Frédéric Ozanam et la civilisation de l’amour (II)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

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Le Fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul

Les débuts des conférences de Saint-Vincent de Paul sont longtemps demeurés environnés d’une certaine impréci­sion. Lorsqu’on les interrogeait, la plupart des premiers membres, pris d’un scrupule d’humilité, se dérobaient aux questions : « C’est un mouvement de piété chrétienne qui nous a réunis, et personne en particulier ne peut se rapporter l’origine de la Société. Quand on a dit cela sur l’origine de la Société de Saint-Vincent de Paul, on a tout dit. » Ils ajoutaient parfois (et ceci n’était point une simple défaite) qu’inconscients du développement réservé à leur entreprise d’adolescents, ils avaient attaché peu d’im­portance aux détails de la fondation, et parvenaient malai­sément à les reconstituer après vingt ou quarante années écoulées. « Aucun de nous ne se doutait qu’il y eût là le germe d’une grande oeuvre. Qui aurait pu soupçonner alors ce que la bonté divine devait faire sortir de cette réunion de quelques étudiants laïques’ ? » Le seul Ozanam avait le pressentiment de l’extension que pourrait prendre le petit groupement, du bien qu’il lui serait donné d’ac­complir : plusieurs passages de ses lettres en font foi. Mais aussi, sa modestie s’ingéniait à amoindrir, à dissimuler son propre rôle clans la fondation, à égarer sur ce point l’affectueuse gratitude des contemporains, la pieuse curio­sité de la postérité. Tantôt, dans sa correspondance, il attri­buait à tel de ses compagnons tout le mérite de l’idée pre­mière et de la réalisation. Tantôt, dansun document public, malgré les amicales mais très vives protestations de Léon Cornudet, il s’obstinait à décerner officiellement le titre de fondateur à celui qui n’avait été en réalité que l’hôte et le mentor de la première conférence2. « Notre cher Ozanam, » pouvait-on écrire plus tard, « avec son excès d’humilité, a contribué à fausser l’histoire de nos origines. Le bon Dieu lui aura tenu compte de tout ce désintéres­sement, mais il l’aura nécessairement grondé pour avoir dit et écrit le contraire de ce qui était vrai».

Au lendemain de la mort d’Ozanam, les témoins de son charitable apostolat comprenaient déjà la nécessité de lui restituer la part prépondérante qui avait été sienne « Grâce à l’immense développement de notre Société, » fai­sait remarquer l’un d’entre eux, « l’histoire a commencé pour elle; notre devoir est de ne pas laisser fausser les faits…Il n’est venu à la pensée de personne, j’imagine, de blâmer les prêtres de la Mission, s’ils ont rétabli la vérité sur les actes de saint Vincent de Paul, cachés ou obscurcis par son humilité. Qui donc pourrait nous blâmer de restituer à notre Ozanam ce que sa modestie repoussait ou semblait attribuer à un autre’ ? » Ce devoir s’impose non moins impérieux à la génération qui, sans avoir eu le bon­heur de connaître personnellement Ozanam, contemple au bout de quatre-vingts ans la merveilleuse extension de son oeuvre de prédilection : il importe de montrer que, dans le domaine de la charité comme ailleurs, il fut un initiateur, un créateur, aux intuitions lointaines et aux conceptions fécondes.

 

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Débarqué à Paris en ce lendemain de la Révolution de 1830, où les passions antireligieuses étaient déchaînées, où les meilleurs prêtres hésitaient à se risquer en soutane dans la rue, où la présence d’un jeune homme faisait sen­sation dans une église, Frédéric Ozanam, sans se laisser décourager par une ambiance si défavorable, entreprit, avec la vaillance et l’entrain de ses dix-huit ans, de travail­ler à la réalisation du double projet qui lui tenait au coeur depuis un certain temps déjà : demander à l’histoire les éléments d’une apologie du catholicisme ; tirer de leur isolement les adolescents chrétiens dont les convictions avaient résisté à la bourrasque, et les grouper en une asso­ciation de mutuel réconfort moral.

On a vu comment cette double préoccupation le con­duisit, au début de l’année 1832, à entrer dans une con­férence littéraire ou conférence d’histoire, qui tenait ses séances place de l’Estrapade, proche du Panthéon. C’était une do ces parlottes (les Mémoires de Falloux attestent que le mot était dès lors d’usage courant) où les étudiants se sont de tout temps exercés au maniement des idées et des mots. Elle avait ceci de particulier, que le local des séances avait servi naguères à la Société des Bonues-Etudes, émanation, « filiale », cousine nous dirions à présent, de la fameuse Congrégation. Cette Société n’avait pu survivre à la Révolution : mais un de ses directeurs, qui approchait alors de la quarantaine, M. Bailly, était demeuré en pos­session de l’installation matérielle et continuait à exercer une discrète tutelle sur les étudiants chrétiens qui lui étaient signalés. La conférence littéraire dont il présidait les discussions, clans une salle du rez-de-chaussée, n’avait néanmoins pour ainsi dire rien de commun avec les séances de l’ancienne Société des Bonnes-Etudes, acces­sible seulement aux initiés dont l’orthodoxie politique et religieuse avait été éprouvée. La disette d’adolescents croyants dans la jeunesse des Ecoles, l’influence plus ou moins inconsciente des idées qui avaient prévalu avec la Révolution, amenaient M. Bailly à accueillir des repré­sentants de toutes les doctrines. A côté de quelques ca­tholiques convaincus, la conférence comptait des disciples attardés du persiflage voltairien, des adeptes des doctrines saint-simoniennes : un membre même, par bravade ou par aberration sincère, se proclamait sectateur du Coran. Dans cette jeunesse ardente et divisée, le choc des opinions était presque toujours courtois, mais souvent animé et même bruyant : attirés par les éclats de voix, des passants, ouvriers, étudiants, petits bourgeois du quartier, en­traient parfois et venaient grossir un auditoire plus atten­tif que silencieux.

«Quels que fussent les sujets de lecture ou de discus­sion, histoire, philosophie, littérature, beaux-arts, archéo­logie, économie politique, car on traitait de omni re scibili et de quibusdam aliis, la question religieuse se mêlait à tout… Ozanam honorait notre cause par son érudition précoce et par l’éclatante supériorité d’un mérite auquel tous applaudissaient d’autant plus volontiers qu’il était rehaussé par une modestie parfaite. » Sous son in­fluence, les discussions, sans rien perdre de leur vivacité, prirent un caractère plus approfondi. Lui-même a rappelé qu’à l’origine « des habitudes peu scientifiques ne lais­saient presque pas de place à la philosophie et aux in­vestigations sérieuses»: ce qu’il n’a pas dit, c’est que sa jeune maturité, son ascendant sur ses contemporains, avaient été pour beaucoup et presque pour tout dans une si avantageuse transformation. Mais quelques mois plus tard, dans une lettre confidentielle à un parent, il constatait avec une sorte d’effroi cette prééminence que tous re­connaissaient en lui avant même qu’il eût accompli sa vingt et unième année : «Parce que Dieu et l’éducation m’ont doué de quelque étendue d’idées, de quelque lar­geur de tolérance, on veut faire de moi une sorte de chef de la jeunesse catholique de ce pays-ci… Il faut que je sois à la tête de toutes les démarches, et, lorsqu’il y a quelque chose de difficile à faire, il faut que ce soit moi qui en porte le fardeau».

Au printemps de 1832, l’épidémie de choléra, qui semait l’épouvante dans Paris, entraîna l’ajournement prématuré des conférences littéraires du samedi: mais à la rentrée scolaire de l’automne, elles reprirent plus brillantes et plus suivies encore. Ozanam y amena un étudiant en droit plus jeune que lui, François Lallier, qui par timidité avait résisté aux insistances d’autres condisciples, mais qui s’inclina quand on lui montra du bien à faire, un bon combat à soutenir en commun ‘. Un étudiant en médecine, Jules Devaux, qui à la conférence s’était lié avec Ozanam, procura une autre utile recrue, Paul Lamache. Un peu plus âgé, ce dernier était le seul dont le séjour à Paris fût antérieur à la Révolution de 1830. Il a indiqué lui­méme comment un scrupule de délicatesse l’avait tenu à l’écart des groupements politico-religieux dans les derniers temps do la Restauration : « Pour ma part, venu à Paris dés 1829, je n’avais point voulu faire partie de la Congré­gation, parce que les faveurs accordées à plusieurs de ses membres et l’étroite solidarité qui semblait exister alors entre la religion et une opinion politique fournissaient à la malveillance un prétexte de suspecter le désintéresse­ment de leur piété. Au contraire, après 1830, il était manifeste qu’en disant le Credo on ne pouvait nourrir l’arrière-pensée de recommander son avenir au patronage d’hommes influents : position infiniment plus commode pour un loyal garçon. » Lamache ne fit donc point diffi­culté d’entrer dans la conférence littéraire, ni d’y défendre ses convictions chrétiennes avec le talent de parole qui devait lui valoir une longue et brillante carrière dans l’enseignement supérieur.

Au bout de quelque temps, l’idée vint tout naturelle­ment aux membres chrétiens de la conférence de concer­ter entre eux les arguments, de désigner les champions qui dans chaque discussion soutiendraient leurs commu­nes croyances. Une petite commission, composée des trois meilleurs orateurs du côté catholique, Ozanam, La­mache et Lallier, se rélinit à cet effet dans la chambre d’hôtel on Lamache avait pris gîte. Le lendemain, Lallier en causait avec un de ses condisciples et coreligionnaire, Auguste Le Taillandier, qui suivait assidûment les débats de la conférence littéraire sans y jamais intervenir. Le Taillandier témoigna de l’impression de lassitude que lui causait parfois ce perpétuel cliquetis de mots et d’idées; il suggéra qu’au lieu de se rencontrer pour s’occuper en­core de controverse, les étudiants chrétiens pourraient tenir de pures réunions de piété et de charité. Rapporté à Ozanam et à Lamache, le propos parut ne point les frap­per, et les trois amis continuèrent à se cantonner dans la préparation des discussions de la conférence.

Sur ces entrefaites, une séance eut lieu, particulière­ment orageuse. Un jeune homme qui devait bientôt marquer dans la rédaction du journal révolutionnaire Le Na­tional entreprit un éloge enthousiaste de Byron, non seulement comme poète, mais comme penseur hostile fi l’idée religieuse; il montra comment le scepticisme de Byron procédait de celui de Voltaire, et en prit occasion pour prodiguer contre le christianisme l’insulte et môme le blasphème. Ozanam releva le gant, mais il sortit de la séance profondément attristé. Comme il se retirait avec Lamache et Revaux, il les entretint soudain de l’oppor­tunité, sans renoncer aux controverses historiques ou philosophiques, de grouper les adolescents chrétiens en une réunion de charité, qui aurait le double avantage de conserver en eux l’esprit de foi et de faire éclater aux yeux de leurs camarades indifférents la persistante et bienfaisante vitalité du christianisme.

Le souvenir de cette scène est resté gravé dans la mémoire des interlocuteurs d’Ozanam : «Je vois, » écrivait cinquante-cinq ans plus tard le dernier survivant d’entre eux, « je vois la flamme briller dans les yeux d’Ozanam, j’entends sa voix que l’émotion fait légèrement trembler, pendant qu’il nous explique, à Revaux et à moi, le projet d’association catholique et charitable… Il m’en parla en termes si chauds et si émus, qu’il aurait fallu être sans coeur et sans foi pour ne pas adhérer aussitôt à la proposition». Quant au langage môme que tint Ozanam, quant aux perspectives qu’il entr’ouvrit sur l’oeuvre future, nous ‘m’avons nous en faire une idée par cette lettre adressée dix-huit mois plus tard à un ami de province: « A Paris, nous sommes des oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l’incrédulité, ce vautoûr de la pensée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries au giron du u:oludicistne et disséminées au milieu d’une foule Inepte et sensuelle ; nous sommes des fils de mères chrétiennes, arrivant un à un dans des murs étrangers où l’irréligion cherche à se recruter de nos pertes. Eh bien ! il s’agit, avant tout, que ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un abri qui les protège, que ces jeunes intelligences trouvent un point de ralliement pour le temps de leur exil, que ces mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur revien­nent comme elles les ont envoyés… Or le lien le plus fort, le principe d’une amitié véritable, c’est la charité : et la charité ne peut exister dans le coeur de plusieurs sans s’épancher au dehors ; c’est un feu qui s’éteint faute d’aliment, et l’aliment de la charité, ce sont les bonnes oeuvres. »

Lallier, s’il n’assistait point à l’entretien, se laissa aisé­ment convaincre; il en fut de même de Le Taillandier, dont le projet primitif se précisait ainsi et prenait une portée plus pratique. D’un commun accord, les jeunes gens décidèrent de prendre l’avis de M. Bailly, dont l’âge et la bonté leur inspiraient pleine confiance. Il les encouragea, leur promit de présider la réunion de charité comme il présidait la conférence littéraire, et les engagea à consul­ter l’abbé Olivier, curé de la paroisse Saint-Etienne-du­Mont. Ce prêtre éminent, qui devait être curé de Saint- loch, confesseur de la reine Marie-Amélie et évêque d’Evreux, était peu porté aux nouveautés, peu habitué sur­tout à recevoir pareilles demandes de la part des étudiants du quartier latin : sans déguiser son étonnement ni son scepticisme sur la durée de ce bel enthousiasme, il sug­géra à ses interlocuteurs, « d’un ton moitié sérieux moi­tié goguenard, de faire le catéchisme à de petits malheu­reux’ ». Le conseil plut médiocrement aux jeunes gens, (l’abord parce qu’ils se rendaient compte que leur idée n’avait pas été comprise, ensuite et surtout parce que ce qu’ils rêvaient, c’était de « se reposer des luttes de l’esprit par l’exercice pour ainsi dire manuel de la cha­rité2 ». Après en avoir conféré entre eux, ils arrêtèrent leur choix sur la visite des pauvres à domicile, avec distri­bution de secours en nature. Ils résolurent aussi de gros­sir leur nombre d’une unité, et de faire appel à l’un de leurs camarades, fils d’un chef d’institution et saint-simo­nien récemment converti, Félix Clavé.

La première séance eut lieu au mois de mai 1833, dans les bureaux du journal religieux que dirigeait

M. Bailly, rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Ce local avait été préféré à celui de la place de l’Estrapade comme plus intime et plus propre aussi à prévenir toute confusion avec la Société des Bonnes-Etudes et les autres associa­tions disparues. Il y a là une préoccupation qui hanta les fondateurs, on peut le dire, jusqu’à leur dernier soupir : « Cette oeuvre, » écrivait Devaux en 1856, « est indépen­dante de toute oeuvre antérieure, et ne s’y rattache que comme se rattachent entre elles les oeuvres les plus diverses inspirées successivement par le christianisme’. »

Lallier déclarait au bout d’un demi-siècle, dans le récit longuement mûri où il condensait ses souvenirs : « Aucun de ces jeunes gens n’avait fait jusque-là partie d’aucune association pieuse. Si quelqu’un d’entre eux avait une opinion politique, les autres ne la connaissaient pas. » Le même souci dictait l’engagement de ne jamais se servir de la réunion naissante comme d’un moyen de favoriser ma fortune ou sa carrière temporelle : scrupule qui peut prêter à sourire de la part d’adolescents de vingt ans, à l’aube d’un gouvernement voltairien, mais scrupule sin­gulièrement honorable, et fort avisé sous une apparence de naïveté ; il s’explique d’ailleurs historiquement par les allégations colportées la veille ou l’avant-veille, et dont nous avons mentionné l’effet sur la conscience ombra­geuse de Lamache.

Ce fut toujours la même crainte, au moins autant que l’exemple de la conférence littéraire, qui fit écarter les vocables d’association, congrégation, et adopter celui de conférence de charité. Cette expression, qui a fait fortune, était et demeure, grâce à Dieu, étymolo­giquement très impropre. S’il est un lieu d’où la rhéto­rique et la recherche de l’éloquence soient bannies, un lieu où l’on s’abstienne de disserter et de conférencier, un lieu oú les controverses théoriques soient remplacées par des causeries toutes simples et toutes pratiques, ce sont et ce seront indéfiniment, il faut l’espérer, les confé­rences de Saint-Vincent de Paul. Elles n’en restent pas moins pieusement, tendrement attachées à ce nom de conférences, qui évoque le souvenir bientôt séculaire d’une poignée d’étudiants chrétiens, groupés pour tenter d’adoucir le sort de leurs frères indigents et d’étayer leur propre foi.

On s’affermit clans la résolution de porter des se­cours au domicile des pauvres ; mais parmi ces novices de la bienfaisance, aucun ne connaissait de pauvres. L’un d’entre eux émit l’idée de recourir aux lumières de la supérieure des Filles de la Charité du quartier de la Montagne-Sainte-Geneviève, la Soeur Rendu, connue et bénie encore aujourd’hui sous son nom de religion, Soeur Rosalie. Cette grande femme de bien encouragea sans hésitation ceux qui faisaient ainsi appel à son expé­rience : elle désigna des familles où la visite des jeunes gens pourrait être convenable et efficace ; elle fournit des bons de pain, en attendant que la conférence en possédât en propre ; elle eut même la générosité d’ouvrir un crédit assez large et très opportun, car la quête hebdo­madaire ne réunissait dans le chapeau du trésorier Devaux qu’une somme relativement mince. La Soeur Rosalie fit mieux encore : dans ses conversations familières avec les jeunes visiteurs, qui venaient l’entretenir des besoins de leurs protégés, elle exerça sur eux une action d’autant plus profonde et durable qu’elle s’abstenait soigneuse­ment d’exhortations proprement (lites; mais le spectacle de son éminente charité, de sa foi en la Providence, était la plus persuasive des prédications.

« Dès la seconde ou la troisième séance, » rapportait plus tard Lallier, « la Société était ce que nous la connaissons, sans disputes, sans discussions, sans controverses, et comme la chose du monde allant le plus toute seule ». Pour mettre un peu d’ordre dans la tenue des séances et dans la distribution des services, il avait pourtant été nécessaire de fixer au moins oralement une ébauche de règlement : les points essentiels en avaient été adoptés dans des causeries amicales, principalement sur l’initiative de M. Bailly, qui se trouvait ici dans son rôle de modérateur et de guide. Au témoignage d’une des premières recrues, « il était président de cette conférence de charité sans prendre part à son action spéciale, comme il était président de nos conférences littéraires sans prendre part à leurs travaux. C’était à vrai dire un président d’ordre et de conseil plutôt qu’un membre véritablement participant».

En l’absence de documents écrits (on ne tenait pas ou on ne conservait pas alors de procès-verbaux), les souvenirs ont longtemps varié sur le nombre exact des membres présents aux deux ou trois premières séances. Ozanam en particulier, familier qu’il était devenu avec les philoso­phes scolastiques, protestait modestement et gaiement quand plus tard on parlait devant lui des sept fondateurs de la Société de Saint-Vincent de Paul : « Oh! mon bon ami, » disait-il à Devaux, qui lors d’une rencontre à Rome évoquait avec lui ces chères réminiscences, « ne nous arrê­tons pas à ce nombre de sept, car il y a des gens qui vou­draient encore voir là du mysticisme ! Sept n’est-il pas le nombre des sacrements, etc., etc.? »

Tout compte fait, c’étaient bien sept, si l’on y comprend M Bailly, qu’étaient les premiers membres de la première conférence. Socialement, aucun d’entre eux n’appartenait ni à l’aristocratie, ni même à la bourgeoisie opulente, à laquelle la Révolution de juillet venait pour un temps d’assurer la prépotence : leurs familles, de petite bour­geoisie laborieuse, occupaient un rang modeste et jouis­saient d’une réputation honorable dans le cercle assez res­treint où elles vivaient. Individuellement, leur destinée à presque tous fut de même modeste autant qu’honorable. Si Lamache fui un excellent professeur de Faculté, Lallier, doué des qualités qui font le bon, l’éminent magistrat, refusa obstinément, par réserve, par attachement à sa chère Bourgogne, un siège de juge et même de conseiller à Paris : il demeura par sa volonté président du petit tri­bunal de la petite ville de Sens. Le Taillandier, fixé à Rouen, partagea son temps entre les oeuvres et ses affaires commerciales. Devaux usa ses forces dans l’absorbant métier de médecin de campagne, si noble quand on l’exerce en philanthrope et surtout en chrétien. Clavé enfin, bientôt séparé de ses compagnons, a terminé ses jours dans une telle obscurité qu’il n’a pas été possible jusqu’ici de reconstituer la fin de son existence ni même de se procurer son portrait.

Par l’éclat de sa trop courte carrière, par la persistante influence de son enseignement et de ses livres, par l’éten­due de son érudition, par l’originalité de sa méthode, par le charme de son talent oratoire et littéraire, Ozanam se classe à part. Mais la Société de Saint-Vincent de Paul dérogerait gravement aux traditions d’humilité qui ont présidé à sa naissance si, en revendiquant Frédéric Oza­nam pour son principal fondateur, elle cédait à la tentation tout humaine de s’attribuer une illustre ascendance. Le seul souci de la vérité, le désir d’acquitter une dette de gratitude, la conduit à proclamer que, dans la fondation comme dans la propagation, le rôle d’Ozanam fut capital, et que Lacordaire n’a nullement exagéré en saluant en lui « le saint Pierre de cet humble cénacle ».

Sans doute, l’idée première, encore vague et imprécise, a été mise en avant par Le Taillandier ; sans doute encore, M. Bailly a fourni à l’oeuvre naissante l’hospitalité d’un toit qui était sien, le crédit de son âge, l’appui de son expérience ; sans doute surtout, la fondation de la première conférence de charité fut une entreprise collective, où chacun évita soigneusement de se mettre en avant ; mais en fait, comme l’écrivait longtemps après un contempo­rain et un émule des fondateurs, « ces jeunes gens se sont groupés autour d’Ozanam, par son unique attrait et grâce à son unique influence l ». Sur cette influence déci­sive, faite à la fois d’autorité et d’amicale persuasion, tous les témoignages concordent. « Ozanam, » s’écrie Lallier, «à qui je dois, après Dieu, presque tout ce que j’ai pu faire de méritoire… » Au lendemain des noces d’or de la Société, où il avait été acclamé comme l’un des fondateurs survivants, Lamache protestait : «Laissant absolument de côté tout sen­timent d’humilité chrétienne, j’affirme sur ma parole d’hon­neur que, pour ce qui me concerne, je n’ai aucune espèce de droit à ce titre de co-fondateur ; que j’ai bien été un des premiers membres et que le bon Dieu m’a fait la grâce toute gratuite de toujours aimer l’Eglise et les pauvres, mais quo jamais je n’aurais pensé à former cette première con­férence; que c’est Ozanam qui le premier m’en a parlé ; (lue c’est lui qui a été l’âme de cette première conférence, comme il avait été l’âme de la conférence littéraire qui avait été l’occasion de mes premières relations avec lui; qu’une très large part de reconnaissance est due au véné­rable M. Bailly, et que sans lui, sans son expérience et son aide, la formation de la première conférence serait peul-titre restée à l’état de velléité généreuse ; mais que certainement sans Ozanam cette première conférence ne serait pas née». Devaux de son côté n’avaitpoint hésité à déclarer publiquement : « J’ai eu le bonheur d’être un des sept ou huit premiers qui formèrent le noyau de cette association. Celui qui me procura ce bonheur, qui me parla le premier de ce dessein inspiré par les sentiments les plus exquis de la charité chrétienne, et me proposa d’y prendre part, a toujours été à mes yeux le véritable fon­dateur des conférences de Saint-Vincent de Paul. Les motifs qui en déterminèrent l’essai, s’ils ne lui étaient pas entière­ment personnels, résultaient du moins des circonstances dans lesquelles il avait été si proéminent qu’aux yeux de ceux qui se les rappelleront comme moi, l’honneur de cette fondation lui appartiendra toujours, j’en suis convaincu ; c’était féu le professeur Frédéric Ozanam».

Les contemporains qui ont assisté à la fondation sans y prendre personnellement part sont peut-être plus explici­tes encore. «C’est d’une inspiration de votre coeur,» écri­vait-on à Ozanam en 1840, «qu’est née cette sainte institu­tion, qui est destinée peut-être à étendre sur la France entière comme un vaste réseau de charité». Et trois ans après sa mort, quinze des premières recrues croyaient devoir souscrire cette déclaration solennelle: «S’il est vrai que la Société de Saint-Vincent de Paul a été fondée par plusieurs, il n’est pas moins vrai que Frédéric Ozanam a eu une action prépondérante et décisive dans cette création. C’est lui qui a partagé avec un autre étudiant l’honneur d’avoir l’idée première d’une réunion dont les membres uniraient à leur foi la pratique des oeuvres de charité. C’est lui qui a usé d’initiative pour amener la réalisation de ce projet. C’est lui qui a décidé la plupart des premiers coopérateurs à faire acte de dévouement envers les pauvres, aucun d’entre eux n’ayant appartenu à des associations antérieures… Entrés dans la Société peu de temps après sa création, il nous est permis de parler de ses origines sans être liés par les sentiments honorables qui peuvent condamner les fondateurs au silence, et en affirmant ce qui précède, nous n’avons d’autre mobile que noire respect et notre amour égale­ment profonds pour la vérité».

De tant d’attestations concordantes, on peut conclure que dans l’oeuvre collective de la fondation de la première conférence, la part de Frédéric Ozanam fut nettement prééminente : son rôle allait s’affirmer aussi capital dans le fonctionnement et le développement de l’oeuvre nou­velle.

DE LANZAC DE LABORIE

 

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