Frédéric Ozanam, l’homme et l’œuvre (Chapitre 2)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Faulquier · Année de la première publication : 1904 · La source : Librairie des Saints-Pères (P.-J. Bédcchaud, Editeur), Paris. Quatrième édition.
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Chapitre II: La vocation

Ozanam01« Le moment de se choisir une destinée est un moment solennel, et tout ce qui est solennel est triste. » Ce terme auquel il pensait avec terreur depuis longtemps, était arrivé pour Ozanam, avec l’année 1837. Allait-il suivrela carrière que luiavait toujours indiquée le désir de ses parents, et entrer au barreau ; ou bien, malgré les difficultés qu’il rencontrait, allait-il continuer des études de let­tres vers lesquelles il se sentait invinciblement attiré ? « Toutes ces réflexions m’agitent et me tourmentent, écrit il ù un ami, et la prochaine nécessité où je vais me trouver de m’arrêter à un parti définitif, m’accable… Je retournerai bientôt à Lyon ; mais qu’y ferai-je? On voudra me faire beaucoup plaider ; et pourtant il me paraît qu’il me serait bien dur d’être confiné dans l’étroite sphère du forum. »

La perspective d’être avocat lui souriait de moins en moins. Toutefois, reçu docteur, il partit pour Lyon et s’y fit inscrire au barreau. Ses débuts n’y furent pas brillants et nous avons dans ses lettres le récit souvent ironique des premières affaires qu’il plaida. Ces nouvelles fonctions froissaient sa délicatesse et ses sentiments ; il n’était pas dans sa voie ; tout le rebutait, et c’est une véritable antipathie qu’il professait pour ces « gens d’affaires » au milieu desquels il était obligé de vivre.

« Les rapports avec les gens d’affaires sont si pénibles, si humiliants, que je ne saurais m’y plier. La justice est le dernier asile moral, le der­nier sanctuaire de la société présente : la voir entourée d’immondices, c’est pour moi un motif d’indignation, à chaque instant renouvelé. Ce genre de vie m’irrite trop ; je reviens presque toujours du palais profondément ulcéré; je ne puis pas plus m’habituer à voir le mal qu’à le souffrir… Je ne m’acclimate point dans l’atmos­phère de la chicane… Il existe des habitudes d’hyperbole et de réticence dont les plus respec­tables membres du barreau donnent l’exemple et auxquelles il faut s’assujettir ; toutes les figures de rhétorique sont réduites en action devant les tribunaux qui n’entendent plus que ce langage.

Il est convenu qu’on doit demander deux cents francs de dommages-intérêts quand on en veut cinquante ; que le client ne saurait avoir tort, quelles que soient ses allégations, et que l’adver­saire est un drôle. Exprimez-vous d’une façon plus raisonnable : vous passez pour avoir fait des concessions, vous vous êtes avoué vaincu ; les confrères vous en font des reproches ; le client se prétend trahi, et, si vous rencontrez dans le monde un des juges qui ont siégé dans le procès, il vous aborde en vous disant : <( Mon cher, vous êtes trop timide. »

Le jugement est sévère et trop généralisé : Ozanam faisait fausse route.

Un triste événement allait bientôt assombrir encore son avenir. Au mois d’avril 1837, Oza­nam était allé passer quelques semaines à Paris afin d’y préparer sa thèse de doctorat.

Il en fut rappelé subitement par la mort de son père, survenue en quelques heures à la suite d’une chute grave. Il en fut profondément affecté et troublé : il portait la plus tendre affection à ce père, resté toujours pour lui un conseil et un guide écouté. La nouvelle responsabilité qui lui incombait l’épouvantait : le docteur Ozanam n’avait pas laissé à ses enfants un bien riche héritage, et la gêne qui régnait au fojœr domesti­que vint encore ajouter aux soucis de Frédéric. Il n’était plus question pour lui de quitter le barreau ; il ne pouvait plus abandonner une pro­fession que les circonstances rendaient une né­cessité. Il surmontait maintenant toutes les répugnances du début que lui faisaient oublier sa tendre affection filiale et l’obligation d’aider matériellement sa mère. « Heureux l’homme à qui Dieu donne une sainte mère, écrivait-il vers cette époque ; mais pourquoi faut-il qu’à mesure que l’auréole de sainteté entoure plus brillante cette tête chérie, l’ombre de la mort semble s’en appro­cher 0 Pourquoi, dans les langues des hommes, la perfection est-elle synonyme de la fin ?…»

Il semble qu’à ce moment le cœur d’Ozanam ait penché vers la vie religieuse. Rien d’étonnant qu’à la suite des luttes qu’il eut à soutenir contre lui-même, des incertitudes dans lesquelles il se trouva, il ne pensa trouver le repos et la paix dans le cloitre. Il enviait alors le sort de ceux que leur vocation appelait au service de Dieu ; et ses amis intimes s’attendaient à voir son sort se fixer de ce côté. Il s’exaltait à la pensée du monas­tère. Un de ses amis ayant quitté le monde, Oza­nam, comme pour se fortifier contre l’exemple qu’il venait d’avoir sous les yeux, partit avec son frère pour la Grande-Chartreuse. Il s’attendait à une impression pénible, faite de nature ef­frayante et de terrible austérité. Il ne vit qu’une solitude délicieuse et des hommes au visage se­rein et apaisé. La Chartreuse lui apparut comme un doux nid solitaire,où des âmes saintes.rassem­blées et couvées sous les ailes maternelles de la religion, grandissaient paisiblement pour s’en »o- ler un jour au ciel.

Ce « nid solitaire » n’était pas fait pour lui ; il se trouvait, dans son idéal, très loin de la réalité du cloître. Les circonstances et l’inquié­tude qui devaient le poursuivre jusqu’à la fin avaient pu lui faire penser à la vie religieuse : rien dans son caractère et dans ses goûts ne pou­vait y correspondre. Et vers le môme temps, malgré le mépris qu’il semblait professer pour la femme, une corde de tendresse humaine com­mence à vibrer en lui. A un ami qui lui faisait part de son prochain mariage, il répond : « Je sens en moi se faire un grand vide, que ne remplissent ni l’amitié, ni l’étude. »

Chez Ozanam l’imagination s’était développée de bonne heure ; la sensibilité avait été plus tar­dive, et à cette époque, âgé de vingt-quatre ans, il n’avait pas encore souffert de l’envahissement des passions. Son cœur n’avait encôrè connu d’autres affections que celles du sang et de l’a­mitié : aussi s’effrayait-il d’autant plus de ce vide du cœur qu’il sentait en lui. La vocation reli­gieuse, à laquelle il avait songé, sans s’y arrêter toutefois, n’avait pas correspondu à ses pensées. Et pour la première fois l’image de la femme s’emparait de son esprit. « Je prie qu’elle ne se présente que tard , quand je m’en serai rendu digne ; je prie qu’elle apporte avec elle ce qu’il faudra de charmes extérieurs pour ne laisser place à aucun regret ; mais je prie surtout qu’elle vienne avec une âme excellente, qu’elle apporte une grande vertu, qu’elle vaille beaucoup mieux que moi, qu’elle m’attire en haut, qu’elle ne me fasse pas descendre ; qu’elle soit généreuse, parce que je suis pusillanime ; qu’elle soit fer­vente, parce que je suis tiède dans les choses de Dieu ; qu’elle soit compatissante enfin, pour que je n’aie pas à rougir devant elle de mon infério­rité. Voilà mes vœux ; voilà mes rêves… »

Mais à ce tableau venait encore s’ajouter la note du doute et de l’inquiétude : « Mais, comme je vous fait dit, rien n’est plus impéné­trable que mon propre avenir. »

A Lyon comme à Paris, Ozanam continuait ses études de lettres en vue de sa préparation au doc­torat. De eette époque datent deux études, l’une sur les Biens de l’Eglise ; l’autre intitulée : Origi­nes du droit français cherchées dans les symboles et les formules du droit universel. Dans cette seconde étude, qui est, en somme, une réfutation de cer­taines théories de Michelet, Ozanam apprécie avec grande indulgence l’imagination débordante de l’historien. Tout en ne partageant pas les mêmes manières de voir, il était resté sous le charme pénétrant de la parole du maître. Sans avoir la prétention de faire le moindre parallèle, on peut constater que chez Michelet comme chez Ozanam la faculté maîtresse est l’imagination : il ne faut pas chercher d’autres raisons de l’admiration qu’inspira le grand historien au jeune étudiant. Celui-ci sut, dans l’étude dont nous venons de parler, dégager admirablement la silhouette du maître : « M. Michelet est né poète, dans le sens primitif et le plus étendu de ce mot, c’est-à-dire capable de s’élever à des conceptions idéales, de sentir vivement les impressions de la nature, de reproduire les premières en choisis­sant, rapprochant, combinant les secondes. Avec ces éminentes facultés nous avons redouté de le voir descendre au rang d’historien. » Il comprit d’avance les excès auxquels Michelet allait abou­tir. L’histoire est bien la mémoire des peuples, mais la mémoire impassible et impartiale que l’imagination peut accompagner, mais ne jamais dominer.

Vers la fin de l’année 1838, ses thèses de docto­rat ès lettres étant prêtes, il partit pour Paris. La soutenance eut lieu devant un public nombreux, au premier rang duquel on remarquait Cousin et Villemain. Le succès dépassa les espérances d’Ozanam, et Cousin, enthousiasmé, complimenta le jeune homme de la manière la plus élogieuse : « Monsieur Ozanam, il est impossible d’être plus éloquent que vous. »

Il avait choisi pour thèse latine : la descente des héros dans les enfers, d’après les poètes de l’anti­quité, et pour thèse française : Dante et la philo­sophie catholique au XIIIe siècle.

Cette dernière fut le noyau de l’étude publiée plus tard sous le même titre. Nous avons dit plus haut combien la figure de Dante avait frappé Ozanam lorsque, dans son premier voyage d’Italie, visitant le Vatican, il s était enthousiasmé devant la Dispute du Saint-Sacrement. C’est de cette visite que date la première idée de cette étude. Ozanam avait voué à Dante une sorte de culte, et c’est avec amour qu’il réhabilita en quelque sorte dans l’esprit de ses contempo­rains ce grand génie, alors méconnu.

De retour à Lyon, Ozanam continuait par cor­respondance des démarches relatives à une chaire de droit commercial qu’on voulait fonder dans cette ville, et pour laquelle plusieurs personnes influentes avaient déjà pensé à lui. Le Conseil municipal, qui l’avait proposé, vit son choix approuvé par le ministère. M. Cousin écrivit lui-même à Ozanam la nouvelle de sa nomina­tion. « Je viens vous annoncer que, dans le con­seil d’hier, il a été arrêté que vous seriez nommé à la chaire de droit commercial de Lyon. J’aurais bien préféré vous voir dans mon régiment ; mais je n’en désespère pas, et, en tous cas, je suis cer­tain qu’avec moi ou sans moi, vous aimerez et servirez toujours la vraie philosophie. »

La nouvelle de sa nomination dut combler de joie le cœur d’Ozanam. L’enseignement du droit lui convenait beaucoup mieux que le barreau, et ainsi beaucoup de temps allait lui rester pour continuer ses études historiques et littéraires. De plus, fixé près de sa mère, il lui apportait de cette manière soutien moral autant qu’aide matérielle. Il avait auparavant refusé une chaire de philosophie à Orléans. Vivement blâmé par ses amis, il avait dû encore se faire à lui-même iolence ; cette chaire lui plaisait ; mais il fallait s’éloigner de Lyon, et les circonstances le lui interdisaient.

Son discours d’ouverture inaugura brillamment un cours qu’il sut rendre attachant malgré l’aus­térité du sujet. Il ne se borna pas à une sèche no­menclature des articles du Code, et le lettre qu’il était ne perdit jamais ses droits. Le succès dé­passa les espérances d’Ozanam qui, l’annonçant à un ami, écrivait : a Je me suis permis toutes les digressions philosophiques et historiques que les matières comportaient. Je n’ai même pas reculé devant des vérités sévères ; mais je ne refuse pas non plus l’occasion d’appeler un sourire sur les lèvres de mes auditeurs. » Les notes qui furent rédigées pour la préparation de ce cours figu­rent, avec raison, dans les Œuvres complètes. Elles sont intéressantes et montrent le travail qu’Ozanam s’imposait pour la préparation de ses cours. Une perpétuelle élévation de pensées y éclaire la matière, souvent abstraite ; plusieurs des notes devaient prendre place dans le plan qu’il s’était tracé et que la mort inopportune devait l’empêcher de remplir. Le succès ne fit que grandir jusqu’à la fin du cours, qu’il termina devant un public de plus en plus nombreux. « Les lois, dit-il en terminant, sont l’âme de la patrie ; c’est la patrie morale, bien plus digne encore de nos affections que la terre même où nous naissons pour mourir. Ces lois peuvent être défectueuses, parce qu’elles sont perfectibles ; mais elles n’en sont pas moins l’expression de quatorze siècles d’un glorieux passé. »

Installé ainsi définitivement à Lyon, il devint bientôt l’âme de la Société de Saint-Vincent-de- Paul établie dans cette ville. Cette société avait eu à ses débuts à surmonter des obstacles inat­tendus et à vaincre bien des mauvaises volontés. Ozanam s’en plaignait amèrement. Dans plusieurs centres, l’autorité ecclésiastique elle-même avait vu parfois d’un mauvais œil le succès rapide des conférences ; il n’en avait pas été ainsi à Lyon ; mais un parti laïque s’était formé contre elles, et avait prétendu les faire disparaître. Ecrivant à son ami Lallier, Ozanam se plaignait des vexa­tions de toutes sortes dont les membres de la nouvelle société avaient eu à souffrir. « Notre société n’a pas cessé d’être l’objet des vexations de beaucoup de laïques : gros bonnets de l’or­thodoxie ; Pères de concile en frac et en pantalons à sous-pieds…, qui font de leur opinionpolitique un treizième article du Symbole, qui s’appro­prient les œuvres de charité comme leur chose, et disent, en se mettant modestement à la place de Xotre-Seigneur : « Quiconque n’est pas avec nous est contre nous. »

Il se tenait au courant de tout ce qui pouvait intéresser les conférences de Paris et de province, et voulait qu’une correspondance périodique les tînt en étroite communion d’idées. Ilgourmandait son ami Lallier, alors à Paris, d’être resté quel­que temps sans donner des nouvelles. « Vous ne sauriez croire quelle magie il y a dans les paroles venues de loin et dans le suffrage d’un si grand nombre d’amis. » C’est dans l’union la plus étroite qu’Ozanam voulait que les Sociétés de Saint-Vineent-de-Paul s’entretinssent. Dans l’association pour le bien il prétendait trouver le remède à la question sociale, qui alors entrait dans une période active et aiguë : « Nous voyons chaque jour la scission commencée dans la société se faire plus profonde; ce ne sont pas les opinions politiques qui divisent les hommes ; c’est moins que les opinions ; ce sont les intérêts ; ici le camp des riches, là le camp des pauvres. Dans l’un, l’égoïsme qui veut tout retenir; dans l’autre l’égoïsme qui voudrait s’emparer de tout; entre les deux une haine irréconciliable, les menaces d’une guerre prochaine qui sera une guerre d’extermination. Un seul moyen de salut reste : c’est que, au nom de la charité, les chré­tiens s’interposent entre les deux camps, qu’ils aillent, transfuges bienfaisants, de l’un à l’autre ; qu’ils obtiennent des riches beaucoup d’aumônes, des pauvres beaucoup de résignation ; qu’ils por­tent aux pauvres des présents, aux riches des paroles de reconnaissance; qu’ils les accoutument à se regarder de nouveau comme frères. Qu’ils leur communiquent un peu de mutuelle charité; et cette charité, paralysant, étouffant l’égoïsme des deux partis, diminuant chaque jour les antipa­thies, les deux camps se lèveront ; ils détruiront leurs barrières de préjugés; ils jetteront leurs armes de colère, et ils marcheront à la rencontre l’un de l’autre, non pour se combattre, mais pour se confondre, s’embrasser et ne plus faire qu’une seule bergerie sous un seul pasteur : « Unum ovile, unus pastor. »

L’année 1839 devait apporter à Ozanam une cruelle épreuve.

La santé de sa mère, depuis longtemps chan­celante, lui donnait les plus grandes inquiétudes • or, au moment où un mieux sensible ramenait quelque espoir, elle fut enlevée à l’ainour de son fils. Il faut se reporter à sa correspondance pour comprendre le vide immense que lui fit la dispa­rition de sa mère, mais aussi, à côté de la désola­tion, la béatitude céleste et l’espérance qui rem­plirent alors son coeur.

« Comment vous dire, écrit-il à son ami Lallicr, la désolation et les larmes qui éclatèrent au dehors, et cependant l’inexprimable , l’inex­plicable paix intérieure dont nous jouissions ; comment le sentiment d’une béatitude nou­velle s’empara malgré nous, non seulement de notre cœur, mais aussi des personnes les plus chères de la famille ?» Et il termine cette lettre par ce cri d’espérance : « Heureux l’homme à qui Dieu donne une sainte mère ! Cette chère mé­moire ne nous abandonnera point. Jusque dans ma solitude actuelle, au milieu du marasme qui souvent ravage mon âme, la pensée de cette auguste scène me revient pour me soutenir, pour me relever ; considérant combien courte est la vie, combien peu éloignée sera la réunion de ceux que sépare la mort, je sens s’évanouir les tentations de l’amour-propre, les mauvais in­stincts de la chair : tous mes désirs se confondent en un seul : mourir comme ma mère. » La mé­moire de cette mère à qui il devait ce cœur si aimant, cette conscience si droite ne l’abandonna jamais. Toute sa vie il l’invoqua dans ses moments d’angoisse et d’inquiétude, persuadé que Dieu permettait entre eux une union d’âmes, un lien mystique et permanent. Deux ans plus tard, il écrivait à son ami : « Quelque chose d’une dou­ceur infinie s’est passé au fond de moi : c’était comme une assurance que ma mère ne m’avait point quitté ; c’était comme un voisinage bienfai­sant quoique invisible ; c’était comme si une âme chérie m’eût, en passant, caressé de ses ailes. Et de même qu’autrefois je reconnaissais les pas, la voix, le souffle dénia mère ; aussi quand une idée vertueuse se faisait entendre à mon esprit, qu’une salutaire impulsion ébranlait ma volonté, je ne pouvais m’empêcher de croire que c’est toujours elle… Il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle était là, à mes côtés ; il y a surtout, lorsque j’en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien. » Et plus loin : « J’ai une ferme croyance de la présence réelle de ma mère auprès de moi. »

Et quelques années après, nous retrouvons sous sa plume les mêmes impressions, la même foi en la présence de sa mère. « Ce n’est pas seu­lement un souvenir qui me reste… C’est la certi­tude d’être encore en communication étroite avec elle… Je ne puis traiter ceci d’illusion: c’est une sensation trop vive et trop pénétrante, qui m’atteste que ma mère vit toujours avec moi, quoique d’une meilleure vie. »

Il faut lire toutes ces lettres où Ozanam a ré­pandu les trésors d’un cœur trop aimant et d’une sensibilité intense et inquiète. Aucun commen­taire ne peut redire les accents émus dont elles sont pénétrées.

De cette lettre dont nous avons fait déjà de si nombreux extraits et où Ozanam parle d une manière si touchante du lien mystique qui nous unit aux morts, nous ne résistons pas à citer en­core ces touchantes pensées : « Il me semble que je vois se reformer dans un monde meilleur cette société de personnes respectables et chères qui m’entourèrent à l’entrée de la vie et m’attendent à la fin. Je m’habitue à m’entretenir avec elles: par elles, mes pensées s’élèvent plus facilement vers ces régions invisibles où Dieu réside. Si Dieu y résidait seul, nous pourrions trop l’ou­blier; mais en rappelant ainsi l’un après l’autre ceux que nous aimons, il nous force bien de pren­dre avec eux le chemin du ciel. Quand, tout petits, nos mères nous apprenaient à croire, à espérer, à aimer, elles posaient, sans y penser, les degrés par où nous remontons jusqu’à elles maintenant que nous les avons perdues. »

C’est dans cette douloureuse circonstance delà mort de sa mère qu’Ozanam se révèle peut-être le plus complètement. Le penseur, le lettré, le phi­losophe, l’érudit eurent chez lui des défaillances, tombèrent même dans l’erreur ; son cœur ne le trompa jamais. Dans sa famille, au milieu de ses élèves, dans ses projets et ses actions, au milieu de ses inquiétudes même, c’est toujours l’amour qui le fait penser et agir, amour du bien, amour de ses semblables. C’est l’homme de cœur qui chez Ozanam sera digne éternellement du souvenir et de la vénération.

La mort de sa mère, en plus du choc douloureux qu’elle lui causa, le rejeta dans de nouvelles incer­titudes. La chaire de droit qu’il avait acceptée avec tant de joie lui avait permis de vivre auprès d’elle et de l’entourer de tous les secours matériels et moraux dont elle pouvait avoir besoin. Mainte­nant cette carrière qu’il aait suivie lui paraissait sans raison. N’était-elle pas une barrière élevée entre lui et sa vraie vocation, la vie religieuse ? Personne n’avait plus besoin de lui ; sa seule am­bition était de servir la cause de la vérité : ne le ferait-ilpasmieuxsousl’habitecclésiastique?Pour lia seconde fois cette question se posait impérieu­sement à son esprit. De plus, lesrépugnancesqu’il .avait souvent exprimées pour le mariage lui paraissaient de nouveau insurmontables : « Vous me parlez des douceurs de la vie domestique, écrit-il à un ami ; mais ce bien-être matériel ou sentimental, cet égoïsme à deux, est-il bien de saison ? » Les offres qu’il recevait alors de tous côtés lui apparaissaient comme des tentations de vanité et d’amour-propre. Et cette incertitude dans laquelle il se trouvait replongé lui sem­blait, dans sa solitude, une épreuve doublement douloureuse.

Ce fut vers cette même époque où Ozanam était si inquiet à son propre sujet, que l’abbé Lacor- daire préparait, au milieu des difficultés sans nombre que son projet avait soulevées, le rétablis­sement en France de l’ordre des Frères Prêcheurs. Il avait abandonné la chaire de Notre-Dame pour se livrer tout entier à la grande œuvre qu’il projetait. Ozanam, qui aimait et admirait Lacor- daire, avait suivi avec intérêt les résultats déjà obtenus et se sentait profondément attiré par l’ordre de Saint-Dominique. En le félicitant de ses efforts, il lui écrivait : « Si Dieu vou­lait bien m’appeler à lui, je ne vois pas de milice où il me fût plus doux de le servir que celle où vous êtes engagé. J’ai le désir d’en connaître d’avance les conditions pour m’aider à prendre un parti. »

Lacordaire devait constater avec joie de pa­reilles dispositions chez un homme qu’il aimait et dont il avait su deviner la valeur. Il lui répondit : « Je me réjouis des instincts persévérants qui vous poussent à servir Dieu. L’espérance de vous voir un jour des nôtres me serait bien chère. » En même temps, répondant au désir qu’Ozanam avait •exprimé de connaître les règles de l’ordre, il l’engageait à passer quelques jours dans un des noviciats.

Lacordaire devait désirer ardemment conqué­rir une telle âme.

En même temps, il l’engageait à continuer à tenirlaplume commeill’avait déjà faitavectant de succès, sans perdre la place acquise dans la presse •déjà si puissante : « Si j’étais le directeur de votre conscience, lui écrivait-il, je vous en imposerais l’obligation. »

Ozanam continua à écrire, mais n’entra pas dans l’ordre de Saint-Dominique. Lacordaire ne s’en consola pas et se plaignit plus d’une fois de cet échec.

Plus tard, quand il fut appelé à faire le pané­gyrique de celui qu’il avait espéré voir prendre rang parmi les siens, il écrira, non sans quelque dépit : « Il y eut un piège qu’Ozanam n’évita point. »

Ce piège, Ozanam devait sans retard y tomber.

Bientôt il allait jouir de ce repos d’esprit si longtemps désiré et voir disparaître les inquiétudes et les incertitudes où l’avait plongé si longtemps le doute sur sa vocation. Il en avait beaucoup souffert, et c’est le coeur dilaté qu’il dut voir clair sur la voie à suivre- Jusque-là ses plus beaux rêves avaient été troublés ; les dons nombreux qu’il avait reçus de Dieu, en lui ouvrant des per­spectives plus nombreuses, avaient encore avivé les tourments de l’avenir : aussi, pour employer la pensée du Père Lacordaire, c’est le front serein et le cœur à l’aise qu’il assit sa tente là ou il devait achever de vivre.

Son cœur était encore libre de tout désir ; mais déjà des accents de tendresse humaine s’en échappent, symptômes précurseurs du grand amour qu’il vouera bientôt à celle qu’il va choisir.

Dans une lettre à son ami Lallier, dont toute idée ascétique est absente, il le félicite joj’euse- ment de son premier-né : « Et d’abord ne doit-on pas vous saluer sérieusement de ce titre de père, qui vous fut jadis dévolu comme un joyeux sur­nom ? Dieu vous a-t-il accordé l’ineffable conso­lation de voir votre jeunesse renaître sous les traits del’enfance, en la personne d’un fils ? Heu­reux le premier-né d’un mariage précoce 1 »

Et plus loin, dans la même lettre, il aborde, à propos de deux de ses amis, cette question du mariage avec moins de répugnance qu’autrefois. Au milieu de ses tristesses, il avait assisté à celui de M. Chaurand, et fortement impressionné, il nota dans une pièce de vers : Les deux anges gar­diens, le rôle de la femme au foyer chrétien Je ne dirai rien de la forme de cette pièce ; retenons- en seulement la pensée. Ozanam est mûr pour le mariage ; la sensibilité débordante de sa nature a trouvé sa voie véritable. L’idée possible du cloître disparaît peu à peu etla solitude commence à lui peser; il constate enfin, par l’exemple de ses amis nouvellement mariés, que la vie de famille ne les absorbe pas au point de les obliger à dé­laisser la lutte pour le bien. Les objections dispa­raissaient l’une après l’autre.

Les vacances de Pâques, en interrompant son cours, lui permirent un court séjour à Paris.

Il n’en dissimula pas sa joie La raison déter­minante de cette absence était de régler les der­niers détails de la vente de son livre sur Dante, et peut-être aussi de se retrouver quelques jours au milieu de ses anciens amis.

Il y constata la vigueur croissante du parti ca­tholique : la chaire sacrée était alors brillamment occupée par le Pcre de Ravignan, M. Bautain, M. Cœur, l’abbé Marcellin ; la presse catholique luttait avec vigueur et succès avec MM. Cazalès, Bailly, Saint-Chéron et l’Univers, Bonnetty et l’Université catholique, Montalcmbert enfin. Un mouvement qui avait déjà fait éclore le Correspon­dant. la Revue Européenne, Y Avenir, Y Université catholique, les Annales de philosophie chrétienne, l’Univers, les conférences de NotrerDame, les Bé­nédictins de Solesmes, les Dominicains de Lacor­daire, de nombreuses Conférences de Saint-Vin- cent-de-Paul, entraînait à sa suite bien des tièdes, constituait un parti convaincu et fort. Le clergé s’y ralliait en masse, et la double nomination à l’épiscopat des abbés Affre et de Bonald lui don­nait pour ainsi dire une reconnaissance officielle.

Tout cela n’était-il pas un peu le résultat des efforts d’Ozanam ? Il pouvait sans orgueil s’en attribuer quelques mérites. Mais ce qui lui fut surtout un grand sujet de joie fut de voir par lui-même l’accroissement de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. Il assista, le deuxième dimanche de Pâques, à une réunion générale qui comptait plus de six cents membres, «J’y ai coudoyé, écrit- il à M. Velay, à son retour à Lyon, un pair de France, un député, un conseiller d’Etat, plusieurs généraux, des écrivains distingués. J y ai compté vingt-cinq élèves de l’Ecole normale, sur soixante- quinze qu’elle contient, dix de l’École polytech­nique, un ou deux de l’École d’état-major. » Dans plus de quinze villes de France des Confé­rences étaient déjà florissantes et la même année ce nombre devait plus que doubler.

Ces résultats étaient son œuvre personnelle et c’est en sa qualité de fondateur incontesté qu’il pouvait écrire : « Nous voici près de deux mille jeunes gens engagés dans cette paisible croisade de la charité catholique. »

A l’étranger, Ozanam trouvait d’autres raisons fie confiance : c’était la résistance catholique en Irlande, en Espagne et en Allemagne ; la presse avec le Cattolico de Madrid, la Revue de Dublin, le Journal des sciences religieuses de Rome, le Catholic Miscellang de Charleston, le Courrier de Franconie. Les actes récents du Saint-Siège, les allocutions contre la Prusse et la Russie, les bulles pour la suppression de la Traite, les en­couragements donnés à toutes les nouvelles fondations de l’Église étaient pour lui les indices certains d’une transition bienfaisante « L’époque qui finit, écrivait-il, c’est celle de la Renaissance, celle du protestantisme pour le dogme, de l’ab­solutisme pour la politique, du paganisme pour les lettres et les sciences. Chez nous, c’est l’école de Louis XIV, celle du xvme siècle, celle de la Gironde, celle de l’Empire et de la Restauration, qui, assurément diverses et incompatibles dans leurs intentions et leurs moyens, eurent cepen­dant ce vice originel commun, de prétendre remonter brusquement à l’antiquité et de renier le moyen âge. Nous entrons dans une période dont nul ne peut prévoir les vicissitudes, mais dont il est impossible de méconnaître l’avène­ment. »

A côté de toutes les satisfactions morales que son voyage à Paris procura à Ozanam, une sur­prise plus personnelle l’attendait.

Il était allé voir M. Cousin, qui dans toutes circonstances lui avait montré la plus grande bienveillance. Il en reçut l’accueille plus cordial; et, après s’être informé de ses projets, le ministre lui proposa la suppléance du cours de M. Quinet. II mettait toutefois à cette faveur une condition formelle. Cousin venait de créer un nouveau con­cours, l’agrégation, auquel tous les candidats aux professorats dans l’Université devaient se sou­mettre. Il y tenait « avec une affection d’auteur», et demanda à Ozanam de concourir au mois de septembre suivant. Celui-ci n’hésita pas un in­stant à accepter cette condition, qui lui paraissait bien un peu dure, mais qui lui permettait d’acqué­rir une chaire que tous ses goûts lui faisaient désirer.

Mais hélas ! il fallait sacrifier des projets de vacances amoureusement combinés : la Suisse, Fribourg, Berne, Einsiedeln, le Tyrol, le nord de l’Italie, Venise, Padoue, Vérone, Milan. Au lieu de voyager il devait, sans perdre de temps, se consacrera la préparation ardue d’un concours. S’il se plaint, ce n’est point de l’abondance des programmes, mais du peu de temps qu’il a devant lui.

« Il faut passer en courant par toutes ces ad­mirables choses ; il faut cueillir d’une main hâtive, au risque de les flétrir et de les déshonorer, tant de beautés poétiques ; il faut en faire, au lieu d’une couronne, un lourd paquet. »

Ozanam passa ces mois d’été dans une retraite absolue, travaillant avec acharnement et résu­mant ainsi une partie de ses études antérieures.

Il voyait dans ces nouveaux projets, dans ces nouvelles circonstances, l’indication de sa desti­née. Le succès, s’il devait arriver, allait lui indi­quer le chemin à suivre. Du reste, par un premier essai il avait pu se rendre compte que l’enseigne­ment était son fait et qu’il devait y réussir.

Et, de plus, Paris l’attirait : il sentait que là surtout il pourrait défendre avec succès la grande cause à laquelle il avait voué sa vie entière. M. Ampère, conseiller toujours écouté, le poussait vivement dans cette voie.

Mais à ce moment il recevait une lettre du Père Lacordaire, qui le replongeait dans ses hésitations. De Rome,’ il écrivait à Ozanam une description enthousiaste de la vie au no­viciat; il comptait sur lui pour venir grossir la phalange des jeunes gens qu’il enrôlait. N’était- ce pas le doigt de Dieu qui, une fois de plus, marquait le chemin ? Ces nouvelles hésitations ne furent heureusement pas de longue durée. L’abbé Noirot, en cette circonstance, avait été encore son confident et son conseiller. Avec ce jugement droit et sain qui le caractérisait, il avait bien vite vu clair dans le cœur d’Ozanam ; bien souvent déjà, il lui avait conseillé le mariage, comprenant qu’à ses besoins d’encouragement et de tendresse la vie religieuse nepous’ait répondre.

Dans son esprit il avait même déjà pensé à la fille du recteur de l’Académie de Lyon, M. Sou- lacroix, et il avait su habilement ménager certaine entrevue.

Au mois de septembre, Ozanam partit pour Paris afin d’affronter le concours de l’agrégation. Le résultat fut dépassé qu’avaient prévu ses meilleurs amis : sur les sept candidats qui se présentèrent, il fut reçu le premier. Comme il récrivait quelque temps après à un des siens, cet examen l’avait profondément effrayé : il était convaincu que sa candidature à la suppléance de la chaire de Quinet devait dans l’esprit de ses examinateurs lui enlever toute indulgence.

La dissertation latine porta sur les causes qui arrêtèrent le développement de la tragédie chez les Romains. Il savait la question ; mais, nullement habitué à composer rapidement, les huit heures données aux candidats ne lui suffirent pas. Il dut laisser une partie de son travail sans rédac­tion définitive. Toute sa vie il devait garder cette lenteur et cette difficulté dans la composition. Sa science était sûre, son imagination vive, et néan­moins le manque de confiance absolu en lui, je ne sais quelle incertitude lui rendait la mise en œuvre longue et pénible. Le lendemain, la dis­sertation portait sur la valeur historique des Orai­sons funèbres de Bossuet : même difficulté et même retard. Il songeait déjà à se retirer du concours quand d’encourageantes indiscrétions lui rendi­rent quelque espoir. Venaient ensuite trois argu­mentations sur des textes grecs, latins et français, donnés vingt-quatre heures d’avance. Il s’en tira brillamment, et se félicita lui – même de n’avoir pas déplu au jury par certaines « saillies de catholicisme » ; un parallèle de Montesquieu publiciste et de saint Thomas d’Aquin, une apo­logie enthousiaste de saint François de Sales ; une digression intéressante sur l’influence de l’esprit janséniste sur la poésie au temps de Louis XIV, animèrent le débat. Un sujet de litté­rature ancienne, les scoliastes grecs et latins, donné pour sa dernière leçon, le jeta dans un profond découragement. « Je me croyais perdu, écrivit- il plus tard… J’arrivai, plus mort que vif, au moment de prendre la parole. Le désespoir de moi-même me fit faire un acte d’espérance en Dieu, tel que jamais je n’en formai de plus vif, et jamais non plus je ne m’en trouvai mieux. »> Bref, il parla sur les scoliastes pendant sept quarts d’heure avec une assurance qui l’étonna lui-même. Son nom sortit le premier au scrutin final, et il y pouvait à peine croire. Se rendant compte de sa difficulté pour la composition et l’improvi­sation, il qualifiait le verdict de ses examinateurs de «mensonge bizarre».

Il ne songea pas un moment à s’enorgueillir d’un semblable succès ; mais plus ce succès lui parut étonnant, plus il voulut y voir le doigt de Dieu et l’indication définitive de sa vocation. Le grand tourment de sa jeunesse, l’incertitude allait disparaître de son cœur ; il voyait clair devant lui : « Je vais marcher d’un pas encore bien trem­blant, mais pourtant plus calme, dans la carrière nouvelle ouverte devant moi par ce singulier événement. »

Le rapport que le doyen de la Faculté des lettres adressa au ministre sur le concours d’agré­gation fait preuve de l’impression qu’avaient pro­duite les compositions d’Ozanam. Il y est fait une mention spéciale de ses connaissances des littératures étrangères. M. Cousin dut être satis­fait des résultats de ce premier concours.

A dater de ce jour, l’avenir d’Ozanam était fixé. Il fut aussitôt choisi pour suppléer à la Sorbonne M. Fauriel dans la chaire de littérature étrangère. La position était financièrement assez précaire ; mais il n’hésita pas à l’accepter.

A la rentrée des Facultés, Ozanam fut chargé de faire un cours sur la littérature allemande au moyen âge, en commençant par les Nicbelungen et le Livre des héros. Ses scrupules de professeur novice le poussèrent à entreprendre un rapide voyage sur les bords du Rhin’et à visiter le théâtre où s’était déroulée toute cette poésie barbare et germanique dont il devait entretenir son audi­toire. Ce voyage, loin d’être un repos, fut consi­déré par lui comme un cas de <( conscience litté­raire ». Il partit plein de tristesse de ne pas retourner directement à Lyon, et dans un de ces moments où, d’après lui-même, le «besoin d’épan- chement » débordait de son coeur.

Ce fut une excursion rapide où, « si l’on voit de moins près, on voit de plus haut », où « si l’instruction est moins réelle, l’impression est plus forte ». En quatre jours il visita la Belgique, Bruxelles, Anvers, Ostende, Gand, Liège, « on se croirait transporté dans l’empire de Lilliput… Contrefaçon partout, dans les mœurs, dans le costume, dans 1 architecture, jusque, dans la lan­gue… Les productions littéraires du cru se dis­tinguent par un goût de terroir : en toutes choses règne une certaine gaucherie qui accompagne toujours l’imitation quand elle n’est pas sûre d’elle-même. »

Après cette boutade, il reconnaît bien vite ce qu’il y a d’excellent dans les institutions et le caractère belges. La Belgique n’était-elle pas alors un modèle à suivre ? Le mouvement épiscopal avait secoué l’indifférence et formé un parti catholique, compact et décidé. « Nulle part, écrit Ozanam en parlant de l’Université de Lou- vain, je n’ai vu aimer si franchement ces trois choses : l’orthodoxie, la liberté et les lumières. » Après quelques heures passées à Aix-la-Chapelle, Ozanam s’arrêta plus longtemps à Cologne, « cette Rome du Rhin », qui lui laissa une grande impression. Il en visita longuement les monu­ments et les églises, constatant une fois de plus le besoin d’une restauration de l’art chrétien. Il déplore dans ses lettres les inintelligentes répara­tions, les embellissements injurieux, alors très en honneur, montrant en cela un sens profondé­ment artiste, bien rare à son époque.

C’est avec joie qu’il rappelle qu’une partie de ces merveilles sont dues à des Germains du hui­tième au onzième siècle, que deux cent cinquante ans de christianisme avaient initiés aux plus déli­cats comme aux plus sublimes mystères delà véri­table beauté. Dans tout ce qu’il écrit alors sur le génie allemand et sur l’Allemagne des premiers siècles et du moyen âge, on devine déjà le futur auteur des Etudes germaniques.

C’était la première fois qu’il entreprenait seul un voyage à l’étranger.

N’était-il pas ainsi dans les circonstances les plus favorables pour recueillir, dans le peu de temps qu’il avait devant lui, le plus de sensations possible?Il s’en félicite; mais à d’autres moments son excursion lui semble une folie, « une témé­rité de feuilletoniste », ou encore « une satisfac­tion mesquine donnée à ses scrupules : n’est-ce pas uniquement pour pouvoir dire à ses audi­teurs : Messieurs, j’ai vu ? Absolument comme, quand j’étais petit, je trempais le bout des doigts dans l’eau afin de pouvoir répondre à maman sans mentir : Je me suis lavé. » Dans les plus petits détails nous retrouvons toujours ce fond de nature, ce manque de confiance qui ne devait jamais le quitter, et qui, malgré la paix de son àme, le calme de sa conscience, en devait faire un inquiet. C’est ce mélange constant de paix et d’inquiétude qui donne à son caractère sa plus grande originalité.

Au retour de ce voyage si court, eut lieu pour Ozanam la consécration définitive de la vie qui s’ouvrait devant lui. Il demanda la main de M,le Soulacroix, la fille du doyen de la Faculté de Lyon, et fut tout de suite agréé par les parents.

M. Soulacroix avait depuis longtemps suivi avec intérêt les succès croissants du jeune homme ; il l’admirait et l’estimait, et ce fut avec joie qu’il reçut la demande d’Ozanam.

Pour ces quelques mois les lettres nous man­quent ; l’éditeur n’a pas jugé à propos de soule­ver le voile de cette période intime de sa corres­pondance ; il crut avec justesse qu’il fallait réser­ver toute la part des sentiments que la publicité pourrait profaner. Mais on peut supposer l’i­vresse qui dut s’emparer de ce jeune homme tout cœur et tout amour, et que les passions n’avaient pas encore effleuré.

Une grave question allait compliquer et assom­brir un instant l’horizon éclairci d’Ozanam. Villemain avait succédé à Cousin au ministère de l’Instruction publique. Il venait d’apprendre la nouvelle des fiançailles du jeune homme avec la fille de son ami M. Soulacroix, et, croyant rem­plir les vœux de tous, il lui offrit la chaire de lit­térature étrangère à la Faculté de Lyon, devenue vacante par la nomination de M. Quinet au Col- lèaede France. L’offre était tentante. Cette chaire réunie à celle du droit assurait à son possesseur un traitement de plus de quinze mille francs. Allait-il renoncer à ce qu’il croyait être sa vraie vocation, à servir à Paris même la cause de la philosophie chrétienne pour rester au milieu des siens, ou demander à celle qui devait être bientôt sa femme de quitter Lyon, ses parents, pour me­ner une vie bien plus modeste que celle qu’elle trouvait pour ainsi dire toute préparée près des siens ? M. Soulacroix fut naturellement favorable à la nouvelle combinaison ; mais Ozanam mit tout son cœur à plaider sa cause ; il se sentait attiré vers cette chaire de la Sorbonne, qui lui était promise, vers la vie de Paris qui lui offrait un théâtre plus vaste pour accomplir ses plus beaux rêves. Il décida d’en référer à sa fiancée elle – même, qui avec courage et résignation n’hésita pas un moment à faire le sacrifice de ses préférences pour aider son futur époux dans ce qu’il croyait être sa mission ici-bas.

Le mariage ne devait se faire qu’au mois de juin suivant, car l’ouverture des cours rappelait immédiatement Ozanam à Paris.

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