Frédéric Ozanam, l’homme et l’œuvre (Chapitre 3)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Faulquier · Année de la première publication : 1904 · La source : Librairie des Saints-Pères (P.-J. Bédcchaud, Editeur), Paris. Quatrième édition.
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Chapitre III: La Sorbonne

Ozanam01Ozanam dut bientôt partir pour débuter dans ‘sa chaire de laSorbonne ; mais combien ce départ était différent des précédents ! « Que de choses à vous dire ! écrit-il à son ami Lallier ; et comme cette cruelle question de vocation, si longtemps incertaine, s’est tout à coup dessinée ! En même temps que la Providence me rappelle sur ce terrain glissant de la capitale, elle semble vouloir m’y donner un ange gardien pour consoler ma solitude ; je pars en laissant conclue une alliance qui se terminera à mon retour. » Et il s’étonne lui-même du sentiment nouveau qui s’est emparé de lui : « Vous me trouverez bien tendrement épris ; mais je ne m’en cache pas, encore que je ne puisse m’empêcher quelquefois d’en rire. Je me croyais le cœur plus bronzé… Vous me verrez heureux : ce sera pour compenser le partage que vous fîtes si souvent de mes douleurs. »

Ozanam allait, on le sait, suppléer M. Fauriel, condamné au repos par une santé de plus en plus chancelante. Pendant ses années de professorat, ce dernier avait successivement traité l’épopée homérique, la poésie provençale, les littératures italienne et espagnole au moyen âge. Ozanam, suivant le même plan, projetait d’exposer l’his­toire de la littérature allemande du douzième au quinzième siècle.

Il n’était pas un inconnu pour son auditoire ; il possédait de nombreuses relations dans le per­sonnel de l’Université. De plus, pour la jeunesse catholique du moment, Ozanam était le fonda­teur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul ; elle ne pouvait que s’enorgueillir de ses succès. Il débutait donc sous d’heureux auspices, précédé de la réputation que lui avait créée sa brillante réception au concours de l’agrégation et son livre sur Dante ; il pouvait espérer arrêter cet audi­toire mobile de la Sorbonne qui rend parfois si dur l’enseignement, en privant le professeur de cette union si indispensable avec les élèves qui l’écoutent.

Dans sa leçon d’ouverture, il traça à grands traits le plan qu’il se préparait à suivre ; il s’y proposait d’étudier les transformations de l’Alle­magne du xne au xve siècle, étudiant les insti­tutions et les faits historiques pour bien montrer comment, dans ces régions, la littérature put se développer, à quels résultats elle arriva, et comment elle fut le miroir des différents états de la société.

Sa méthode constante fut la déduction, mais une déduction au service d’une idée première qui, dirigeant les premières recherches, se retrou­vait partout comme le fil indicateur et la con­clusion prévue.

De tout ce cours nous ne trouvons dans les Œuvres complètes que la seule leçon d’ouver­ture ; cependant deux articles publiés dans les volumes de « Mélanges », l’un sur la littérature allemande au moyen âge, l’autre sur la célèbre épopée des Niebelungen, semblent résumer cer­taines parties de cet enseignement. Ce poème des Niebelungen était pour Ozanam l’objet d’une admi­ration qu’il chercha à faire partager à tous ceux qui l’écoutaient, chaque fois que l’occasion l’a­mena à en parler. Il regardait cette épopée comme l’Iliade des nations germaniques, et, la rapprochant des brillants romans de chevalerie, y découvrait avec la réhabilitation de la femme, les premiers vestiges de l’idée chrétienne.

« Le rôle principal des Nicbelungen, lisons- nous dans sa leçon, est celui d’une femme : c’est < elle qui la première entre sur le théâtre, n’en dis­paraît jamais, au moins par la pensée, et n’en sort qu’en le fermant. C’est une nature vraiment héroïque, dont le développement remplit toute la fable, grandissant avec une effrayante vérité depuis l’innocence du premier âge jusqu’à l’atro­cité d’une agonie sanglante ; c’est la pudeur de la vierge, la tendresse de l’épouse, le ressentiment de la veuve ; mais toujours c’est l’amour. Si cette femme tendre comme Andromaque, fidèle comme Pénélope, efface toutes les figures des anciennes épopées, si elle fait pâlir même les plus redou­tables acteurs de l’épopée allemande, si le sexe le plus faible est choisi pour réaliser le type de l’héroïsme, n’est-ce pas là une chose tout à fait neuve, possible seulement au temps de la cheva­lerie? Alors la fille d’Eve, relevée de sa longue déchéance, fut réhabilitée dans les lois, glorifiée dans les arts. Un même culte réunit sous des cieux différents les « Minnesinger » et les trouba­dours, et l’image de deux femmes, Chriemhild et Béatrix, couronnent les deux plus grands poèmes de la barbarie et du christianisme. »

Tout ramenait son esprit vers l’incomparable poète, le grand génie auquel il devait ses premiers succès et qui avait fait sur son esprit une impres­sion indélébile.

Et l’homme de foi, l’homme de tradition se re­trouve toujours chez le professeur. Dans cette leçon d’ouverture il s’éleva vivement contre le scepticisme allemand, et nous ne résistons pas à citer ce passage : « Il n’est pas aujourd’hui de lauréat, dans les Universités de l’Allemagne, qui, au lendemain de ses thèses, se réveillant docteur, ne songe à se faire place dans le monde lettré par la témérité d’un nouveau doute. Il cherche quelqu’une de ces figures devant les­quelles se soit longtemps inclinée l’admiration des hommes ; il n’aura pas de paix qu’il n’ait brisé l’idole, à peu près comme ces enfants dont les bandes malfaisantes errent autour de nos ca­thédrales, et qui, à coups de pierres, s’exercent à mutiler les statues… C’est un triste jeu de dé­molir les vieilles gloires. »

Peut-être pourra-t-on lui reprocher d’avoir par­fois trop laissé de côté cet esprit de critique qui fit faire tant de progrès aux sciences historiques du xix® siècle. La conviction ardente qui le dé­vorait intérieurement,l’esprit d’apostolat intellec­tuel pour lequel il semblait créé, nuirent quel­quefois, malgré sa grande modération, à la sûreté de scs vues. Nous retrouvons souvent dans ses travaux de l’âge mûr cette bonne volonté et cet enthousiasme trop vif qui le firent témérairement répondre à Lyon aux théories des saint-simoniens.

Au pied de sa chaire se groupèrent bientôt des hommes de tous les partis, étonnés par ce spec­tacle, nouveau pour beaucoup, d’une vie consa­crée à la défense d’une idée ; d’une foi inébran­lable, d’un amour brûlant pour la vérité.

Et des incroyants se mêlent aux crojrants pour écouter le jeune orateur. C’est Renan, écrivant à sa « bonne mère » de Bretagne le détail de ses journées et parlant des cours auxquels il assiste, qualifie celui d’Ozanam d’« apologie constante de tout ce qu’il y a de plus respectable ». C’est Sarcey dont le journal vient tout récemment de nous révéler l’étonnement et l’admiration Rap­prochant avec esprit les deux noms d’Ozanam et de Jules Simon, il se demande quel merveilleux orateur aurait fait le mélange de ces deux hom­mes. Ce dernier, en effet, possédait le charme et le brio qui cachèrent souvent chez lui tout ce qu’il y avait de superficiel et de vain. Chez Ozanam rien de semblable : pour lui, dans quel­ques circonstances qu’il eût à prendre la parole, que ce fût dans sa chaire de la Sorbonne ou dans un çercle plus restreint et même intime, il le faisait toujours avec quelque souffrance, avec quelque peine. Un réel malaise accompagnait ses premières phrases ; et une agitation fébrile faite de crainte et de timidité l’assaillait chaque fois qu’il devait parler en public.

Quelques minutes suffisaient pour faire dispa­raître ce malaise; et le maître prenait possession, avec autorité, de l’âme de ses auditeurs. Cette hé­sitation de parole tenait, comme son inquiétude d’esprit, à sa santé délicate, à son tempérament extraordinairement nerveux.

Le succès de ces cours de Sorbonne ne lui fai­sait oublier aucune des questions qui lui tenaient tant au cœur. Il avait retrouvé avec joie ses con­frères delà Société de Saint-Vincent-de-Paul,ses amis d’autrefois et parmi eux, avant tous, Mon- talembert. Une amitié impérissable devait unir ces deux hommes si bien faits pour se com­prendre et s’aimer. Profondément religieux l’un et l’autre, leur seul but était le triomphe du christianisme. Tous deux travaillaient à la récon­ciliation du passé et de l’avenir, dans la liberté pour tous et surtout pour l’Eglise. Ils aimaient leur temps, en avaient compris les besoins et les aspirations ; ils étaient tous deux ermés pour la lutte incessante.

Le printemps de 1841 rapprochait Ozanam du grand événement qui allait fixer à jamais son exis­tence. Son cours terminé, il partit aussitôt pour Lyon, où la nouvelle de ses succès l’avait précédé et où sa fiancée l’attendait doublement heureuse. Le mariage fut célébré le 23 juin. Quelques jours plus tard, écrivant à un ami, il laisse déborder l’ivresse de son cœur : « Depuis cinq jours que nous sommes ensemble, quelle sérénité dans cette âme que vous connaissiez si inquiète et si ingénieuse à se faire souffrir ! Je me laisse être heureux. Je ne compte plus les moments, ni les heures. Le cours du temps n’est plus pour moi… Que m’importe l’avenir ? »

Après quelques semaines passées en Dau- phiné aux eaux d’Allevard, le jeune couple s’em­barqua à Marseille pour l’Italie. Ozanam devait désirer, avant tout, refaire ce voyage qui avait laissé dans son esprit des traces si profondes ; et le faire dans ces conditions allait être pour lui une double joie. Après dix jours de traversée, les voyageurs débarquèrent à Naples, et, malgré le peu de sûreté qu’offrait alors une semblable excursion, ils se décidèrent à visiter la Sicile. Les lettres qu’Ozanam écrivit pendant ce voyage offrent ce mélange d’érudition et de poésie que nous retrouvons si souvent chez lui et qui n’est pas le moindre charme de sa manière de com­poser.

Après cette excursion dans l’île, ils remontè­rent à Rome, qu’Ozanam tenait à revoir et à ai­mer en compagnie de Mme Ozanam. Ils y pas­sèrent plusieurs jours, parcourant les églises et les ruines. « Ce que le voyage de Sicile était pour l’antiquité, le séjour de Rome l’est encore davantage pour l’intelligence du christianisme. » La réputation croissante d’Ozanam lui donnait libre accès auprès des hommes comme auprès des choses : le Souverain Pontife fit le meilleur accueil au jeune ménage.

Mais il fallait songer au retour et à l’installa­tion prochaine à Paris. Ils quittèrent Rome pour la France. La jeunesse d’Ozanam était finie.

Après quelques jours passés à Lyon auprès de ses beaux-parents, Ozanam partit pour Paris et s’installa avec sa jeune femme dans un modeste appartement, rue de Grenclle-Saint-Germain.

A la rentrée de son cours, il put constater un nouvel accroissement dans le nombre de ses auditeurs ; de même que pendant l’année précé­dente, il étudia la littérature allemande au moyen âge, traitant encore des Niebelungen, puis de la poésie en général, pour terminer scs dernières leçons par une étude sur les prosateurs, chro­niqueurs et philosophes scolastiques.

Depuis bien longtemps la parole d’un profes­seur chrétien ne s’était fait entendre à la Sorbonne. A peine âgé de vingt-sept ans. Ozanam y débutait en maître, et en maître écouté. Malgré la méfiance de l’État, qui, armé de son monopole, n’entendait pas être attaqué au nom des droits de l’Église, il s’était prononcé sans détour dès le début, décidé à atteindre un but qu’il s’était ouvertement fixé. Les catholiques applaudissaient : les scep­tiques, intéressés par cette éloquence nouvelle, l’entouraient aussi. « Athènes l’écoute, s’écria le Père Lacordaire, comme elle eût écouté Grégoire ou Basile, si, au lieu de retourner dans les soli­tudes de leur patrie, ils eussent, aux pieds de l’Aréopage où prêchait saint Paul, ouvert ce trésor de goût et de savoir qui devait illustrer leurs noms. »

Et sous cette improvisation brillante qui attirait les succès, on pouvait deviner les préparations laborieuses, les recherches opiniâtres, la science accumulée à grand effort.

Entre temps il rassemblait les matériaux d’une étude qu’il voulait écrire sur les origines des peuples germaniques et leur établissement dans l’empire romain. Dans une de ses lettres nous trouvons le plan qu’il se proposait de suivre : il voulait montrer que l’Allemagne était rede­vable de son génie et de sa civilisation à l’éduca­tion chrétienne qui lui fut donnée, et que si elle sut acquérir puissance, lumières et poésie, ce fut grâce à une communion fraternelle avec les autres nations européennes. Réduits à eux seuls, les Germains ne furent que des barbares, et pour eux il n’y eut de véritables destinées que grâce à l’unité romaine dépositaire de toutes les tradi­tions temporelles de l’humanité, comme des desseins éternels de la Providence ; par la foi romaine, par la langue latine, ils sont entrés en possession de l’héritage religieux, scientifique et politique des peuples modernes. Dans ce nouveau travail, Ozanam avait pour but de répondre aux théories d’Hegel et de Strauss, qui avaient pro­fondément obscurci et même altéré le sujet.

Cette nouvelle tâche lui imposait les plus rudes travaux, et il s’avouait lui-même fatigué ; il avait gardé ses habitudes de traail d’autrefois, où ré­gulièrement chaque jour il consacrait dix heures à l’étude.C’està ce propos qu’ayantâprononcer quel­ques mots un soir dans un cercle catholique, il eut cette belle pensée, prophétiquepourlui-même :

« Tous les jours, nos amis, nos frères se font tuer comme soldats ou comme missionnaires sur la terre d’Afrique ou devant le palais des manda­rins. Que faisons-nous, nous autres, pendant ce temps-là? Croyez-vous donc que Dieu ait donné aux uns de mourir au service de la civilisation et de l’Eglise, aux autres la tâche de vivre les mains dans leurs poches ? Ah ! Messieurs, travailleurs de la science, gens de lettres chrétiens, montrons que nous ne sommes pas assez lâches pour croire à un partage qui serait une accusation contre Dieu qui l’aurait fait, et une ignominie pour nous qui l’accepterions.

« Préparons-nous à prouver que, nous aussi, nous avons nos champs de bataille où parfois l’on sait mourir. »

A son retour à Paris, à la fin de 1<S41, le Père Gratry, alors directeur du collège Stanislas, lui avait proposé de joindre à sa chaire de la Sor­bonne celle de rhétorique dans ce même collège. Il avait accepté, malgré le surcroît de travail au­quel cette nouvelle fonction devait l’astreindre.

Ce fut dans cette chaire du collège Stanislas, dans l’enseignement modeste d’une classe de rhétorique, qu’Ozanam se révéla tout entier. Nous connaissons l’impression profonde qu’il laissa à ses élèves parles souvenirs de l’un d eux, M. Caro. « Je me souviens, dit-il, comme si c’était hier, du jour où nous le vîmes paraître dans sa chaire du collège Stanislas. La première impression fut toute à la curiosité, et, je dois le dire, à une curiosité un peu maligne. Ozanam n’avait pour lui rien de ce qui prédispose en faveur d’un homme, ni la beauté, ni l’élégance, ni la grâce. Sa taille était médiocre, son attitude gauche et embarrassée. Des traits incorrects, un teint livide, une extrême faiblesse de la vue, qui donnait à son regard quelque chose de trouble et d’indécis, une chevelure longue et en désordre, lui composaient une physionomie assez étrange… Si la malignité souriait d’abord, la sympathie avait son tour. On ne pouvait rester longtemps indiffé­rent à cette expression de douceur et de bonté, transmise du cœur à travers un masque un peu lourd, mais qui n’était disgracieux qu’à la pre­mière vue… Joignez à cela un sourire d’une très spirituelle finesse, et, à certains moments, un épa­nouissement d’intelligence sur cette physionomie transformée, comme si elle se fût ouverte pour laisser passer un rayon de l’âme ; ajoutez enfin, comme dernier trait, l’habitude de souffrir, visi­blement empreinte sur ce visage maladif, mais, en même temps, l’habitude de souffrir avec calme, marquée dans cette expression singulière de sérénité douloureuse, qui devint chez lui dominante dans les deux dernières années de sa vie… Comme il y avait de la gêne dans son main­tien, il y avait aussi de l’embarras et presque de la gaucherie dans ses premières paroles. Son élocution, au début, semblait souffrir d’une sorte de timidité physique ; elle était difficile, lente, et ne se dégageait qu’avec peine d’une certaine obscurité. Elle n’osait s’enhardir que peu à peu, sous la pression de cette dialectique intérieure de la pensée que l’obstacle provoque ou que la sym­pathie échauffe. Mais cette mauvaise honte cédait bientôt, non pas tant au légitime sentiment d’une supériorité qui se rend justice à elle-même, qu’au vaillant effort d’une volonté pour laquelle c’était un devoir de produire les idées avec toute la force et la chaleur qu’on doit mettre au service de la vérité. Son talent était encore de laconscience. Ces singulières timidités d’une pensée qui s’effrayait d’elle-même se marquaient visiblement dans son écriture tourmentée inégale, surchargée de ratures. Une lettre, des notes éparses, une page destinée à la publicité, tout ce qui sortait de sa plume portait l’empreinte d’un labeur diffi­cile, d’un goût inquiet, toujours mécontent de son œuvre et d’une certaine indécision hésitant entre les formes diverses et les nuances d’une idée. Il y avait de tout cela dans Ozanam quand il était de sang-froid. Mais le travail de l’idée produisait l’enthousiasme, et tous ces embarras dispa­raissaient : la parole ou le style devenaient tout d’un coup vifs, impétueux; en un instant, tout changeait de face ; l’homme trop défiant de lui- même disparaissait dans l’orateur ou dans l’écrivain sûr de la vérité1. »

Nous n’avons pas hésité à rapporter ce long portrait du maître tracé avec amour par un élève préféré. Il nous montre ce qu’était Ozanam au moment où il commença sa vie d’enseignement. Il professa pendant deux années au collège Stanislas son cours de rhétorique, avec un tel succès que plusieurs élèves demandèrent à redou­bler leur classe, dans la seule pensée de prolonger la douce intimité intellectuelle qui les unissait à leur maître.

Ozanam fut en effet un de ces maîtres incompa­rables de l’intimité, qui du haut d’une modeste chaire de collège savent, par la continuité de leur action, exercer une influence décisive sur leurs élèves, qui se règlent sur eux et les entraînent, plus encore, peut-être, par leur cœur que par leur science. Une des caractéristiques de son en­seignement c’était l’intérêt qu’il savait donner aux choses et l’art tout spontané avec lequel il éveil­lait dans les intelligences le sentiment littéraire. « Avec lui on aimait à penser, » ajoute M. Çaro. N’est-ce pas l’éloge le plus délicat que puisse faire un élève parlant d’un ancien maître ? Sous un tel professeur, 1 intelligence seule ne profitait pas ; l’âme tout entière • s’épanouissait. Jamais peut-être il ne fut plus éloquent que dans ce cours de rhétorique ; ne méprisant aucun des exercices scolaires parfois bien arides, il savait y mettre la grandeur et la force de ses pensées, les élevant toujours à la hauteur d’une démonstra­tion. Il savait faire aimer tout ce qu’il enseignait ; il s’abandonnait à toute l’ingénuité et la vivacité de son intelligence, à cet esprit de repartie par quoi il savait rendre attrayantes les matières les plus arides. Il s’y abandonnait alors dans toute la sincérité et la paix de son âme, le temps de la douleur et de la tristesse n’était pas encore venu pour lui.

Les cinq premières années qui suivirent son mariage comptèrent parmi les plus heureuses de son existence. Il se sentait dans sa voie; le succès entourait sa chaire de la Sorbonne, et à son foyer il trouvait l’affection la plus tendre, la bonté la plus dévouée.

Pendant la durée des années 1843 et 1844, Ozanam continua son cours en Sorbonne par l’histoire littéraire de l’Italie. La première de ces deux années fut consacrée à la période qui s’é­tend depuis les débuts de l’ère chrétienne jus­qu’au règne de Charlemagne. Il y étudia l’œuvre de la Papauté et les efforts de l’Eglise pour sau­ver au milieu du chaos de ces époques troublées l’héritage de science, de civilisation et de liberté que l’antiquité leur avait légué et qu’elles surent purifier et développer. Nous retrouvons le plan général de cette partie de son cours dans une étude qu’il publia alors dans le Correspondant sur la tradition littéraire en Italie. Ce fut encore en cette même année qu’il publia un long travail sur le Bouddhisme, placé par les éditeurs de ses œuvres dans le second volume des Mélanges.

Mais s’il continuait ses travaux avec l’acharne­ment qu’il savait y apporter, il dut, dans cette année 1843, prendre une part active à la lutte qui s’engageait. La question de la liberté de l’ensei­gnement restait tout entière après la condamna­tion de Y Avenir ; et M. de Montalembert, dans une brochure sur le Devoir des catholiques, donnait

une nouvelle impulsion à cette ardente question. Ozanam, «à qui cette liberté tenait tant au cœur, bien qu’attaché à l’Université par la chaire qu’il occupait, n’hésita pas à soutenir vigoureusement la lutte contre le monopole, de concert avec M. Lenormant, M Cœur et quelques autres.

Il ne perdait aucune occasion, au cours de scs leçons, de répondre aux insinuations et aux attaques de Michelet et de Quinet, qui, surtout dans leurs chaires du Collège de France, me­naient l’assaut contre le catholicisme. • L’audi­toire se retrouvait presque le même aux différents cours ; il n’y eut cependant aucun tumulte : c’était la lutte oratoire loyale et ferme. Répon­dant aux mêmes, Ozanam publia dans le Corres­pondant un article sur rétablissement du christia­nisme en Allemagne. A ce moment le Correspon­dant était sorti des difficultés qu’il avait tout d’abord rencontrées et comptait parmi ses rédac­teurs Montalembert, de Falloux, Ozanam, de Champigny, etc…

Dans cette voie militante où Ozanam venait d’entrer, il fut courageusement secondé par M Lenormant. Celui-ci suppléait depuis déjà trois années M. Guizot dans sa chaire d’histoire, et constamment il avait professé les théories les plus rationalistes. Mais son incrédulité était tombée peu à peu, et sa conscience étant trop droite pour feindre des opinions qui n’étaient plus les siennes, il ne chercha pas à dissimuler ses nouvelles croyances. Cet événement eut un grand retentisse­ment à la Sorbonne. Le parti antichrétien, dirigé et excité par Quinet et Michelet, résolut de ne rien épargner pour fermer la bouche à celui qu’ils appelaient ironiquement le converti de la Sor­bonne. Ozanam comprit la gravité de la situation et il fît tous ses efforts pour que la cause de M. Lenormanl ne fût pas séparée de la sienne. Il résolut d’user de toute son influence et même de payer de sa personne pour que les cours pussent cqntinuer. Le gouvernement cependant céda à la violence, et l’enseignement de M. Lenonnant fut suspendu quelques mois plus tard.

La hardiesse de la conduite d’Ozanam dans toute cette affaire lui avait attiré une grande popu­larité, mais le plaçait dans une situation délicate. Il lui fallut un singulier mélange de courage, de douceur et de tact pour concilier avec ses prin­cipes si profondément chrétiens l’intérêt et la dignité du professeur. Il passait à ce moment, et à juste titre, pour un des chefs les plus écoutés du parti catholique ; et d’un autre côté il appar­tenait au corps dépositaire du monopole de l’en­seignement dont il voulait comme catholique la complète liberté. Fallait-il abandonner son cours, ou, tout en le continuant, prendre une part active à la lutte entreprise contre l’Université ? Oza­nam garda sa chaire : c’était son poste dans le combat pour la vérité. Mais il sut avec tant de tact disjoindre la cause de l’Université et celle de l’athéisme que tant de gens voulaient confondre, que personne ne songea à lui en vouloir. Il con­serva à la fois la confiance des catholiques et l’estime du corps dont il était membre. Sa popu­larité sortit augmentée de ces difficultés.

Dans le but de créer un centre de réunion pour les jeunes étudiants appelés à Paris par leurs études, on venait de fonder, sous les auspices de Mgr AfTre, le cercle catholique. Montalembert, Lacordaire, le P. de Ravignan, l’abbé Bautain, célèbre parles cours qu’il venait de faire à Stras­bourg, s’intéressaient et prenaient une part active à l’œuvre nouvelle. Ozanam avait été chargé de la présidence de la conférence littéraire qui y avait été établie. Il remplit ce rôle avec succès, et sut attirer autour de lui un grand nombre de jeunes gens. Ce fut là qu’il prononça, entre autres, un discours sur les devoirs littéraires des chré­tiens, qui eut le plus grand retentissement. Une grande partie du clergé de Paris déplorait alors vivement les violences d’une certaine presse qui compromettait auprès de beaucoup d’esprits la cause de l’Eglise. Ozanam, dans le discours dont nous venons de parler, devint, sur les in­stances mêmes de Mgr AfTrc, le porte-parole de ce parti. Il s’efforça de montrer combien la polé­mique doit être loyale et modérée, et il appuya principalement sur la charité dont il faut user avant tout dans la discussion. « Beaucoup, disait- il, se ressentent amèrementde la douleur denepas croire : on leur doit une compassion qui n’exclut pas l’estime. II serait habile, quand il ne serait pas juste, de ne les point rejeter dans la foule décroissante des impies, et de distinguer entre les étrangers et les ennemis. »

Au milieu de tous ses travaux, Ozanam était profondément heureux et tranquille, lorsqu’un événement vint changer son existence. M. Fauriel, dont la santé était chancelante depuis de longues années, vint à mourir. Cette mort n’avait rien d’imprévu, et cependant elle fut pour Oza­nam un véritable coup de foudre. Il avait toujours trouvé chez son prédécesseur un conseil éclairé et, de plus, il jouissait de sa suppléance perpé-

tuelle, les infirmités de M. Fauriel lui interdisant pour toujours l’accès de sa chaire. On comprend les angoisses que cette disparition éveillait dans le cœur d’Ozanam. Après quatre ans d’un ensei­gnement de plus en plus applaudi par un nombreux auditoire, on ne pouvait évidem­ment songer à l’éliminer purement et simple­ment, ou à appeler un étranger dans la chaire qu’il occupait avec tant d’éclat. Mais il n’avait que trente et un ans, et jamais aucun professeur titulaire n’avait été nommé si jeune à la Sor­bonne ; de plus, il apprit que les anciens profes­seurs eussent désiré voir prendre la place par un homme jouissant d’avance d’une grande réputa­tion. , •

II se voyait déjà envoyé au fond de la province lorsqu’on parla de le nommer simplement chargé de cours, la vacance de la chaire devant être pro­longée par respect pour la mémoire de M. Fau­riel. Si les angoisses et les craintes d’Ozanam n’avaient été que trop fondées, un heureux en­semble de circonstances allait cependant aplanir toutes les difficultés, et, cinq mois plus tard, la nomination tant désirée fut signée, le 21 no­vembre 1844.

La situation morale et surtout financière était toute changée pour lui par cette nomination ; une seule chose vint assombrir la joie qu’il dut en ressentir. Il lui fallait abandonner sa chaire de Stanislas, où ses succès avaient peut-être été moins éclatants, mais combien plus intimes et plus doux!

M. Ampère fut le premier auquel il fit part de la bonne nouvelle ; le bonheur déborde dans sa lettre: « Je savais bien, écrit-il, et Dieu nous en avait fait faire assez l’expérience, qu’on avait besoin de ses amis dans la tristesse ; mais je ne savais pas qu’on en eût tant besoin dans le bonheur. »

Le successeur de M. Fauricl ne pouvait se dis­penser de consacrer quelques pages à ce savant aussi modeste que bon. C’était aussi pour Ozanam un témoignage de reconnaissance à rendre à celui qui, le lendemain de son succès à l’agrégation, l’avait désigné pour son suppléant et lui avait ouvert ainsi les portes de l’Université. La notice qu’il fit paraître dans la circonstance lui fut dictée par son cœur, et il trouva des accents touchants pour louer la science autant que la modestie et la droiture de son prédécesseur.

Au mois d’avril de la même année, M. Soula- croix fut nommé à Paris, au ministère de l’Ins­truction publique. Cette nomination, vivement désirée par Ozanam, fixait la famille de sa femme près de lui.

Ils allaient être tous réunis pour partager une joie qui couronnait toutes les autres joies. Il l’annonce en ces termes à son ami Foisset : « Mes amis ont beaucoup à faire cette année pour m’aider à remercier Dieu. Après tant de faveurs qui fixaient ma vocation dans ce monde, qui mettaient fin à la dispersion de ma famille, un bienfait nouveau est venu me faire connaître la plus grande joie probablement qu’on puisse éprouver ici-bas: je suis père ! » A M. Lallier, il écrit quelques jours après : « Je ne sais rien de plus doux sur la terre que de trouver en rentrant chez moi ma femme bien-aimée avec ma chère enfant dans ses bras. Je fais alors la troisième figure du groupe, et je demeurerais volontiers des heures entières dans l’admiration, si, tôt ou tard, des cris ne venaient me rappeler que la pauvre nature humaine est bien fragile, que sur cette petite tête bien des périls sont suspendus et que toutes les joies de la paternité ne sont don­nées que pour en adoucir les devoirs. »

L’été arrivait ; il ne quitta pas tout de suite Paris, malgré un malaise assez violent dont il souffrait depuis quelques mois. A la fin d’août seulement, il alla s’installer à Nogent avec sa famille, où il employa ces vacances à terminer son « interminable volume », l’Histoire de la Civilisation chrétienne chez les Germains. II y passa une grande partie de l’automne, goû­tant près de sa femme et de sa fille un repos bien gagné. « C’est un de ces moments de bonheur, écrivait-il alors, comme il y en a bien peu dans la vie, et qui font sentir de plus près la bonté de la Providence. »

  1. Revue Contemporaine, 15 juillet 1856.

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