Histoire d’un regard sur le pauvre (1)

Francisco Javier Fernández ChentoAu temps de Vincent de PaulLeave a Comment

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Author: l'Équipe de rédaction de l'Animation Vincentienne · Year of first publication: 1981 · Source: Au temps de St-Vincent-de-Paul ... et aujourd'hui.
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Un_infini_regard_Dans les quelques portraits anciens que l’on a conservés de saint Vin­cent de Paul, ceux de Simon François de Tours, de Nicolas Pitau, de Van Schuppen, de René Lochon (ci-contre)…, ce sont les yeux qui, sans doute, impressionnent le plus. On y devine une grande qualité d’attention, d’obser­vation ; on y découvre aussi comme une pointe de malice bien gasconne ; on y trouve surtout une très grande bonté.

Ce regard n’est pas celui d’un rêveur, ni celui d’un « dévot », comme il en existait au xvlle siècle et que saint Vincent lui-même dénonçait avec vigueur et humour dans un célèbre passage :

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d’actes d’amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et autres semblables affections et pratiques intérieures d’un coeur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif… Car il y en a plusieurs qui, pour avoir l’exté­rieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrê­tent à cela ; et quand ce vient au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent court. Ils se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent de doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison ; ils en par­lent même comme des anges ; mais au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les mala­dies ou quelque disgrâce, hélas ! il n’y a plus personne ! le courage leur man­que. Non, non, ne nous trompons pas ! » (XI, 40.)

Mais pourquoi l’histoire d’un regard ?

L’Evangile, on le sait, souligne assez souvent les regards du Christ… comme si cela avait quelque importance dans l’annonce du Message. Dans l’épisode de l’homme à la main desséchée, saint Luc précise : « et promenant son regard sur eux tous, il lui dit : Etends la main » (Luc 6, 10). A propos de la veuve de Naïm : « Le Seigneur la regarda et il en eut pitié » (Luc 7, 13). Pour le jeune homme riche : « Jésus, fixant son regard sur lui, l’aima » (Marc 10, 21). Et à la Passion, après le reniement : « Et aussitôt, comme il parlait encore, le coq chanta. Et le Seigneur, s’étant retourné, regarda Pierre… » (Luc 22, 61). Sans vouloir solliciter les textes, il semble vraisem­blable que les Evangélistes et témoins ont été parfois impressionnés par les regards du Christ parce qu’ils y lisaient, sans doute, une certaine qualité de relation aux hommes.

Or, dans les conférences et. écrits de saint Vincent, les verbes VOIR, REGARDER sont également très employés et parfois de façon très significa­tive.

Au pape Innocent X, à qui il demande d’intervenir en faveur de la paix, il décrit les horreurs et les injustices de la guerre et il ajoute : « C’est peu d’entendre et de lire ces choses, il faut les VOIR et les CONSTATER DE SES YEUX » (IV, 458).

Au frère Jean Parré qui organise les secours en Picardie, il écrit à pro­pos des pauvres à aider : « … Pour les bien discerner, il faudrait les VOIR chez eux, pour CONNAITRE A L’OEIL les plus nécessiteux et ceux qui le sont moins » (VI, 367).

Quand on connaît un peu saint Vincent, on ne peut être étonné de tou­tes ces expressions savoureuses qui se rapportent au VOIR. Saint Vincent, en effet, n’est pas un théoricien ; c’est un homme concret, un homme de l’expé­rience qui a besoin de voir, de regarder pour analyser et entreprendre.

« Le regard sur le pauvre » semble donc être un thème d’étude valable et riche en ce qui concerne saint Vincent, d’autant, on le devine, que cette étude dépassera de beaucoup le simple inventaire des regards de saint Vin­cent sur les pauvres. Le regard, tel qu’on l’entendra ici, est ce lieu mystérieux de rencontre entre la réalité et une personnalité, ce lieu de synthèse entre ce que l’on voit et ce que l’941.-tbSf.’ « L’histoire d’un regard sur le pauvre » devrait être ainsi l’histoire d’une personnalité, d’une sainteté…, l’histoire de M. Vincent, dans sa relation aux pauvres.

1. Un regard qui se forme, un regard qui se cherche (1581-1617)

Il existe en optique une opération qui correspond assez bien à cette pre­mière étape de la vie de saint Vincent : l’accommodation, cette opération qui amène progressivement et souvent par tâtonnements l’oeil, l’objectif à des images de plus en plus nettes. C’est ainsi, de quelque façon, que le regard de saint Vincent sur les plus pauvres s’est formé et. cherché. Peut-être que, dans un premier temps, entre 1581 et 1595, le jeune Vincent était trop près, trop impliqué dans une situation de pauvreté pour en avoir une vue objective ; puis, entre 1595 et 1617, il s’en est, cette fois, beaucoup trop éloigné. Mais cette première et longue étape a certainement été des plus utiles et riches pour l’accommodation du regard de saint Vincent sur les pauvres.

a. Un regard de l’intérieur (1581-1595)

Les premiers regards de saint Vincent sur les pauvres ont été des regards sur ses parents, sa famille, ses voisins, son milieu. Un regard de pau­vre sur les pauvres.

Vincent est né en avril 1581, au village de Pouy, près de Dax. Il était le troisième de six enfants (4 garçons et 2 filles). Son père Jean de Paul et sa mère Bertrande de Moras étaient, selon son expression, « des pauvres labou­reurs », propriétaires d’une petite ferme de quelques arpents de terre. C’est là qu’il vécut ses quatorze premières années, entouré d’affection sans doute, mais soumis, très tôt, à la vie rude « des pauvres gens des champs » : « Je suis fils d’un laboureur qui ai gardé les pourceaux et les vaches » (IV, 215).

Cette première expérience de la pauvreté et du travail sera, pour lui, marquante comme sont toujours marquantes les premières expériences de l’enfance, du milieu familial et social. Saint Vincent a ainsi vu les pauvres d’abord « de l’intérieur », et en de nombreux passages de ses écrits et confé­rences on peut aisément retrouver ce regard d’enfant sur sa mère et ses soeurs rentrant des champs, sur son père, ses frères, ses voisins travaillant sous un soleil de plomb pour récolter un peu de « millet » et nourrir la famille.

C’est d’ailleurs explicitement dans ses souvenirs d’enfance que saint Vincent puise ses exemples lorsqu’il parle des pauvres gens des champs.

« Je vous parlerai plus volontiers, dit-il aux premières Filles de la Charité, des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en ai par EXPERIENCE et par NATURE, étant fils d’un pauvre laboureur et ayant vécu à la campagne jusqu’en l’âge de 15 ans. » (X, 81.)

On remarquera l’insistance « par expérience et par nature » et la réfé­rence explicite à ces quatorze premières années. Il est donc très vraisemblable qu’au cours des descriptions si réalistes qui suivent, saint Vincent revoit, par la pensée, sa mère, ses soeurs. Il a alors 62 ans mais ses souvenirs d’enfance demeurent sensibles et précis :

« Les bonnes villageoises ne se glorifient point de ce qu’elles ont… elles ne pensent point avoir de l’esprit, vont tout bonnement… leur parler est tout sim­ple… elles ont une grande sobriété en leur manger. La plupart se contentent souvent de pain et de potage, quoiqu’elles travaillent incessamment et en ouvrages pénibles… Au pays dont je suis, mes chères soeurs, on est nourri d’une petite graine appelée millet que l’on met cuire dans un pot ; à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau et ceux de la maison viennent autour prendre leur réfection et après ils vont à l’ouvrage. » (IX, 81-84.)

Ces derniers mots « et après ils vont à l’ouvrage » sont peut-être les plus significatifs du rythme de vie dans la pauvre famille de « Ranquines », les repas n’étant qu’une courte halte dans une journée laborieuse. D’ailleurs saint Vincent continue :

« (Les pauvres villageoises) se contentent de ce qu’elles ont, soit au vêtir ou pour la nourriture… Reviennent-elles de leur travail à la maison pour prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail ou si leurs père et mère leur com­mandent de retourner, aussitôt elles s’en retournent sans s’arrêter à leur lassi­tude ni à leurs crottes et sans regarder comme elles sont agencées. » (IX, 91.)

Ces descriptions sont d’un réalisme qui ne trompe pas. Saint Vincent enfant, adolescent, a manifestement vécu ces pauvres repas écourtés à cause du travail ; il a vu sa mère, ses soeurs « lassées, fatiguées, toutes mouillées et crottées » ; il s’est nourri au vaisseau de millet. Très jeune, il a appris à con­sidérer le pain comme un luxe (IX, 83).

Beaucoup d’autres passages des écrits ou conférences de saint Vincent sont ainsi comme enracinés dans cette première expérience familiale de la pauvreté. On y retrouve même parfois l’écho d’un sentiment d’injustice sinon de révolte qui marque le monde des pauvres et qui germe inévitablement dans la misère. Dans ces textes, par exemple, où saint Vincent met en parallèle la vie trop facile des ecclésiastiques un peu embourgeoisés et de la vie rude des paysans :

« S’il y a une vraie religion… qu’ai-je dit, misérable… s’il y a une vraie reli­gion ! Dieu me pardonne ! Je parle matériellement. C’est parmi eux, c’est en ces pauvres gens que se conserve la vraie religion, une foi vive… pauvres vignerons, qui nous donnent leur travail, qui s’attendent à ce que nous prie­rons pour eux, tandis qu’ils se fatiguent pour nous nourrir !

On cherche l’ombre ; on ne voudrait pas sortir au soleil ; nous aimons si fort nos aises ! En mission du moins on est dans l’église à couvert des injures du temps, de l’ardeur du soleil, de la pluie, auxquelles ces pauvres gens sont expo­sés. Et nous crions à l’aide si l’on nous donne un temps soit peu plus d’occu­pations qu’à l’ordinaire. MA chambre, MES livres, MA messe !… Nous vivons du patrimoine de Jésus-Christ, de la sueur des pauvres gens… J’ai sou­vent cette pensée qui me fait entrer en confusion : Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger, CE PAIN QUI TE VIENT DU TRAVAIL DES PAUVRES. » (XI, 200-201.)

Voilà encore un ton qui ne trompe pas, une véhémence et même une violence nées d’une expérience vraie et rude du milieu des pauvres, de la vie réelle, concrète des pauvres.

Après 1617, on le verra, et par rapport aux pauvres, saint Vincent se sentira toujours « l’un d’entre eux ». Il les verra comme un pauvre voit les pauvres ; il en parlera comme un pauvre parle des pauvres parce que, selon sa propre expression, il connaît les pauvres « par expérience et par nature ».

De ce fait, sa relation aux pauvres est d’ordinaire spontanément juste, réaliste, sans complexe ni surenchère. Il est « du milieu » comme l’on dirait aujourd’hui, son regard est de « l’intérieur » et il perçoit naturellement les valeurs de ce monde des humbles, des travailleurs mais aussi ses limites et ses travers. Il connaît les ruses de la misère, et il en parle d’une façon tellement réaliste que cela peut apparaître choquant aujourd’hui (XI, 32 ; VI, 367…). Il faut être du « milieu » pour oser parler ainsi sans complaisance ni censure, dans le monde des pauvres, la rudesse étant souvent une forme de sincérité et l’habit de la vérité. Pendant quatorze ans, saint Vincent a vécu dans ce monde. C’est d’abord en ces années que s’enracine et se façonnesa charité.

Le fait d’avoir été pauvre, d’être sorti du monde des pauvres, du « milieu social » des pauvres a, en effet, certainement donné à la charité vin­centienne son réalisme. Certes, après 1617, après sa « conversion », saint Vincent verra dans le pauvre une présence mystérieuse de Jésus-Christ, mais cette approche authentiquement mystique du pauvre n’atténuera jamais ni en aucune façon la rencontre avec la personne humaine du pauvre et les con­ditions concrètes et sociales de sa vie. Pour saint Vincent, le pauvre sera tou­jours et avant tout cet homme, cette femme, cet enfant vivant dans une situa­tion donnée de misère et d’injustice.

Il faudrait évoquer ici toutes les études minutieuses, les contacts directs, ces petits chefs-d’œuvre d’enquêtes sociologiques avant la lettre qui, sur le terrain, précèdent le plus souvent les interventions charitables et socia­les de saint Vincent : qu’il s’agisse des prisons, des enfants trouvés, des men­diants de Mâcon, des chômeurs de Joigny ou des secours en faveur des victi­mes de guerre.

Sous prétexte de charité chrétienne et surnaturelle, on a eu parfois ten­dance à oublier ou minimiser les valeurs et réalités humaines ; saint Vincent n’est jamais tombé dans ce piège qui défigure la charité. Et cette attention de l’homme, ce réalisme « social » dans la relation aux pauvres, il les a certaine­ment, en grande partie, puisés dans « sa nature et son expérience » de pauvre villageois. Pendant ses quatorze premières années, au Pouy, il a eu tout le loisir de se rendre compte que ni les bonnes pensées, ni les belles paroles, ni même les ferventes prières ne suffisaient, pas plus d’ailleurs que les aumônes, devant la pauvreté, la misère et l’injustice. Ce regard de pauvre sur les pauvres, ce regard de « l’intérieur » a, incontestablement et profondément mar­qué la charité de saint Vincent de Paul et lui a donné sa qualité humaine et son solide réalisme.

b. Un regard de « l’extérieur » (1595-1617)

Ces quatorze premières années, au Pouy, ont donc été des plus riches. M. Vincent n’en prendra conscience que beaucoup plus tard, lorsqu’il déci­dera de consacrer sa vie aux pauvres.

En 1595, sans regret semble-t-il, le jeune Vincent quitte la ferme pater­nelle, la rude vie des laboureurs et, jusqu’en 1617, les expériences se multi­plient, les situations se succèdent : écolier, étudiant, grand voyageur, aumô­nier de cour, curé, précepteur…, mais dans cette période si chaotique, un projet déterminé et poursuivi méthodiquement : M. Vincent veut changer de « milieu social », se naturaliser en un autre milieu, il s’écarte effectivement des pauvres et ne les voit plus que de loin, occasionnellement… « de l’exté­rieur ».

En 1595, donc, Vincent est envoyé dans un petit collège de Dax, près des Cordeliers, et il loge dans une famille bourgeoise : les de Comet. Change­ment brutal, expérience inédite pour le jeune Landais qui, jusque-là, n’est guère sorti de la ferme et du village de Pouy. On retrouve sans doute l’écho de ce qui se passe alors dans sa psychologie et sa mentalité sous ce souvenir d’enfance qu’il évoque lui-même au cours d’une des dernières conférences qu’il fit à ses missionnaires. Saint Vincent avait alors 79 ans et son père était mort depuis 62 ans !

« J’y pensais encore tantôt, et je me ressouviens qu’étant petit garçon, comme mon père me menait avec lui dans la ville, parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître pour mon père… ‘en demande pardon à Dieu ; je vous demande aussi pardon et à toute la Compagnie… » (XII, 432.)

Ecolier à Dax, le jeune Vincent commence déjà à se désolidariser un peu de son milieu. Il est parti du Pouy pour faire des études et obtenir une situation qui lui permette de venir en aide à sa famille. C’est aussi le calcul de ses parents et, dans son testament, son père demande que tout soit fait pour que Vincent puisse continuer ses études. Or, à l’époque, la voie la plus acces­sible pour les pauvres est l’état ecclésiastique et c’est dans cette voie que s’engage Vincent, avec une certaine précipitation et beaucoup de succès.

Pratiquement illettré à 14 ans, il est ordonné prêtre à 19 ans et demi alors qu’il poursuit des études de théologie à l’Université de Toulouse. Comme beaucoup d’étudiants pauvres, il mène de pair la direction d’une petite pension à Buzet dans le Tarn. Sorti bachelier en théologie de l’Univer­sité, ce qui déjà le situe à un niveau très honorable dans le clergé de l’époque, Vincent de Paul entreprend une série de voyages en vue d’obtenir la situation conforme à ses grandes ambitions… un évêché peut-être ? Il va à Bordeaux, à Marseille, deux fois à Rome, à Avignon. Pendant deux ans, on perd sa trace : c’est alors que l’on situe le récit contesté de la captivité en Barbarie. On le retrouve en 1608 à Paris où il s’empresse de nouer des relations qui lui permettent d’entrer dans le groupe d’aumôniers de la cour de la reine Mar­guerite de Valois (la Reine Margot). Nous sommes en 1610, le jeune abbé Vincent a 29 ans et c’est alors qu’il écrit à sa mère cette lettre, datée du 17 février, qui révèle clairement son projet, comme aussi son grand attachement à sa famille :

17 février 1610.

« L’assurance que Monsieur de Saint-Martin m’a donnée de votre bon porte­ment m’a autant réjoui que le séjour qu’il me faut encore faire en cette ville pour recouvrer l’occasion de mon avancement (que mes désastres m’ont ravi) me rend fâché pour ne vous pouvoir aller rendre les services que je vous dois ; mais j’espère tant en la grâce de Dieu qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt le moyen de faire une honnête retraite, pour employer le reste de mes jours auprès de vous. J’ai dit l’état de mes affaires à Monsieur de Saint­Martin, qui m’a témoigné qu’il voulait succéder à la bienveillance et à l’affec­tion qu’il a plu à Monsieur de Cornet nous porter. Je l’ai supplié de vous com­muniquer le tout.

J’eusse bien désiré savoir l’état des affaires de la maison et si tous mes frères et soeurs et le reste de nos autres parents et amis se portent bien, et notamment si mon frère Gayon est marié et à qui, d’ailleurs, comment vont les affaires de ma soeur Marie, de Paillole, et si elle vit toujours et fait une même maison avec son beau-frère Bertrand. Quant à mon autre soeur, j’estime qu’elle ne peut être qu’à son aise, tant qu’il plaira à Dieu la tenir accompagnée. Je dési­rerais aussi que mon frère fit étudier quelqu’un de mes neveux. Mes infortu­nes et le peu de service que j’ai encore pu faire à la maison lui en pourront pos­sible ôter la volonté ; mais qu’il se représente que l’infortune présente présup­pose un bonheur à l’avenir.

C’est tout, ma mère, ce que je vous puis dire par la présente, fors que je vous supplie présenter mes humbles recommandations à tous mes frères et soeurs et à tous nos autres parents et amis, et que je prie Dieu sans cesse pour votre santé et pour la prospérité de la maison, comme celui qui vous est et vous sera, ma mère, le plus humble, le plus obéissant et serviable fils et serviteur.

DEPAUL.

Je vous supplie présenter mes humbles recommandations à tous mes frères et soeurs et à tous nos parents et amis, et notamment à Bétan. »

(I, 18-20.)

« L’occasion de mon avancement »… « le moyen de faire une honnête retraite »… « l’état de mes affaires »… Autant d’expressions qui explicitent bien la mentalité, le projet de M. Vincent en 1610 et sans doute depuis long­temps. Rien là de tellement scandaleux mais rien non plus qui, de quelque façon, laisse entrevoir l’avenir. A 29 ans, saint Vincent pense à l’honnête retirade et il y pense pour bientôt.

Et c’est au moment précis où il croit toucher au but que déceptions et difficultés se multiplient. L’année précédente déjà, il a été accusé publiquement d’un vol qu’il n’avait pas commis. Ce fut une sérieuse épreuve. Lui qui s’était employé à nouer d’influentes relations se voit brutalement obligé de changer de quartier et de paroisse.

Le 14 mai 1610, il fait l’acquisition de l’abbaye de Saint-Léonard-de­Chaumes, près de La Rochelle, dont il croit les revenus considérables mais l’affaire se révèle mauvaise et il devra s’en défaire. Désemparé, il se confie à M. de Bérulle, ecclésiastique de renom et de grande influence qui fonde l’Oratoire en novembre 1611. M. Vincent y séjourne quelques mois. Puis il accepte la cure de Clichy, alors paroisse rurale de quelques 6 000 habitants. Il en prend possession le 2 mai 1612 et y restera seize mois. Seize mois au cours desquels il semble retrouver un peu son équilibre. Il est prêtre depuis douze ans et c’est pratiquement la première fois qu’il se trouve en situation pasto­rale, « au milieu des pauvres gens des champs ». Il y est aussitôt à l’aise et même heureux :

« J’étais si content, dira-t-il, que je me disais à moi-même : mon Dieu ! que tu es heureux d’avoir un si bon peuple… Je pense que le pape n’est pas si heureux qu’un curé au milieu d’un peuple qui a si bon coeur. » (IX, 646.)

Il y a là comme l’écho d’une révélation pour un homme qui, jusqu’alors, a justement souhaité monter vite et haut.

Mais alors, pourquoi ne pas rester à Clichy ? C’est que M. Vincent n’a pas encore renoncé à son projet de situation et de retirade ; en septembre 1613 sur présentation de M. de Bérulle, il entre comme précepteur dans la grande famille des de Gondi. C’est une place très enviable et qui remet M. Vincent en relation avec les grands de la société. Mais est-ce oisiveté ou nostalgie de Clichy ou plus simplement travail de la grâce ?… M. Vincent entre alors dans une des périodes les plus sombres de sa vie. Sa foi chrétienne elle-même vacille et l’on raconte que ne pouvant même plus articuler une prière, il a écrit le Credo sur un papier qu’il touche de temps à autre en guise d’acte de foi. C’est vraisemblablement en cet état de désarroi que les événe­ments de 1617 vont bientôt le surprendre et l’interpeller au point de l’amener à changer radicalement de vie.

Mais qu’en est-il, pour l’instant, du regard de saint Vincent sur le pau­vre ? Depuis 1595 et l’entrée au petit collège de Dax, il n’en a guère été ques­tion. Ces vingt-deux années ont été surtout consacrées à la poursuite d’un projet humain, à une volonté de promotion et à la recherche d’une situation. Il n’y a pas en cela que de l’égoïsme ou de la vanité. M. Vincent sait que sa famille a fait de gros sacrifices pour ses études ; il considère la réussite humaine et le retour au pays comme une sorte de justice.

En 1622, à l’occasion d’une mission à Bordeaux, il ira au Pouy, trou­vera sa famille dans la même pauvreté et en reviendra bouleversé. Lui-même raconte :

« Le jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents que je ne fis que pleurer tout le long du chemin et quasi pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon esprit attendri partageait ainsi ce que j’avais et ce que je n’avais pas… Je fus trois mois dans cette passion impor­tune d’avancer mes frères et mes soeurs ; c’était le poids continuel de mon pauvre esprit. » (XII, 219.)

Ce témoignage permet de mieux comprendre ce que fut le projet, l’ambition de M. Vincent de 1595 à 1617… période au cours de laquelle « les pauvres » n’ont guère de place, mise à part, peut-être, l’heureuse parenthèse de Clichy. Se glissant progressivement et méthodiquement dans le monde des grands et des riches, il ne voit les pauvres que de loin, de « l’extérieur », il les voit du côté des riches et en leur nom… Lorsqu’il est aumônier à la cour de Marguerite de Valois, il va visiter les malades de l’hôpital de la Charité mais il y va au nom de la reine pour distribuer ses aumônes ; chez les de Gondi, il lui arrive de visiter les pauvres villageois travaillant sur le domaine immense de la famille mais, là encore, il accompagne Mme de Gondi et sa relation aux pauvres en est évidemment affectée.

Cette expérience n’en sera pas moins fort utile pour la formation du regard de saint Vincent sur les pauvres. Il voit comment les grands se com­portent vis-à-vis d’eux. La « Reine Margot », par exemple, qui alterne les soirées les plus luxueuses et mondaines et les aumônes les plus généreuses, ne manquait jamais, chaque semaine sainte, de visiter ses pauvres. Mme de Gondi est sans doute d’une autre trempe mais il y a également dans sa rela­tion aux pauvres quelque chose d’épisodique et d’artificiel. Elle « va aux pauvres » par charité, sans doute, mais aussi pour sortir d’elle-même, de ses problèmes intérieurs, de ses scrupules et de son désoeuvrement.

On ne peut évidemment dire que saint Vincent, surtout entre 1610 et 1617, adopte ce type de relation aux pauvres mais il les voit de ce côté-là et il a tout le loisir d’étudier, de réfléchir. Incontestablement, cette expérience l’a marqué profondément pour toute une partie de son activité sociale et pasto­rale, en particulier avec les Confréries et les Dames de la Charité. Car si M. Vincent perçoit clairement les limites et l’ambiguïté de la relation de la haute société aux pauvres, il prend conscience, avec la même objectivité, des ressources matérielles et morales de ce monde…, ressources, les secondes surtout, souvent méconnues et inexploitées.

Nous touchons ici à un aspect du comportement et de la spiritualité de saint Vincent apparemment assez contradictoire et bien provocant pour nos mentalités d’aujourd’hui. Après 1617 et jusqu’à sa mort, saint Vincent con­sacrera tout son temps à l’évangélisation et au service des pauvres ; cepen­dant il ne cessera de maintenir le contact avec les grands, les riches et les puis­sants. Comment le « regard de saint Vincent » a-t-il pu ainsi concilier la passion pour les pauvres et une bienveillance, un souci profondément pastoral pour tous ? La réponse est peut-être dans ce fameux sermon de Bossuet « sur l’éminente dignité des pauvres », un sermon que l’on dit avoir été demandé et inspiré par saint Vincent lui-même, tout à la fin de sa vie.

Dans ce sermon, la conception de l’Eglise apparaît totalement renver­sée du simple fait que les pauvres y occupent la première place. Les puissants et les riches n’en sont pas exclus mais ils n’y entrent et ne s’y sauvent que dans la mesure où ils mettent leur puissance et leur richesse au service des pauvres. Et Bossuet conclut :

« Donc, l’Eglise de Jésus-Christ est véritablement la Ville des pauvres. Les riches, je ne crains pas de le dire, en qualité de riches… n’y sont soufferts que par tolérance. Venez donc, ô riches, la porte de l’Eglise vous est ouverte mais elle vous est ouverte en faveur des pauvres et à condition de les servir. C’est pour l’amour de ses enfants que Dieu permet l’entrée à ces étrangers. Voyez le miracle de la pauvreté. Les riches étaient étrangers, mais le service des pauvres les NATURALISE. Par conséquent, riches du siècle, prenez tant qu’il vous plaira les titres superbes, vous les pouvez porter dans le monde ; dans l’Eglise de Jésus-Christ, vous êtes seulement les serviteurs des pauvres… »

Ce texte de Bossuet restitue peut-être assez fidèlement ce que l’on pourrait appeler la pensée « politique, sociale et pastorale » de saint Vincent et explique son comportement dans la société de son temps. La période 1595­1617, et surtout à partir de 1610, lui a permis de voir de près les travers et le « péché » des riches mais aussi les valeurs et les ressources inexploitées de ce monde et c’est ainsi que « servant les pauvres », il a pu « naturaliser » (selon le mot de Bossuet) tant de riches et de grands, à commencer par Louise de Marillac, en leur ouvrant les yeux et le coeur à la misère et à l’injustice et en les amenant à devenir « les serviteurs » des pauvres.

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