Frédéric Ozanam et la civilisation de l’amour (I)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Patrick de Laubier .
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Préface

Ne sommes-nous pas, comme des chrétiens des pre­miers temps, jetés au milieu d’une civilisation corrompue et d’une société croulante ?… faibles samaritains, profanes et gens de peu de foi que nous sommes, osons cependant aborder ce grand malade (lettre à Curnier, 1835).

Frédéric Ozanam (1813-1853) est né dans une famil­le lyonnaise très attachée au catholicisme, avec peut-être, du côté paternel, une origine juive. De santé délicate, il mourra à 40 ans, Ozanam fit des études de droit à Paris où le savant Ampère, qui était lyonnais, lui offrit une chambre. Plus intéressé par la littérature que par le droit commercial qu’il enseigna quelque temps à Lyon, Ozanam passa l’agré­gation de littérature comparée tout juste créée, et devint chargé de cours puis titulaire d’une chaire à la Sorbonne à moins de trente ans. D’abord hésitant sur son état de vie, il s’éprit de la fille du recteur de Lyon et fonda un foyer qui fut, jusqu’à sa mort, un lieu de bonheur incomparable avec sa femme et sa petite fille Marie.

À l’âge de 16 ans, lors d’une crise spirituelle, il avait décidé de vouer sa vie à la défense de la vérité qu’il associait étroitement avec une fidélité absolue à l’Église catholique. Un vaste plan de travaux apologétiques fut imaginé et la vie entière d’Ozanam fut inspirée par ce grand dessein qu’il s’était proposé pendant l’adolescence. Travailleur acharné, émotif, Ozanam avait le don de se faire des amis et la cor­respondance qu’il entretint avec eux jusqu’à la fin de sa courte vie offre la matière d’une autiobiographie involon­taire qui éclaire autant l’auteur que son époque. Il connut personnellement Lamartine, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, et s’intéressa de près à la vie politique et sociale de son temps en faisant preuve d’une remarquable sûreté de jugement. Républicain à un moment où les catho­liques se partageaient plutôt entre légitimistes et orléanistes, Ozanam évitait la polémique et faisait preuve d’un mélange de courtoisie et de fermeté qui impressionnait. C’est la jeu­nesse, et en premier lieu celle de l’université, qui constitua son public de prédilection et lorsqu’il participa, à 20 ans, en 1833, à la création des conférences Saint-Vincent de Paul, il visait non seulement les pauvres, mais aussi les étu­diants qu’il voulait sortir de leurs livres et d’eux-mêmes pour les envoyer aux pauvres estimés à 100 000 dans le Paris des années 1830.

La question sociale lui paraissait plus importante que les débats constitutionnels ou dynastiques et, à la veille de la révolution de 1848, il demandait que l’Église passât aux barbares, c’est-à-dire qu’elle aille vers le nouveau proléta­riat créé par l’industrialisation, comme hier dans l’empire romain du ve siècle les évêques avaient été au devant des envahisseurs germaniques.

Son oeuvre scientifique porte essentiellement sur l’his­toire culturelle de l’Europe médiévale et notamment sur les poètes franciscains. Sa thèse traite de la philosophie de Dante.

Étienne Gilson, un siècle plus tard à la Sorbonne, réa­lisera avec L’esprit de la philosophie médiévale (1932) une partie du grand projet de son prédécesseur, il faut aussi citer l’historien belge Godefroy Kurth (1847-1916), et son ouvrage sur Les Origines de la civilisation moderne (1886), tandis que Léon XIII dans ses encycliques sociales reprenait certaines intuitions d’Ozanam. Imposante postérité pour un jeune professeur dont l’humilité et bientôt la maladie lui donnèrent un sentiment d’échec nullement justifié même sur le plan proprement scientifique.

La première moitié du <luxe est romantique et prophé­tique, mais l’esprit chrétien est menacé de partout. Auguste Comte élabore une nouvelle religion positiviste et Karl Marx en invente une autre révolutionnaire et matérialiste. Ozanam pensait que le christianisme et singulièrement l’Église catholique étaient en mesure de relever le défi de ces temps nouveaux en tirant les leçons de la fin d’un Ancien Régime caractérisé par des rapports dangereuse­ment étroits entre l’Église et l’État monarchique.

Passer aux barbares, était pour lui prendre ses dis­tances avec un monde qui gardait du christianisme surtout des apparences et des convenances, ce que Mounier appel­lera plus tard « le désordre établi ».

La délicatesse d’âme d’Ozanam n’a pas des accents proprement mystiques et son catholicisme ardent donnait à sa charité un caractère social marqué. C’est sur le prochain et la réalité ecclésiale qu’il posait un regard évangélique. Sa sainteté est tournée vers l’action et l’enseignement.

Comme tous les amis de Dieu, la croix ne lui fut pas ménagée, elle accompagnait ses réussites professionnelles, familiales et missionnaires d’une sorte d’abattement phy­sique et même spirituel qui devint dans les dernières années un vrai martyre accepté dans la nuit de la foi. Qui pouvait comprendre ce drame secret? Ses lettres, si nombreuses et fort longues, le montrent tourné vers autrui et abordent les grandes causes auxquelles il s’était voué. Elles sont d’admirables rapports de voyages entrepris pour des raisons de santé qu’il mentionne à peine et ceci jusqu’aux derniers moments où il se sait perdu. Vulnérable et magna­nime dans un monde blessé, Ozanam avoue parfois une immense déception que sa foi chrétienne transforme en espérance.

Il attendait un âge chrétien après l’épreuve révolution­naire et s’attrista de ne pas le voir. L’Église catholique acca­blée d’ennemis, la Papauté menacée dans son existence physique même, et pour la France une succession de révo­lutions, en 1830 puis en 1848 avec les terribles journées de juin. Tous ces événements n’annonçaient pas un lende­main chrétien. Et puis il y avait des espoirs déçus avec Lamennais, Lamartine et tant d’autres qui un moment avaient paru capables de porter un témoignage décisif au service de l’Église et qui finalement se dérobèrent.

Un siècle plus tard dans un ouvrage célèbre, Jacques Maritain évoquera une future» chrétienté profane» par contraste avec la» chrétienté sacrale » du Moyen Âge. Ozanam en eut le pressentiment et il eut aimé l’expression de Paul VI reprise par Jean-Paul II annonçant une » civili­sation de l’amour ». Il la préparait à sa manière, tant sur le plan de la charité immédiate au service des pauvres, il suf­fit de citer la postérité innombrable des conférences Saint- Vincent de Paul, que dans le domaine culturel.

Comme plus tard Léon XIII, il s’inspirait de l’étonnante réussite médiévale à son apogée au mie siècle, non pour tenter de refaire l’histoire, mais pour faire, par analogie plutôt qu’une vaine imitation, ce que le Russe Nicolas Berdiaev appela » un nouveau Moyen Âge » sous l’influence de Vladimir Soloviev (1853-1900).

Ozanam se situe ainsi dans une généalogie de l’attente chrétienne d’un âge chrétien dont la réalisation effective, connue de Dieu seul, dépend des mystérieuses réponses des âmes aux sollicitations de la Grâce qui n’est autre que le Christ dont le Royaume est l’Église passant invisiblement à travers les coeurs (Ch. Journet). Sa béatification le 22 août 1997 à Paris est un signe, » un signe des temps’.

En rééditant deux études parues en 1913 dans l’ouvrage du centenaire de la naissance d’Ozanam, on se propose de mettre en valeur la contribution essentielle d’un pionnier de la doctrine sociale de l’Église catholique.

Le premier chapitre retrace les premiers moments de la fondation des conférences Saint-Vincent de Paul (L. de Lanzac) et le second dû à Eugène Duthoit (1864-1944), qui fut président des semaines sociales, présente la pensée sociale d’Ozanam. La pratique, puis la théorie de cette pra­tique. Les auteurs avaient pu encore connaître des contem­porains d’Ozanam et vivaient au lendemain de l’ency­clique Rerum novarum (1891), ce sont des circonstances privilégiées qui leur permettaient de mesurer, mieux que nous ne pourrions le faire, l’apport d’Ozanam et les diffi­cultés qu’il rencontra en les exprimant.

Sismondi, qui était protestant, avait vu le problème posé par la prolétarisation, mais il ne retenait que des solutions économiques et politiques. Ozanam pensait que la justice était indispensable, mais qu’il fallait aussi la charité, non pas pour se dispenser de la justice, mais au contraire pour la rendre vraiment efficace. L’histoire des conférences de Saint-Vincent de Paul est ici capitale. À cette praxis chré­tienne, il fallait une pensée et Duthoit montre que ce fut Ozanam qui en posa les premiers fondements dans le cadre si nouveau créée par la révolution industrielle dont il com­paraît, nous l’avons noté, les conséquences sociales aux invasions des barbares dans l’empire romain.

La béatification d’Ozanam donne à son témoignage un poids plus considérable et fean-Paul H qui en a décidé la célébration à Paris dans le cadre d’une journée mondiale de la jeunesse, s’est peut-être souvenu de ses années, à Cracovie et à Lublin où, jeune étudiant, puis pro­fesseur il se trouva confronté avec ce milieu si attachant et vulnérable, le monde étudiant, qui décide pour une part, à chaque nouvelle génération, de l’avenir du monde et de l’Église. La praxis chrétienne sera mieux renseignée en connaissant la contribution d’Ozanam et cet ouvrage n’a pas d’autre but que d’apporter une information autorisée.

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