La Pensée sociale de Frédéric Ozanam (II)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

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ozanamLe comte Albert de Mun, dans le beau livre où il raconte sa propre vocation sociale, fait remarquer qu’Ozanam fut plus qu’un devancier : «Il donna le signal de l’action populaire chrétienne. » C’est l’honneur d’Ozanam d’avoir bien vu quelle importance primordiale avait prise la ques­tion du travail, à un moment où d’autres préoccupations moins urgentes absorbaient les meilleurs esprits.

Cette question est de tous les temps. Toujours il a fallu régler comment les activités humaines s’organiseraient pour dominer la matière et lui arracher les trésors indis­pensables à l’entretien de la vie. Toujours il a fallu déter­miner comment et dans quelle proportion les hommes auraient part aux richesses que leur activité suscite; les régimes du travail se sont succédé, justes ou oppresseurs, favorables aux forts ou prévoyants pour les faibles: leur histoire est celle de l’humanité elle-même.

Mais, si elle est aussi ancienne que le monde, la ques­tion du travail s’est présentée aux hommes du dix-neu­vième siècle sous des aspects nouveaux. Pendant la pre­mière moitié de ce siècle, la grande industrie, favorisée par les progrès étonnants des sciences et de leurs appli­cations, se constitue. Le régime du salariat englobe un nombre de plus en plus considérable d’individus. Une concurrence sans freins se déploie entre les producteurs et déborde les frontières. Au milieu de ces faits trou­blants, voiçi que les économistes, d’une part, et les socia­listes, de l’autre, prétendent orienter l’action positive, les premiers vers une liberté de plus en plus grande, les seconds vers une contrainte qui leur parait nécessaire.

D’un côté, fait remarquer Ozanam, « l’ancienne école des économistes ne connaît pas de plus grand danger social qu’une production insuffisante; pas d’autre salut que de la presser, de la multiplier par une concurrence illimitée; pas d’autre loi du travail que celle de l’intérêt personnel, c’est-à-dire du plus insatiable des maîtres.

D’un autre côté, l’école des socialistes modernes met tout le mal dans une distribution vicieuse, et croit avoir sauvé la société en supprimant la concurrence, en faisant de l’organisation du travail une prison qui nourrirait ses prisonniers, en apprenant aux peuples à échanger leur liberté contre la certitude du pain et la promesse du plaisir. Ces deux systèmes dont l’un réduit la «destinée humaine à produire, l’autre à jouir, aboutissent par deux voies diverses au matérialisme».

Ces aspects nouveaux de la question sociale ne pouvaient laisser indifférents les catholiques, que leurs principes détournaient des voies du libéralisme comme de celles du socialisme.

Leur religion n’exclut, en principe, aucun régime éco­nomique, comme elle n’exclut aucun régime politique, pourvu que la justice et le respect de la dignité humaine soient saufs. Mais, quel que soit le régime économique : grande ou moyenne industrie, salariat ou coopération, concurrence ou monopole, la doctrine catholique formule certaines requêtes, parmi lesquelles on peut noter les sui­vantes: que la personne du travailleur soit respectée; que sa vie de famille, avec les devoirs et les charges qu’elle entraîne, soit sauvegardée; qu’il puisse remplir tous les préceptes de la religion et spécialement observer le dimanche; que des garanties soient prises pour assurer l’hygiène physique et morale de l’atelier. En un mot il faut que, dans le régime de travail comme dans tous les domaines de l’activité humaine, Dieu règne et que sa volonté soit faite. Or Dieu ne règne que si sa créature est aimée et respectée : il faut donc que les âmes soient assez pénétrées de charité pour reconnaître dans le prochain, et spécialement dans les travailleurs salariés, des créa­tures faites à l’image de Dieu, par conséquent des frères, non en un sens métaphorique, mais en toute réalité. C’est en cela que la question sociale est une question morale, donc religieuse.

Quand Ozanam parvient à la vie d’homme, le régime de la grande industrie n’a encore dessiné qu’incomplètement son évolution. Mais Ozanam pressent l’avenir. « Les ques­tions qui vont occuper les esprits, écrit-il à son ami Foisset, sont les questions de travail, de salaire, d’indus­trie, d’économie. » II sait aussi ce qui manque le plus à la société de son temps pour résoudre ces questions selon la justice et dans la paix. Ce qui manque ? Ce n’est ni l’in­telligence, ni le savoir technique, ni même une certaine bonne volonté. C’est une diffusion suffisante de la charité, de l’amour de Dieu et du prochain, ce qui est tout un. Nombreux sont ceux qui ont perdu de vue la préoccupa­tion du prochain, le souci de ses droits et de ses intérêts. La charité, si elle n’est pas éteinte, s’est refroidie dans l’âme des dirigeants.

Et pourquoi cette tiédeur ou cette indifférence?

D’abord le jansénisme avait glacé beaucoup d’âmes en interceptant la communication qui relie les coeurs humains par les sacrements au foyer sle toute charité. S’éloigner de Celui qui a dit : « Je suis venu allumer le feu sur la terre », n’est-ce pas se détacher aussi, par une consé­quence logique, du prochain?

Plus tard, presque toute la France cultivée du dix-hui­tième siècle est attirée par le faux mirage d’une philoso­phie séparée de l’Evangile. Dans les salons on fréquentent les beaux esprits, les littérateurs, les encyclopédistes, une certaine sensibilité est à la mode. Mais comme elle est éloignée de la vraie charité! Un coeur sensible est ému par le spectacle de la douleur physique, il compatit à la souffrance du prochain comme il compatirait à celle d’un animal: un coeur charitable s’élève bien plus haut, jusqu’à la compréhension et l’intelligence d’un devoir, celui d’épar­gner au prochain toute souffrance évitable et de consoler toute misère qui prend au dépourvu la prévoyance fra­ternelle.

Les philosophes exaltent « l’état de nature », l’état de liberté absolue. La Révolution française leur l’ait écho en proclamant et en essayant d’organiser juridiquement l’au­tonomie de la personne humaine. Dès lors, l’amour du prochain perd sa signification et son fondement; il devient un vague humanitarisme. Comme l’a fort bien dit un illustre orateur, « pour être uni il faut une souche com­mune: les branches s’unissent dans le tronc, les grains dans la grappe, les hommes s’unissent par le sentiment d’une origine commune, d’une loi commune de vie, d’une destinée commune ». Ainsi la fraternité humaine n’est- elle plus qu’un vain mot quand la paternité divine est méconnue. Peuvent-ils se traiter en frères ceux qui ne disent plus : Notre Père?

Exaltation de l’individu, affirmation de son autonomie prétendue, progrès de l’incrédulité, tout cela devait forcé­ment affaiblir dans le monde la précieuse réserve de cha­rité que dix-huit siècles de christianisme avaient cons­tituée. Mais ce trésor subsiste encore clans l’âme des vrais chrétiens. Ceux-ci disent « Notre Père » avec toute leur âme : ils sont logiquement conduits à traiter les autres hommes en frères. Ils veulent aimer Dieu : l’amour de Dieu ne se réalise-t-il pas pratiquement par l’amour du prochain ? Toute la tradition catholique redit après saint Jean:

«Si quelqu’un possède les biens de ce monde et que, voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeure-t-il en lui?

Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour est parfait en nous… Comment celui qui n’aime pas son frère qu’il voit peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas

Nourri de cette tradition qui prend sa source dans le Christ, qui passe par le moyen âge, qui s’incarne au dix- septième siècle en saint Vincent de Paul, Frédéric Ozanam va consacrer sa vie à donner aux hommes de son temps la préoccupation constante, active, sanctifiante du prochain.

«Oh! oui, mon ami, écrit-il dans une lettre datée de 1835, la foi, la charité des premiers siècles ! Ce n’est pas trop pour notre âge. Ne sommes-nous pas, comme les chrétiens des premiers temps, jetés au milieu d’une civilisation corrompue et d’une société croulante ? Jetons les yeux sur le monde qui nous environne. Les riches et les heureux valent-ils beaucoup mieux que ceux qui répondaient à saint Paul : « Nous vous entendrons une autre fois. » Et les pauvres et le peuple sont-ils beaucoup plus éclairés et jouissent-ils de plus de bien-être que ceux auxquels prêchaient les apôtres ? Donc, à des maux égaux il faut un égal remède ; la terre s’est refroidie, c’est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s’éteint’».

L’idée inspiratrice des Conférences de Saint-Vincent de Paul est là tout entière. On aurait pu objecter à Oza­nam et à ses amis : « Vous êtes huit pauvres jeunes gens et vous avez la prétention de secourir les misères qui pullullent clans une ville comme Paris ! » Ils auraient répondu, comme le faisait Ozanam dans l’intimité d’une lettre à un ami:

« Nous autres, nous sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale. Resterons-nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui gémit ? Non; il nous est ouvert une voie préparatoire : avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns; avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques-uns de ses pauvres. Aussi je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de coeur s’unissent pour quelque oeuvre charitable et qu’il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires».

Mais par quelle méthode la Société naissante, dont Ozanam et ses amis ont pris l’initiative, va-t-elle éveiller dans les âmes le souci du prochain et la préoccupation constante de ses besoins? Par la visite du pauvre à domicile, qui devient l’oeuvre essentielle, la pratique fonda­mentale des conférences de Saint-Vincent de Paul. La visite, c’est-à-dire la conversation confiante et intime avec les pauvres, voilà ce qui importe, voilà l’oeuvre qui fait ressembler les jeunes confrères au bon Samaritain de l’Evangile. C’est le modèle que leur propose Ozanam:

« Nous sommes comme le Samaritain de l’Evangile: nous avons vu la société gisante hors de son chemin, dépouillée et meurtrie qu’elle avait été par les larrons de l’intelligence. Et le prêtre et le lévite qui passaient près d’elle n’ont point passé outre ; ils se sont appro­chés avec amour, mais elle les a repoussés dans son délire, elle en a eu peur. Nous donc qu’elle ne connait point, nous voudrions à notre tour nous approcher d’elle, nous incliner sur ses blessures et y verser, s’il se pouvait, l’huile et le baume; nous voudrions la relever de la fange et la reconduire calme et soulagée entre les mains de l’Église, cette divine hôtelière qui lui donnera le pain et lui montrera la route pour achever son pèlerinage vers l’immortalité».

Ainsi comprise, la visite à domicile doit être tout autre chose qu’une simple distribution de secours : ne perd- elle pas, si elle ne tend qu’à la remise d’une aumône maté­rielle, une grande part de son utilité? Ce qui en fait le prix, c’est sa valeur éducative, surtout envisagée du côté du visiteur : elle forme l’intelligence de celui-ci, qu’elle renseigne sur les causes de la misère, à qui elle apprend que dans la destinée de l’ouvrier tout dépend, vie morale, familiale, religieuse même, de l’organisation du travail ; elle forme surtout le coeur du visiteur, en y éveillant le sentiment de la compassion, qui est, en quelque sorte, l’excitant de la charité; insensiblement elle l’amène à se donner, ce qui est le propre d’un véritable amour frater­nel. Et ainsi le visiteur, instruit et sanctifié tout à la fois par la fréquentation du pauvre, se gardera bien de se considérer comme un bienfaiteur. C’est lui l’obligé. Nul n’en était plus convaincu qu’Ozanam :

«Nous apprendrons, disait-il vers la fin de sa vie aux confrères de Florence, en visitant le pauvre, que nous y gagnons plus que lui, puisque le spectacle de sa misère servira à nous rendre meilleurs. Nous éprouverons alors pour ces infortunés un tel sentiment de reconnaissance que nous ne pourrons nous empêcher de les aimer. Oh! combien de fois moi-même, accablé de quelque peine intérieure, inquiet de ma santé mal raffermie, je suis entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre confié à mes soins, et là, à la vue de tant d’infortunés plus à praindre que moi, je me suis reproché mon découragement, je me suis senti plus fort contre la douleur, et j’ai rendu grâces à ce malheureux qui m’avait consolé et fortifié par l’aspect de ses propres misères! Et comment, dès lors, ne l’aurais-je pas d’autant plus aimé ? »

L’effet de la visite c’est ainsi l’accroissement (le la cha­rité qui, peu à peu, illumine l’âme et la réchauffe. Mais quand la charité a pris possession de l’âme, celle-ci est bien mieux disposée à comprendre et à pratiquerles devoirs multiples envers le prochain : devoirs de justice d’une part, devoirs de bienfaisance ou de libéralité de l’autre. Elle rend à chacun ce qui lui est dû. Elle fait profiter les autres de ce qu’elle a. Nettement distincts quant à l’éten­due des obligations et à la nature des sanctions qu’ils entraî­nent, ces deux devoirs découlent cependant de la même source : de l’amour de Dieu et du prochain, de la charité, racine et mère de toutes les vertus, précepte universel et synthétique qui commande et oriente tous les autres. N’est-ce pas la charité qui règle et qui modère cet atta­chement désordonné aux richesses, lequel empêcherait la bienfaisance et même parfois la justice de s’exercer?

Quelle notion donne, (les devoirs de justice et des devoirs de bienfaisance, l’oeuvre de Frédéric Ozanam ?

C’est ce qui nous reste à dire. Il n’a pas cru que la bienfai­sance pût dispenser de la justice, ni que la justice pût ren­dre la bienfaisance inutile. Et ainsi montre-t-il, comme on l’a dit, « l’accord parfait de la justice et de la charité dans l’esprit et dans le coeur d’un catholique social ».

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