PREMIERE PARTIE CH. 2 : De la philosophie scolastique au XIIIème siècle
1 quand la barbarie avait envahi l’Europe, effaçant sous ses pas les sillons laborieux de la civilisation latine, le peu de connaissances qui restaient éparses après ce grand désastre, recueillies par des mains pieuses, resserrées pour échapper à une perte complète, avaient été renfermées dans un cercle étroit, encyclopédie indigente qui réduisait les arts libéraux au nombre de sept, divisés en trivium et quadrivium .
La philosophie ne s’y trouvait comprise que par la moindre de ses parties, la dialectique : la théologie n’y avait point de place ; elle était demeurée, seule et inactive, au fond du sanctuaire. Puis, des jours moins ténébreux s’étaient levés.
Au fond du sanctuaire, au milieu des pompes inspiratrices du culte et des retentissements de la prédication, la théologie s’était réveillée ; elle cherchait à concevoir les choses invisibles qu’elle proposait à croire : ce fut le commencement de la métaphysique. Dès lors, la dialectique ne pouvait plus se contenir dans les limites du trivium .
Lasse de combiner des mots, elle tenta de lier les conceptions qui venaient de se produire, elle s’éleva à la fonction de logique. La métaphysique et la logique se trouvèrent en présence : une philosophie dogmatique résulta de leur union. -les conditions de cette union dépendaient d’un premier problème : savoir, s’il y a correspondance entre les existences invisibles que la métaphysique suppose et les notions que la logique déduit, entre les réalités et les idées ? C’était ce problème célèbre des universaux légué par l’antiquité, dans une phrase de l’alexandrin Porphyre, au moyen âge qui l’accepta. Saint Anselme le résolut, en concluant de la notion de Dieu à l’existence de Dieu, en établissant la réalité nécessaire de l’idée de perfection, en réalisant toutes les idées générales, en se faisant ainsi le chef des réalistes. D’autres, au contraire, avec Roscelin, refusèrent toute valeur objective aux idées générales, ne reconnurent dans les genres et les espèces que des créations arbitraires du langage : ce furent les nominaux. Ces deux écoles rivales renouvelaient la lutte interminable de l’idéalisme et du sensualisme. Elles eurent d’illustres athlètes, Guillaume De Champeaux et Abailard, qui remplirent toute la chrétienté du bruit des coups qu’ils se portaient. La dispute multiplia les divisions : il y eut quatre sectes de réalistes ; et les nominaux en comptèrent trois. Ces contradictions de la raison semblaient accuser son impuissance. Plusieurs rejetèrent le secours incertain de la logique, et pensèrent s’élever à la science par l’intuition, à l’intuition par l’ascétisme. Il y eut donc une philosophie mystique, dont les principes se formulèrent sous la plume de Godefroy, de Hugues, de Richard, tous religieux de l’abbaye de saint-Victor. La théologie, en allant tirer de leur sommeil les études rationnelles, les avait appelées sur les confins de l’orthodoxie et de l’opinion. Il arriva que ces confins, difficiles à déterminer, furent souvent méconnus. Certaines doctrines appelèrent le soupçon : d’autres, comme celles d’Amaury De Chartres, de David De Dinant, provoquèrent de solennels anathèmes.
Du choc violent de la liberté scientifique et de l’autorité religieuse devait jaillir le doute. Les réminiscences confuses de la littérature païenne et les premières influences des docteurs sarrasins encouragèrent le scepticisme. -ainsi, toutes les tendances de l’esprit humain s’étaient manifestées ; et leur divergence même témoignait de leur énergie, dès le commencement du XIIIème siècle.
2 ce siècle déjà resplendissant de tant de gloires, fut aussi celui où la philosophie scolastique atteignit son apogée.
Et d’abord, cette abdication que l’église allait faire de son pouvoir dans l’ordre politique, la théologie y préluda dans l’ordre intellectuel. Elle émancipa la philosophie, qui avait assez grandi sous sa tutelle pour se soutenir d’elle-même. Elle ne retint qu’une supériorité maternelle et des relations de réciproque assistance : car il y avait séparation, mais non pas en tout, ni pour toujours ; émancipation, mais non pas reniement mutuel. » la science de la foi,… etc. » assurée désormais d’une existence indépendante et qui n’était pas sans honneur, la philosophie se développa librement ; et voici quelles larges limites elle se traçait, en se définissant elle-même.
» la philosophie est l’étude… etc. » cette énumération constituait la philosophie à l’état de science universelle, telle que les anciens l’avaient conçue lorsqu’ils faisaient rentrer dans son cadre l’éloquence et la poésie, la géométrie et la législation, et qu’ils l’appelaient la connaissance des choses divines et humaines. Si d’ailleurs on éliminait la grammaire, la rhétorique, et les mathématiques, qui, déjà contenues dans la classification des sept arts, avaient leur enseignement spécial, il restait la logique, la physique, la métaphysique et la morale, qui composèrent dans leur ensemble le cours de philosophie de l’école formant un système complet d’explications sur Dieu, la nature, et l’humanité, et comme le couronnement nécessaire des études antérieures. Mais puisque, dans ce cours, la logique occupait la première place et qu’un examen scrupuleux s’y faisait des phénomènes intellectuels, avant qu’il fût permis de se livrer à l’exploration du monde extérieur, c’était vraiment dans les idées qu’on étudiait les choses ; les vérités de toute espèce n’apparaissaient qu’à la lumière de la conscience ; et, dès lors, sans être nommée, existait la psychologie, où devaient se concentrer les recherches philosophiques des modernes. En sorte que toutes les définitions qui ont été données de la philosophie, à tous les moments de sa durée, les plus étendues comme les plus profondes, conviennent à la scolastique.
Pour agir dans la sphère nouvelle qu’elle venait de s’ouvrir, la philosophie avait besoin de rassembler toutes ses forces. Il fallait une organisation qui ramenât à un concours efficace les efforts de la pensée jusque là dispersés. Nous avons déjà dit les causes politiques qui favorisaient le rapprochement des systèmes. Parmi les nombreuses nuances du réalisme et du nominalisme, il s’en était trouvé qui se touchaient de près. Ainsi, l’opinion de Gilbert De La Porée, qui admettait la généralité dans les lois seulement de la nature, semblait se confondre aisément avec celle de Jean De Salisbury, qui avouait la légitimité des idées générales formées par l’abstraction des qualités communes à plusieurs individus. Cette fusion s’opéra.
Et, tandis qu’à dater environ de l’an 1200, tous les penseurs chrétiens prenaient avec orgueil le nom de réalistes, au fond de leur enseignement avait pénétré le conceptualisme issu des nominaux. Ainsi se conciliaient les deux écoles qui avaient divisé le dogmatisme, en s’attachant sans réserve à l’expérience des sens ou à l’infaillibilité de la raison. Elles surent apprécier aussi l’importance du mysticisme, et lui empruntèrent ces perceptions intuitives dont lui seul a le secret. En même temps les tentations sceptiques, qu’avait suscitées une connaissance imparfaite et par conséquent dangereuse des doctrines païennes et musulmanes, disparurent devant une érudition complète, grave, et sagement modératrice. Il y eut donc un véritable éclectisme, où la raison, les sens, l’intuition, la tradition du passé, toutes les grandes puissances de l’entendement, firent alliance. Au lieu des sectes exclusives de l’âge précédent, il s’éleva d’illustres docteurs, dont chacun représenta plus excellemment une de ces puissances, mais jamais ne méconnut les autres.
3 Alain Des îles, Alexandre De Hales, Vincent De Beauvais, Guillaume D’Auvergne, ne furent que des précurseurs.
Enfin parut Albert-Le-Grand (1195-1280) ; Atlas, qui porta sur sa tête le monde entier de la science, et qui ne fléchit point sous le poids : familier avec les langues de l’antiquité et de l’orient, il avait puisé à ces deux sources de la tradition ses forces gigantesques. Des bancs de l’université de Paris où il s’était assis humble élève, il avait passé à Cologne où il établit sa chaire, où il se posa comme l’hiérophante initiateur de l’Allemagne.
C’est dans l’immensité et la prodigalité de son érudition que réside son mérite principal.
Toutefois, il ne négligea point les questions psychologiques qui ne peuvent se résoudre que par l’exercice personnel de la raison ; il se prononça sur l’origine et la valeur des idées, sur la division des facultés de l’âme. Il ne dédaigna pas d’interroger la nature et de chercher dans une observation persévérante, dans les fourneaux et les creusets, des pouvoirs inconnus, comme celui de transmuter les métaux. Il osa plus encore : dans des régions inaccessibles au regard, impénétrables à l’induction, il pensa découvrir des agents surnaturels, capables de modifier l’ordre régulier des phénomènes : lui-même, dit-on, crut au titre de magicien, que lui donnèrent ses disciples. Il est demeuré populaire dans les souvenirs de la postérité, comme un être presque mythologique et plus qu’humain.
D’un autre côté, et dans une cellule de quelque monastère ignoré d’Angleterre, l’inspiration qui fait les grandes découvertes descendit sur un pauvre religieux, Roger Bacon (1214-1294). Il avait étudié à Oxford, et à Paris ; mais l’imperfection des études de son temps l’avait frappé d’abord : il en chercha les causes et sut les déterminer, démontra la nécessité d’une réforme, en proposa les conditions, et lui-même en donna l’exemple. Il s’attacha surtout à l’expérience, à l’expérience éclairée, calculatrice, qui ne se contente point d’observer les phénomènes, qui les provoque et les reproduit. Alors, dans l’obscurité de son laboratoire, cet homme eut une vision de l’avenir. » on peut, dit-il, faire jaillir… etc. »
Roger Bacon savait pourtant s’arracher à des investigations si attrayantes, afin de visiter les autres parties du domaine philosophique. Il résolut dans le sens éclectique la question des universaux.
Outre l’expérience extérieure et les conceptions rationnelles, il admit une expérience intérieure, qui s’acquiert dans le commerce de l’âme avec Dieu.
Il acceptait aussi l’autorité de la sagesse antique, mais en la soumettant à une critique sévère : la philologie avait été l’objet de ses persévérantes méditations. La providence lui avait fait une longue vie, et la science attendait de lui un siècle entier de progrès ; mais l’étonnement de ses contemporains, qui l’appelaient admirable doctor mirabilis, se changea en soupçons odieux. Sa vieillesse se passa dans une prison, et la lumière manqua à ses derniers travaux. Plus tard, et à l’époque de la réforme, ses manuscrits furent brûlés dans l’incendie d’un couvent de son ordre, par des hommes dont les descendants triomphent aujourd’hui, au nom de l’industrie protestante, sur les bateaux à vapeur et sur les chemins de fer que le vieux moine catholique avait prédits.
Vers le même temps, sous un ciel moins rigoureux, au pied de ces montagnes de Toscane et de Calabre, dont les flancs portèrent tant de grands hommes, deux génies frères étaient nés. Un même âge les rapprochait déjà : un même jour les réunit, à Paris, pour y recevoir tous deux les honneurs académiques ; l’amitié les rassembla pendant la vie, la même année dans le tombeau, le même culte sur les autels ; on ne saurait séparer, dans l’histoire, saint Bonaventure et saint Thomas D’Aquin.
Saint Bonaventure (1221-1274), intelligence moins laborieuse peut-être et plus aimante, inclinait aux doctrines contemplatives et s’efforçait d’accorder avec elles l’exercice légitime de toutes les facultés humaines.
Malheureusement pour ses disciples, le séraphique docteur s’éleva trop tôt, et par une voie trop courte, à ces sommités mystérieuses qu’il avait signalées d’en bas. Il mourut au milieu du deuxième concile de Lyon : les députés réunis de l’église universelle honorèrent ses funérailles. Et s’il fallait à sa mémoire d’autres hommages moins pompeux et plus tardifs, cent cinquante ans plus tard ses écrits allaient consoler dans sa solitude le pieux Gerson, fatigué des spectacles d’une société corrompue et des disputes d’une école dégénérée.
S Thomas D’Aquin (1224-1274) avait entendu son maître définir l’esprit humain, » un tout potestatif » . On peut dire que lui-même fut ce tout réalisé. Jamais de plus excellentes facultés ne furent réunies dans un assortiment plus heureux ; mais toutes étaient dominées par une raison haute, solennelle, et puissamment méditative. C’est pourquoi, lorsque ses compagnons d’études l’appelaient le grand boeuf de Sicile, ses maîtres acceptèrent pour lui l’augure. Le séjour ordinaire de ses pensées devait donc être la science la plus rationnelle de toutes, celle par conséquent qui domine et coordonne les autres, c’est-à-dire, la métaphysique.
Là, au terme de toutes les spéculations, se présentait l’inévitable problème des universaux : il fallait prononcer sur la réalité objective des conceptions rationnelles, établir l’équation des idées et des choses. Saint Thomas admit en Dieu l’existence des idées archétypes de la création.
Mais l’homme ne jouit point d’une vision directe de ces archétypes : ses connaissances se forment des images reçues par les sens, et des perceptions abstraites qui s’en dégagent à la lumière de la raison. -cette logique conciliante, qui avait fait une juste part à l’intervention des sens, devait conduire saint Thomas dans ses recherches physiques.
Il réfuta l’opinion qui excluait les corps du plan primitif de la création ; il leur donna place dans la hiérarchie des êtres, et découvrit en eux un concours à l’ordre universel, une tendance incessante à la perfection, un vestige de la divinité. Cependant ses préoccupations théoriques le ramenaient aux sollicitudes pratiques : il formulait une législation qui enlaçait dans le réseau de ses prévisions l’homme, la famille et la cité ; il reconnaissait l’excellence de la contemplation ; il savait les voies par lesquelles une vertu sublime peut conduire à la vue immédiate de l’éternelle vérité. -mais c’était peu pour lui de s’être éprouvé en des exercices si divers : il recourut encore aux enseignements de ses devanciers ; de nombreux écrits d’Aristote, le Timée de Platon, le maître des sentences, furent tour à tour l’objet de ses consciencieux commentaires. Alors saint Thomas conçut une oeuvre digne de lui : ce fut une vaste synthèse des sciences morales, où serait dit tout ce qui se peut savoir de Dieu, de l’homme, et de leurs rapports ; une philosophie vraiment catholique, summa totius theologiae . Ce monument, plein d’harmonie, malgré l’apparente aspérité de ses formes, colossal dans ses dimensions, magnifique dans son plan, demeura toutefois inachevé, semblable en cela même à toutes les grandes créations politiques, littéraires, architecturales du moyen âge, choses que le destin n’a fait que montrer et n’a pas laissé être jusqu’au bout…
un long cri d’admiration suivit l’ange de l’école doctor angelicus rappelé au ciel.
Albert-Le-Grand, Roger Bacon, saint Bonaventure, et saint Thomas D’Aquin, constituent entre eux une représentation complète de toutes les puissances intellectuelles : ce sont les quatre docteurs qui soutiennent la chaire de la philosophie, dans le temple du moyen âge. Leur mission était vraiment l’instauration des sciences, mais non point la consommation définitive. Ils ne furent pas exempts des ignorances et des erreurs de leur siècle ; car la providence permet les erreurs du génie, de crainte de laisser croire aux hommes qu’il ne leur reste rien à faire après lui. Souvent la majesté, la grâce même de leurs conceptions disparaît sous les voiles des expressions dont elles sont revêtues ; mais ces imperfections furent rachetées par d’autres mérites.
C’est que ces philosophes chrétiens ne recelèrent point en eux le divorce, devenu depuis si fréquent, de l’intelligence et de la volonté ; c’est que leur vie fut tout entière une laborieuse application de leurs doctrines. Ils réalisèrent dans sa plénitude cette sagesse pratique, tant rêvée des anciens : l’abstinence des disciples de Pythagore, la constance des stoïciens, l’humilité, la charité que nul de ceux-là n’avait connues. Albert-Le-Grand et saint Thomas étaient descendus des châteaux de leurs nobles ancêtres dans l’ombre des cloîtres de saint Dominique : le premier abdiqua, le second refusa, les honneurs de l’église. Roger Bacon et saint Bonaventure ceignaient leurs reins du cordon de saint-François ; et, quand on vint chercher l’un d’eux pour revêtir la pourpre romaine, l’histoire a dit à quel obscur ministère il était occupé. -aussi, ne s’enfermaient-ils point dans les superbes mystères d’un enseignement ésotérique ; ils ouvraient les portes de leurs écoles aux fils des pâtres et des artisans, et, comme le Christ, leur maître, ils disaient : » venez tous. » après avoir rompu le pain de la parole, on les voyait distribuer celui de l’aumône. Le pauvre peuple les connaissait, et bénissait leur nom.
Aujourd’hui encore, après six cents ans, les habitants de Paris s’agenouillent aux autels de l’ange de l’école ; et les ouvriers de Lyon s’honorent de porter, une fois par an, sur leurs robustes épaules, les restes triomphants du séraphique docteur.
4 la scolastique n’était pourtant point demeurée sans reproches. Dans ces temps belliqueux, ceux à qui leur profession interdisait de rompre la lance et de croiser l’épée portaient leur ardeur dans les tournois de la parole. La controverse devenait la passion de toute leur vie ; on les voyait, vieillards flétris, s’agiter encore dans les carrefours, discutant chaque syllabe et chaque lettre d’un discours, ou d’un écrit. Ils étendaient leurs argumentations comme des filets, dressaient leurs syllogismes comme des embûches, multipliaient les combinaisons des mots comme la nature multiplie les combinaisons des choses, et, grâces à d’innombrables distinctions, prouvaient et niaient tour à tour la vérité, la fausseté, l’incertitude, d’une même maxime. Mais, de même que cette multitude ameutée dont parle le poète, à la vue d’un personnage illustre par ses services et ses vertus, se tait et demeure suspendue aux pacifiques paroles qui lui sont apportées ; ainsi, ce peuple disputeur d’écoliers jeunes et vieux sembla soudain oublier ses empressements et ses colères, quand les grands maîtres de la pensée parurent au milieu de lui : l’étonnement fit faire le silence. Mais le désordre recommença, quand ils furent passés. Une autre génération se leva, et aux hommes de génie succédèrent les hommes de talent.
Raymond Lulle (1244-1315), Duns Scott (1275-1308), et Occam (mort en 1345), ouvrent l’ère de la décadence. D’une part, Raymond flattait les penchants dangereux des dialecticiens d’alors, en leur offrant, dans son art combinatoire, un jeu mécanique où devaient se déduire sans retard et sans efforts toutes les conséquences des principes donnés.
D’un autre côté, ce docteur, né sous le ciel de Majorque et dans le voisinage de la domination musulmane, entraîné en de longs voyages sur les côtes d’Afrique et au Levant, s’était embrasé de toutes les ardeurs du mysticisme arabe et alexandrin ; il les rayonnait à son tour parmi la foule, que l’admiration de sa vie aventureuse réunissait avide autour de lui. L’anglais Duns Scott, plus calme peut-être, mais non moins impatient de remettre en problème les doctrines de ses prédécesseurs, nia la possibilité de rencontrer la certitude dans les connaissances acquises par les sens. Les genres et les espèces, au contraire, lui parurent des réalités primordiales ; il peupla la science d’êtres de raison arbitrairement conçus, et, renouvelant les opinions des anciens réalistes, il formula le plus audacieux idéalisme. Occam, qui passa ses jours dans les querelles religieuses, politiques, littéraires, à Oxford dans sa jeunesse, à Paris sous Philippe-Le-Bel, en Allemagne auprès de Louis De Bavière, chevalier errant de la controverse, releva le gant au nom des nominaux.
De cet axiome qu’il ne faut pas sans nécessité multiplier les êtres, il fut conduit, non seulement à repousser les êtres de raison comme des fantômes, mais jusqu’à méconnaître la valeur objective de l’idée de substance, jusqu’à hésiter devant la distinction de l’esprit et de la matière, c’est-à-dire, jusqu’aux limites du sensualisme.
-ces hésitations même indiquent les approches du scepticisme qui va reparaître, et que rien ne favorise en effet comme l’extrême hardiesse des systèmes dogmatiques auxquels on ne peut ni croire, ni répondre.
Ainsi, les écoles exclusives sortaient de leurs ruines. Elles remplirent le quatorzième siècle de leurs rivalités. La logique, cette gymnastique savante où l’esprit européen avait pris son vigoureux tempérament, dégénérait en un assaut de sophismes, en un jeu puéril et dangereux : les questions, divisées à l’infini, se soulevaient comme la poussière sous les pas des lutteurs. La métaphysique se perdait dans une ontologie inféconde, où les formalités, les haeccéités, et autres créations capricieuses de l’entendement humain, prirent la place qui appartenait aux vivantes créations de Dieu. On n’interrogea plus l’expérience, dont les réponses étaient trop lentes à obtenir et trop peu flexibles au gré des opinions belligérantes ; on chercha d’autres oracles plus faciles à corrompre dans les enseignements de l’antiquité, qui furent déclarés infaillibles. Alors, au milieu du concert presque unanime des docteurs chrétiens, fut célébrée l’apothéose d’Aristote. La divinité païenne ne se contenta point toujours d’encens ; il lui fallut des sacrifices : l’immolation de toute doctrine indépendante. La scolastique finit au milieu de ces orgies, comparable au monarque d’Israël, dont la jeune sagesse avait étonné le monde, et qui traîna dans les temples des idoles étrangères sa vieillesse déshonorée.
5 c’est vers le milieu de la période que nous venons de décrire, aux approches de l’an 1300, entre l’apogée et le commencement de la décadence, dans un de ces moments solennels où la prospérité même devient mélancolique, parce qu’elle se sent toucher à sa fin ; c’est à cette heure du chant du cygne, que la philosophie du moyen âge dut avoir son poète. Car, tandis que la prose, surtout la prose d’une langue morte comme celle de l’école, mise à l’épreuve des ans, se corrompt bientôt et ne laisse plus apercevoir que défigurée l’idée qui y était enfouie, la poésie est comme un corps glorieux, sous lequel la pensée demeure incorruptible et reconnaissable. Elle est aussi une forme agile, qui pénètre les masses, et se rend présente sur les points les plus éloignés. Immortalité, popularité, ce sont les deux présents divins dont les poètes ont été faits dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère, en la personne de Platon ; la scolastique, moins heureusement partagée sous d’autres rapports, menacée d’un dépérissement plus rapide, éprouvait encore davantage le besoin d’une consolation pareille. Le poète qui allait venir avait donc sa place marquée dans le temps ; il faut dire quelles causes la lui assignèrent dans l’espace : son siècle étant connu, il reste à faire connaître la situation intellectuelle de son pays.







