Frédéric Ozanam, l’homme et l’œuvre (Chapitre 6)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Faulquier · Année de la première publication : 1904 · La source : Librairie des Saints-Pères (P.-J. Bédcchaud, Editeur), Paris. Quatrième édition.
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Chapitre VI: Les Œuvres

« Je ne connais pas d’homme de cœur qui veuille mettre la main à ce dur métier d’écrire sans une conviction qui le domine… Il n’y a pas de belle vocation littéraire sans une idée maîtresse qui la décide. »
Frédéric Ozanam.

Ozanam01Une idée dirigea toutes les actions d’Ozanam, lui dicta tous ses écrits, lui inspira toutes ses entreprises. On peut dire que jamais il ne prit la plume sans qu’elle fût devant lui, conclusion prévue de tous ses travaux, but suprême de tous •ses efforts. Encore enfant, elle le pénétra et s’em­para de son intelligence avant que d’autres influen­ces aient pu seulement l’effleurer.Elle fut sa raison d’être et il présenta ce spectacle magnifique d’une vie consacrée entièrement jusqu’à la défaillance des forces physiques à la démonstration d’un prin­cipe, à la défense d’une idée.

La glorification de la religion par l’histoire fut ce but constamment poursuivi.

A peine âgé de dix-sept ans, il constatait lui- même dans une lettre à un parent tendrement aimé que cette idée s’était emparée de lui tout entier : « Je reviens à notre sujet favori. Oh ! ce- n’est point là un rêve de jeune homme, c’est un germe fécond déposé dans notre esprit pour se développer et se produire ensuite sous une forme splendide. Là dedans est tout notre avenir, notre vie entière… Vois-tu ! Il faut à l’homme quelque chose qui le possède et le transporte, qui domine- ses pensées et qui l’élève… »

Il reste lui-même étonné de cette constatation. Il se compare à la grenouille de La Fontaine, au ridiculus mus d’Horace : «… Moi aussi j’ai été étonné de ma hardiesse ; mais qu’y faire? Quand une idée s’est emparée de vous depuis deux. ans et surabonde dans l’intelligence impatiente qu’elle-est de se répandre au dehors, est-on maî­tre de la retenir ? Quand une voix vous crie sans cesse : Fais ceci, je le veux! peut-on lui dire de se taire ? »

Deux ans avant qu’il écrivît cette lettre, dès 1829, Ozanam avait déjà conçu la pensée d’un vaste ouvrage dont le titre devrait être : Démon­stration de la vérité de la religion catholique par l’antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. Dans une lettre à un ami’nous en trouvons le plan exposé avec quelques détails : « Depuis que j’ai réfléehi sur le sort de l’huma­nité, une idée principale m’a toujours frappé : de même qu’une fleur contient dans son sein les germes innombrables des fleurs qui doivent lui sueeéder, de même le présent qui vient du passé contient l’avenir. Si donc il est vrai que l’huma­nité va subir une recomposition nouvelle à la suite des révolutions qu’elle éprouve, il faut reconnaître que les éléments de cette synthèse définitive doivent se retrouver dans le passé, car on ne saurait admettre que la Providence ait laissé le genre huma«n assis durant six mille ans à l’ombre de l’erreur et de la mort, sans lumière et sans appui. )) Il y avait peut-être quelque auda­cieuse prétention dans le titre choisi et dans le plan conçu. Mais déjà on pouvait y reconnaître quelques germes de l’œuvre future, et dès lors ce fut par les études les plus diverses qu’il se pré­para à ce grand rôle d’apologiste chrétien, qui dès cette époque exigeait les connaissances les plus variées.

La marque la plus distinctive du siècle dernier est peut-être le rôle prépondérant de la critique. Les sciences historiques ont fait un grand pas par l’ardeur qu’on a mise à remonter aux sources et à discuter les documents. La religion se trouva ainsi en face de- nouveaux adversaires, il lui fallut de nouveaux défenseurs.

Ozanam fut un de ceux-là.

L’apologétique chrétienne, tout en conservant immuablement l’intégrité des dogmes, doit se renouveler selon les attaques dirigées et les objections que le siècle soulève. Jamais elle ne s’est trouvée muette devant ses adversaires par­ce qu’elle a su faire face à tous les arguments nouveaux, à toutes les découvertes, à toutes les sciences, à toutes les inquiétudes propres à chaque génération. Son terrain varie à l’infini. Tantôt ses adversaires demandent à la philologie, à la linguistique leurs arguments, les raisons de leurs attaques : tantôt la critique des textes, l’exé­gèse, leur servent de préférence de point de rallie­ment. Au moment où Ozanam entra dans la lutte, les adversaires du christianisme, les saint-simo- niens en tête, renouvelant les théories du xvme siècle, prétendaient trouver dans l’histoire l’arme décisive. Le christianisme aurait arrêté l’éclosion de la civilisation et replongé dans les ténébres des premiers siècles le monde romain. Cette objec­tion bien démodée aujourd’hui était encore sur » les lèvres de beaucoup, malgré la faveur poussée jusqu’à l’excès dont on entourait alors le moyen âge.

La période de transition qui sépare la civilisa­tion antique du moyen âge et les débuts obscurs de cette période furent précisément les points spéciaux qu’Ozanam allait étudier avec la con­science scrupuleuse qui caractérisa l’homme tout entier. Il voulut prouver combien il était faux d’accuser le christianisme d’avoir arrêté l’essor de la civilisation, le développement de l’huma­nité, mais qu’au contraire ce fut lui qui sauva tout ce qui était légitime. Il reçut du monde anti­que tombé en décadence un héritage de civilisa­tion qu’il conserva religieusement et qui, sous les lumières de son influence, allait non seulement se conserver, mais se centupler. Et aux premiers siècles, sous la barbarie apparente, le christia­nisme agit déjà préparant les siècles futurs. Loin de faire reculer l’humanité, il introduisit au milieu des mœurs des barbares le rayon de la civilisa­tion antique développé, purifié sous l’influence de sa sainteté et de son génie.

Tel sera le point de départ de l’œuvre d’Oza- nam ; il l’a résumé lui-même en disant : « Toute la société française repose sur trois fondements : le christianisme, la civilisation romaine et l’éta­blissement des barbares. Ce sont les trois sujets d’étude auxquels il ne faut se lasser de revenir dès qu’on veut s’expliquer le droit public du pays, ses mœurs, sa littérature. »

Ozanam avait foi en sa mission. Une voix lui avait crié dans sa conscience : « Fais ceci, je le veux. » Et, docile, armé par une préparation scientifique rare pour son époque, il consacra sa vie entière au développement de l’idée qui, dès- son enfance, s’était emparée de lui. Il était comme prédestiné au grand rôle qui lui était marqué- dans l’apologétique chrétienne. A la suite de Chateaubriand, avec Montalembert, il allait répondre aux encyclopédistes du siècle précédent qui avaient singulièrement défiguré la question,, et justifier le christianisme par l’histoire du moyen âge. Aux esprits imbus de théories du milieu du dernier siècle, il fallait répondre en envisageant avant tout la réalité des événements, en s’adressant à la sensibilité plus qu’à l’intelligence.

Dans l’avant-propos de la Civilisation an Ve siècle, Ozanam nous expose lui-même son but, son plan dans une page qu’il convient de citer tout entière pour la compréhension générale de l’œuvre : « Je me propose d’écrire l’histoire lit­téraire du moyen âge depuis le ve siècle jusqu’à la fin du xme, et jusqu’à Dante, à qui je m’arrête comme au plus digne de représenter cette grande époque. Mais dans l’histoire des lettres j’étudie surtout la civilisation dont elles sont la fleur, et dans la civilisation j’aperçois principalement l’ouvrage du christianisme. Toute la pensée de mon livre est donc de montrer comment le chris­tianisme sut tirer des ruines romaines et des tribus campées sur ces ruines une nouvelle société capable de posséder le vrai, de faire le bien et de trouver le « beau. En présence d’un dessein si vaste, je ne me dissimule point mon insuffisance : quand les matériaux sont innom­brables, les questions difficiles, la vie courte et les temps pleins d’orage, il faut beaucoup de présomption pour commencer un livre destiné à l’applaudissement des hommes. Mais je ne pour­suis point la gloire qui ne se donne qu’au génie ; je remplis un devoir de conscience… Mais pen­dant que les catholiques s’arrêtaient à la défense de la doctrine, les incroyants s’emparaient de l’histoire. Ils mettaient la main sur le moyen âge, ils jugeaient 1 Eglise quelquefois avec inimitié, quelquefois avec les respects dus à une grande ruine, souvent avec une légèreté qu’ils n’auraient pas portée dans des sujets profanes. Il faut recon­quérir ce domaine qui est à nous, puisque nous le trouvons défriché de la main de nos moines, de nos bénédictins, de nos bollandistes. »

Pas une seule page des nombreux travaux d’Ozanam qui ne se rattache à ce plan tracé, à ce but déterminé : il a fait la preuve de ce qu’il a écrit lui-même : « Il n’v a pas de belle voca­tion littéraire sans une idée maîtresse qui la décide, qui saisit l’esprit de bonne heure, qui l’enchaîne et le discipline, ne l’attachant à la glèbe que pour la féconder. »

L’œuvre totale que le temps seul a empêché Ozanam de terminer aurait porté comme titre : Histoire de la civilisation aux temps barbares. Il voulait en faire la matière de son enseignement pendant dix ans au moins avant d’en composer un livre. Les deux volumes publiés en tête de ses œuvres complètes sous le titre : La Civilisa­tion au ve siècle auraient formé l’introduction naturelle de ce vaste travail. C’est le tableau du monde romain pénétré par le Christianisme, de l’héritage que l’Eglise a recueilli de l’anti­quité. C’est au moment où les nations néo-la­tines se séparent et commencent leur histoire, l’étude des sources de la poésie et des arts.

A la suite de cette première partie, devait venir l’étude des invasions, l’entrée des barbares dans la société romaine, les débuts des diffé­rentes nationalités et leurs manifestations. C’est alors que nous voyons Boëce, Isidore de Séville, Bède, saint Boniface, qui ne permirent pas à la nuit de se faire et consacrèrent leur vie à porter la vérité d’un bout à l’autre de l’empire envahi. Puis Ozanam se serait arrêté avec complai­sance à l’œuvre de Charlemagne, le grand res­taurateur des lettres, pour étudier ensuite l’An­gleterre sous Alfred, l’Allemagne sous les Otton et arriver ainsi à l’époque des Croisades, au pontificat de Grégoire VII. Et il s’écrie dans l’enthousiasme qui le remplit devant un tel projet : « Alors j’aurais les trois plus glorieux siècles du moyen âge, les théologiens comme saint Anselme, saint Bernard, Pierre Lombard, Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaven- ture ; les législateurs de l’Église et de l’Etat, Grégoire VII, Alexandre III, Innocent III et Innocent IV, Frédéric II, saint Louis, Alphonse X ; toute la querelle du sacerdoce et de l’empire, les communes, les républiques italiennes, les chroniqueurs et les historiens, les universités et la renaissance du droit ; j’aurais toute cette poésie chevaleresque, patrimoine commun de lEurope latine, et, au-dessous, toutes ces traditions épiques particulières à cha­que peuple et qui sont le commencement des lit­tératures nationales; j’assisterais à la formation des langues modernes et mon travail s’achève­rait par la Divine Comédie, le plus grand monu­ment de cette période, qui en est comme l’abrégé et qui en fait la gloire. »

A la dernière partie de ce plan gigantesque correspondent deux volumes des œuvres d’Oza- nam : les Poêles franciscains et Dante ou la Philo­sophie catholique au XIIIe siècle. Pour le reste, nous n’avons que des fragments d’études, quel­ques discours, un travail remarquable sur les sources poétiques de la « Divine Comédie » et d’in­nombrables notes, notamment sur l’histoire litté­raire d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre.

Tel est le plan suivant lequel Ozanam préten­dait mettre en œuvre la grande idée historique qui, dès l’enfance, s’était emparée de son cer­veau. On peut dire qu’il ne passa pas un seul jour sans travailler à ce qui lui était apparu comme une mission spéciale de la Providence, une volonté impérieuse d’en haut. Il traçait ce plan définitif, que nous venons d’exposer, quel­ques mois seulement après une maladie qui l’avait mené aux portes du tombeau, et malgré une santé encore chancelante, pas un seul in­stant le découragement et l’hésitation n’avaient eu prise sur lui.

Et quand on considère les travaux achevés, les matériaux rassemblés par lui, il en ressort un effort de volonté prodigieux.Ozanam n’avait pas, de son propre aveu, le travail facile, et il dut compter constamment avec ses forces physiques. Il l’avouait dans une de ses litres: « L’âme est bien plus à son aise quand le corps est dispos, et l’on étudie avec bien plus de persévérance et de fruit, quand la douleur ne vous assiège pas matin et soir de ses importunités. J’en parle avec quel­que connaissance. )) Quel courage faut-il à celui qui, au début de chaque page commencée, peut se dire comme Ozanam : « Je ne sais si j’atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma plume. »

Hélas ! le temps devait manquer au bon ouvrier pour terminer et couronner ce grandiose édifice. Il avait vu trop grand et il devait avant l’heure en goûter la récompense. Mais le temps qui lui fui mesuré fut abondamment rempli et c’est de lui qu’on peut dire justement : Consumnicitiis in brevi, explevit tempova multa. Le pressentiment de sa fin prématurée ne le hantait-il point lorsqu’il écrivait: « La vie s’avance… Il faut saisir le peu qui reste des rayons de la jeunesse. Il faut tenir à Dieu les promesses de mes dix-huit ans. »

Il n’atteignit pas la fin désirée de ses travaux ; mais s’il ne construisit pas l’édifice, il laissa des matériaux imposants. Et aux choses inachevées ne s’attache-t-il pas une gloire particulière, un charme spécial fait d’espérance et de regrets ?

Quelques années après sa mort, des mains pieuses et fidèles lui élevèrent le monument le plus enviable : ce fut la publication de ses oeuvres complètes où se trouvèrent réunis tous ses travaux et une partie de ses notes. Elles for­mèrent un ensemble de neuf volumes auxquels furent ajoutés plus tard deux volumes de lettres qui achèvent de faire connaître l’homme. Ce fut M. Ampère qui présida au choix des parties à publier, car l’abondance des notes exigeait une sélection. Nul ne pouvait être mieux choisi pour ce travail ; il gardait pour Ozanam une sorte de culte, un souvenir tout fraternel, et il avait vécu avec lui dans la plus inti ne commu­nion de sentiments et d’idées.

La Civilisation an Ve siècle a été placée avec justesse, parles éditeurs, entête des oeuvres complètes ; c’est de leur part une véritable reconsti­tution. Cet ouvrage, divisé en leçons, est com­posé des éléments d’un cours et ne fut pas revu entièrement par Ozanam. Seules, les premières parties furent de sa part l’objet d’une rédaction définitive : les autres, recueillies par un sténo­graphe, furent publiées telles qu’il les prononça ; à peine les éditeurs ont-ils retouché quelques négligences dues trop visiblement à la seule improvisation. Nous sommes donc en face de leçons improvisées où le fond fait vite oublier ce que la forme peut avoir de heurté ou de négligé. L’ouvrage parut en 1855, environ dix-huit mois après la mort d’Ozanam, et l’année suivante l’Aca­démie décernait à l’œuvre un de ses prix sur le rapport de M. Villemain.

Au moment où il semble que toute civilisation va périr, que tout va s’écrouler sous le poids des invasions, Ozanam nous montre le christia­nisme moralisant le monde romain, sauvant’ ce qui doit et ce qui mérite de survivre de l’antiquité et, en même temps, fécondant les éléments nou­veaux apportés par les barbares. Des historiens chrétiens aveuglés par un préjugé respectable ont prétendu que le christianisme avait créé la société du moyen âge, rejetant tout ce que le monde an­tique lui apportait. Ozanam à plusieurs reprises insiste sur ce point, que le christianisme n’a pas fait œuvre de créateur, mais de transformateur.

Il a purifié l’homme par la morale chrétienne, la famille par le respect de la femme, la société par le respect de la conscience publique. Tel est le point de vue où se place Ozanam pour étudier la civilisation des premiers siècles, le grand travail qui a transformé le monde antique en monde chrétien.

Dans une suite de tableaux successifs, il nous montre le droit chrétien pénétrant sous Constan­tin et ses successeurs la société romaine; les lettres accueillies peu à peu par l’Eglise ; la théo­logie luttant contre les dernières traces de l’ido- làtrie réfugiée chez les manichéens et les péla- ^iens ; la philosophie chrétienne trouvant un interprète incomparable dans la personne de saint Augustin renouant les traditions de Platon ; les mœurs chrétiennes transformant l’individu et la société par la charité, le droit au respect pour les faibles, le mariage ; la papauté et le monachisme dirigeant ce grand mouvement qui changeait la face du monde. La langue latine elle- même se met au service de la nouvelle civilisation et s’adapte à l’histoire, à l’éloquence, à la poésie nouvelle. L’art correspond aussi aux temps nou­veaux et célèbre ce qui avait été si longtemps flétri et méconnu. « L’antiquité, s’écrie Ozanam en ter­minant sa leçon sur les mœurs chrétiennes, nous a surpassés en élevant des monuments au plaisir; quand je vois nos villes de boue et de fange, nos maisons entassées les unes sur les autres et la condition dure et misérable faite à ces popula­tions emprisonnées dans les murs d’une cité, je me dis que si les anciens revenaient, ils nous trouveraient barbares, et si nous leur montrions nos théâtres, ces petites salles enfumées où nous nous pressons les uns contre les autres, ils se retireraient sans doute avec dégoût. Eux, ils entendaient bien mieux l’art de jouir, rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs théâ­tres, leurs cirques où venaient s’asseoir les spectateurs par nombre de quatre-vingt mille ; ils savaient mieux l’art de jouir, mais nous les écrasons par les monuments élevés à la douleur et à la faiblesse, par ces innombrables hôtels-Dieu que nos pères ont bâtis en l’honneur de la vieillesse et de la souffrance. Les anciens savaient jouir, mais nous avons une autre science; ils savaient aussi quelquefois mourir, il faut l’avouer; mais mourir, c’est bien court… Nous, nous savons ce qui fait la véritable dignité humaine, ce qui est long, ce qui dure autant que la vie, nous savons souffrir et travailler. »

Dans le développement de cette magistrale étude où l’histoire devient une forme de l’apolo­gétique, Ozanam fait preuve de la plus grande modération. Emporté par ses convictions, il aurait pu se laisser entraîner aux préjugés qui courent dans une certaine école en faveur du moyen âge contre la littérature païenne. Son esprit essentiel­lement modéré le protégea de semblables excès. Il suffit de parcourir quelques pages de ses œuvres pour s’assurer de l’admiration qu’il vouait aux poètes de l’antiquité. Ce n’est pas l’influence de leurs œuvres qu’il dénonçait avec énergie, c’est le réveil des instincts mauvais, cet éternel paga­nisme de l’humanité que certains se plaisent à leur attribuer.

Une autre thèse qu’il attaqua avec non moins de vigueur fut celle très à la mode aux environs de 1840, qui plaçait au moyen âge l’idéal de la félicité humaine. Il blâme, dans l’avant-propos de la Civilisation au Ve siècle, cette réaction indiscrète en faveur d’une époque qu’il connaissait si bien et que beaucoup de ses admirateurs connaissaient si mal. « On finira, dit-il, par soulever de bons esprits contre une époque dont on veut justifier les torts. Le christianisme paraîtra responsable de tous les désordres dans un âge où on le repré­sente maître de tous les cœurs… Il faut voir le mal, le voir tel qu’il fut, c’est-à-dire formidable, précisément afin de mieux connaître les services de l’Église, dont la gloire, dans ces siècles mal étudiés, n’est pas d’avoir régné, mais d’avoir com­battu. J’aborde mon sujet avec horreur pour la barbarie, avec respect pour tout ce qu’il y avait de légitime dans l’héritage de la civilisation ancienne. » La prédiction d’Ozanam s’est, mal­heureusement, souvent réalisée ; et si on pouvait analyser la pensée de beaucoup, on verrait qu’il y a chez eux bien moins de haine contre la foi que d’horreur pour les excès du moyen âge. Des apologistes irréfléchis ont eu trop souvent l’im­prudence de réclamer pour le christianisme une détestable solidarité : les déclamations contre l’Église devaient suivre de bien près les déclama­tions contre le moyen âge.

Jamais les convictions religieuses d’Ozanam n’égarèrent, par un zèle maladroit, son jugement et ses études. Il fut, avant tout, un chrétien, qui consacra sa vie entière, tous ses travaux sans exception, à la glorification du christianisme ; mais il ne faudrait pas le prendre pour un de ces apologistes imprudents qui, sans examen, font tout concourir au but qu’ils cherchent à atteindre. Acôtédu chrétien il y a un savant d’une érudition et d’un sens critique tout à fait rares pour le temps où il a vécu, et un artiste d’une grande souplesse de compréhension et d’un éclectisme raisonné.

En 1847, paraissait la première partie des Etudes germaniques et en 1849 la seconde sous le titre de la Civilisation chrétienne chez les Francs.

C’est, pour la race germanique, ce qu’Ozanam rêvait de faire pour les grandes nationalités de l’Europe occidentale : une histoire politique, littéraire et ecclésiastique des temps mérovin­giens et du règne de Charlemagne ; une étude des peuples germains et de leur transformation sous l’influence civilisatrice du christianisme.

Bien qu’il ait cherché à les combattre sur bien des points, Ozanam a été secondé dans ce plan gigantesque parles études antérieures des savants allemands, des frères Grimm, de.Philipps, de Geijer. A la suite de ces maîtres s’était formée une école scientifique qui, par un patriotisme mal entendu, ne prétendait rien voir que de beau et de gigantesque dans les mœurs des anciens Germains. Le christianisme en les pénétrant n’avait fait que les affaiblir et les affadir. Oza­nam combat ces prétentions illusoires. « On a vanté, dit-il, la pureté de la race allemande, quand, vierge comme ses forêts, elle ne connais­sait pas les vices de l’Europe civilisée. On n’a plus tari sur la supériorité de son génie, sur la haute moralité de ses lois, sur la profondeur philosophique de ses religions, qui pouvaient la conduire aux plus hautes destinées, si le chris­tianisme et la civilisation latine n’avaient détruit ces espérances. Il n’y a pas longtemps que Lassen, cet orientaliste consommé, opposait, dans un éloquent parallèle, le paganisme libéral des Germains au Dieu égoïste des Hébreux ; et Gervinus, l’historien de la poésie allemande, ne peut se consoler de voir que la mansuétude catho­lique lui a gâté ses belliqueux ancêtres. »

C’est en réfutant cette théorie qu’Ozanam pose l’idée maîtresse qui domine toutes ses études sur les Germains.

Poussant plus loin l’étude des mœurs et des religions de l’ancienne Germanie, il y découvre des éléments de grandeur morale, de puissance, des lois et des principes qui s’accordent sur plus d’un point avec les lois et les principes de l’Orient : des langues, une poésie qui offrent des rapports indéniables avec les langues latine et grecque, avec l’inspiration poétique des peuples du Midi. Que conclure de ces rapprochements, si ce n’est qu’une tradition commune se retrouve aussi bien dans le monde grec et latin que chez les peuplades du Nord, qu’un ordre ancien et universel a été détruit sous l’effort du désordre et de la barbarie ?

Incontestable devient donc pour Ozanam la fraternité des peuples du Midi avec les Germains et les grandes races celte et slave ; c’est l’unité radicale des peuples indo-européens, prouvée par les migrations des races, par la comparaison des mythologies, par le rapprochement des lois, des langues, des religions, par un fond subsis­tant de principes et de traditions. Quelque diffé­rente que soit la destinée de ces peuples di­vers, ils donnent tous le spectacle de la même lutte. Il n’en est pas de si barbare où l’on ne voie un reste de civilisation qui se défend ; il n’en est pas de si cultivé où l’on ne touche au vif je ne sais quelle racine de barbarie que rien ne peut arracher. Au fond des sociétés, comme au fond de la conscience humaine, on retrouve la loi et la révolte, c’est-à-dire ce que Dieu n’y a pas mis. L’histoire, comme la tradition, aboutit au mystère de la déchéance1. Les siècles comme les indi­vidus devront racheter cette déchéance, retrouver l’ordre et la paix. Ozanam arrive ainsi, comme conclusion, à l’un des dogmes delà « philosophie de l’histoire » de Bossuet, philosophie qu’il fait sienne.

Je n’ai pas à faire l’examen des moyens qu’il emploie pour arriver à ces conclusions ; il est possible que l’esprit critique d’adversaires do­cumentés relève des difficultés nouvelles, des lacunes d’informations, des sources peu ou mal employées. Us ne nous empêchent pas néanmoins d’admirer le puissant esprit de synthèse qui pré­side à ces démonstrations et la hauteur des idées avec lesquelles Ozanan traite ces questions his­toriques.

Ce rapprochement établi, Ozanam entre alors dans le cœur de son sujet.Les Germains sont mar­qués pour prendre en mains les destinées de l’Oc­cident. Que leur manque-t-il pour accomplir ce grand rôle ? Il leur manquait assurément cette civilisation, cet ensemble de traditions que Rome a recueilli pour faire l’éducation des peuples ; maisils ont déjà subi le sort des armes romaines, et peu à peu ils ont été pénétrés de l’élément latin. Cependant ils restent barbares, incapables encore d’entrer sur la grande scène du nionde.C’est que la Rome païenne, si elle conquiert les pays, ne s’em­pare pas des consciences : elle pourra préparer les chemins, mais la civilisation chrétienne seule pourra achever la grande œuvre commencée. La mission des Romains en Germanie ne fut pas sté­rile ; «quand la Providence prend à son service des ouvriers comme les Romains, assurément elle ne se propose rien de médiocre » ; mais elle fut incomplète. Rome a préparé; le christianisme achèvera, en s’emparant des âmes.

Le tableau qu’Ozanam trace de cette civilisation nouvelle pénétrant l’élément germain est à citer tout entier, malgré sa longueur : « De toutes les fondations romaines, on n’en voit point qui se fussent conservées, si le christianisme ne fût venu les purifier et y mettre son signe. Les défri­chements commencés par les colons militaires étaient perdus sans les colonies monastiques qui en héritèrent et qui les poussèrent plus loin. Les villes restèrent debout ; mais parce qu’elles eu­rent des saints, comme saint Aignan, saint Loup, saint Séverin, pour relever le courage des ha­bitants et fléchir la colère des barbares.

« Les institutions municipales ne périrent pas ; mais parce que, au milieu de leur décadence,elles furent protégées par un pouvoir nouveau, celui de l’évèque devenu défenseur de la cité. La mo­narchie impériale recommença avec Charlemagne; mais les peuples qui avaient droit de se défier d’un pouvoir si dangereux, voulurent que cette mo­narchie régénérée S’appelât le Saint-Empire ; ils voulurent que l’empereur, au jour de son cou­ronnement, fût ordonné diacre, c’est-à-dire ser­viteur des pauvres.

« On est moins surpris de l’autorité des lois ro­maines au moyen âge, quand on les trouve dé­clarées saintes et vénérables par les canons de l’Église.Enfin, pendant queleslettres s’éteignaient à l’ombre des écoles dégénérées, l’éloquence se réfugiait dans la chaire évangélique, où elle re­trouvait les grands intérêts et les grands auditoires qui l’inspirent. La poésie, cet art religieux et po­pulaire, revivait dans les hymnes sacrées et dans les légendes. Ne dédaignons pas même ce latin d’église dont on ne remarque pas assez la naïveté et la grâce : ce fut, pendant plusieurs siècles, le seul langage possible de l’enseignement et des affaires. L’histoire n’a peut-être pas de plus beaux moments que celui où le christianisme intervient de la sorte entre le monde civilisé et la barbarie, afin d’achever un rapprochement préparé de loin, mais arrêté par des ressentiments terribles. L’Église,dont la mission est de réconcilier les en­nemis, conclut cette pacification; elle en dicta les termes; elle resta gardienne du pacte sur la foi duquel la société européenne se constitua. »

Cette longue citation contient le plan en entier du second volume des Etudes germaniques : il étudie la lente prise de possession du monde bar­bare parle christianisme dont la victoire devient définitive parla conversion des Francs,des Anglo- Saxons et par la prédication des Irlandais. Après Charlemagne, il n’y a plus de barbares : le chris­tianisme avec les éléments qu’il a trouvés a fondé la civilisation moderne. C’est, a dit très justement M. Caro, la démonstration du christianisme par ses rapports avec la civilisation.

Je ne prétends pas que ce monument élevé par la science d’Ozanam à la glorification de l’idée chré­tienne soit inattaquable dans toutes ses parties ; mais lorsqu’on ferme le volume, on reste étonné de la courageuse probité de celui qui l’a écrit, comme on reste charmé par l’éloquence vive et par la sensibilité naïve qui font oublier l’aridité de l’érudition. De toutes les œuvres d’Ozanam, c’est peut-être celle qu’il faut préférer, tant pour la grandeur du sujet que pour la perfection de la forme.

En 1847, Ozanam, revenant d’Italie, en rappor­tait non seulement un long rapport sur une mission que lui avait confiée M. de Salvandy, mais encore l’idée et les documents d’un livre charmant, qui parut l’année suivante sous le titre : Les Poètes franciscains en Italie aa XIIIe siècle. Ce volume prend une place à part dans les œuvres d’Ozanam, qui l’écrivit avec amour, avec ce sens délicat qu’il possédait de la poésie popu­laire. Il avait visité Assise, et dès lors l’image de saint François ne l’avait plus quitté. Il l’avait étudié comme poète, recueillant toutes les cir­constances qui avaient contribué à la formation de cet esprit extraordinaire et discutant l’authen­ticité des compositions qui lui sont attribuées. Puis le génie du saint fondateur passe à ses premiers disciples, à Frère Pacifique, à Jacomino de Vérone, à Jacopone de Todi, le plus grand peut-être de ces poètes qui du fond de sa prison foudroie de ses satires le clergé et le peuple, et qui, arrivé aux dernières profondeurs du mysti­cisme, fait penser déjà à sainte Thérèse et à saint Jean de la Croix. Les impressions de l’artiste et du voyageur inspirèrent à Ozanam cette étude exquise ; ce n’est ni un livre de science, ni un livre de religion ; c’est plutôt un recueil de sou­venirs, où il raconte les commencements de la poésie religieuse chez les franciscains, dans ce pays aimé de l’Ombrie, « avec la complaisance qu’on pardonne aux voyageurs pour les lieux qui les ont charmés ». L’école artistique et poétique qui se forma autour du tombeau d’Assise pour se répandre plus tard jusqu’aux Alpes et jusqu’à la baie de Naples préparait dans le plan provi­dentiel la voie aux génies des siècles suivants. Dante pouvait venir.

Depuis le jour où Ozanam, visitant le Vatican, s arrêta devant la Dispute du Saint-Sacrement et vit au milieu des docteurs de l’Eglise les traits anguleux et énigmatiques de Dante, le souvenir du grand poète ne l’abandonna plus : on en retrouve les traces dans nombre de ses œuvres et deux volumes en entier lui sont consacrés.

Il commença par étudier la philosophie de Dante; ce fut le sujet de sa thèse de doctorat, sou­tenue à la fin de 1838. Complétée par des recher­ches plus nombreuses, elle paraissait, l’année suivante, sous ce titre : Dante et la philosophie catholique au XIIIe siècle. Elle avait été écrite peu après ce premier voyage en Italie où Ozanam en avait puisé l’idée première. Il allait réhabiliter pour ainsi dire ce grand génie si longtemps méconnu en France, dont l’obscurité était devenue proverbiale ; et nul n’était mieux préparé à cette tâche. Il connaissait à fond la langue italienne, un peu sa langue maternelle, et il avait étudié avec ardeur le moyen âge.

Le terme qu’Ozanam avait lui-même posé à ses travaux était la philosophie catholique du xme siècle, et cette philosophie lui paraissait pour ainsi dire concrétisée dans la Divine Comé­die. Il était parti de la décadence latine, des premières manifestations du génie chrétien, et avait traversé les siècles barbares sans jamais perdre de vue cette grande manifestation de la religion et de la poésie où il avait deviné, selon l’expression de l’Italien Gioberti, la « Bible humaine de là société moderne ».

On peut envisager Dante sous trois aspects : il fut à la fois poète, politique, et philosophe. L’éclat du poète fut si grand que bien souvent on négligea les autres points de vue. De là peut- être beaucoup d’obscurités. Ozanam se proposa de raviver avant tout .le souvenir du philosophe, de montrer à côté du sens poétique le sens mys­tique et symbolique de l’œuvre. Après six cents ans le poème de Dante apparaissait, en effet, comme une œuvre purement poétique, dépouillée de cet intérêt philosophique que son auteur avait placé au-dessus de tout autre, et par lequel il avait pénétré les plus profonds mystères de la vie et de la destinée.

Le livre commence par un chapitre prélimi­naire sur la tradition littéraire en Italie depuis la décadence latine. C’est un tableau des lettres sauvées au milieu des invasions barbares par la papanté d’un côté, par le monachisme de l’autre. « L’Eglise a veillé sur elles, pendant que l’ou­vrier immortel semblait sommeiller… Le lever du treizième siècle est célébré par des chants d’une harmonie jusqu’alors inconnue ; les hommes libres de Florence et de Sienne échan­gent des vers d’amour avec les courtisans sici­liens de Frédéric II, tandis que, sur les monta­gnes de l’Ombrie, on entendait le cantique de saint François d’Assise. » L’avènement de Dante est préparé lorsque le grand poète apparaît.

C’est à une philosophie écrite en langue vul­gaire , dans un idiome compréhensible aux enfants mêmes, que nous serons initiés. La phi­losophie italienne a de bonne heure présenté ce double caractère, d’être morale dans sa direction et poétique dans sa forme. Ozanam nous en aver­tit avant d’exposer la situation religieuse, politi­que et intellectuelle de la chrétienté au treizième et au quatorzième siècle, afin de mieux faire comprendre l’influence exercée par Dante. « C’est, dit Ozanam, aux approches de l’an 1300, à une de ces époques solennelles où la prospérité même a quelque chose de mélancolique, parce qu’elle se sent toucher à sa fin, c’est à cette heure du chant du cygne que la philosophie du moyen âge dut avoir son poète; car, tandis que la prose, mise à l’épreuve des ans, se corrompt bientôt et ne laisse plus apercevoir que défigurée l’idée qui y était enfouie, la poésie est comme un corps glorieux sous lequel la pensée demeure incorruptible et reconnaissable… La scolastique, menacée d’un prompt dépérissement, éprouvait le besoin d’avoir son Homère, comme la philosophie grecque, quand elle avait trouvé Platon. »

L’Italie, qui avait déjà eu Bruno Latini et Guido Cavalcanti, devait donner à la philosophie du XIIIe siècle son poète.

Ozanam expliquela double vocation nécessaire pour remplir ce grand rôle : (( Selon les lois qui régissent le monde spirituel, pour élever une âme l’attraction d’une autre âme est nécessaire : cette attraction, c’est l’amour. Dante n’échappa point à la loi commune… Quand Béatrix quitta la terre dans tout l’éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans le monde invisible et se plut à la parer de toutes les fleurs de l’immortalité : il la fit as­seoir sur le trône de Dieu ; il oubliait sa mort en la contemplant dans cette glorieuse transfiguration. Cette beauté qui s’était montrée à lui sous des formes réelles, devenait un type idéal qui rem­plissait son imagination… Il sut dire ce qui se passait en lui; il sut noter, pour parler son propre langage, les chants intérieurs de l’amour, et Dante fut poète. »La mort de Béatrix lui fit chercher des consolations dans quelques écrits de Boèce et de Cicéron ; ce fut pour lui l’initiation à cette nou­velle science qui s’éleva maîtresse de son esprit, qui s’imposa dès lors à son intelligence. Et, dans cette union de la philosophie et de la poésie, ré­side tout le secret de l’immortalité de Dante.

Mais il importait de démêler cette philosophie au milieu de tous les épisodes parfois décon­certants du poème. C est par ce travail qu’Ozanam se place au premier rangparmi les commentateurs de la Divine Comédie. Dans l’Enfer il découvre une théorie complète du mal sous tous ses aspects et à tous ses degrés. Il l’envisage sous toutes ses formes : crime et châtiment, cause et effet. Dans le Purgatoire, l’homme déchu revient peu à peu à la lumière, au vrai, au bien : c’est la grande lutte des deux éléments moraux. Enfin le bien règne sans mélange dans le Paradis : l’homme se rap­proche de plus en plus du bien parfait, de la Di­vinité. Quant aux personnages qui évoluent dans ses trois cycles immenses, ce sont « des idées in­carnées, des figures vivantes : toute la Divine Co­médie est pénétrée d’un enseignement allégorique qui en est la vie intérieure. Toutes les con­ceptions, toutes les idées de Dante revêtent cette forme de laquelle Ozanam cherche àles dépouiller. Virgile, « ce maître de la science humaine » qui guide le poète dans les dédales de l’Enfer et du Purgatoire, représente pour le commentateur la philosophie elle-même ; quant àBéatrix qui,placée au-dessus de tous et de tout, explique les splen­deurs du Paradis : c’est la théologie. Guidé par ces représentants de la raison et de la foi, le poète s’élève du mal au bien, et, traversant les trois poèmes, il aboutit au Paradis, séjour des âmes épurées par les épreuves de la vie, par l’expia­tion.

Ozanam suit Dante au milieu de ses doctrines philosophiques et de sa science scolastiquc, dans cette lutte du bien et du mal, insistant sur les vé­rités morales, concluant du monde visible au monde invisible.

Quel sera le but final de ce long pèlerinage dans les trois, cycles du châtiment, de la purification et de la suprême félicité? Ce sera Dieu lui-même : « Des dernières hauteurs du fini jusqu’à l’infini, des plus sublimes créatures jusqu’à leur Créateur, il y a un abîme, et ce n’est pas trop des forces de la raison et de la foi pour le franchir… Dans le ciel entrouvert un point lumineux apparut qui rayonnait d’une clarté insoutenable à l’œil… Comme àce spectacle le poète demeurait suspendu entre l’étonnement et le doute, il lui fut dit : De ce point dépendent le ciel et la terre. C’était Dieu… » Tel est le dernier mot de la philosophie de Dante, de ce poème énigmatique qu’Ozanam sut éclaircir en catholique et en passionné du moyen âge. Le symbole n’est-il pas un gardien merveilleux de l’idée ? S’il la tient cachée à des générations entières, n’est-ce pas pour la mieux faire briller aux siècles suivants ?

Ozanam dans la dernière partie de cette étude cherche la placequ’il convient d’assigner à Dante dans l’histoire de la philosophie, et démêle les rapports de ses doctrines avec celles des écoles de l’antiquité, du moyen âge et de la philosophie moderne.

Dans l’antiquité, c’est de Platon que Dante pro­cède le plus. A Aristote il doit sa méthode et ses classifications. Mais ce qui domine peut-être, ce fut l’influence de saint Bonaventure qui dut lui inspirer la symbolique chrétienne dont il a en­veloppé son poème, et surtout de saint Thomas d’Aquin, au point qu’on a pu dire que si la Somme venait à se perdre, on pourrait la retrouver dans la Divine Comédie.

Mais si Dante a en quelque sorte résumé le passé, ou tout au moins le moyen âge entier, avec la force d’une pensée originale, il a encore de­vancé le présent en préparant l’avenir.

Ozanam le montre précédant, dans le monde des idées,Bacon,Descartes,Machiavel,Leibnitz ; il en fait aussi le prophète de la démocratie et des révolutions modernes. «Dante avait cherché dans la théologie morale les principes de l’ordre social; il en devait poursuivre impitoyablement les dé­ductions jusqu’aux plus démocratiques et plus im­praticables maximes…. Entre tous les privilèges nul ne lui est plus odieux que celui de la nais­sance : il ébranle la féodalité dans sa base, et sa rude polémique, en attaquant l’hérédité des honneurs, n’épargne pas l’hérédité des biens: il avait fait, à lui seul, tout le chemin que les es­prits ont parcouru depuis Machiavel, qui le pre­mier tenta de réduire en formes savantes l’art de gouverner, jusqu’à Leibnitz et Wolff, qui ani­mèrent les notions abstraites de la métaphysique en les transportant dans le droit public et le droit civil, depuis Montesquieu, l’illustre auteur de l’Esprit des lois, et les encyclopédistes du dix- huitième siècle, jusqu’à la révolution sanglante qui tira, avec tant de violence, les dernières con­séquences de leurs enseignements. »

Dante, en créant une vraie philosophie de l’his­toire, en donnant une direction morale, politique et universelle à la philosoplnc a été le précurseur desidéesmodernes ; mais Ozanam fait remarquer qu’il n’est tombé dans aucun des excès que ces idées ont souvent amenés, «c II ne divinisa pas l’humanité, dit-il à ce propos, en la représentant suffisante à soi-même, sans autre lumière que sa raison, sans autre règle que son pouvoir… Il vit qu’elle n’est point tout entière dans ce monde, où elle passe, en quelque sorte, par essaims; il alla tout d’abord la chercher au terme du voyage, où les innombrables pèlerins de la vie sont ras­semblés pour toujours. On a dit que Bossuet, la verge de Moïse à la main,chasse les générations au tombeau. On peut dire que Dante les y attend avec la balance du jugement dernier. Appuyé sur la vérité qu’elles durent croire, et sur la justice qu’elles durent servir, il pèse leurs œuvres au poids de l’éternité… Ainsi, avec la pensée des destinées éternelles, la moralité rentre dans l’his­toire ; l’humanité, humiliée sous la main de la mort, se relève par la loi du devoir ; et, si on lui refuse les honneurs d’une orgueilleuse apothéose, on lui sauve aussi l’opprobre d’un fatalisme brutal. »

Restait la question de l’orthodoxie de Dante.

Ozanam réfute énergiquement les arguments mis en avant par certains commentateurs qui auraient voulu voir dans le poète, un des pères de la Ré­forme.

Il montre que les extraits qu’ils invoquent ne’ peuvent être ccnvaincants, et il repousse les fausses interprétations qu’on en a données. Il signa­le, au contraire, les passages sur lesquels il ne peut y avoir d’équivoque, et qui montrent la foi de Dante dans les dogmes niés plus tard par le pro­testantisme. Des paroles amères contre la cour de Rome ont pu tomber de la plume du poète; il n’en a pas moins vouél’hérésie et le schisme aux plus affreux supplices.

En terminant cette trop courte analyse d’un livre où Ozanam a mis toute sa science en même temps que tout son cœur, citons ces quelques lignes du dernier chapitre qui nous ramène à notre point de départ,à la fresque de Raphaël.Oza­nam n’a plus à se demander pourquoi le peintre a placé Dante à côté de saint Thomas. « Notre tâche est accomplie, dit-il ; l’orthodoxie de Dante résulte é idemment du travail tout entier que nous achevons… Si l’on a pu appeler Homère le théo­logien de l’antiquité païenne, on ne saurait ap­peler Dante l’Homére des temps chrétiens sans faire tort à sa religion. L’aveugle de Smyrne a fait descendre les dieux trop près de l’homme, et nul au contraire mieux que le Florentin ne sut relever l’homme et le faire monter vers la Divi­nité. C’est par là, c’est par la pureté, par le ca­ractère immatériel de son symbolisme, comme par la largeur infinie de sa conception, qu’il a laissé bien loin au-dessous de lui les poètes an­ciens et récents, et particulièrement Milton et Klopstock. Si donc on veut établir une de ces comparaisons qui fixent dans la mémoire deux noms associés pour se rappeler et se définir l’un l’autre, on peut dire, et ce sera le résumé de ce travail, que la Divine Comédie est la Somme lit­téraire et philosophique du moyen âge, et Dante le saint Thomas delà poésie. »

Ozanam avait rêvé de donner une traduc­tion complète de la Divine Comédie , accom­pagnée d’un commentaire qui eût résumé les longues études qu’il avait consacrées à Dante. La traduction du Purgatoire fut seule terminée ; une sorte de prédilection attachait Ozanam à ces chants consacrés à la réhabilitation de l’homme coupable, tout remplis d’espérance et d’amour. L’enfer est peuplé de grands criminels ; le pa­radis n’a que des âmes héroïques ; le purgatoire devient l’asile des cœurs faibles, des volon­tés chancelantes, de ceux qui se sont égarés parfois à la suite des beautés périssables, mais qui enfin se sont tournés vers la beauté éternelle. Si l’Enfer est le poème de la justice et le Paradis le poème de la science, le Purgatoire est le poème de l’amour. Il ne faut pas chercher d’autre ex­plication à la préférence d’Ozanam pour cette partie de l’œuvre.

Sur sept années consacrées par lui à l’étude de la Divine Comédie, quatre entières ont été •occupées par l’étude du Purgatoire.

Nous venons de passer en revue les quatre grands ouvrages sortis de la plume d’Ozanam et qui marquent les points principaux du plan qu’il avait rêvé de remplir à la gloire du christianisme.

Nous ne ferons que citer les deux volumes de Mélanges où les éditeurs ont rassemblé des dis­cours, des notices, des notes de cours, des articles nombreux parus dfins VEre nouvelle, et quelques autres travaux qui devaient prendre place dans des ensembles plus importants. Citons toutefois le récit qu’il laissa de son court voyage en Espagne 1 année qui précéda sa mort. Je ne crois pas qu’Ozanam ait jamais rien écrit de supérieur, et rien ne peut donner une meilleure idée des grandes qualités de l’écrivain.

On ne peut nier que la forme chez Ozanam ne présente parfois quelques négligences : comme chez tous les impressionnables, elle se ressent du sujet traité. Dans sa chaire nous avons vu les dif­ficultés des débuts disparaître sous la conviction et la chaleur du discours; il en est de même pour son style, qui, manquant parfois de souffle, de couleur, s’élève peu à peu à une véritable am­pleur. Faut-il lui reprocher encore une certaine phraséologie et des images parfois un peu trop hardies ? En tout cas, il ne faut pas s’étonner de trouver chez luiune tendance au romantisme bien compréhensible chez un écrivain qui a vécu à cette époque. Il ne laissa pas cependant sa jeunesse suivre l’engouement de la mode ; il suffit de lire ce qu’il écrivait en 1831, à un des siens. Parlant d’amis communs : « Us sont, tous deux, si romantiques que je ne les comprends plus, si romantiques qu’ils en deviennent classiques à l’excès. Tu ris ! Tu as tort. Je te réponds qu’ils sont tellement ensorcelés de Victor Hugo, qu’ils ne jurent que par lui ; or, marcher à la remorque d’un homme, je prétends que c’est être classique par excellence. Ils ne con­naissent plus ni Lamartine, ni Chateaubriand;, ils vous cornent sans cesse aux oreilles : Notre-Dame de Paris, Plick et Plock, Marion Delorme, etc. ; et si vous n’avez point lu ce qu’ils ont lu : Malédiction ! »

Nous nous considérons comme amplement récompensé si par cette courte étude nous avons rappelé au souvenir un homme trop ignoré, une mémoire trop méconnue.

Ozanam fut un grand apologiste chrétien, et c’est à ce titre que ses œuvres resteront un monu­ment immuable élevé à la cause du christianisme. Et, à côté de l’homme de science, l’homme d’œuvres, le fondateur de la Société de Saint- Vincent-de-Paul mérite encore plus de vivre dans la mémoire des hommes et des catholiques.

Ij fit partie de cette troupe glorieuse qui sut ramener un siècle oublieux dans la voie de la religion et qui eut à sa tête Lacordaire et Monta- lembert. Lacordaire, en attaquant le respect humain, sut attirer au pied de sa chaire et de là au pied des autels, une génération qui systé­matiquement en restait éloignée. Montalembert introduisit dans la lutte des éléments nouveaux faits d’apologie du passé, de tradition, de har­diesse envers le temps présent. Tout était raison d’attaque : la politique, la presse, l’histoire, l’archéologie.

Après ces deux grands noms il faut placer celui d’Ozanam. Il s’adressa avant tout à la jeu­nesse ; et sans sécheresse, sans dogmatisme in­opportun il sut l’attirer par les enseignements de l’histoire et par le grand chemin de la charité au seuil de l’Église alors fermée pour elle.

Fin

  1. Revue contemporaine, 15 juillet 1856. E. Caro, Un apologiste chrétien au XIXe siècle.

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