Frédéric Ozanam, l’homme et l’œuvre (Chapitre 5)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Faulquier · Année de la première publication : 1904 · La source : Librairie des Saints-Pères (P.-J. Bédcchaud, Editeur), Paris. Quatrième édition.
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Chapitre V: Les dernières années

Ozanam01Durant l’année 1849, Ozanam continuait régu­lièrement son cours, toujours entouré et applaudi, en même temps qu’il surveillait la publication de son étude sur les Germains, qui parut dans les derniers mois de cette même année. Cet ouvrage devait obtenir deux fois de suite le grand prix Gobert.

Mais, depuis la fièvre qui l’avait terrassé à Meudon quelques années auparavant, sa santé ctait restée chancelante. Il gardait toujours con­fiance dans l’avenir ; mais sa constitution, éprou­vée par ses travaux et scs souffrances phj^siques et morales, restaitfort affaiblie. Il s’en préoccupait peu, et, au lieu du repos indispensable, fidèle au programme qu’il s’était tracé, il se livrait à un labeur sans mesure. Il acheva alors son livre des Poètes franciscains, et donna successivement différents travaux : Etudes sur le paganisme au moment de l’invasion des barbares ; le Progrès dans les siècles de la décadence latine ; les Pre­miers commencements du génie chrétien jusqu’à la fin du XIIIe siècle. Cette dernière étude devait servir d’introduction au livre qu’il se proposait d’écrire sur la Civilisation au Ve siècle.

C’est vers cette époque que nous retrouvons dans ses lettres la trace profonde d’une épreuve qui dut lui paraître tout spécialement pénible. Certains esprits étroits et intolérants en vinrent à formuler contrelui des accusations d’hétérodoxie.

La haute intelligence d’Ozanàm lui avait attiré de nombreux admirateurs ; mais ce fut sa grande bonté et sa grande modération qui lui attachèrent tant de cœurs. Lacordaire l a peint en un mot lorsqu’il dit qu’il fut «juste envers l’erreur ». Une immense pitié l’emplissait à la vue des incrédules que, loin de considérer comme des aveugles volontaires, il regardait comme des malheureux égarés auxquels la vérité avait été refusée. De là vint chez lui cette large tolérance, cette modéra­tion constante faite de charité et de raisonnement. Aussi blâmait-il toute controverse violente, sur­tout dans le domaine des questions religieuses. Il voulait que le grand précepte d’amour fût tou­jours respecté. Il détestait la lutte violente, et se réservait à lui et à ses amis la polémique, tempérée par la charité. « Nous avons ce bonheur, nous autres catholiques, disait-il, que notre cause veut être servie en même temps de deux manières qui se prêtent à la diversité des esprits: il lui faut des hommes de guerre et des hommes de paix, la croisade de la polémique et le prosélytisme de la charité. J’admire ceux qui combattent glo­rieusement sur la brèche, mais je ne puis me défendre de préférer, pour nos amis et pour moi, cet autre ministère moins dangereux, s’il est moins éclatant… »

On prit prétexte de la grande indulgence pro­fessée par Ozanam à l’égard des malheureux plongés dans l’erreur, et de la charité qu’il ne cessait de pratiquer dans la lutte pour prétendre qu’à force de tolérance, il en était arr*. v’é à perdre la foi, ou tout au moins à nier les peines éter­nelles. Ces accusations le trouvèrent découragé et profondément affligé. Dans une lettre adressée alors à M. Duffieux, il plaide sa cause avec une véritable angoisser «Serais-je donc épuisé de fatigue, à trente-sept ans, réduit à des infirmités précoces et cruelles, si je n’avais été soutenu par le désir, par l’espérance, par l’illusion de servir le christianisme ? » Et, plus loin, c’est avec des larmes qu’il dut pousser ce cri de foi : « Certaine­ment je ne suis qu’un pauvre pécheur devant Dieu ; mais il n’a pas encore permis que je cesse de croire aux peines éternelles ; il est faux que j’aie cessé de croire, que j’aie renié, dissimulé, atténué aucun article de foi. »

Sa santé, déjà si éprouvée, ressentit très vi­vement le contre-coup de cet assaut. Aussi, dès le début de l’été, les médecins lui ordonnèrent-ils un repos complet. Ozanam partit alors pour la Bretagne ; nous suivons ce voyage presque jour par jour dans sa correspondance. Là, dans la paix, il jouit avec amour de ce pays nouveau pour lui, entouré de sa femme et de sa fille. « Il y a dans la vie, écrit-il à cette occasion, de ces moments de bonheur très courts et très vifs, qui peuvent payer des années de souffrances. »

Sous l’heureuse influence de ce voyage, la santé d’Ozanam paraissait améliorée, et, à la rentrée des Facultés, il reprit son cours, continuant à dé­velopper le même sujet que l’année précédente : la civilisation au v® siècle. Ce fut la dernière année vraiment heureuse, bien.que les souffrances physiques fussent déjà tenaces et fréquentes : « La Providence nous traite cette année avec ménage­ment, comme des chrétiens faibles qui ont besoin d’indulgence. » Et dans une autre circonstance il se déclare aussi heureux qu’on peut l’être ici- bas.

Pendant l’été de 1851, les vacances venues, les médecins résolurent de l’envoyer aux bains de merde Dieppe. Ce déplacement le décida à aller jusqu’à Londres qu’il ne connaissait pas ; c’était alors la première grande exposition au Palais de Cristal. L’Angleterre n’offrait aucun attrait pour Ozanam ; néanmoins, sur les instances de son ami, M. Ampère, qui s’apprêtait à accomplir un long voyage en Amérique, il se résolut à l’ac­compagner jusqu’à Londres. Il faudrait citer en entier une lettre qu’il écrivit alors au docteur Dufresne pour avoir une idée des tristes impres­sions que lui fît l’Angleterre. Son âme, nourrie des souvenirs de ses voyages en Italie, enthousiaste des beautés de l’Ombrie, se trouva accablée et étonnée à la vue de la richesse, de la vie, de la solide prospérité de la capitale anglaise. Une seule chose le frappa profondément : ce fut l’activité commerciale des Docks, les richesses qui y étaient accumulées. Mais dans tout cela il lui apparaît quelque chose de dangereux et de tentateur. Et le penseur se retrouve toujours le même avec cette petite pointe d’utopie qui fut la caractéris­tique d’Ozanam : « Ce qui me semble un signe de réprobation, c’est que ces richesses ne servent pas, au bout du compte, à rendre meilleur le sort de l’humanité, le sort du grand nombre. » Les monuments de Londres ne lui plurent pas. Saint-Paul lui paraît un édifice glacial, que le catholicisme lui-même aurait bien de la peine à réchauffer. Une excursion à Oxford, où tout lui parut « debout dans une paix profonde », lui sembla une éclaircie au milieu de son séjour dans « cette ville débrouillards et de fumées ».

Le voyage, les bains de mer de Dieppe n’appor­tèrent aucune amélioration sensible à cette santé chancelante. De retour dans la petite maison de Sceaux qu’il avait louée cette année-là, il se rend compte de ce peu de résultat et écrit àM. Ampère alors en Amérique : « Je travaille un peu, mais lentement,difficilement ; et je n’écris pas une page pendant que vous faites cinquante lieues. »

Il rentra bientôt à Paris, mais avec la certitude que sa santé était profondément atteinte. C’est avec résignation et courage qu’il acceptait la maladie ; il avait beaucoup fait, mais il lui restait beaucoup à faire pour remplir le plan qu’il s’était dressé. Il pouvait s’appliquer le mot du Père Lacordaire : (( Ce n’est pas en vain que l’on veut devancer le temps ; le temps se venge de ceux qui se passent de lui. »

Ozanam reprit son cours avec bonheur, et le continua sans interruption jusqua Pâques. Mais, à cette époque, il tomba dangereusement malade, et force lui fut d’interrompre tous ses travaux. Il ne le fit qu’à la dernière extrémité, lorsqu’il sentit l’impossibilité de les continuer.

Il ne devait plus prendre la parole qu’une seule fois dans cette chaire de la Sorbonne où, toute sa vie, il avait lutté pour les idées qui lui étaient si chères. Un jour, il apprend que le public se plaint de lui, l’accusant, ainsi que plusieurs de ses collègues, de négliger leur devoir et de rester trop longtemps, peut-être pour des motifs futiles, éloignés de leur chaire. N’écoutant les supplica­tions de personne, il s’arrache de son lit et se fait conduire à la Sorbonne. Après sa leçon, où il fut plus applaudi que de coutume, comme si ses auditeurs avaient eu le pressentiment que ce serait pour la dernière fois, il s’écria en terminant : « Messieurs, on accuse notre siècle d’être un siècle d’égoïsme, et l’on dit les professeurs atteints de l’épidémie générale ; cependant c’est ici que nous altérons nos santés ; c’est ici que nous usons nos forces. Je ne m’en plains pas : notre vie vous appartient, nous vous la devons jusqu’au dernier souffle, et vous l’aurez. Quant à mui,Messieurs,si je meurs, ce sera à votre service.»

Tels furent les adieux d’Ozanam à l’auditoire qui pendant douze ans lui était resté fidèle.

Il avait voulu préparer la leçon suivante ; mais les malaises augmentant vinrent l’en empêcher et une pleurésie des plus graves se déclara. Dès qu’il fut transportable, il partit pour les Eaux- Bonnes, pù il devait retrouver l’abbé Perreyve, marqué, lui aussi, par la main de la mort. Ce furent pour ces deux âmes une joie de se rencon­trer presque aux portes du tombeau. Les jours passèrent, amenant ces entretiens que le jeune prêtre a pieusement rapportés: ils parcouraient ensemble les environs des Eaux-Bonnes, cher­chant l’un chez l’autre le courage et la résignation.

Tous deux s’enthousiasmaient ; ils devaient s’écrier ensemble ce qu’Ozanam écrivait quel­ques jours plus tard : « Dans d’autres voyages, ma pensée était distraite par les ouvrages des hommes. Dans ces pays-ci, où l’homme a peu fait, je ne vois plus que les œuvres de Dieu, et je le dis maintenant avec toute l’ardeur de la foi : Dieu n’est pas seulement le grand géomètre, le grand législateur, c’est aussi le grand artiste. Dieu est l’auteur de toute poésie ; il l’a répandue à flots dans la création, et s’il a voulu que le monde fût bon, il l’a aussi voulu beau… II y a comme un sentiment de pureté morale sur ces hauteurs que le pied de l’homme souille rarement, au bord de ces eaux pures qui ne désaltèrent que les chamois, au milieu de ces fleurs qui ne s’ouvrent que pour parfumer la solitude du Seigneur. David avait visité les sommets du Liban, quand il s’écriait : Mirabilis in altis Domi- nus ! Il avait contemplé la mer, quand il disait: Mirabiles elationes maris1 ! »

Quelques semaines plus tard, Ozanam retrouva l’abbé Perreyve à Biarritz. Celui-ci partait pour Paris. La séparation entre les deux amis fut so­lennelle. Ozanam voulut l’accompagner jusqu’à Bayonne. Là, au moment de le quitter, il l’em­brassa fortement en lui disant : « Henri, dites- moi bien adieu. » L’âme si délicate et si tendre de l’abbé Perreyve en fut déchirée.

Dans le récit qu’il laissa de cette séparation, il a dit avec les accents qu’il savait employer le dé­sespoir dont il fut saisi : «… L’avenir n’avait rien à me répondre pour me consoler. J’entendais tou­jours cette voix me dire adieu. Je tombai dans une mélancolie si profonde, que mon âme en fut comme submergée. »

Ozanam allait avoir encore quelques moments d’espoir. On avait parlé de lui pour un siège à l’Institut, et il aurait vivement désiré rentrer à Paris pour remplir les démarches personnelles en vue de succès du sa candidature ; il dut bientôt y renoncer.

Cependant un répit dans ses souffrances devait encore lui procurer la joie d’une excursion long­temps désirée, en Espagne. Il rêvait un voyage dans ce pays, voyage qui aurait débuté par un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostclle. Le 22 octobre, il se mit en route, accompagné de son frère ; mais, après quelques jours passés à Bur- gos, le mauvais temps fit rebrousser chemin aux voyageurs. De cette rapide excursion, Ozanam a laissé un récit pittoresque intitulé : Un pèleri­nage au pays du Cid2 ; cette page est peut-être, de toutes les œuvres qu’il a laissées, la plus colo­rée et la plus charmante. Une vie extraordinaire anime ces pages ; et jamais il n’atteignit la perfec­tion de forme que nous trouvons dans ces notes de voyage. Après une description générale du pays qu’il a traversé et des mœurs des habitants, il nous dépeint avec enthousiasme la Mère des rois et la Restauratrice des royaumes, Burgos, la ville des héros. L’ombre du Cid l’a suivi en par­courant les rues de la vieille cité espagnole, et c’est en frissonnant qu’il visite le tombeau où le guerrier repose à côté de Chimène. Si l’on veut se faire une idée de l’imagination ardente d’Ozanam, de son style pittoresque, de sa manière d’écrire, c’est ce récit qu’il faut lire. Toutes ses qualités s’y retrouvent en abondance ; 1 esprit le plus prévenu ne pourrait y relever les imperfections que l’on peut rencontrer parfois dans les autres œuvres.

A son retour en France, Ozanam visita le sanc­tuaire de Notre-Dame de Buglose, près du village où naquit saint Vincent de Paul. C’était un pèle­rinage de remerciement, tellement sa santé sem­blait s’être raffermie ; mais ce n’était hélas ! que trompeuse espérance.

Ozanam, sur l’avis des médecins, songea alors à se fixer en Italie pour passer les plus mauvais mois de l’hiver.

Pise lui parut l’endroit le plus indiqué, tant par le climat que pour les ressources que cette ville offre au travailleur. M. Fortoul, alors ministre de 1 instruction publique, qui montrait un intérêt très vif pour la santé d’Ozanam, lui avait demandé, pour tromper l’ennui de son long repos, un tra­vail sur les Origines des républiques italiennes. Il devait trouver à Pise tous les éléments voulus pour traiter ce sujet. De plus, il était ainsi proche de Florence, où habitaient encore des parents de sa mère, et nous savons tout l’amour qu’il portait à la patrie de Dante.

Dès les premiers jours de décembre, Ozanam se mit en route, traversant à petites journées le midi de la France, qu’il ne devait plus revoir que mourant.

L’année 1853 devait marquer le terme suprême de cette vie si courte et si bien remplie.

Le 1er janvier, Ozanam était à Cannes, sur le chemin de cette Italie qui l’avait vu naître et où il allait passer les derniers jours qui lui restaient à vivre. Le pays de Dante et de saint François devait être mêlé à toutes les phases de son exis­tence. Jeune, il l’avait visité épris de ses beautés ; c’est encore enthousiaste et débordant de joie que, déjà penché vers la tombe, il en retrouva les chefs-d’œuvre familiers; c’est au moment delà dernière séparation que les sympathies passées grandissent et s’avivent, que les liens secrets qui nous attachent aux choses se resserrent.

Les côtes de la Méditerranée et la Provence ensoleillée enchantèrent Ozanam. Mais, dès l’entrée en Italie, une pluie incessante entrava les mouvements des voyageurs.

Ils s installèrent à Pise où Ozanam, que ses travaux sur Dante avaient déjà rendu célèbre, fut par tous cordialement accueilli. Pour ses études, la bibliothèque de la ville lui fournissait tous les livres dont il pouvait avoir besoin,et il passait de longues heures à la cathédrale, chassé du Campo Santo par le mauvais temps persistant, admirant la majesté impassible des cinq nefs « élancées comme les palmiers des jardins éternels », la beauté mystérieuse des mosaïques où le regard immobile du Christ assis dans sa gloire semble le hanter. « Seigneur, il fait bon ici, dressons-y trois tentes, « s’écrie-t-il devant cette nouvelle transfiguration.

Et après ces heures d’enthousiasme, où il oublie la maladie, comme les saints après leurs extases, « il revient l’âme assez nourrie de poésie pour essuyer encore sans murmures de longs jours de captivité. »

Malgré tout, le souvenir de Paris le hantait ; il comptait déjà les jours qui le séparaient du mo­ment où il devait reprendre possession de sa chaire. « Ah ! pauvre Sorbonne ! que de fois je retourne en esprit vers ses murs noirs, dans sa cour froide mais studieuse, dans ses salles enfu­mées, mais que j’ai vues remplies d’une si géné­reuse jeunesse ! » A des moments d’espérance succèdent des heures de découragement, où son regard se détourne de la France, de Paris, de sa chaire de la Sorbonne : « Volo quomodo vis, volo quamdiu vis ».

Mais une grande consolation semée sur sa route, ce fut l’activité des conférences de Saint- Vincent-de-Paul dans les différentes villes qu’il eut à traverser : Toulouse, Marseille, Nice, Gênes, possédaient alors chacune une conférence dont le succès grandissait chaque jour. En Tos­cane, le gouvernement voyait d’un mauvais œil ces nouvelles associations, les accusant d’être un foyer de libéralisme et d’opposition. Il était encore réservé à Ozanam de dissiper les soup­çons du grand-duc et d’obtenir son assentiment. La fondation d’une conférence à Florence fut pour lui un grand sujet de joie : il prononça le discours d’ouverture, qui, le lendemain, parut dans tous les journaux, et, malgré lui, fut repro­duit de tous côtés. L’heureux résultat des confé­rences existantes amena l’éclosion de plusieurs autres ; cette activité déployée et le bonheur qu’il en ressentit amenèrent dans la santé d’O- zanam un moment de répit.

Il profita de ce dernier voyage à Florence pour visiter encore une fois cette ville qu’il con­naissait si bien, les vies de Vasari à la main.

Ce fut comme un adieu. Deux choses le pas­sionnèrent tout spécialement : l’Or San Michèle et les fresques de Giotto nouvellement décou­vertes à Santa Croce. On était en train de les restaurer: il s’introduisit par fraude, monta surles échafauds et fut transporté devant ces merveilles ; à chaque nouveau voyage, Giotto lui parais­sait plus grand : « Je le trouve de la taille de Dante, » écrit-il à M. Ampère dès son retour à Pise.

Le printemps approchait : au cœur de tous une espérance de guérison possible apparais­sait ; on parlait déjà du retour pour la fin d’avril, de la reprise des cours pour le 15 mai. Mais, quelque temps avant Pâques, une rechute se déclara; il fallut renoncera aller à Rome passer la Semaine sainte: ce fut une grande joie refusée à Ozanam, qui ne devait plus revoir la ville romaine. Cependant un mieux suivit de près cette crise : « Je commence à revivre, écrit-il à M. Ampère, et sans être guéri je puis espérer ma guérison. Le mal est que je me rattache en même temps à la vie et à toutes les vanités de la vie. » Il lui demande en même temps de par­ler de ses Poètes franciscains dans la Revue des Deux – Mondes ; ses espérances littéraires se réveillent avec cette accalmie de souffrances.

Mais l’influence des meilleurs climats devait être nulle sur la maladie lente qui parfois laissait quelque espérance avec quelque répit, mais dont les rechutes de plus en plus graves minaient sourdement le malade.

Au début de mai, accompagné de sa femme et de sa fille, il quitta Pise, où tristement il avait passé un hiver gris et humide ; les médecins désiraient pour le malade un meilleur air, et ils choisirent San-Jacopo, à un quart d’heure de Livourne. Cette petite ville, perchée sur des rochers entre les montagnes delà Spezzia et la mer, offre un splendide panorama. Ozanam reprit des forces devant cette vue admirable, où, dans le lointain, se détachaient la Corse et 1 île d’Elbe : c’est là qu’il écrivit le Pèlerinage au pays du Cid, dernières lignes qui devaient sortir de sa plume.

Le mois de juin amena une grande améliora­tion dans l’état du malade. La chaleurd’un été très doux, l’air de la mer firent croire un instant à une amélioration sérieuse : « Assurément, écrit-il encore à M. Ampère, si juillet et août, qui pas­sent pour de grands médecins, veulent me bien traiter, je serai guéri cet automne. »

Ce fut à ce moment qu’il crut échouer dans la tentative d’établir une conférence de Saint-Vincent- de-Paul à Sienne. Devant les difficultés qu’il ren­contra, il voulut lui-même aller plaider la cause de la charité. « Quel meilleur usage pouvons-nous faire de la santé que Dieu nous donne, que de l’employer à son service ? » Ayant ainsi arrêté toute objection sur les lèvres des siens, juste­ment effrayés de le voir partir dans un tel état de santé, il alla passer quatre jours à Sienne. Malgré tous ses efforts, il échoua et revint à San- Jacopo, fatigué et découragé. L’espérance du succès avait seule pu soutenir ses forces défail­lantes durant ce dur voyage. De retour, il ne s’avoua pas vaincu, il écrivit une longue lettre au Père Pendola, de qui dépendait la fondation de la conférence. Cette lettre est un admirable plai­doyer, c’est le cri même de la charité. « Com­ment donc, écrit-il, n’aurions-nous pas une con­férence à Sienne qu’on appelait l’antichambre du Paradis ? » La réponse ne se fit pas attendre : quinze jours plus tard, Ozanam, établi depuis peu à Antignano, recevait avec joie la nouvelle de lafondation de deux conférences de Saint-Vin- cent-de-Paul dans la ville de sainte Catherine.

Cette nouvelle et un article de M. Ampère sur les Poètes franciscains paru dans le numéro de juin deaRevue des Deux-Mondes furent un éclair­cissement, une joie au milieu des souffrances et de la faiblesse qui augmentaient chaque jour’ Quelque temps auparavant, Ozanam avait songé à poser sa candidature à l’Institut ; il en fit bientôt le sacrifice, comme d’une tentation d’amour-propre.

Dès lors tout espoir semble perdu ; il peut à peine tracer quelques lignes, et est obligé chaque fois à un long repos ; les promenades qu’il se plaisait à faire au bord de la mer lui sont même interdites. Le 15 août, il voulut encore célébrer la fête de la Vierge et se traîna péniblement jusqu’à la petite église d’Antignano : il ne devait plus y revenir. Toute espérance était éteinte dans le cœur de ceux qui l’entou­raient ; lui-même avait fait le sacrifice de sa vie et de toutes ses justes ambitions. « Si quelque chose me console, disait-il, de quitter ce monde sans avoir achevé ce que je désirais, c’est que je n’ai jamais travaillé pour la louange des hommes, mais pour le service de la vérité. » Une dernière consolation lui était réservée. Il avait demandé comme une grâce suprême de ne pas mourir dans un pays qui ne fût pas le sien. A la fin d’août, on se décida à quitter Anti- gnano. Après avoir remercié Dieu de s souffrances qu’il y avait endurées, Ozanam fut porté à bord d’un bateau qui devait le conduire à Marseille. La traversée fut bonne ; le malade la supporta sans fatigue, et la joie qu’il ressentit en aperce­vant les côtes de France lui fit oublier un instant les souffrances qui l’accablaient.

Quelques jours après, le soir du 8 septembre, il rendait son âme à Dieu, entouré de tous les siens et de nombreux membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, de son autre famille, comme il se plaisait à l’appeler.

Un de ses élèves raconte qu’Ozanam, peut- être par quelque pressentiment, ne commentait qu’avec des larmes le mot charmant par lequel Bossuet loue la duchesse d Orléans : « Elle fut douce envers la mort. » Lui aussi fut doux envers la mort qui venait le surprendre en pleine matu­rité de l’âge, au seuil des honneurs, brisant la grande situation littéraire à laquelle il pouvait prétendre.

Il fut doux envers la mort, car il l’attendait depuis plusieurs mois, armé, pour la recevoir, de foi et d’espérance. L’Ecriture sainte, les Psaumes surtout étaient, depuis de longs.mois, ses livres de chevet. II ne se lassait pas de relire ces élans d’espérance, ces plaintes sublimes, ces divins appels d’amour. Il y avait trouvé une réponse à toutes ses supplications, à toutes ses souffrances et à toutes ses joies.

Et, quelques mois avant sa mort, quand Récri­vit cette admirable prière qui fut comme son tes­tament religieux,le cantique d’Ezéchias vint natu­rellement sous sa plume. Ce fut peut-être sa plus belle page, et dans ce cri poussé par un mourant nous retrouvons la plainte émouvante et sacrée de Pascal dans la Prière pour demander à Dieu le bon usage de la maladie, mais avec quelque chose de plus moderne,un accent plus attendri et plus humain. C’est un adieu en même temps qu’une prière, le cri du désespoir résigné :

« J’ai dit au milieu de mes jours : J’irai aux portes de la mort.
« J’ai cherché le reste de mes années. J’ai dit : Je ne verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des vivants.
« Ma vie est emportée loin de moi, comme on replie la tente des pasteurs.
« Le fil que j’ourdissais encore est coupé comme sous les ciseaux du tisserand.
« Entre le matin et le soir, vous m’avez conduit à ma fin.
« Mes yeux se sont fatigués à force de s’élever au ciel.
« Seigneur, je souffre violence. Répondcz-moi. Mais que dirai-je et que me répondra celui qui a fait mes douleurs?
« Je repasserai devant vous toutes mes années dans l’amertume de mon cœur.

« C’est le commencement du cantique d’Ézé- chias. Je ne sais si Dieu permettra que je puisse m’en appliquer la fin. Je sais que j’accomplis aujourd’hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j’ai une femme jeune et bien-aimée, une char­mante enfant, d’excellents frères, une seconde mère, beaucoup d’amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage long­temps rêvé.
« Voilà cependant que je suis pris d’un mal grave, opiniâtre, et d’autant plus dangereux, qu’il cache un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vous-même, mon Dieu, m’avez donnés? Ne voulez-vous point, Seigneur, vous contenter d’une partie du sacrifice ? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déré­glées? N’accepterez-vous point l’holocauste de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets même d’étude, où se mêlait plus d’orgueil que de zèle pour la vérité ? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres, et si, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vous la douceur de vieil­lir auprès de ma femme et d’achever l’éducation de mon enfant? Peut-être,mon Dieu, ne le voulez- vous point ? Vous n’acceptez pas ces offrandes in­téressées ; vous rejetez mes holocaustes et mes sacrifices. C’est moi que vous demandez. Il est écrit au commencement du livre que je dois faire votre volonté. Et j’ai dit : Je viens, Seigneur.
« Je viens, si vous m’appelez, et je n’ai pas le droit de me plaindre. Vous avez donné qua­rante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la terre, maladive, frêle, destinée à mourir dix fois, si la tendresse et l’intelligence d’un père et d’une mère ne l’avaient dix fois sauvée. Que les miens ne se scandalisent point si vous ne vou­lez pas faire aujourd’hui un miracle pour me gué­rir ! Mon enfance, heureusement écoulée au milieu de tant de périls, n’était-elle pas un premier mira­cle? Il y a cinq ans, ne m’avez-vous pas ramené de bien loin, et ne m’avez-vous pas accordé ce délai pour faire pénitence de mes péchés et pour deve­nir meilleur? Ah! toutes les prières qu’alors on
vous adressa pour moi furent écoutées. Pourquoi celles qu’on vous fait aujourd’hui, et en bien plus grand nombre, seraient-elles perdues ? Mais peut- être, Seigneur, vous me donnerez le courage de la résignation, la paix de l’âme, et ces consolations inexprimables qui accompagnent votre présence réelle. Vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions ; vous les ferez retomber sur ma femme, mon enfant, sur tous les miens, à qui mes travaux auront peut- être moins servi que mes souffrances. »

  1. Lettres, t. II, p. 446.
  2. Œuvres complètes, t, VII.

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