La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Troisième, Chapitre 1

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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Comme les emplois de charité se multipliaient tous les jours et augmentaient la nécessité d’un commerce plus fréquent avec toutes les personnes qui y prenaient part; Mademoiselle Le Gras résolut avec l’avis de Monsieur Vincent, de quitter la Chapelle, à cause qu’elle était trop éloignée, et de venir loger avec sa communauté au faubourg de Saint Lazare. Elle y loua d’abord une maison en l’année mille six cent quarante-un, et elle l’acheta quelques temps après, avec l’assistance considérable qu’elle reçut de Madame la Présidente Goussault. On peut dire que c’est dans ce lieu, où elle a bâti une demeure et un sanctuaire pour la charité. Elle ne lui avait donné jusqu’alors que des retraites passagères et sujettes au changement, semblables au Tabernacle de Moïse qui n’avait point de stabilité et qui était transporté d’une place dans une autre : mais elle lui a établi dans cette maison un temple fixe et arrêté, comme celui qui fut bâti par Salomon dans la ville de Jérusalem. C’est là où des âmes pures et innocentes s’occupant incessamment à faire du bien, lui ont depuis offert tous les jours le sacrifice de ces hosties, par lesquelles selon la doctrine de l’Apôtre, on se rend Dieu favorable (Heb. 13, 16) Cette maison est devenue le refuge général de tous les pauvres, que sa réputation y a attirés de tous cotés : et comme le dépôt public de la plupart des aumônes de Paris qui ont été mises entre les mains de cette Supérieure fidèle, pour leur être dispensées par ses ordres.

C’est là où dans les temps de misère et de maladie elle leur a fait distribuer la nourriture et les médicaments, s’appliquant elle-même à panser les blessés, et en donnant à ses filles l’instruction et l’exemple. Et s’il est arrivé quelquefois que le fonds des aumônes ait été épuisé, elle a pris sur la subsistance de sa communauté, où elle a dépouillé sa famille, pour ne les pas renvoyer sans secours. On vit un jour que deux personnes s’étant adressées à elle avec des chemises pourries sur le dos, elle les revêtit de celles de son fils, et elle pratiqua pour lors l’avis que saint Chrysostome donne aux familles Chrétiennes de mettre JESUS CHRIST au nombre de leurs enfants et de leurs héritiers. (Homol. 18 dans Lettre aux Romains)

Enfin cette Supérieure a établi dans cette maison un Séminaire, et une école sainte, où elle s’est attachée à former des filles dans l’exercice de la charité, et où elle a eu soin d’en élever toujours, et d’en tenir de toutes prêtes, pour ne fournir à tous les besoins.

Depuis cet établissement, elle a vu accroître sa compagnie de plus en plus : et la Providence a augmenté le nombre de ses filles, en lui présentant en même temps de nouvelles occasions de les employer. Elle en a donné à toutes les prisons de Paris : elle les a répandues dans ses Paroisses et dans ses Hôpitaux : on lui en a demandé pour les Paroisses des maisons royales : elle en a envoyée dans les campagnes, et dans les villes des provinces, et mêmes jusque dans les royaumes étrangers.

La ville de Nantes en l’année mille six cent quarante six en voulut avoir pour son hôpital sur la réputation des grands services qu’elles rendaient dans l’hôpital d’Angers : et en ayant obtenu de Monsieur Vincent, il lui envoya Mademoiselle Le Gras avec huit de ses filles.

Voici le récit qu’elle a écrit elle-même des particularités de son voyage, qui fait voir la conduite qu’elle y observa, et qui doit servir de règle et d’exemple à sa compagnie.

Notre Très Honoré Père nous fit la charité nous donner une conférence en le sujet de ce voyage le lundi vingt troisième juillet, sur la fin de laquelle il nomma les Sœurs qui devaient venir. Le mercredi suivant, je fus prendre ses ordres pour le voyage ; et sur la juste crainte que j’avais de faire beaucoup de fautes , sa charité me commanda d’écrire nos conduites et rencontres durant le dit voyage. Me souvenant de ses saintes instructions et pratiques, je ne me suis formée autre vue et intention que celle de la très sainte volonté de Dieu et la pratique de nos règles.

Le jeudi vingt sixième nous nous mîmes dans le coche d’Orléans et Dieu nous fit la grâce de faire le voyage sans manquer aux observances. A l’abord des villages et villes, quelqu’une faisait souvenir de saluer les bons Anges avec désir qu’ils redoublassent les soins des âmes de ces lieux là, pour leur aider à glorifier Dieu éternellement; et passant devant les églises nous faisions un acte d’adoration au Très Saint Sacrement, saluant aussi les saints patrons.

Arrivant au lieu du repas et des gîtes, quelque nombre des Soeurs allaient à l’Eglise rendre grâces à Dieu de son assistance, lui en demander la continuation, et sa bénédiction pour faire sa sainte volonté. S’il y avait un hôpital, ces mêmes soeurs l’allaient visiter, ou si non quelque autre malade du lieu ; et cela, au nom de toute la Compagnie, pour continuation d’offre de nos services et devoirs à Dieu, en la personne des pauvres.

Dans les occasions nous disions quelques mots, soit des principaux points de la foi nécessaires à savoir pour faire son salut, et quelques petits avertissements pour les mœurs, mais brièvement. Quand nous le pouvions, nous allions, le matin à l’église.

Nous eûmes l’honneur au Pont-de-Cé d’être chassées de l’hôtellerie où nous arrivâmes un jeudi fort tard, mais au sortir de cette chère maison, nous trouvâmes une bonne Dame qui nous recueillit bénignement.

Nous arrivâmes à Nantes le huitième Août, à deux ou trois heures après midi. Nous allâmes à l’église des Ursulines, qui était la plus proche, pour y adorer Dieu et nous donner tout de nouveau à lui pour exécuter sa sainte volonté.

Aussitôt plusieurs de ces dames nous vinrent trouver et nous menèrent à l’hôpital ; où sitôt que nous fûmes arrivées, Messieurs les pères et administrateurs nous donnèrent tout pouvoir. Mais quelque pouvoir qu’ils nous donnèrent, nous n’entreprîmes rien sans leur communiquer et tirer leur consentement.

Toutes les Dames de la ville prirent la peine de nous venir visiter, et même beaucoup de Dames de la campagne, et quantité de Supérieurs de religions réformées : plusieurs Couvents de religieuses obligèrent des Dames de nous y mener, désirant voir nos Soeurs et leur habit.

Dès le lendemain, toutes nos Sœurs se mirent à travailler avec grand zèle et affection à nettoyer et ranger la salle des femmes ; et en peu de jours il s’y trouva tel changement que le monde prenait plaisir à y venir. Il y avait aux repas des pauvres telle affluence de monde que l’on ne pouvait presque approcher ni les tables ni les lits des malades.

Quelques Dames de la ville s’étant exercées à visiter les malades depuis plusieurs mois, et de leur porter des bouillons et autres choses ; nous leur proposâmes de les visiter d’une autre manière, et de se dispenser de venir le matin, qui leur pouvait être un temps incommode pour leur famille, comme aussi de porter des bouillons ; mais qu’elles feraient mieux d’y venir à deux heures après midi avec quelques confitures et autres choses, comme les Dames font à l’hôtel Dieu de Paris ; et elles résolurent de suivre notre avis.

Quelques après que l’acte de notre établissement fut signé, nous nous disposâmes à revenir. Toutes nos Sœurs nous témoignèrent demeurer avec grand désir de bien faire, et nous en renouvelèrent leurs résolutions avant que je partisse, en sorte que j’en demeurai fort consolée. 1

  1. Ecrits 172 – 178 ‘des extraits)

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