Biographie de Frédéric Ozanam

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Abbé Eymieu .
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« C’était un saint. »

Cette parole, on la répète de plus en plus à mesure qu’on le connaît mieux. Surtout depuis quelques années, sans aucun mot d’ordre, spontanément, un peu partout, l’admiration pour ce grand mort prend l’allure d’un culte religieux ; les pèlerinages se multiplient à son tombeau et déjà l’on se demande s’il ne serait pas temps de porter devant l’Eglise la cause de sa béatification.

Ce n’est pas fait, et ce n’est pas au sens canonique et officiel, c’est au sens plus modeste que comportent nos jugements faillibles, que nous disons de lui : « C’est un saint. »

Il est rare que l’histoire d’un saint commence à lui-même. La vie est d’abord un héritage, et quand un homme va loin par l’intelligence et la vertu, c’est presque toujours parce que ses aïeux avaient déjà fait une première étape.

Sans remonter jusqu’à ses aïeux, Ozanam a pu dire de son père : « En passant par la Révolution, par les camps, par les adversités, mon père avait gardé une foi vive, un noble caractère, un grand sentiment de la justice, une infatigable charité pour les pauvres (au service desquels il est mort, ajoute-t-il ailleurs). Il aimait les sciences, les arts, le travail ; il nous inspirait le goût du grand et du beau. » On voit que l’enfant avait de qui tenir.

Il dut plus encore à sa mère, ce qui est la loi générale ; et il dut beaucoup à une soeur, ce qui est fréquent dans l’histoire des grands hommes. Ozanam, dans ses lettres, dans ses ouvrages et même dans ses cours à la Sorbonne, est revenu bien des fois sur ces « deux anges gardiens » de sa vie. Dans l’Avant-propos de son Histoire de la civilisation au Vème siècle, il écrit : « Trois femmes bénies m’assisteront… La Vierge Marie, ma mère et ma soeur ! » Dans une lettre écrite à un ami [Ernest Falconnet. -NLDR] deux ans après la mort de sa mère : « J’éprouve toujours ceci, dit-il : il y a des instants de tressaillement subit comme si elle était là, à mes côtés ; il y a surtout, lorsque j’en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien… Quand j’ai fait quelque chose pour les pauvres qu’elle a tant aimés, quand je suis en repos avec Dieu qu’elle a si bien servi, je crois qu’elle me sourit de loin. Quelquefois, si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne ; comme nous faisions ensemble, le soir, au pied du crucifix. Enfin, souvent -je ne le dirais à personne ; mais à toi je puis le dire – lorsque j’ai le bonheur de communier, lorsque le Sauveur vient me visiter, il me semble qu’elle le suit dans mon misérable coeur, comme tant de fois elle le suivait, porté en viatique…; et alors j’ai une ferme croyance de la présence réelle de ma mère près de moi. »

Vous dites, Mesdames : « Heureuses les mères qui ont de tels fils ! » -Il disait, lui, il a souvent répété : « Heureux l’homme à qui Dieu donne une sainte mère ! »

Heureux l’homme, heureux le jeune homme surtout, qui peut dire sincèrement, dans le secret de sa conscience, ces mots qui lui sont une telle douceur : « Ma mère est une sainte ! Ma soeur est un ange ! » Ces mots lui sont une douceur ; mais ils lui sont aussi une fierté, une protection, une force dont il semble, à consulter l’histoire, qu’on ne peut presque pas se passer pour faire un grand homme et pour faire un saint. Et de fait, où donc, sinon auprès d’une mère et d’une soeur, le jeune homme apprendra-t-il ce respect de la femme sans lequel on ne vaut rien pour les grandes choses, sans lequel il n’y a ni saint ni chrétien possible, ni grand homme, ni même un homme, mais un animal et run des pires ?

Si Ozanam était de sa famille, il était aussi de son temps et de son milieu. Nul ne fut plus lyonnais que lui de tempéramént. Qu’est-ce que le Lyonnais ? Je ne puis le dire : on m’accuserait de flatter mon auditoire.

Il n’en va pas de même de l’époque où Ozanam vécut. Elle n’était pas belle. Voltaire régnait, ou Jean-Jacques, et les messies qui prêchaient les nouveaux évangiles s’appelaient Saint-Simon, Fourier, Considérant… Même ceux qui résistaient à ces influences, même Ozanam, respiraient malgré eux, par bouffées, ce quelque chose de languide et d’inquiet qu’on appelait « le mal du siècle ».

Avec cette mise de fonds qu’il tenait de la nature et des circonstances, il pouvait être un vicieux. Rien de plus facile : il suffit de ne pas vouloir, de se laisser vivre, ou plutôt de se laisser mourir, de se laisser faire par les instincts, de déchoir de la vie humaine, pour tomber à celle de l’animal. Un homme du torrent, que les passions roulent toujours plus bas, comme les eaux roulent le caillou jusqu’à la plaine et jusqu’à l’abîme.

Il pouvait être un homme des petits cénacles, un rêveur, vivant pour le plaisir de la pensée, comme d’autres pour le plaisir des sens, un égoïste en somme ou un philosophe pur, « c’est-à-dire, selon son expression, peu de chose » ou peut-être rien.

Il pouvait être un médiocre, de ceux qui s’en vont dans la vie sans beaucoup d’amour ni de haine, sans faire beaucoup de bien ni de mal, une unité quelconque perdue dans la foule anonyme, un homme du troupeau.

Or il flit un homme éminent et un saint.

Pourquoi?

Parce qu’il le voulut.

Et c’est pour cela que le saint mérite nos hommages : parce qu’il est ce qu’il a voulu être.

Sans doute, dans cette oeuvre divine, Dieu a sa part. Mais il ne la refuse jamais : « Et chacun de nous, disait Ozanam, porte dans son coeur un germe de sainteté que le simple vouloir suffirait à faire éclore. »

Mais il faut le vouloir.

Et il n’est pas exact qu’un simple vouloir y suffise. Il y faut un grand et robuste vouloir, et qui dure. Il y faut une grande passion. Vir desideriorum ! Il n’y a que les hommes de grands désirs qui deviennent des saints.

La sainteté, c’est l’héroïsme mis au service de Dieu, non pas dans un acte en passant, mais à demeure dans l’ensemble de la vie. C’est la vie vécue en plénitude et dans l’ordre, en puissance et en beauté.

C’est la passion qui fait la puissance et la plénitude. C’est elle qui ramasse et concentre toutes les énergies au service d’un but unique toujours présent, toujours voulu, toujours cherché, au prix de tout, dans un élan que rien ne brise. C’est elle donc qui fait de nous, non plus des hésitants, et des éparpillés, et donc des gaspillés ; mais des décidés et des unifiés, et donc des totalisés ; et donc des forts. Et dans l’histoire – cette patrie rétrospective des forts -, on ne voit que des passions qui marchent.

Si la passion vise un but au-dessous de l’homme et en dehors de sa destinée, elle avilit et désagrège ; elle n’a de force que pour détruire, et elle ne fait rien de grand que des ruines.

Mais si elle vise en haut, elle reste dans l’ordre, elle fait l’harmonie en même temps que la force, elle épanouit en même temps qu’elle exalte. C’est le grand dessein dans une nature ardente, et voilà, disais-je, le grand homme.

Quand ce grand dessein vise à Dieu tout droit, uniquement, passionnément, ce n’est pas seulement un grand homme qui se prépare, c’est un saint.

Ozanam s’est donné la passion de Dieu. Croire à Dieu, aimer Dieu, servir Dieu ! Il a été possédé de Dieu. Pourquoi? Parce qu’il s’est livré dans un élan magnifique de tout son coeur, en pleine sève, en pleine adolescence et pour toujours, d’un dessein ferme, ici encore, et qui s’exécute.

On raconte qu’un de ses arrière-grands-oncles, mathématicien célèbre, répondait aux objections des jansénistes: « Il appartient aux docteurs de Sorbonne de discuter, au pape de décider, et aux mathématiciens d’aller au paradis par la perpendiculaire. »

L’arrière-petit-neveu suivit la même ligne : droit à Dieu, par la perpendiculaire !

A dix-huit ans, il écrivait à un ami : « la seule règle à donner à nos actes, c’est la loi d’amour : amour de Dieu, amour du prochain… Mon ami, que cette loi d’amour soit la nôtre ! »

Elle fut la sienne.

L’amour n’est pas orgueilleux, il est humilité, étant admiration. Plus on admire l’être aimé, moins on s’admire soi-même, et moins on s’en contente, et l’humilité est donc la base où s’appuient les grandes amours, comme toutes les vies hautes et fières. « Je sens si bien ma faiblesse, écrivait-il, à moi qui n’ai pas vingt-et-un ans, que les compliments et les éloges m’humilient plutôt et me donnent quelque envie de rire de ma propre importance. » A tout âge, il sentit sa faiblesse, et c’est d’un cri sincère qu’il suppliait ses amis de le soutenir de leurs conseils, de leurs exemples et de leurs prières.

L’amour n’est pas muet. Or c’est la prière qui parle à Dieu, et la prière d’Ozanam était continuelle. Ses communions étaient fréquentes et il pouvait écrire : « Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a, dans l’inexprimable douceur de la communion et dans les larmes qu’elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait embrasser la croix et défier l’incrédulité de toute la terre. »

L’amour n’est pas égoïste ni paresseux. Il agit, il donne, c’est de lui surtout qu’on peut dire : Beatius est dare quam accipere ; « il cherche moins à recevoir qu’a’ donner ». Il donne, il sacrifie, et quand il est grand, il sacrifie tout, il aime jusqu’au martyre : « Etre martyr ? s’écrie Ozanam dans une lettre écrite à vingt-et-un ans, c’est chose possible à tous les chrétiens ; être martyr, c’est donner sa vie pour Dieu et pour ses frères, c’est donner sa vie en sacrifice. Que le sacrifice soit consommé tout d’un coup comme l’holocauste, ou qu’il s’accomplisse lentement, et qu’il fume nuit et jour comme les parfums sur l’autel ; être martyr, c’est donner au ciel tout ce qu’on a reçu, son or, son sang, son âme tout entière. Cette offrande est entre nos mains ; ce sacrifice, nous pouvons le faire. »

Et il le fit.

Et Dieu l’agréa.

Mais ce ne fut pas celui qui flambe d’un coup dans la gloire tragique de l’holocauste ; ce fut celui qui fume jour et nuit, longtemps, lentement, et brûle tout, sans bruit, à petit feu. Je n’en cite qu’un épisode, le dernier, le plus dur, le plus beau : le martyre de son impuissance.

En pleine jeunesse, en plein talent, la maladie le brise. Il se raidit, il veut la mépriser, il veut la vaincre : il ne peut pas. Elle le tient, elle le secoue de sa rude poigne, elle le pousse de climat en climat, de ville en ville, pour mendier un peu de soleil, un air plus pur, traînant dans son organisme délabré ses grands désirs meurtris. Ah ! la torture de cette vie végétative où doit se réduire une âme ardente ! la torture de l’artiste qui aurait des rêves plein la tête et le coeur, et qui promènerait ses doigts sur un clavier muet ! La torture de l’athlète de la foi, qui a fourbi toutes ses armes, qui a des munitions accumulées, et qu’on écarte de la lutte parce qu’il n’a pas assez de souffle dans sa poitrine pour faire vibrer ses lèvres ; parce que la plume tremble dans sa main débile, ou la pensée dans son cerveau broyé ! La torture de l’ange de la charité, de l’apôtre, qui voit les coeurs en souffrance et les âmes en péril, qui entend qu’on l’appelle, et qui ne peut rien, rien… Ah ! la torture de l’impuissance en face de ceux qu’on aime !

C’est le sacrifice qui fume, c’est le martyre qui se consomme. Il le comprend et il l’accepte. Et il se couche dans son impuissance comme la victime sur l’autel, pour y mourir lentement, longuement, bravement ; mieux que cela : sûrement, l’amour au coeur, le sourire aux lèvres, l’auréole au front ; en beauté, d’une beauté surhumaine, la beauté des saints.

Il bénit sa croix, il ne se plaint pas de son austérité, il s’étonne de ses douceurs. Il trouve que si « Notre Seigneur lui fait part de sa croix, il lui en donne, comme on fait à Rome, une parcelle bien légère et encadrée dans un beau reliquaire, c’est-à-dire dans des consolations et des adoucissements infinis. »

« Seigneur, dit-il avec le prophète – et sa bible est presque toujours ouverte à cette page -, vous m’avez prêté ce corps. Vous me le redemandez, les autres holocaustes ne sauraient vous plaire. Me voici donc, je viens ainsi qu’il fut écrit en tête de votre livre, c’est votre volonté que je ferai, mon Dieu. » Ou bien, pour abréger, il répète tout au long du jour : Ecce venio, « me voici, je viens » ; volo quod vis, volo quando vis, volo quomodo vis, volo quia vis.

Mais il reste fidèle à tous ses grands desseins, et le peu qu’il trouve à donner dans son impuissance, il le donne.

L’athlète de la foi demande à sa femme de relever les notes de ses dernières méditations, pour en faire son dernier livre, que Lacordaire publiera sous ce titre : le Livre des malades.

L’ange de la charité a donné aux Conférences ses derniers discours, ses dernières forces.

Le saint veut donner à son Dieu sa dernière démarche. C’est le 15 août, dans un petit village d’Italie [Antignano, en Toscane. – NDLR]. Ozanam refuse la voiture, voulant faire, disait-il, « sa dernière promenade pour rendre visite à son Dieu et à sa mère. » Les paysans accourent et font la haie ; les hommes s’inclinent, les femmes et les enfants saluent de la main à la mode italienne. Le malade – on peut dire : le mourant – passe, mettant des larmes dans tous les yeux. Le curé se meurt, lui aussi, dans son presbytère. Apprenant que le noble étranger était là, et demandait la communion : « C’est moi qui la lui donnerai, dit-il ; qu’on me lève ! » On l’habille. Il apparaît à l’autel de son église enguirlandée de fleurs, et déjà remplie de ses paroissiens en habits de fête. Ozanam s’avance vers la sainte table, soutenu par sa femme. Le vieux prêtre, soutenu par son clerc, descend de l’autel et distribue la communion. Ce fut sa dernière fonction sacerdotale ; il se recoucha pour mourir. Ce fut, pour Ozanam, la dernière messe.

Mais il voulut mourir en terre de France. Son lit fut dressé sur le pont du bateau. La mer était douce, le ciel sans nuages, comme le fond de son coeur. En touchant à Marseille, « voilà, dit-il, un voyage terminé : je vais en faire un autre. » Le prêtre vient, qui lui donne les derniers sacrements et l’exhorte à se confier sans crainte à la bonté de Dieu: « Eh ! dit-il, comment le craindrais-je ? Je l’aime tant ! » L’agonie fut calme et courte. Le dernier soupir s’exhala à la tombée de la nuit. C’était le 8 septembre, un peu après que la bénédiction de Fourvière était descendue sur la ville de Lyon. Elle avait dû aller là-bas chercher le grand Lyonnais, le grand dévôt de Fourvière, et lui dire : Noli timere, vir desideriorum ; par tibi : « Ne crains rien, homme de grands désirs, paix à ta mort. Ecce venio, c’est moi qui viens à mon tour, c’est le ciel qui s’ouvre, c’est la couronne qui descend avec la dernière victoire. »

Et il entra dans la joie de son Dieu.

Paris réclama sa dépouille. On le descendit dans la crypte de l’église des Carmes, qui est devenue la chapelle de l’Institut catholique.

Mais « pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? » C’est la parole gravée au-dessus de sa tombe.

Eh bien, ne le cherchons pas parmi les morts ! Il vit. Il vit dans la gloire du ciel. Il vit dans ses oeuvres qui durent. Il vit dans son souvenir qui remplit le monde. Je le cherche parmi les vivants, et il me semble, mes Frères, que, nulle part sur la terre, je ne dois le rencontrer plus vivant que parmi vous. Il a déclaré bien des fois ne pas pouvoir se passer de ses amis de Lyon : est-ce que ses amis de Lyon pourraient se passer de lui ?

Paris vous a pris son cadavre ; vous pouvez prendre son esprit. Vous pouvez le faire revivre parmi vous, et de telle façon qu’il ne soit au pouvoir de personne de vous l’arracher. Il est à vous, il est de votre sang, de votre race, de votre tempérament. Vos pères l’ont connu ; comme eux, comme vous, il est monté à Fourvière, il a prié devant ces mêmes autels, il a connu à peu près les mêmes tentations et les mêmes grâces, il a senti battre dans son coeur ce même besoin de rêve et d’action, d’enthousiasme et de bon sens, qui est la marque du Lyonnais. C’est la grandeur de son idéal qui a fait la grandeur de sa vie. Et qui vous empêche de vous enthousiasmer pour le même idéal ? Qui vous empêche d’être, vous aussi, des âmes de grands désirs, d’aimer passionnément votre Dieu infiniment aimable, et de faire éclore le germe de sainteté qui est en vous ? Qui vous empêche ? puisqu’en définitive, c’est le seul moyen d’unir l’enthousiasme au bon sens, et de vivre toute sa vie en puissance et en beauté.

Vous l’avez entendu, en face des génies tombés, se demander qui viendrait remplir ces places vides, et, se retournant vers ses amis, les supplier de faire du moins, à eux tous, la monnaie de ces grands hommes.

Eh bien, au souvenir d’Ozanam, mesurant toute la grande place qu’il occupait, mais en face de ce magnifique auditoire de ses amis, j’ose dire, mes Frères, que la place ne restera pas vide, que d’autres Ozanam vont surgir de ce sol toujours fécond, ou que du moins, avec l’aide de Dieu, nous ferons bien, à nous tous, la monnaie de Frédéric Ozanam.

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