Frédéric Ozanam et la civilisation de l’amour (III)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

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A la troisième ou quatrième séance, la question se posa de savoir si la réunion serait ouverte à de nouvelles recrues : « Il parait,» écrivait Lallier vingt ans plus tard, « que ce fut moi qui présentai le premier membre admis dans notre conférence de charité ; il se nommait de La Noue, fils d’un conseiller à la cour d’Orléans… Je dis il parait, car lues souvenirs à cet égard ne sont pas très précis. C’est Ozanam qui me rappelait ce fait, il y a deux ans, et qui m’assurait que l’on n’avait pas admis sans difficulté un neuvième= membre et que j’avais dû lutter pour arriver à ce résultat. » On objectait que le petit groupe d’amis, en s’élargissant, risquait de se banaliser et de perdre son charme d’intimité. Lallier fit valoir que son candidat venait tout récemment d’abjurer les erreurs saint-simoniennes, et qu’il importait de le confirmer dans sa conversion. Par le fait, de La Noue fut un confrère modèle, qui mit au ser­vice de la conférence non seulement une exemplaire géné­rosité de coeur, mais un talent littéraire déjà très affiné: il n’eut malheureusement le temps que de rédiger quel- lies rapports, et succomba prématurément.

Une première admission prononcée, il n’y avait point de motif plausible pour tenir la porte fermée aux étudiants sérieux et chrétiens, qui manifestaient le désir de s’ad­joindre à la jeune phalange. Dans le cours de l’été, celle-ci grossit jusqu’au nombre de quinze. Ozanam présenta notamment son cousin Pessonneaux, ses compatriotes Chaurand et Gignoux.

En dehors de la visite des pauvres, la conférence accom­plit, en 1833, sa première manifestation de piété exté­rieure, manifestation spontanée, discrète et par là même d’autant plus significative, comme la plupart de celles aux­quelles devait se livrer la Société de Saint-Vincent de Paul. A la suite de la Révolution de 1830, les processions de la Fête-Dieu avaient cessé de se dérouler dans les rues de Paris. Les membres de la conférence et quelques autres adolescents chrétiens résolurent de prendre part à une procession dans une paroisse de la banlieue : leur choix se porta sur Nanterre, la patrie de sainte Geneviève, alors encore un village perdu au milieu des champs. Dans une lettre exquise à sa mère, Ozanam a rendu compte de ce pieux et joyeux pèlerinage, terminé en partie de campagne, car les étudiants, séduits par la beauté de la journée, décidèrent d’aller à pied dîner à Saint-Germain, revinrent de mème et ne regagnèrent le pays latin que tard dans la nuit. « Nous avions rempli nos devoirs envers Dieu en lui rendant l’hommage qui lui était dû, envers nos frères en leur donnant un bon exemple, envers nous- mêmes en nous procurant un plaisir pur, en nous don­nant un témoignage de réciproque amitié. » Dans ce récit débordant d’un juvénile enthousiasme, Ozanam signale incidemment une règle pratique qui fut adoptée comme d’instinct et qui n’a cessé de sauvegarder l’humilité de ses disciples comme d’assurer leur influence pour le bien: «Nous nous mêlons parmi les paysans qui suivent le dais : c’est plaisir pour nous de coudoyer ces braves gens, de chanter avec eux. » Fidèles à ce précédent, les confé­rences de Saint-Vincent de Paul éviteront toujours, quand elles participeront à une cérémonie religieuse, d’y paraître en corps, avec insignes, bannière ou même en groupe distinct : elles se contenteront de grossir les rangs des simples fidèles, qui se sentent par là même encouragés et fortifiés. C’est ainsi que sans démonstrations tapageuses et ostentatoires, par la seule et persistante efficacité de l’exemple, elles extirperont de la jeunesse des écoles le fléau du respect humain.

Sur ce point essentiel, la vaillante initiative des fonda­teurs n’attendit point longtemps sa récompense. Le sou­venir en revenait, avec un soupçon de légitime fierté, sur les lèvres d’Ozanam mourant: «Ces jeunes gens n’eurent aucun souci de ce qu’on pourrait dire d’eux, sûrs qu’ils étaient de voir se lever le jour de la vérité et de la justice… A peine les premiers membres de la Société eurent franchi l’escalier du pauvre, distribué le pain à des familles en pleurs, envoyé aux écoles les enfants jus­que-là négligés; à peine eut-on reconnu à ces signes que le peuple avait en eux de vrais amis, qu’ils trouvèrent aussitôt autour d’eux non seulement tolérance, mais faveur et respect». Dans l’été même de 1833, un homme d’une trentaine d’années, un lettré, qui avait fréquenté le cénacle romantique, écrivait, après une conversation où M. Bailly l’avait mis au courant des débuts de la conférence de charite : « Il y a, en ce moment, ici, un grand mouvement de charité et de foi, mais tout cela, dans la sphère voilée de l’humilité, échappe au monde indifférent. Je me trompe bien, ou île ces catacombes nouvelles sortira une lumière pour le monde».

L’auteur de cette lettre, Léon Le Prévost, futur fonda­teur de la congrégation des Frères de Saint-Vincent de I ‘mil, su fit admettre à la conférence quand elle reprit ses séances, après les vacances scolaires de 1833. C’était la première recrue en dehors du monde des écoles : son âge riait exactement intermédiaire entre ceux de M. Bailly et d’t t’imam ; il ne tarda point à acquérir parmi ses jeunes confrères un crédit très justifié.

De son côté, Ozanam avait fructueusement travaillé pour la conférence pendant les vacances, passées dans sa famille. A la rentrée, la réunion comptait vingt-cinq mem­bres, sur lesquels dix-huit, originaires de Lyon ou de la région environnante, représentaient le contingent per­sonnel d’Ozanam.

Le bureau de rédaction de la rue du Petit-Bourbon­Saint-Sulpice commençait à être trop peu spacieux; d’ail­leurs la Tribune catholique venait de se réunir à un autre journal, à la direction duquel M. Bailly était étran­ger. On se décida donc à émigrer vers la place de l’Estra­pade, où l’on pouvait disposer d’un vaste local : quant aux souvenirs compromettants, il parut que la jeune conférence avait en quelques mois assez fortement marqué son origi­nalité pour n’avoir plus de confusion à craindre.

Vers cette époque, un témoignage bien inattendu de confiance fut donné à l’oeuvre naissante. Le personnel des bureaux de bienfaisance des divers arrondissements de Paris avait été renouvelé en 1830, sous une inspiration peu, sympathique aux idées religieuses. Un administrateur du: bureau du XlIe arrondissement, qui comprenait alors la Montagne-Sainte-Geneviève, entendant parler du dévoue­ment spontané des jeunes visiteurs, eut l’idée de leur proposer d’assurer une part des enquêtes et des distri­butions officielles : transmise par M. Bailly, l’ouverture fut accueillie avec faveur, car elle permettait à la confé­rence d’étendre son action morale ; Ozanam fut de ceux qui s’offrirent pour les fonctions de commissaire du bureau, de bienfaisance. Mais jamais, pas plus à ce moment qu’à un autre, les confrères n’eurent la tentation de se canton­ner dans le rôle de distributeurs de secours matériels.

Dès sa première séance de mai 1833, la conférence de charité s’était placée sous le patronage de saint Vincent de Paul, mais en termes généraux et un peu vagues, sans prendre le nom de ce saint ni lui adresser des prières spéciales. C’est le 4 février 1834 que Le Prévost, se fai­sant l’interprète de plusieurs de ses confrères, demanda que ce patronage devînt effectif, par la célébration solen­nelle de la fête de saint Vincent de Paul, par la récitation d’invocations au commencement et à la fin des séances. Ozanam, obéissant à l’une des plus chères traditions de la piété lyonnaise, fit décider que la Société se mettrait également sous la protection de la Vierge Marie et célé­brerait une de ses fêtes (l’Immaculée-Conception).

Il n’avait pas pris l’initiative de donner pour patron aux modernes visiteurs des pauvres l’apôtre de la charité chré­tienne dans la France du xvii° siècle ; mais il saisit d’em­blée la convenance de cette tutelle, dont nul n’a parlé en termes plus pénétrants : «Un saint patron n’est pas une enseigne banale pour une société, comme un saint Denis ou un saint Nicolas pour un cabaret. Ce n’est même pas un nom honorable sous lequel on puisse faire bonne contenance dans le monde religieux. C’est un type qu’il faut s’efforcer de réaliser, comme lui-même a réalisé le type divin qui est Jésus-Christ. C’est une vie qu’il faut continuer, un coeur auquel il faut réchauffer son coeur, une intelligence où l’on doit chercher des lumières; c’est on modèle sur 1a terre et un protecteur au ciel ; un dou­ble culte lui est dû, d’imitation et d’invocation… Saint Vincent de Paul, l’un des plus récents entre les canoni­sés, n un avantage immense par la proximité du temps Où il vécut, par la variété infinie des bienfaits qu’il répan­dit, par l’universalité de l’admiration qu’il inspira. Les grandes aines qui approchent Dieu de plus près y pren­nent quelque chose de prophétique. Ne doutons pas que suint Vincent de Paul n’ait eu une vision anticipée des maux et des besoins de notre époque. Il n’était pas homme fonder sur le sable, ni à bâtir pour deux jours. La bénédiction du quatrième commandement est sur la tête des saints : ils honorèrent ici-bas leur Père céleste, ils vivront longuement; une immortalité terrestre leur est décernée dans les oeuvres».

One occasion no tarda pas à se présenter, de fêter ce titi et saint patron dont la popularité devait aider à la diffusion des conférences et en emprunter en retour comme un renouveau d’éclat. Les reliques de saint Vin­cent de Paul, providentiellement sauvées pendant la Ter­reur, avaient été au printemps de 1830 portées en proces­sion solennelle à la nouvelle maison-mère des Lazaristes, rue de Sèvres’, et déposées dans la sacristie en attendant l’achèvement d’une nouvelle châsse. Cette châsse allait être inaugurée le 13 avril 1834 : le 12, les membres de la conférence, réunis rue de Sèvres, obtinrent la faveur de vénérer de près les restes mortels du patron qu’ils s’étaient donné. Après quelques instants consacrés à une prière intime et recueillie, chacun s’agenouillant devant le corps « vint à son tour baiser les pieds de celui qui, pareil à son divin maitre, avait passé sur la terre en faisant le bien ». Le lendemain, jour de la fête de la Translation, plusieurs membres se rendirent à Clichy, ou « Monsieur Vincent » avait été le modèle des curés de village ; ils insistèrent pour prendre sur leurs épaules et porter postdata la procession la châsse qui contient un fragment de ses reliques.

Cependant l’abbé Olivier, transféré à la cure de Saint- Roch, avait été remplacé à Saint-Etienne-du-Mont par l’abbé Faudet. Posant dès l’origine une règle qui devait pour elle être fondamentale, la conférence avait voulu que l’autorité ecclésiastique, représentée en l’espèce par le curé ile la paroisse, tôt tenue au courant de ses modestes tra­vaux : tous les huit ou quinze jours, depuis le début de l’année 1834, le secrétaire Chaurand allait donc exposer à M. Faudet ce qui avait été fait et s’informer de ses désirs au sujet des pauvres à secourir. Quand vint l’été, il parut convenable d’inviter M. le curé à assister à une séance, qui sur sa demande fut fixée au vendredi 27 juin, alors qu’on se réunissait habituellement le mardi soir. Comme son prédécesseur, M. Faudet était peu porté vers les nouveau­tés et défiant des courants qui dominaient parmi la jeu­nesse; ses conversations hebdomadaires avec Chaurand, où il était simplement et uniquement question d’infortu­nes à secourir, n’avaient point totalement déraciné de son esprit certaines préventions. Aussi, quand il prit place au bureau, son visage était-il manifestement soucieux. Le rapport où de La Noue récapitulait ce qui s’était fait depuis la fondation eut le don de le captiver : quand ensuite la délibération ou plutôt la causerie s’engagea sur les divers protégés de la conférence, la physionomie du curé s’éclaira tout à fait, et ce fut sur un ton de très franche cordialité, avec une nuance d’émotion, qu’il félicita et encouragea les jeunes gens. C’était la première en date des allocutions ecclésiastiques qui terminent toutes les assemblées extra­ordinaires des conférences de Saint-Vincent de Paul : le ton n’en varie que d’un degré à l’autre de là sympathie, et quant aux auditeurs, depuis longtemps la joyeuse surprise a fait place chez eux à la confiante et respectueuse gra­titude.

L’été de 1834 vit encore l’inauguration des oeuvres accessoires, appelées à se greffer sur la visite des indigents et à foisonner presque indéfiniment, à mesure que se révèle une détresse morale ou matérielle. Il s’agissait d’al­ler instruire et moraliser les enfants détenus par mesure de correction dans une prison du quartier des Ecoles, rue des Grès, et privés de tout secours religieux. L’oeuvre put être entreprise grâce à la bienveillance du président de Belleyme, qui avait été préfet de police avant d’être mis la tête du tribunal de la Seine, et qui, sans être lui-même sin très fervent chrétien, s’était rendu compte que les influences religieuses sont seules susceptibles d’amender l’enfance coupable. Les visites rue des Grès se succédèrent avec régularité et non sans fruit pendant deux ans, jusqu’au jour où les jeunes détenus furent transférés à l’au­tre extrémité de Paris. On les remplaça alors par le patro­nage des apprentis, qui est demeuré une des œuvres favorites de la Société de Saint-Vincent de Paul. Quant à la très méritoire visite des prisonniers adolescents ou adul­tes, le mauvais vouloir des gouvernements successifs a toujours empêché qu’elle fût en France pratiquée avec suite : mais elle a pris un développement considérable dans les conférences de plusieurs pays de l’Europe et du Nouveau Monde.

DE LANZAC DE LABORIE

 

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