Les Séminaires en France avant Saint Vincent de Paul (III)

Francisco Javier Fernández ChentoAu temps de Vincent de PaulLeave a Comment

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Author: Marc Venard · Year of first publication: 1981 · Source: Vincent de Paul.
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saint-vincent-de-paul-11Les premiers séminaires français furent des institutions éphé­mères. La plupart de ceux qui furent fondés dans les années 1580 avaient disparu dès avant la fin du siècle. Certains, comme Aix ou Embrun, eurent une existence encore plus brève. Rares sont ceux qui ont survécu à l’évêque qui les avait fondés. Aussi bien Vincent de Paul ne trouvera plus à citer, en 1644, que Bordeaux, Reims et Rouen (même Agen a disparu entre 1641 et 1644). Pourquoi cela?

Il faut incriminer, comme ont fait les contemporains, les malheurs des temps… Plus précisément, les ressources sont in­suffisantes, et elles rentrent mal. Voyez, dans la province d’Avi­gnon, les résistances auxquelles se heurte la taxe pour le sé­minaire. Ce sont les plus riches bénéficiers, abbayes, chapitres, qui regimbent le plus, et laissent s’accumuler les arriérés. Quand l’archevêque d’Avignon s’adresse au parlement d’Aix pour faire contraindre les ecclésiastiques de la partie provençale de son diocèse, en arguant de l’ordonnance de Blois, le procureur du roi rejette sa requête: elle ne vaudrait, dit-il, que si le séminaire était situé en Provence. Réaction de gallicanisme; mais l’arche­vêque n’obtient pas davantage d’appui auprès du Saint-Siège, qui donne raison aux abbayes qui refusent de payer.

Pour forcer de tels obstacles, il faudrait que les évêques soient convaincus de l’utilité des séminaires. Or plus d’un cons­tate qu’ils ne répondent pas à l’attente. Ecoutons le rapport d’un archevêque d’Avignon, Gian-Francesco Bordini (1601):

«Le séminaire est confié aux Jésuites… il ne s’y trouve que quatre élèves, à cause de la pauvreté du clergé et de la minceur des bénéfices… La dépense est lourde, et le fruit qua­si nul, vu qu’après leurs études, ils se font médecins ou ju­ristes. La maison qui a été achetée aux frais du séminaire est pleine de pensionnaires qui paient pour bénéficier du logement, de la nourriture et de l’instruction».

N’est-ce pas ce qu’écrira Vincent de Paul quarante ans plus tard? Bordini, lui, ne va pas tarder à fermer son séminaire.

Et pourtant, ces vues ne sont-elles pas trop pessimistes? Il convient de nous pencher sur les faits, tels qu’on peut les obser­ver à Carpentras et à Rouen.

A Carpentras, de 1611 à 1618, on a reçu 13 séminaristes Leur âge était sensiblement plus élevé que ne prévoyait le règle­ment: sur 10 pour qui nous sommes renseignés, 2 avaient 13 ans, 4 avaient 14 ans, 4 avaient de 16 à 18 ans. Quant au recru­tement social, 2 élèves sont reçus à titre payant (un fils d’orfèvre et un fils menuisier) et tous les autres à titre gratuit: autant dire que, sans le séminaire, ils n’auraient pas pu accéder à la prêtrise. La profession des parents ‘est connue seulement pour 5 d’entre eux: 2 sont fils de cordonniers, les autres respective­ment fils de tailleur, de chapelier et de ménager (cultivateur pro­priétaire); petites gens, donc, mais pas des plus pauvres. Cela est confirmé par le degré d’instruction: tous les candidats sa­vent signer, ce qui est conforme aux règlements ordinaires; mais leurs pères signent seulement dans la proportion de 7 sur 10. En somme, le séminaire de Carpentras est bien un instrument de pro­motion culturelle et sociale.

Mais quelle est, ensuite, la destinée de ses élèves? Pour le savoir, il suffirait d’explorer les registres d’ordinations et de collations, qui existent pour ce diocèse, mais que j’avoue n’avoir poursuivi dans le XVIIe siècle, au temps où je les avais
sous la main. J’avais seulement noté que plusieurs élèves avaient reçu les ordres mineurs dans les années qui suivaient leur réception; mais c’est le sous-diaconat seulement qui les engage­rait irrévocablement…

Pour le séminaire de Rouen, nous avons la réponse, grâce à Ir étude d’André Corvisier. Disons d’abord un mot du recru- ment de cet établissement: très fort au départ (13 élèves admis 1617, 22 en 1622), il se tasse ensuite, quand l’effectif de la maison, où l’on reste quatre ou cinq ans, est complet (soit 25 à 30 élèves vers 1630). Quant à l’origine géographique, sur 71 élèves de la période 1617-1631, 10 sont de la ville de Rouen et 15 du diocèse, 7 viennent du reste de la province (la Norman­die) et 38 viennent d’ailleurs. Plus de la moitié des élèves étran­gers à la Normandie: cela devrait surprendre, si on ne se sou­venait que c’est la famille du fondateur, le cardinal de Joyeuse, qui accorde les brevets d’admission. D’autre part, la plupart sont des citadins (61 contre 10 ruraux) et, autant qu’on en peut juger (car il n’y a pas encore d’indication pour la première moi­tié du XVIIe siècle), de milieu social aisé.

Le tableau suivant rend compte de ce que sont devenus les séminaristes de Joyeuse à l’issue de leurs études:

1

2

3

4

5

6

7

8

9

1617-22

39

27

17

10

3

2

7

1623-30

36

21

10

11

3

2

2

8

1631-40

41

27

18

9

2

4

2

8

1641-50

43

21

16

5

5

1

4

4

8

1: admis; 2: ecclésiastiques; 3:séculiers; 4 : religieux ; 5 : morts ; 6 : laïcs ; 8 :renvoyés ; 9 : rembours

 

On observe, sur ce tableau, que la dernière décennie (1641­50) est décevante, avec plus de 500/0 d’échecs: c’est précisément le moment où Vincent de Paul porte son jugement sur les sé­minaires, sans qu’il puisse prévoir la remontée qui va suivre. Mais, autrement, les résultats du séminaire sont loin d’être né­gatifs, puisque les 2/3 environ des élèves entrent dans la car­rière ecclésiastique. Il est vrai que beaucoup d’entre eux se font religieux, religieux, en particulier chez les Jésuites (qui accueillent 15  30 vocations religieuses des années 1617 à 1640): comme on pou- vait le prévoir, ces jeunes gens ont été happés par le collège où ils faisaient leurs études.

De toute façon, même quand il aboutit à ses fins, le sémi­naire n’exerce qu’un effet négligeable sur le clergé local. Car­pentras ne reçoit que deux élèves par an, alors que le diocèse fournit six sous-diacres chaque année. A Rouen, le contraste est encore plus marqué entre le mince filet de prêtres séculiers qui sourd du séminaire (61 en tout, de 1617 à 1650) et le flot, au même oment, des ordinations annuelles: 122 en moyenne, dans la période de 1634 à 1650, dont 105 de jeunes gens du diocèse. Il est vrai que le diocèse de Rouen compte plus de 1400 paroisses, et qu’il fournit encore des prêtres aux diocèses voisins, notam­ment de la région parisienne. Mais force est de constater que moins de 2% des prêtres ordonnés à Rouen sont alors issus du séminaire.

C’est pourquoi — ce sera ma première conclusion — il con­vient de ne pas attacher trop d’importance au décret tridentin sur les séminaires et à son application. Les historiens seraient bien inspirés de tenir à son égard la même liberté de jugement que saint Vincent de Paul. Plus importants, pour modifier les conditions du recrutement et de la formation du clergé, ont été:

  • l’examen avant ordination (ou avant collation de bénéfice): prévu depuis longtemps par les textes canoniques, il a été pratiqué avec de plus en plus de sérieux, dans les diocèses de France, selon les règles posées par le concile de Trente;
  • le réseau des collèges jésuites, mis en place en France depuis 1556, d’abord au gré des circonstances, mais au début du XVIIe siècle il couvre les grandes villes et les diverses provinces en un ensemble cohérent: si peu de prêtres sortent des séminaires, beaucoup, en revanche, sont passés par les collèges des Jésuites; notamment ceux qui accèderont aux postes dirigeants (évêques, vicaires généraux); ils y ont reçu un solide éducation intellectuelle et spirituelle, par laquelle…
  • le modèle sacerdotal nouveau s’est façonné: il s’appuie aussi bien sur les exemples pastoraux donnés par les Ignace, Neri, Borromée, François de Sales et Bourdoise, que sur la théolo­gie du sacerdoce développée de Clichtove à Bérulle.

Après les tentatives décevantes de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe, les séminaires réussiront, en France, lorsque leur objectif sera clairement défini; que des congrégations de prêtres seront prêtes à les encadrer; et que les revenus ecclésiasti­ques seront devenus confortables, grâce à la remontée de la rente foncière et des dîmes qui marque la première moitié du XVIIe siècle. Aux deux premières conditions, on connaît la contribution personnelle de Vincent de Paul: avec les séminaires d’ordinands, en particulier, il est certain qu’il a inventé quelque chose de neuf, fort différent de ce que prévoyait le décret tridentin.

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