«L’ordonnance du Concile de Trente est à respecter comme venant du Saint-Esprit. L’expérience fait voir néanmoins que de la façon qu’on l’exécute à l’égard de l’âge des séminaristes, la chose ne réussit pas, ni en Italie, ni en France, les uns se retirant avant le temps, les autres n’ayant pas l’inclination à l’état ecclésiastique, les autres se retirant dans les communautés, et d’autres fuyant les lieux auxquels ils sont liés d’obligation par leur élèvement et aimant mieux brusquer fortune ailleurs. Il y en a quatre dans le royaume, à Bordeaux, à Reims, à Rouen et ci-devant un à Agen. Ni l’un ni l’autre de ces diocèses en reçoivent aucun bon effet; et je crains que, hors Milan et Rome, les choses ne soient de même en Italie…
« …Il y a une autre chose qui a de fâcheuses suites, c’est l’obligation de rendre compte au seigneur évêque et à tous chapitres, quoique la chose semble raisonnable. Nous ne voulûmes point traiter de Saint-Lazare qu’à la condition d’être dispensés de la reddition de compte à Monseigneur l’archevêque, ainsi qu’on avait accoutumé! Oh! que cela a de fâcheuses suites, quoique la chose soit sans remède, le concile l’ordonnant ainsi. La subjection à Messieurs les députés du chapitre à cet effet n’est pas de moindre considération »’.
Ce jugement prononcé par Vincent de Paul, en 1644, au sujet des séminaires tridentins, est bien connu. Mais on n’en a pas toujours suffisamment souligné l’intérêt. Car le fondateur de la Mission ne dénonce pas ici le retard ou l’impuissance de l’Eglise de France à créer des séminaires, comme l’ont fait souvent les réformateurs de son temps, répétés ensuite par les historiens ultérieurs; il ose critiquer la conception même des séminaires ordonnés par le concile de Trente, et cela sur deux points essentiels: l’âge des élèves, douze ans, «adulescentium aetas»; et la soumission aux autorités diocésaines, évêque et chapitre.
Toutefois il convient d’examiner si ce jugement est fondé, en le confrontant avec ce que nous pouvons savoir des séminaires tridentins réalisés en France à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe. Au livre classique de Degert, qui date de 1912, on ne peut aujourd’hui encore ajouter que de rares monographies 2. Je me propose de verser également au dossier des éléments tirés des Archives vaticanes et l’expérience que fournit la province d’Avignon 3. Nous étudierons ainsi tout d’abord la création des séminaires tridentins en France: dans quelles conditions elle s’est faite, notamment au regard de la chronologie et de l’implantation géeographique; puis, la conception qui présidait à ces séminaires, et comment ils ont fonctionné; enfin, les résultats obtenus, et s’ils sont aussi pauvres que Vincent de Paul les dépeint.
I. La création des Séminaires tridentins en France
Il y a lieu de distinguer les décisions de principe et les réalisations. Il n’est pas certain que le décret «Cum adulescentium aetas» voté par les Pères du concile le 15 juillet 1563 ait été considéré par eux comme un point-clé de leur oeuvre, ainsi qu’il allait être célébré dans les siècles suivants. Mais en tout cas, au lendemain du concile, on observe que la chose, et surtout le mot ont retenu l’attention.
1. Les décisions de principe.
Dès 1567, par exemple, les Etats du Comtat Venaissin supplient le cardinal de Bourbon, légat d’Avignon, de « faire établir un collège de Séminaire pour l’éducation de la jeunesse, conformément au concile de Trente». Et deux ans plus tard, la ville de Cavaillon renchérit en exigeant, « ensuivant les décrets et ordonnances faicts par le Sainct Concile à Trente dernierement tenu et accordé, que le seigneur evesque, ensemble son clergé de la cité de Cavaillon et de son diocèse, heussent à eriger, dresser, continuer et parfaire le seminaire en ladite ville et cité de Cavaillon »5.
Mêmes revendications, dans les années suivantes, à Troyes, dont le maire, en 1590, veut remplacer le collège par «un séminaire, en exécution du saint concile de Trente»; et à Condom, en 1591, où les consuls réclament à leur évêque qu’il érige un séminaire.
On sait que le cardinal de Lorraine, champion de l’application en France du concile, auquel il avait pris part avec éclat, avait ouvert dès 1567, à Reims, un séminaire tridentin. Et quand l’assemblée du clergé de France, en 1573, demande la réception du concile, elle pose aussitôt la question des séminaires. Ce que le clergé va faire de nouveau aux Etats-généraux de 1576; et encore lors de l’assemblée de Melun, en 1579. Non sans résultat.
Car le fruit de cette campagne en faveur de l’érection des séminaires, c’est l’article 24 de l’Ordonnance de Blois (1579): Le roi, considérant le bien produit dans quelques provinces par les collèges et séminaires, enjoint aux évêques « d’en dresser et instituer en leurs diocèses et aviser de la forme qui semblera la plus propre, selon la nécessité et condition des lieux, et pourvoir à la fondation et dotation d’iceux par union de bénéfices, assignations de pensions ou autrement, ainsi qu’ils verront être à faire».
A ce texte s’ajoute l’édit de Melun (1580) qui ordonne aux évêques de tenir les conciles provinciaux dans les six mois, afin, notamment, de «pourvoir à l’institution des séminaires et écoles selon la forme des saints décrets».
De son côté, l’assemblée du clergé réunie à Melun a rédigé, rn prévision des futurs conciles provinciaux, des Constitutions parmi lesquelles figure un modèle de règlement très détaillé pour l’institution des séminaires ».
Il n’est donc pas étonnant, après cela, que les conciles provinciaux qui se réunirent à la suite de l’édit de Melun — il y en eut huit, entre 1581 et 1590 — aient tous abordé la question des séminaires.
Le concile de Rouen, premier réuni, en 1581, a valeur de modèle, car il est présidé par le cardinal de Bourbon, prince du sang. Il ordonne de fonder des séminaires dans tous les diocèses de la province, et il édicte des statuts minutieux, qui sont le décalque des constitutions de Melun. De même, le concile de Bordeaux, en 1582.
Mais ailleurs, les conciles butent sur les difficultés de l’entreprise. Ainsi Bourges, en 1584, reconnaît que « jusqu’à présent on n’a pas pu instituer de séminaires », encore qu’il existe des collèges qui peuvent en tenir lieu « . Le concile d’Embrun (1583) mérite d’être largement cité, car il est inédit:
«Dans notre ardent désir d’appliquer le préc.epte, d’un éclat extraordinaire, du saint concile de Trente, nous avons réfléchi attentivement à l’érection d’un séminaire dans cette province, persuadés qu’il en proviendrait des fruits aussi abondants, dans notre province, qu’elle le réclamait depuis longtemps et que la nécessité l’exige (…). C’est pourquoi, bien que l’état de cette province soit si désolé qu’il lui reste à peine la possibilité d’amorcer une entreprise aussi salutaire (d’une part à cause des violences, brigandages et sacrilèges des hérétiques et des soldats impies; d’autre part à cause des aliénations et ventes du patrimoine ecclésiastique, et de la levée de décimes extraordinaires, outre les autres charges communes et impositions qui sont exigés du clergé au même titre que des laïcs), néanmoins le zèle pour la maison du Seigneur et l’ardeur de la dévotion ont obtenu ceci de notre pauvreté, que soit institué et construit soit un double séminaire, soit du moins un seul, qui serait commun pour toute la province. Au cas où il serait double, ce serait de la manière suivante: l’un serait fondé à Embrun, dans la cité métropolitaine, et l’autre dans la cité de Grasse; au séminaire d’Embrun contribueraient le diocèse d’Embrun et trois autres, Digne, Senez et Nice; et à celui de Grasse, les deux autres, à savoir Glandève et Vence. Toutefois on laisserait à chacun le choix, de se rendre à Embrun, s’ils préfèrent, compte tenu, en particulier, qu’il est prévu d’y ériger un collège de la Société de Jésus.
On a également projeté d’assigner les revenus nécessaires pour nourrir les clercs, de la façon la meilleure et la plus facile qu’on pourra, soit en retenant la vingtième partie des revenus ecclésiastiques, soit en assignant annuellement certains fruits à proportion des possibilités des Eglises qui fourniront les aliments pour un nombre déterminé d’enfants dans le séminaire».
Chaque évêque enverra à ce sujet un rapport écrit à l’archevêque. Et l’on espère que le roi voudra bien, en considération de cette sainte oeuvre, remettre à la province une partie des décimes. En outre, chaque évêque pourrait unir au séminaire quelques bénéfices sans curé « ceux-là en particulier qui sont occupés par des laïcs ».
Tel est cet article du concile d’Embrun, dans lequel, on le voit, le zèle en faveur du séminaire mêle assez curieusement le réalisme (un seul séminaire, deux au maximum pour une province très vaste, sinon très peuplée) et le rêve (les secours qu’on peut espérer du pouvoir royal, l’union des bénéfices usurpés). Dans cet élan de zèle qui porte, à cette époque, l’épiscopat français en faveur des séminaires, il faut faire la part de l’impulsion venue de Rome. Déjà, dans des brefs adressés aux évêques, le pape Pie V n’avait pas manqué de souligner l’importance de cette institution au sein du programme de réforme tridentine des Eglises locales. Mais c’est plus particulièrement à l’occasion des visites ad limina qu’on mesure le rapport entre l’impulsion romaine et les inerties locales.
A l’évêque de Vaison, qui a fait faire sa visite par un procureur, le Saint-Siège transmet ses consignes, en 1589:
«Une chose, surtout, qui pourra l’aider dans son devoir pastoral, c’est de prendre soin que les décrets du concile de Trente soient observés par tous, dans son diocèse… Il aura soin que les enfants du séminaire soient formés dans les lettres et la piété».
Le diocèse de Vaison se trouvait dans l’Etat pontifical. Quant au royaume de –France, on croit souvent que la constitution de Sixte V relative aux visites ad limina n’y fut pas observée. C’est inexact, du moins pendant les années tournantes du XVIe au XVIIe siècle. Une première enquête, restée incomplète, m’a fait découvrir, dans la période 1590-1610, des rapports de visites ad limina en provenance de dix diocèses français. Or, que disent-ils à propos des séminaires?
Quatre d’entre eux (Grasse et Vence, 1595; Toulon, 1603; Glandèves, vers 1605) ne touchent pas un mot du séminaire. Arles, qui n’en parle pas davantage, en 1594, prend la peine, en 1602, de s’excuser de n’en avoir point encore érigé: il allègue la pénurie des revenus bénéficiaux et le poids des décimes royales ‘7. L’évêque de Mâcon, dans son rapport de 1592, expose son désir d’avoir un séminaire, mais aussi les difficultés auxquelles il se heurte, notamment du côté de son clergé et des chanoines. Six ans plus tard, dans son rapport de 1598, il renonce:
«Le séminaire n’a pas encore été institué, et tant que cette région ne sera pas en paix, il ne sera pas facile de s’en occuper ».
Son successeur sur le siège de Mâcon, Gaspar Dinet, qui, dans un rapport de 1611, ne parlait pas de séminaire, n’en devait pas moins, en 1613, ouvrir avec éclat un séminaire tridentin.
Nous savons par le rapport de l’archevêque d’Embrun, en 1593, que le séminaire provincial créé par le concile de 1583 avait déjà disparu, ruiné par les guerres. L’évêque de Béziers ne parle pas de séminaire, en 1594, mais en 1600 il expose ses projets: «Je compte, dit-il, sur le collège des jésuites et sur le futur séminaire pour remédier à l’ignorance du clergé». L’archevêque de Toulouse peut rendre compte, en 1594, de la création toute récente de son séminaire:
«On y éduque dix-huit enfants, habillés de soutanes violettes, et ils sont nourris, ainsi que leurs précepteurs et le personnel de service, aux dépens des menses épiscopale et capitulaire, et des autres bénéficiers; jusqu’à ce qu’on puisse les faire subsister sur les revenus de prieurés à unir; pour cette union, une supplique a déjà été adressée à Sa Sainteté, et on en attend l’expédition».
Le séminaire de Toulouse correspond parfaitement aux exigences tridentine et romaine. Mais l’évêque de Mirepoix, qui a écrit en 1593 que son diocèse disposait, dans la ville de Toulouse, d’un collège faisant office de séminaire, s’est attirée, sur son rapport, cette observation marginale: « Seminarium est erigendum in qualibet cathedrali». C’est à se demander si, de Rome, on mesure bien les réalités françaises.
2. Les réalisations.
Enclavée dans le royaume de France — mais non pas étrangère à lui — la province ecclésiastique d’Avignon a disposé très tôt d’un ensemble complet de séminaires diocésains. Rappelons- en brièvement le genèse.
On se souvient des requêtes de 1567 et de 1569, présentées par les populations. Làdessus arrive, en 1572, un nouvel évêque de Carpentras, Jacomo Sacrato, plein de zèle tridentin. Il annonce aussitôt son intention de créer un séminaire: lors de son premier synode, en 1572, il fait élire trois députés « au sujet du séminaire »; et en 1573, il incorpore deux bénéfices « au collège ou séminaire perpétuel des enfants destinés au service de l’Eglise ». Après quoi, silence.
Le concile provincial d’Avignon, réuni en 1574 sous l’impulsion de Sacrato et de Rome, laisse en suspens la question du séminaire. Mais en 1578, les évêques de la province, réunis autour du cardinal d’Armagnac, archevêque d’Avignon, élaborent un projet de séminaire provincial; ils le soumettent au Saint- Siège qui fait diverses objections; le projet est abandonné.
Néanmoins, à la Toussaint 1581, Sacrato inaugure son séminaire diocésain et l’annonce triomphalement à Rome; l’institution va pourtant vivre difficilement, jusqu’à l’établissement, en en 1585, d’une taxe de 3% sur tous les bénéfices du diocèse. C’est alors que, coup sur coup, Carpentras va se voir imité par Cavaillon, en 1586, et par Avignon, la même année: ce résultat est dû à l’énergie de l’archevêque Domenico Grimaldi. Plus tard, t-n fin, très modestement, une sorte de séminaire sera créée dans le diocèse de Vaison, par convention entre l’évêque et le couvent des Dominicains du Buis.
Ainsi, lors du concile provincial de 1594, les quatre diocèses de la province ont chacun son séminaire. Le concile se contente de réglementer sur cette question en termes assez généraux, mais se préoccupe de faire rentrer les taxes impayées. Dans l’histoire des premiers séminaires tridentins, la réalisation de la province d’Avignon apparaît tout à fait remarquable, même à l’échelle de la catholicité.
Cette réalisation, a-t-elle été exemplaire vis-à-vis du royaume de France? Sacrato, en 1582, assurait que deux archevêques, ceux d’Aix et d’Embrun, étaient disposés à suivre son exemple; et de fait, l’un et l’autre ouvrirent un séminaire dans les années suivantes. Mais en fait, ce qui a joué plutôt, dans le cas de la France, c’est l’assemblée de Melun et l’ordonnance de Blois. Alors, en une dizaine d’années, on voit ici et là surgir des séminaires, en ordre dispersé. Puis, après les troubles de la Ligue, se produit une seconde vague, qui couvre les quinze premières années du XVIIe siècle « .
En reprenant ensemble tous ces premiers séminaires français, on mesure les obstacles auxquels ils se sont heurtés. C’est d’abord le manque de ressources financières, aggravé par les troubles: il suffit de citer les excuses présentées par l’évêque d’Arles en 1602:
«On n’a jamais érigé de séminaire, à cause de la pénurie extrême de revenus bénéficiaux qui permettent de l’ériger et de le faire vivre. En effet, ceux qui pourraient porter cette charge sont terriblement grevés par les décimes royales, qu’elles soient ordinaires ou extraordinaires».
Mais il faut aussi tenir compte de la résistance des vieilles institutions. Plusieurs fois, des évêques ont projeté d’affecter à leur séminaire tel collège déréglé ou tel monastère déserté. A chaque fois, l’obstacle juridique s’est révélé insurmontable. Et il en est allé de même, la plupart du temps, pour les unions de bénéfices.
Or c’est ici qu’on rencontre un troisième obstacle, plus inattendu: la prudence romaine. Quand, en effet, les évêques demandent une intervention du Saint-Siège pour surmonter les obstacles sus-mentionnés, presque toujours, Rome se dérobe, et cela, même dans l’Etat d’Avignon!
Inversement, on observe que pour qu’un séminaire réussisse à voir le jour, il faut ou bien la présence d’un évêque particulièrement énergique, qui parvient à imposer à son clergé d’accepter l’institution nouvelle et de payer une taxe sur ses bénéfices; ou bien un riche prélat qui fonde le séminaire sur ses ressources personnelles, comme a fait le cardinal de Lorraine à Reims, puis le cardinal de Joyeuse à Rouen. Quoi qu’il en soit, une autre condition du succès, c’est aussi, nous y reviendrons, la proximité d’un collège de Jésuites.
Pour en finir avec cet inventaire des premiers séminaires créés en France, une constatation qui est aussi une question: la majorité des séminaires tridentins ont été fondés dans la moitié sud de la France. Pourquoi cela? Serait-ce l’influence d’Avignon? J’ai déjà dit ce que j’en pensais. Ou peut-être le manque d’institutions concurrentes, telles que les maîtrises de cathédrale? Je pencherais plutôt pour cette hypothèse, qui pourrait s’unir à un autre facteur favorable, la relative faiblesse, face aux évêques, des chapitres méridionaux.






