle d’argent; et le plus grand exemple dans cette occasion fut celui de la Reine mère, qui après avoir puisé dans ses trésors, n’épargna pas ses pendants d’oreilles qui étaient de grand prix : et jugea que la miséricorde qui élève et affermit les trônes, (Prov. 20, 28) faisait le plus bel ornement de la majesté royale.

On envoya des Missionnaires pour être les dépositaires et les dispensateurs de ces aumônes, et pour rendre en même temps l’office de pasteurs aux peuples abandonnés. On fit provision de vases sacrés et d’ornements pour les Eglises pillées : d’aliments, de remèdes, et d’habits pour les différentes nécessités des pauvres : d’outils et d’instruments pour le travail des ouvriers : de grains et de semences pour les terres incultes : on prépara des hôpitaux pour les soldats blessés, et des lieux d’assurance pour les filles qui n’avaient point de retraite : et pour la consommation de ce grand oeuvre de charité, pendant que les Dames donnaient si libéralement leurs biens pour en établir le fonds; Mademoiselle Le Gras y contribua du ministère de sa compagnie, et elle donna des filles, pour aller servir et assister ces peuples dans toutes les misères dont ils étaient affligés.

Il n’y eût point de service quelque pénible et dangereux qu’il pût être, qu’elles ne rendissent généreusement en cette occasion ; et entre les secours différents qu’elles leur apportèrent pour lors, il n’y en eut pas de plus salutaire , que celui des potages qu’elles leur distribuèrent ; sauvant par ce moyen la vie du corps à un nombre infini de pauvres languissants, et consolant leurs âmes et gagnant leurs coeurs par ces offices de charité.

C’est un service qui a paru d’un si grand mérite au jugement des Saints, qu’ils l’ont jugé digne des premières dignités de l’Eglise ; et Saint Grégoire de Naziance dans l’oraison funèbre qu’il a faite de Saint Basile, rapporte que ce saint Archevêque ne se contenta pas dans un temps de famine, d’avoir par ses exhortations attiré des aumônes ; mais qu’il voulut même assembler les pauvres, qu’il leur fit préparer des aliments, et que prenant un ligne devant soi, il leur servit des potages par ses mains, après leur avoir lavé les pieds ; voulant édifier leurs âmes par cet honneur qu’il leur rendait, comme il soulageait leurs corps par la nourriture ; et tâchant par ces deux manières d’adoucir la rigueur de leur misérable condition.( Oraison funèbre de Saint Basile le Grand)

Mademoiselle Le Gras eut de nouvelles et de grandes occasions de continuer ce ministère de charité, dans la misère que la guerre civile renouvela en l’année mille six cent cinquante deux. La ville d’Etampes et plusieurs villages du voisinage en ressentirent les plus cruels effets ; et on ne trouva pas de meilleur moyen de les secourir, que d’y envoyer des filles de la Charité pour leur distribuer cette nourriture, et pour les assister dans tous leurs besoins, pendant que des Missionnaires zélés seraient occupés à les consoler et à leur dispenser le pain de vie, et les autres sacrements. Elles servirent de mères à quantité de pauvres orphelins, qu’elle retirèrent dans une maison, et à qui elles prirent soin de procurer tout ce qui leur était nécessaire. Elles traitèrent un nombre extraordinaire de malades : et plusieurs d’entr’elles consumèrent heureusement leur vie dans ces emplois.

Mais rien ne fut plus admirable en cette occasion, que l’exemple d’une Soeur nommée Marie Joseph. Cette fille de la Charité étant contrainte de succomber sous le poids de ses travaux, et ne pouvant plus aller assister les malades dans leurs maisons, les faisait amener dans sa chambre, et se levant de son lit, elle avait le courage et la force de les saigner : comme elle voulut continuer jusqu’à la mort de leur rendre cette assistance, elle expira dans le moment qu’elle se couchait, après avoir saigné un malade; et elle n’eut pas seulement le bonheur de finir sa vie dans l’exercice de la charité, mais ce fut même la charité qui la fit mourir.

Les armées s’étant approchées de Paris et s’étant répandues de tous cotés dans les lieux circonvoisins ; cette grande ville se vit réduire à la dernière extrémité ; la disette et la cherté des vivres avec la ruine du commerce lui attirèrent toute sorte de misères et de maladies ; et elle fut remplie d’une multitude de pauvres habitants de la campagne, qui après avoir été pillés et mal traités par les soldats, y vinrent chercher leur retraite.

La charité qui avait toujours coulé de cette source jusque dans les provinces éloignées, ne put pas abandonner pour lors le lieu de son origine : elle y communiqua ses biens en abondance, et elle trouva des fonds et des remèdes pour fournir au grand nombre des misérables, et à l’excès et à la durée de leurs maux.

Pendant six mois que cette dernière guerre dura, elle nourrit tous les jours plus de quatorze mille personnes, leur faisant distribuer des potages par les mains des filles dans les quartiers différents de Paris : et cette ville fut édifiée de voir pratiquer dans ce temps l’exemple de la charité du grand saint Grégoire, qui selon le rapport de l’Historien de sa vie, envoyait chaque jour dans les rues de Rome, des personnes qui portaient des bouillons et de la viande à tous ceux qui étaient malades ou qui ne pouvaient gagner leur vie.

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