La Pensée sociale de Frédéric Ozanam (III)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

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ozanamCet accord de la justice et de la charité, Ozanam l’a proclamé maintes fois, à propos de la propriété privée, de la légitimité de celle-ci et des devoirs qui y sont attachés. Il s’est étendu sur cet important sujet à deux reprises : dans un travail sur les Biens d’Eglise, oeuvre de jeunesse, publiée en 1835, mais déjà pleine de maturité; plus tard dans un remarquable article de l’Ere nouvelle (1848) sur les Origines du Socialisme.

Ozanam rappelle sur quel fondement inébranlable saint Thomas et toute la tradition avec lui ont établi l’institution de la propriété privée : grâce à celle-ci, chacun met plus (l’activité à produire; il y a aussi plus d’ordre dans les affaires humaines, quand chacun a le soin exclusif d’une chose ; enfin, il y a plus de paix dans le partage que dans l’indivision. C’est pourquoi la propriété est une institu­tion non seulement permise, mais nécessaire. Est-ce à dire qu’en conscience chacun peut posséder, comme s’il était seul sur la terre ? Non, chacun doit être prêt à don­ner son superflu aux autres dans leurs nécessités : ainsi, tandis que la justice exige que chacun ait le soin exclu­sif et la disposition des choses qu’il possède, la charité requiert que chacun soit disposé à en faire profiter les autres, dans la mesure de son superflu et du besoin d’au­trui. Synthèse harmonieuse de la justice et de la charité ! Ozanam met cet accord en vive lumière.

«En se décidant, dit-il, en faveur de la propriété par des  considérations si judicieuses, saint Thomas ne renonce point aux hardies maximes des Pères, il n’hésite pas à reproduire ces paroles de saint Basile et de saint Ambroise: «Le pain que vous gardez, c’est celui des affamés; le vêtement que vous enfermez, c’est celui de l’indigent qui reste nu; la chaussure qui pourrit chez vous est celle du misérable qui marche déchaussé; et c’est l’argent du pauvre que vous enfouissez en terre. » Les socialistes ont connu ces textes, ils en ont abusé. Mais saint Thomas les explique en les complétant par d’autres paroles de saint Basile qu’il ne fallait pas dé­tacher des précédentes. «Pourquoi donc avez-vous en abondance pendant que celui-ci mendie, si ce n’est afin que vous ayez le mérite du bon emploi et lui, la cou­ronne de la patience? » Et il conclut que de droit natu­rel le superflu des riches est dû aux nécessités (les pauvres; mais, parce qu’il y a beaucoup de nécessités et que le bien d’un seul ne peut suffire à tous, l’économie de la Providence laisse à chacun la libre dispensation de son bien. Cette distinction, qui se réduit à celle des devoirs parfaits et des devoirs imparfaits, professée par tous les jurisconsultes, contient la solution des problèmes qui font notre inquiétude : elle concilie l’ap­parente contradiction de la justice et de la charité; elle conclut au dépouillement volontaire au lieu de la spolation, et au sacrifice au lieu du vol.

«Le christianisme n’affaiblissait donc point la pro­priété; il la conservait, au contraire, comme la matière même du sacrifice, comme la condition du dépouille­ment, comme une partie de cette liberté sans laquelle l’homme ne mériterait pas. Mais en même temps qu’il prenait la liberté sous sa garde, il l’exerçait au dé­vouement, à l’abnégation de soi, à la pratique de la fraternité. S’il faisait du vol un crime, il fit de l’aumône un précepte, de l’abandon des biens un conseil, et de la communauté un état parfait dont l’ébauche plus ou moins achevée se reproduisit à tous les degrés de la hiérarchie catholique».

Et Ozanam montre comment le régime juridique des biens ecclésiastiques favorisait puissamment l’accomplis­sement de la fonction sociale providentiellement attachée à la propriété.

«L’inaliénabilité de ces biens ne souffrait d’exception que pour le soulagement des pauvres au temps de fa­t< mine, pour la rédemption des captifs et pour l’affranchissement des esclaves. Dans ces trois cas, la société chrétienne exerçait les droits de Dieu, suprême propriétaire… Et quoi de plus démocratique au fond que ces biens de main-morte, que ces bénéfices qui circulaient de titulaire en titulaire… passant ensuite sur une autre tête pour subvenir à d’autres besoins, seconder « de nouvelles vocations et contribuer ainsi à l’élévation successive de ce tiers état, qui trouva souvent dans les rangs du clergé les économes de sa fortune en même temps que les défenseurs de ses droits:’ Il se peut que les canonistes n’aient pas aperçu cette conséquence de leurs principes. Les vues auxquelles ils s’attachaient avaient plus d’étendue et de hardiesse. Ils considéraient l’Eglise comme l’aumônière de la Providence, chargée, pour ainsi dire, des frais généraux de la civilisation, de tout ce qui faisait la douceur, la lumière et l’éclat de la société chrétienne. Elle avait la charge de l’hospitalité, et ce nom comprenait tous les devoirs de la bienfaisance publique, toutes les institutions que la charité conçut depuis les diaconies des apôtres jusqu’aux hôpitaux et aux léproseries du moyen âge. Elle avait le soin de l’enseignement et par conséquent l’entretien des  écoles à tous les degrés, à commencer par les leçons du maître qui catéchisait les enfants de la dernière paroisse, et à finir par les universités qui appelaient jusqu’à quarante mille écoliers autour des chaires de leurs docteurs. Elle avait enfin le patronage des arts et la conduite de ces travaux immenses qui couvrirent l’Europe de monuments, qui firent en quelque sorte l’éducation du génie moderne, en même temps qu’ils nourrissaient ces générations de tailleurs de pierre, de maçons, d’ouvriers de tout métier qui furent nos pères.

Ainsi l’Église arrachait une partie des choses terrestres à l’égoïsme de la propriété individuelle, pour les mettre au service du bien public».

La pensée d’Ozanam sur les devoirs de justice issus du travail salarié est traduite principalement dans les notes de la vingt-quatrième leçon du cours municipal de droit commercial, professé à Lyon en 1840. De cette leçon si remarquable, où le jeune maître devance Ketteler, le grand évêque sociologue, les éditeurs d’Ozanam ont eu la bonne inspiration (le donner deux versions, retrouvées l’une et l’autre dans les papiers du professeur. La seconde version est un spécimen du remaniement qu’Ozanam fai­sait subir à sa pensée après l’avoir une première fois exposée à son auditoire. Le rapprochement des textes fait voir avec quelle prudence, quelle délicatesse scrupu­leuse, mais aussi quel souci de vérité il abordait la ques­tion épineuse des relations entre patrons et ouvriers.

Il définit le travail « l’acte soutenu de la volonté (le l’homme, appliquant ses facultés à la satisfaction de ses besoins. C’est la loi primitive, universelle du monde, antérieure à l’arrêt qui lui imprime son caractère pénal. L’orgueil païen ne l’accepte pourtant pas et c’est l’impé­rissable honneur du christianisme d’avoir réhabilité le travail et les travailleurs, en faisant descendre parmi eux les dogmes consolateurs, les vertus civilisatrices, le sentiment de la dignité personnelle »; en appelant l’es­clave à devenir cohéritier (lu Christ, ce qui devait tôt ou tard faire de lui une personne dans la vie sociale.

Il appartenait au christianisme de proclamer en même  temps que le devoir de travailler, — devoir consacré par l’exemple du divin ouvrier de Nazareth, — le droit corré­latif à ce devoir : celui de toucher le juste prix du travail.

Ozanam est ainsi amené à aborder de front la question du salaire. Il le fait avec autant de force que de mesure.

L’idée maîtresse est celle-ci: ou bien l’ouvrier est re­gardé « comme un instrument dont il faut tirer le plus de service possible au moindre prix », ou bien il est consi­déré « comme un associé, comme un auxiliaire ».

Dans le premier cas, « c’est l’exploitation (le l’homme par l’homme, c’est l’esclavage. L’ouvrier-machine n’est plus qu’une partie du capital, comme l’esclave des anciens ; le service devient servitude. » Les conséquences ? On est amené à faire pour l’ouvrier ce qui se fait pour la machine : à chercher l’entretien le plus économique. L’emploi des tout jeunes enfants dans les manufactures, celui des fem­mes mariées n’a pas d’autre cause. L’élimination des besoins moraux et intellectuels chez les travailleurs devient une nécessité pratique comme aussi la suppression de la liberté religieuse par le travail du dimanche. La vie de famille devient impossible et les prédicateurs du mal­thusianisme trouvent un champ d’action tout préparé. Mais, dans l’autre cas, si l’ouvrier est traité, non comme un instrument de travail, mais comme un collaborateur humain, tout autres sont les conséquences. Alors le salaire doit payer les trois éléments que l’ouvrier met au service de l’industrie : la bonne volonté courageuse, certaines connaissances, la force. Sa volonté courageuse lui donne droit aux frais d’existence, au nécessaire. Ses connais­sances forment un capital — vrai capital humain — dont il mérite de toucher l’intérêt et l’amortissement; il faut donc qu’avec son salaire il puisse pourvoir aux frais d’édu­cation et d’instruction de ses enfants. Enfin sa force active est un capital qui doit tarir un jour. L’invalidité et la vieil­lesse viendront. L’ouvrier a donc droit à la retraite. Car, fait remarquer Ozanam, qui continue la comparaison entre la vie de l’ouvrier et un capital, si un travailleur ne trouvait pas dans son salaire les éléments de sa retraite, « il aurait placé sa vie à fonds perdus».

Tels sont les éléments essentiels de ce qu’Ozanam ap­pelle « le salaire naturel» : ils correspondent aux frais d’existence, à l’éducation des enfants, à la retraite. A côté des conditions qu’il qualifie lui-même d’ « absolues », existent les conditions « relatives »; Ozanam ne manque pas de les noter. Car le travail peut nécessiter plus ou moins de bonne volonté, plus ou moins de connaissances techniques et de dextérité ; il comporte aussi plus ou moins de causes d’interruption : accident, chômage, crise industrielle, maladie ou invalidité du travailleur. Le tra­vail exige-t-il un courage et un savoir-faire plus qu’ordi­naires? 11 est juste qu’il y ait augmentation sur le néces­saire comme aussi sur l’intérêt et l’amortissement du capital humain engagé dans l’entreprise, autrement dit sur les frais d’éducation. Enfin, si le travail comporte des risques particuliers de chômage, de maladie, d’accident, il est juste qu’il y ait augmentation du côté des caisses d’assurance.

Entre ces exigences diverses du droit naturel et la réa­lité, il y a souvent une marge assez sensible. « Le taux réel du salaire, dit Ozanam, n’est pas toujours égal au taux naturel. » De cette situation, il n’entend pas rendre les patrons seuls responsables, car il veut la justice pour eux comme pour les ouvriers : il arrive que la vente du produit ne paye pas tous les frais de production ; mais il arrive aussi, dit Ozanam, « que le prix de la vente est mal distribué entre les services producteurs, soit qu’il y ait excès dans la rente de la terre, dans le loyer du capital ou dans l’impôt, soit, enfin, qu’il y ait excès dans le profit de l’entrepreneur. » Si complexes que puissent être les causes du mal, la situation n’en est pas moins dangereuse. Le péril, c’est « la position hostile des maîtres et des ouvriers » ou, comme on dirait aujourd’hui, la «lutte des classes»: d’une part, la force des richesses; de l’autre, «celle du nombre»; et, comme conséquences, des violences matérielles ou l’exode des travailleurs. Puisque le danger existe, il faut y parer sans retard. Certes, la charité doit intervenir dans les crises. Mais la charité, c’est le Samaritain qui verse l’huile dans les plaies du voyageur attaqué. C’est à la justice de prévenir les attaques».

Deux voies sont proposées, d’une part « l’intervention dictatoriale du gouvernement », de l’autre, « la liberté absolue ». Frédéric Ozanam ne veut ni de l’une ni de l’autre, ni de la première qui mènerait à la tyrannie poli­tique et à la ruine de l’industrie, ni de la seconde qui met l’ouvrier à la merci de l’entrepreneur, car « l’ouvrier a moins d’épargne, moins de lumière, moins de liberté ». La solution est une via media, conciliant les deux prin­cipes «d’autorité et de liberté»; Ozanam fait appel à l’intervention du gouvernement, quand elle est nécessaire, mais il qualifie cette intervention d’officieuse; il voudrait surtout que, grâce aux modalités du salaire, les travail­leurs fussent les quasi-associés de l’entreprise : c’est là une préoccupation sur laquelle Ozanam revient à diverses reprises. Il invoque tour à tour des raisons d’équité et d’utilité. « Le salaire, dit-il, doit être proportionnel au profit : règle de société. » Et il souscrit au jugement de Smith. « Une récompense libérale relèverait la classe labo­rieuse à ses propres yeux, augmenterait son activité, exciterait son industrie qui, semblable à toutes les qua­lités humaines, s’accroit par la valeur des encouragements qu’elle reçoit. Les ouvriers s’attacheraient à leur travail comme à leur propre chose».

Les éditeurs d’Ozanam, qui commentent ces considéra­tions si élevées et si généreuses, ont fait remarquer que « c’est un honneur pour la religion que ces paroles pré­voyantes aient été, dès 1840, prononcées dans une chaire lyonnaise par un catholique, par un adversaire public du saint-simonisme». Qu’Ozanam ait prévu les luttes dou­loureuses do l’avenir, qu’il ait décrit aussi quelques-uns d va remèdes qui, aujourd’hui encore, sont proposés par les hommes de paix sociale et de bonne volonté, n’est-ce pas remarquable, surtout si l’on se reporte au temps où il par­lait? Qui songeait alors au problème des retraites, à l’or­ganisation de caisses d’assurance contre la maladie, l’in­validité, la vieillesse, le chômage? Aujourd’hui, on s’em­ploie partout à créer ces institutions. Qui songeait alors à la participation des ouvriers à la prospérité des indus­tries par le moyen des actions de travail? La question est à l’ordre (lu jour : n’est-ce pas un titre d’honneur d’avoir su la poser? Mais son principal mérite, dans l’ordre qui nous occupe, est d’avoir esquissé les solutions que les papes du temps présent, spécialement Léon XIII, dans l’Encyclique sur la condition des ouvriers, devaient pré­ciser, mettre au point’. L’analyse pénétrante que fait Oza­nam des éléments du juste salaire, son appel discret, mais ferme, à l’intervention des pouvoirs publics, quand celle-ci est indispensable, ce sont là comme des travaux prépa­ratoires qui devaient attirer plus tard la pensée du ma­gistère suprême de l’Eglise.

Précurseur, Frédéric Ozanam a su éviter, et c’est ce qui fait sa force, les entraînements de la pensée, les violences de langage, qui tentent quelquefois les penseurs d’avant- garde. Il est modéré jusque dans ses hardiesses. Il se garde bien de généraliser mal à propos. Dans ses réquisi­toires les plus énergiques, il fait les distinctions nécessaires. Ainsi, après avoir dépeint les conséquences désas­treuses de l’exploitation de l’homme par l’homme, il ajoute :

«Mais la condition des ouvriers, nos concitoyens (à Lyon), ne se reconnaît pas dans ce tableau. C’est sous d’autres cieux, en Angleterre, au nord de la France (en 1840), que se rencontre cette industrie casernée qui «arrache le pauvre, sa femme, ses enfants, aux habitudes de la famille, pour les parquer dans des entrepôts malsains, dans de véritables prisons, où tous les àges, tous les sexes sont condamnés à une dégradation systématique et progressive. Plus heureux, à Lyon, nous jouissons des bienfaits de l’industrie domestique. Le caractère moral (le l’ouvrier se conservé dans la vie conjugale et paternelle. Il a ces deux choses qui font le citoyen : le feu et le lieu. Il conserve le culte des traditions qu’il reçut de ses pères. Il connaît les joies du coeur. Il est vrai que la solitude a ses dangers, que les écrits incendiaires, les maximes obscènes montent quelquefois de la rue aux laborieux greniers, que l’indigence a été exploitée au profit de la séduction et le travail vendu au poids de la honte. Mais l’énergie des gens de bien arrêtera la propagation de ces maux».

Ozanam est un optimiste : il ne croit pas à l’impuis­sance des chrétiens vis-à-vis du mal social. Il a foi dans l’inépuisable vertu du christianisme.

 

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