La Pensée sociale de Frédéric Ozanam (I)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

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ozanamFoi profonde, science, art de bien dire, courage dans l’affirmation, désintéressement absolu dans l’action, ce sont là autant de traits de caractère chez Frédéric Oza­nam. Ils marquent la personnalité de l’orateur, de l’écri­vain, de l’artiste, de l’apologiste, de l’homme d’oeuvres, — car il fut tout cela — mais aussi du précurseur. C’est sous ce dernier aspect, c’est comme initiateur dans l’ordre de la pensée et de l’action sociales que nous allons considé­rer cette noble et sainte figure.

S’il est le plus justement populaire parmi ses émules, les grands catholiques de la première moitié du siècle dernier, Frédéric Ozanam est aussi celui dont l’influence et les pensées dominantes se retrouvent davantage dans la vie religieuse et sociale des catholiques du temps pré­sent.

N’est-ce pas un homme d’aujourd’hui, ayant pris cons­cience de toutes les tâches urgentes qui s’imposent aux hommes de notre temps, que ce croyant avide de science, fides quaerens intellectum, et convaincu aussi que la foi doit opérer par la charité ?

Par sa vie, par son oeuvre tout entière Frédéric Ozanam proclame que la question sociale n’est pas d’ordre pure­ment économique et qu’elle relève de la morale, par con­séquent de la religion; qu’ainsi elle impose à la conscience des chrétiens de graves devoirs, de lourdes responsabili­tés. Ces vérités, l’homme par ses exemples, le penseur par ses écrits, toujours en parfaite harmonie l’un avec l’autre, les ont magnifiquement démontrées.

La brève existence de Frédéric Ozanam, envisagée sous son aspect social, peut tenir en quelques traits. Sa vie et ses écrits, a-t-on dit, sont une même œuvre en deux exem­plaires. Rien n’est plus vrai.

Dans une (le ses lettres, il rend grâces à Dieu («le l’avoir fait naître dans une de ces positions, sur la limite de la gêne et de l’aisance, qui habituent aux privations « sans laisser absolument ignorer les jouissances ; où l’on ne peut s’endormir dans l’assouvissement de tous ses désirs, mais où l’on n’est pas distrait non plus par les sollicitations continuelles du besoin. Dieu sait, ajoutet-il, avec la faiblesse naturelle de mon caractère, quels dangers aurait eus pour moi la mollesse des conditions riches ou l’abjection (les classes indigentes. Je sens aussi que cet humble poste où je me trouve me met à portée de mieux servir mes semblables. »

Ozanam est tout entier dans cette confidence: la préoc­cupation et le service du prochain, c’est toute sa vie.

Il est Lyonnais d’éducation. C’est à Lyon, berceau de sa famille, où ses parents revinrent dès 1816, que se dé­roulent son enfance et une partie de sa jeunesse ; c’est là qu’étudiant parisien, il se retrouve au temps des vacan­ces; c’est là qu’il débute dans l’enseignement et qu’il se marie. Aussi les traits caractéristiques du caractère lyon­nais se retrouvent-ils en lui: il unit la réflexion froide qui doit précéder le discours ou l’action à l’enthousiasme cha­leureux qui donne à la parole sa force convaincante, à l’exemple sa puissance entraînante ; il associe harmonieu­sement le goût des contemplations mystiques au sens pra­tique, au génie de l’organisation. Est-ce que ce ne sont pas là des habitudes trop souvent dissociées ? L’âme lyonnaise fait la synthèse de toutes ces tendances qui sem­blent contradictoires. N’a-t-on pas dit que la fusion du Rhône impétueux et de la Saône tranquille était l’image du caractère lyonnais ? On peut vérifier, chez Frédéric Ozanam, l’exactitude de la comparaison.

Les études supérieures l’attirent à Paris. L’heure est critique pôur la jeunesse catholique. On est au lendemain de la révolution de juillet, qui avait déchaîné les pas­sions anti-religieuses; c’est aussi le temps où le mouve­ment mennaisien, qui avait soulevé d’abord tant d’espé­rances, vient de dévier. Dans un milieu souvent hostile, Ozanam proclame sa foi, il la défend.

«Nous étions alors, racontera-t-il plus tard, envahis par un déluge de doctrines philosophiques et hétérodoxes qui s’agitaient autour de nous, et nous éprourions le désir et le besoin de fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science. Quelques-uns de nos jeunes campagnons d’études étaient matérialistes ; quelques-uns, saint-simoniens; d’autres, fouriéristes ; d’autres encore, déistes. Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler à ces frères égarés les merveilles du christianisme, ils nous disaient tous ! « Vous avez raison si vous parlez du passé : le christianisme a fait autrefois des prodiges ; mais aujourd’hui le christianisme est mort. Et, en effet, vous qui vous vantez d’être catholiques, que faites-vous? Où sont les oeuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et admettre?» Ils avaient raison, ce reproche n’était que trop mérité. Eh ! bien, à l’oeuvre ! Et que nos actes soient d’accord avec notre foi. Mais que faire ? Que faire pour « être vraiment catholiques, sinon ce qui plaît le plus à Dieu ? Secourons donc notre prochain, comme le faisait Jésus-Christ, et mettons notre foi sous la protection de la charité».

Ainsi, pour donner à l’affirmation de sa foi catholique une pleine valeur, il se fait, de concert avec ses amis, vi­siteur et serviteur des pauvres : il devient missionnaire de la foi près de ses contemporains par les oeuvres de charité. C’est sa manière à lui de rendre témoignage au Christ : testis Christi.

Voilà pourquoi, encore étudiant, il fonde la première Conférence de Saint-Vincent de Paul. Cette initiative n’est pas tout d’abord unanimement approuvée ; elle soulève des hostilités là même où Ozanam et ses amis ne devaient attendre que des encouragements.

«La Société, écrit-il, a rencontré des défiances partout… Les plus estimables ont été entraînés par la foule, et nous avons dû souffrir beaucoup de ceux mêmes qui nous aimaient. Au reste, nous n’avons pas à nous plaindre quand nous avons affaire à un monde où M. Lacordaire est anathématisé, M. de Ravignan déclaré inintelligible et l’abbé Coeur, suspect».

Malgré ces contradictions douloureuses, Ozanam ira de l’avant, soutenu, d’ailleurs, et cela suffit, par l’autorité ecclésiastique.

Ce sont des étudiants qui visitent le pauvre à son foyer : quelles ressources apportent-ils ? Le travail y pourvoit. Aux heures laissées libres par les cours et la préparation des examens, ils font des traductions, rédigent des arti­cles pour la Tribune catholique et, avec la modeste rétri­bution de ce labeur supplémentaire, ils trouvent le moyen d’alimenter leur budget de charité.

Secourir la misère matérielle est un devoir pour les chrétiens. Mais les intelligences ? Ne faut-il pas aussi que la foi instruite vienne à leur secours ? Ozanam s’inspire de cette pensée pour régler l’emploi principal de sa vie : il veut être professeur et écrivain. C’est un ministère de charité intellectuelle. Mais, pour enseigner et publier, une longue préparation est nécessaire : Ozanam, qui tient à être à la hauteur de tous ses devoirs, travaille jusqu’à seize ou dix-huit heures par jour, avant d’aborder les soutenances de thèse et les concours qui vont glorifier dans sa personne la foi catholique.

Le voilà professeur. Il enseigne d’abord le droit à Lyon, dans une chaire municipale : l’exposé du droit commer­cial lui donne l’occasion d’aborder la délicate question des rapports entre patrons et ouvriers; il le fait avec la clairvoyance d’un esprit droit qui a beaucoup observé et l’ardente conviction d’un chrétien soucieux de justice et de charité.

«La parole obscure qui tombe de cette chaire, dit-il à son auditoire ému, n’est qu’une imperceptible semence qui, mûrie dans le secret de vos pensées, s’épanouira peut-être un jour en conceptions efficaces».

Un champ beaucoup plus vaste va s’ouvrir bientôt à son apostolat intellectuel. En 1840, — il n’a alors que vingt- sept ans, — il obtient la première place au concours d’agré­gation des lettres que vient d’instituer M. Cousin.

«Dieu, dit modestement le vainqueur, M’avait fait la grâce d’apporter dans cette lutte une foi qui, même quand elle ne cherche pas à se produire au dehors, anime la pensée, maintient l’harmonie dans l’intelligence, la chaleur et la vie dans le discours».

Cette victoire conduit Ozanam à la Sorbonne: il devient professeur de littérature étrangère. Parvenu à la pleine maîtrise de son savoir et de son talent, soutenu par l’en­thousiasme d’un auditoire tout vibrant, il élève les sujets qu’il traite: historien de la littérature, il est en même temps historien de la civilisation chrétienne. Commen­tateur (le Dante, interprète convaincu de la philosophie thomiste, il remet en honneur, dans le monde intellectuel, les gloires et les traditions catholiques. Il prépare ses leçons avec la patience d’un bénédictin; il les prononce avec l’élan d’un orateur.

Relisons ce que dit de sa méthode d’enseignement son ami, le P. Lacordaire:

«Défiant de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l’intelligence qui les’ met en ordre et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mys­térieux de l’orateur qui se dit à lui-même ce qu’il dira demain, ce soir, tout à l’heure, à l’auditoire qui l’attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n’avait rien de bien ferme, de bien accentué dans le débit; sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal assuré et craignant d’en rencontrer un autre; ruais peu à peu, par l’entrainement que la parole se communique à elle-même, par cette victoire d’une conviction forte sur l’esprit qui s’en fait l’organe, on voyait de moment en moment la victoire grandir, et lorsque l’auditoire lui-même était une fois sorti de ce premier et morne silence si accablant pour l’homme qui doit le soulever, alors l’abîme rompait ses digues et l’éloquence tombait à flots sur une terre émue et fécondes».

Ce qui anime cette grande parole, c’est l’amour ardent de la jeunesse qu’elle instruit. Aucun effort ne coûte à Ozanam au service de ses étudiants. Un jour où, malade, grelottant de fièvre, il s’est fait porter à sa chaire, il dit à son auditoire : « Notre vie vous appartient, jusqu’au dernier souffle vous l’aurez».

Les événements de 1848 ne le surprennent pas. Long­temps avant, il avait noté que « la question qui agite au­jourd’hui le inonde n’est ni une question de personnes, ni une question de formes politiques, niais une question sociale. » « Passons aux barbares », avait-il dit, avant même les journées de février 1848 dans un article du Corres­pondant qui avait fait sensation. Et, à un ami que ce mot avait scandalisé, il explique qu’en disant passons aux barbares, il demande «qu’on s’occupe du peuple qui réclame des garanties pour le travail et contre la misère, qui a de mauvais chefs, mais faute d’en trouver de bons… Nous ne convertirons pas, ajoute-t-il, Attila et Genséric; mais, Dieu aidant, peut-être viendrons-nous à bout des Huns et des Vandales. Lisez le commencement de la Cité de Dieu, Salvien et Gildas, et vous verrez que, dès le cinquième siècle, beaucoup de saints avaient plus de goût pour les Goths, les Vandales, les Francs ariens et idolâtres que pour les catholiques amollis des villes romaines. Franchement n’y avait-il pas quelque indulgence à ne pas désespérer du salut de Clovis? Concluons donc qu’il ne s’agit pas de ce parti détestable des Mazzini, des Ochsenbein et des Henri Heine, ruais des peuples entiers en y comprenant ceux des campagnes comme des villes. Et, s’il ne faut « rien espérer de ces barbares-ci, nous sommes à la fin du monde et, par conséquent, de nos disputes».

Quand la Révolution éclate, Ozanam voit se réaliser ce qu’il avait prévu depuis longtemps : l’impossibilité pour un gouvernement, quelle que soit sa forme, de durer, s’il ne donne aux questions sociales une place première dans ses préoccupations. L’insurrection vient de renver­ser le. pouvoir établi : est-ce seulement pour une réforme électorale avec « adjonction des capacités », ou même pour l’avènement de la République que le peuple s’est armé ? Non, tout cela c’est le côté extérieur des événe­ments: la réalité profonde c’est le besoin d’une meilleure organisation du travail. C’est ce que note Frédéric Oza­nam dans une intéressante lettre, encore inédite, qu’il adressait le 6 mars 1848 à son frère l’abbé Ozanam.

« … La Révolution qui commence est tout autre que celle de 1830, bien moins sanglante d’abord, bien moins contestée, puisque le régime qui finit s’est à peine défendu…. Est-ce à dire qu’il n’y ait point de périls?

C’est à dire au contraire qu’il y en a un beaucoup plus grand que ceux du passé. Derrière la révolution poli« tique il y a une révolution sociale. Derrière la question de la République, qui n’intéresse guère que les gens lettrés, il y a les questions qui intéressent le peuple, pour lesquelles il s’est armé, les questions de l’organisation du travail, du repos, du salaire. Il ne faut pas croire qu’on puisse échapper à ces problèmes. Si l’on pense que l’on satisfera le peuple en lui donnant des assemblées primaires, des conseils législatifs, des magistrats nouveaux, des consuls, un président, on se trompe fort : et dans dix ans d’ici, et plus tôt peut-être, ce sera à recommencer. D’un autre côté, on ne peut toucher à ces problèmes sans ébranler tout le crédit financier, tout le commerce, toute l’industrie. Si l’Etat intervient entre le maître et les ouvriers pour fixer le salaire, la liberté dont le commerce a vécu jusqu’ici cesse d’exister et, en attendant qu’il puisse se reconstituer sous de nouvelles lois, Dieu sait que de temps, de difficultés et de souffrances nous traverserons! Le malheur est qu’il y a dix-sept ans, en 1831, quand les ouvriers de Lyon posèrent ces questions à coups de fusil, le Gouvernement n’ait pas voulu s’en occuper; alors on les eût étudiées à loisir, on eût essayé diffé­rentes solutions, on se serait désabusé des chimères. Aujourd’hui, il faut se précipiter dans les hasards, sans étude, sans préparation, au risque de ruiner l’Etat, les fortunes privées et le travail lui-même, qui diminue aussitôt que la confiance se retire… »

Mais voici qu’éclatent les sanglantes journées de juin. L’ordre renaît ensuite dans la rue. Faut-il se rassurer et croire que tout est fini? Non pas. Ozanam tire la leçon des faits clans un article de l’Ère nouvelle adressé aux gens de bien :

«Le danger que vous vous félicitez de ne plus voir dans les rues s’est caché dans les greniers des maisons qui les bordent. Vous avez écrasé la révolte ; il vous reste un ennemi que vous ne connaissez pas assez : la misère». Ozanam conjure toutes les autorités sociales de s’employer activement à la défense des intérêts popu­laires.

Il ne voit dans les événements que de nouveaux motifs pour un chrétien de se dépenser au service du prochain. Il redouble lui-même d’activité. A quarante ans, épuisé par le travail, il doit s’arracher, au prix des plus généreux sacrifices, à sa chaire, à sa popularité grandissante, à ses relations intellectuelles, à son ministère charitable, pour soigner sa santé compromise. Il va demander au pays du Cid, à celui des pèlerinages franciscains, une nouvelle vie. Elle lui est refusée. Il a le courage de répéter le cantique d’Ezéchiel : « J’ai dit au milieu de mes jours : j’irai aux portes de la mort?» Et, dans son testament, il écrit :

« Je meurs au sein de l’Eglise catholique, apostolique et romaine. J’ai connu les doutes du siècle présent, mais toute ma vie m’a convaincu qu’il n’y a de repos pour l’esprit et le coeur que dans l’Eglise et sous son autorité.

Si j’attache quelque prix à mes longues études, c’est qu’elles me donnent le droit de supplier tous ceux que j’aime de rester fidèles à une religion où j’ai trouvé la lumière et la paix».

Ses dernières paroles publiques, c’est à ses confrères de Saint-Vincent de Paul qu’il les adresse. L’institution qui avait été l’honneur et la joie de sa jeunesse devait être la consolation et la suprême espérance du soir de sa vie : car il voyait dans l’éducation de la charité la voie prépa­ratoire qui conduirait un jour les croyants vers la solution pratique des questions que les réformateurs de 1848 avaient posées, mais qu’ils n’avaient pas pu résoudre.

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