Frédéric Ozanam, Lettre 0032. A Ernest Falconnet

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Plan de l’ouvrage entrepris en commun pour démontrer l’antiquité des croyances chrétiennes.

[Lyon,] 4 septembre 1831.

Mon cher Ernest,

Me voici aujourd’hui dimanche au sortir de la messe paroissiale, me voici seul dans mon gîte. Et que faire en un gîte à moins que l’on y songe? Or je songe par aventure que ta lettre mérite une réponse et que j’ai dans ma besace certain verbiage d’un mien cousin, confrère en philo­sophie, bachelier ès-lettres comme moi, et qui à tous ces titres attend de moi sans doute une réponse en bonne forme. Lest! je prends la plume et m’en viens deviser de choses et d’autres avec le susdit.

Donc! tu as beaucoup cheminé et en cheminant tu t’es bâti moult châteaux en Espagne, voire même châteaux de cartes qui se sont évanouis au premier souffle de bise. C’est bien, jeune homme, il faudrait être stumpf et plumb, comme disent les Allemands, pour ne pas bâtir ainsi à notre âge. Mais courage, nous ne construirons pas toujours en l’air : au milieu de cet atmosphère vaporeux qui enveloppe notre avenir je vois s’élever (et de jour en jour je le vois de plus près) un monument grandiose non plus fondé sur le sable comme dit le bon Descartes, mais sur le roc et l’argile. Tu me comprends à demi mot et tu vois que j’en viens à notre sujet favori, à notre ouvrage.

Oh! pour celui-là, ce n’est point un rêve de jeune homme! Non, c’est un penser fécond déposé dans notre esprit pour s’y développer sans cesse et se produire ensuite au dehors sous une forme magnifique. Là dedans est notre avenir, notre vie entière.

Là viennent converger toutes mes pensées, tous mes projets, toutes mes rêveries et puisque tu veux que je t’en retrace le plan au risque de radoter, m’y voici.

Depuis mes réflexions sur le sort de l’humanité une idée principale m’a toujours frappé : de même qu’une fleur contient dans son sein les germes innombrables des fleurs qui doivent lui succéder, de même le présent, fils du passé, est gros de l’avenir. Si donc il est vrai que l’humanité va subir une recomposition nouvelle à la suite des révolutions qu’elle éprouve, il faut reconnaître que les éléments de cette synthèse définitive doivent se retrouver dans le passé; car on ne saurait admettre que la Providence ait laissé le genre humain assis durant six mille ans à l’ombre de l’erreur et de la mort, sans lumière et sans appui. En appliquant cette formule à la religion nous dirons que, l’homme étant un être essentiellement religieux et la religion étant absolument nécessaire à son développement intellectuel et moral, il est impossible qu’il soit resté un siècle seulement dans l’ignorance et dans l’erreur sur un sujet aussi grave. D’un autre côté pouvait-il par ses propres forces arriver bientôt à la vérité religieuse? Non, puisque au bout de quatre mille ans Aristote et Platon, les deux plus grands génies qui aient jamais existé, étaient encore bien loin de posséder des idées pures (et ce qu’il y a de mieux dans Platon ce sont les traditions qu’il a copiées). D’ailleurs, les besoins physiques absorbant l’attention ne laissaient point de part aux réflexions philosophiques. Enfin il est prouvé que sans éducation l’homme reste confiné dans le monde matériel, qu’à l’éducation seule il appartient de l’élever aux idées morales. Cette éducation, transmise de père en fils, de qui le premier père la tenait-il? De là la preuve d’une révélation primitive.

Donc cette question de droit : quel est l’avenir religieux de l’humanité? se développe, s’éclaircit et fait place à cette question de fait : quelle fut la religion primitive?

Nunc animis opus, Aenea, nunc pectore firmo. Ici il faut s’armer de courage et de résolution pour d’immenses recherches. Car voici que nous allons faire le tour du monde. Il s’agit de décrire toutes les religions des peuples de l’antiquité et des peuples sauvages (lesquels sont aussi à notre égard antiques, primitifs), il s’agit de réunir dans un vaste tableau toutes les croyances et leurs phases. J’appelle ce premier travail Hiérographie.

Nous avons acquis la connaissance des faits, il faut en déterminer les rapports, il faut reconnaître la généalogie, la parenté de ces religions diverses, comment les croyances mères se sont divisées en sectes, en branches multipliées (une phrase illisible). Cette preuve je la nomme Symbolique.

Enfin il reste à rechercher les causes de cette innombrable variété, il faut exprimer chaque mythe pour en découvrir l’esprit et le sens, découvrir sous le voile de l’allégorie le fait ou le mystère qui s’y cache et, mettant d’un côté tous les éléments secondaires, variables, relatifs au temps, aux lieux, aux circonstances, recueillir comme l’or au fond du creuset l’élément primitif universel, le Christianisme : ceci est l’Herméneutique.

Et ces trois sciences, l’une de faits, la seconde de rapports, la troisième de causes, se confondent en une seule que je nomme Mythologie. Elaborée ainsi dans un ordre analytique et rationnel, cette science arrivée à son terme peut se présenter sous la forme de synthèse ou d’histoire.

Alors s’offrirait aux regards sur le premier plan la création de l’homme et la révélation primitive, puis le péché et la corruption de la croyance, enfin les développements et les subdivisions de chacune de ces sources altérées, et la permanence de la tradition dans la loi mosaïque jusqu’au jour du Christ. Et là, si la mort ou la vieillesse ne nous ont point encore arrêtés, là s’élève la grande figure du christianisme dans toute sa splendeur : le Christ, la philosophie de sa doctrine présentée comme la loi définitive de l’humanité, puis sa glorieuse application durant 18 siècles et enfin la détermination de l’avenir.

Magnifique trilogie où viendraient se retracer l’origine du christianisme, sa doctrine, son établissement, ou, si tu veux, le laborieux enfantement de l’humanité, l’exposition de la loi qui doit la régir et ses premiers pas dans cette loi divine.

Mais c’en est trop peut-être. La première part est déjà assez belle, puisque, comme les deux autres, elle prouve à elle seule la divinité du christianisme.

En la résumant dans un tableau synoptique elle se réduit à ceci :

Détermination de la nécessité d’une révélation primitive

Mythologie
Hiérographie
science des faits
Symbolique
science des rapports
Herméneutique
science des causes

Tu comprends que ce travail nécessite une connaissance assez appro­fondie : 1° de la géographie; 2° de l’histoire naturelle de chaque pays; 3° de l’astronomie; 4° de la psychologie; 5° de la philologie; 6° de l’etnographie.

Car la connaissance des révolutions des langues et des peuples servira de donnée et de contre épreuve à l’histoire des révolutions religieuses et, d’ailleurs, comme les phénomènes du monde physique et du monde social ainsi que les passions du cœur viennent tour à tour se réfléchir dans les croyances, il faut savoir les démêler, il faut les connaître.

Ne te décourage pas cependant. Il y a déjà derrière nous bien du travail terminé, le Mithridate d’Adelung1, la Symbolique de Creutzer2, les travaux de Champollion3, d’Abel Rémusat4, de Eckstein5, de Schlegel6 et de Gôrres7, nous offrent des mines riches à exploiter; d’ailleurs nous sommes deux et nous pourrons même nous adjoindre des collaborateurs; j’ai là-dessus un projet que je te communiquerai de vive voix. Enfin, à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire et plus l’œuvre est difficile, plus il sera beau de l’accomplir.

Dixi.

Je goûte assez ton petit projet littéraire sur l’église de Brou. C’est bien. Ce nez rompu est-il historique? Il me semble un peu burlesque. Mais je voudrais que tu visses l’église avant de commencer ton travail, cela influerait sur l’ouvrage entier, donnerait plus d’unité, plus d’ensemble. J’approuve la légende de la chasse pourvu qu’elle soit neuve; il ne faut pas casser si brusquement le nez de ce pauvre Pl… (lacune). J’ai vu Fortoul et sa philosophique Altesse, Huchard et son épicurienne Seigneurie; ils sont tous deux si romantiques que je ne les comprends plus, si romantiques qu’ils en deviennent classiques à l’excès. Tu ris? — tu as tort! Je te réponds qu’ils sont tellement ensorcelés de Victor Hugo qu’ils ne jurent que par lui et soutiennent que le siècle entier doit marcher après lui. Or marcher à la remorque d’un homme, je prétends que c’est être classique par excel­lence. Ils ne connaissent plus ni Lamartine, ni Chateaubriand, ils vous cornent sans cesse aux oreilles Notre-Dame de Paris, Plick Ploc, Atar-Gull, Marion de Lorme, etc… et si vous n’avez point lu ce qu’ils ont lu, malé­diction! est le compliment qu’ils vous adressent. Ils sont si tolérants ces messieurs! C’est à peu près comme la Némésis, journal libéral, qui disait naguère :

Et que la liberté, déesse au vol agile,
Les armes à la main prêche son évangile.

Puis ces gens là vont déclamer contre l’Inquisition et contre les conversions armées de Charlemagne!… risum teneatis amici!

Voici une lettre bien longue — que veux-tu? On ne se lasse pas de causer avec un bon ami; d’ailleurs, si elle t’endort, elle n’aura pas été inutile. Réponds-moi, fais-moi savoir l’époque de ton retour, donne-moi des nouvelles de ta maman, de ta petite sœur et de toi-même; fais-moi toujours part de tes réflexions et de tes châteaux en Espagne; donne-moi ton avis sur les explications que je t’ai communiquées.

Adieu. Ton cousin et ami pour la vie :

A.-F. OZANAM.

………Amitié, à ta mère l’assurance de mon respect et de mon dévouement.

J’ai reçu de M. de Lamartine une lettre très flatteuse 1 et de l’Avenir un rapport très favorable sur mon ouvrage 2. Je te le dis parce que je sais que tu t’intéresses à tout ce qui m’intéresse et parce que dans cette petite brochure j’ai jeté le germe de l’idée qui doit occuper notre vie.

Tes idées sur la gloire sont assez naturelles à un jeune homme; il n’en faut point faire un but, mais l’accepter comme un bienfait. Amoureux de sa propre existence, l’homme désire incessamment de la voir prolonger, il revit dans ses enfants, il revit dans ses œuvres, il lui semble revivre dans le cœur de tous ceux qui bénissent son nom. La vraie gloire est la reconnaissance de la postérité. De même que l’homme de bien ne répand pas ses bienfaits pour obtenir de la reconnaissance et cependant en accepte les tributs avec une douce satisfaction, de même le vrai philosophe, le chrétien n’agit point pour la gloire et cependant il ne peut s’empêcher d’y être sensible. Or, comme souvent l’ingratitude et l’oubli suivent les plus grands bienfaits, l’homme juste porte plus haut ses espérances, sa récom­pense et sa gloire, il les attend d’un juge incorruptible, il en appelle des hommes ingrats au Dieu rémunérateur.

Copie : Société de Saint-Vincent de Paul. Ed. partielle : Lettres (1912), t. I, p. 19.

  1. Adelung (1743-1806), bibliothécaire à Dresde, a composé, sous le titre Mithridates, un grand ouvrage de linguistique. (Berlin, 1806-1869, 4 tomes en 6 vol. in-80.)
  2. Symbolik und mythologie der alter VSlker, ouvrage qui rendit célèbre son auteur, Georg Friedrich Creuser; professeur à Leipzig et à Heidelberg. Paru à Leipzig en 1810-1812 (4 vol. in-80), l’ouvrage fut traduit en français par Guigniaut (1825-1831).
  3. Parmi les nombreux ouvrages de J. F. Champollion (1790-1832), Ozanam vise probablement L’Egypte sous les Pharaons, Recherches sur la Géographie, la Religion, la Langue et l’Histoire des Egyptiens (Grenoble et Paris, 1814) et le Panthéon égyptien (Paris, 1823).
  4. Abel Rémusat (1788-1832), professeur au Collège de France, avait publié des Mélanges asiatiques et des Recherches sur, la Hiérarchie lamaïque (1824).
  5. François Fridric, baron d’Eckstein (1790-1861), Danois d’origine, l’un des précurseurs du catholicisme libéral.
  6. Charles -Frédéric de Schlegel (1772.1829), frère cadet du célèbre ami de Mme de Staël, a laissé un livre sur-la Langue et la Philosophie des Indiens (1809).
  7. Jean Joseph Goerres (1776-1848), célèbre polémiste et historien catholique, né à Coblentz, professeur à Munich. Son livre sur l’Asie : Mythengeschicht der Asiatischen Ire (Heidelberg, 1810) ne paraît pas avoir été traduit en français.

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