Introduction
L’exposé complet de ce qui est actuellement connu de ces années 1581-1617 demanderait un livre d’au moins 300 pages, avec les notes justificatives. On peut déjà en trouver une partie dans les articles que je publie dans chaque numéro du Bulletin des Lazaristes de France.
Pour aborder de Saint Vincent, il faudrait bien connaître deux choses :
• les documents qui le concernent, venant de lui ou nous renseignant sur lui,
• l’époque où il a vécu, les événements et la constitution de la société, civile et ecclésiastique. 400 ans : une tout autre époque. Il importe de bien nous mettre en tête, tout de suite, que les institutions, civiles et ecclésiastiques, la structure sociale, les lois et les usages étaient absolument différents de ce que nous connaissons maintenant; en particulier, la séparation de l’Église et de l’État n’existait pas, et les rois de France, depuis Charles VII et François Ier, s’étaient arrogé la nomination aux évêchés et aux abbayes, pour les donner souvent à titre de revenus à leurs fidèles, parfois simplement tonsurés. Avec cela, mais également indépendamment de cela, les seigneurs avaient le devoir de veiller aussi à la vie chrétienne de leurs sujets, même s’ils ne le faisaient pas tous, et des droits de gestion et de nomination à quelques postes ecclésiastiques. Cependant, le fond des hommes et leurs tendances étaient les mêmes qu’aujourd’hui, la même humanité, avec défauts et vices, qualités et vertus — guerres, violences, et bonté, humanité, le tout dans une ambiance de foi, plus ou moins bien comprise et vécue, souvent fort mêlée de vues terrestres.
Nous avons beaucoup de clichés sur cette époque, tant sur l’état du clergé que sur Vincent. En gros, sur deux points concernant notre sujet, deux thèses s’affrontent, qui choisissent parmi les sources et en tirent des images fort simplistes.
a – L’état du clergé autour de 1600, l’Église et la société, guerres de religion. La version courante, fondée sur les anciens biographes, les missives des Nonces, et les déclarations de certains réformateurs du début du XVIIème siècle : tout était en décadence dans le clergé, ignorant et vicieux. Évidemment, les guerres de religion n’avaient rien arrangé. La réalité fut assez différente, peu connue, mais révélée par l’étude d’autres déclarations de certains de ces mêmes personnages et sur les documents qui restent dans les Archives : beaucoup de prêtres avaient préféré mourir martyrisés plutôt que de passer à la Réforme protestante, c’étaient donc de bons prêtres, et parmi ceux qui restaient, il faut savoir que les écrits publics – de tous temps, et encore de nos jours – parlent surtout de ce qui ne va pas ou qui fait scandale, tandis que nombre d’écrits non publiés (Visites Pastorales décrivant chaque paroisse, Cahiers des baptêmes, Registres communaux) montrent qu’il y avait une proportion considérable de prêtres valables et instruits (sinon d’ailleurs, comment une réforme catholique aurait-elle pu naître et se développer si vite ?). Enfin, il faut dire que la plupart des textes de M. Vincent cités par Coste sont en fait d’après 1640 ! Un aspect moins souligné est le souci d’indépendance ou la soif du pouvoir, même chez les plus valables; encore en 1651, à Cahors, Alain de Solminihac sera face à une vraie émeute, avec l’un des meilleurs prêtres.
b – La connaissance de la jeunesse de Vincent, jusqu’en 1617.
La version ancienne, venant d’Abelly, en fait un jeune précocement pieux, charitable et zélé.
La version actuellement courante, venant de quelques textes tardifs de lui-même, en oubliant d’autres textes, est dans l’autre sens, et tout aussi simpliste : préoccupé d’obtenir une bonne situation, arriviste et aventurier, ne découvrant les pauvres et la Mission qu’à Gannes et Folleville en janvier 1617. Or nous verrons qu’il fut pasteur, évangélisateur, nettement avant, et qu’il n’a mis l’événement de Folleville en relief que tardivement – il n’en dit d’ailleurs jamais le nom en public, et il n’en parle jamais dans sa correspondance…
Nous resterons au plus près des textes, de Vincent, des biographes, et des archives.
Quatre étapes se révèlent, les trois premières définies tout simplement par les différences de lieux. Notons qu’il n’y a pas de coupure de l’une à l’autre en ce qui touche l’évolution de Vincent, elles s’imbriquent progressivement, comme dans toute vie.
- L’enfance, les études, avec l’Ordination en 1600 et l’année d’enseignement, 1581-1605.
- Années d’aventures, 2 ans de captivité, un an à Rome, décision de passer par Paris, 1605-1608.
- Changement de lieu : il se fixe à Paris, et mûrissement, fin 1608-fin 1611.
- Approfondissement doctrinal et pastoral, choix des pauvres, puis l’orientation confirmée, fin 1611-fin 1617.
L’abréviation “S. V.” = Saint Vincent, Correspondance, entretiens documents; 14 volumes, Paris 1920-1925.
Sur l’introduction comme sur chaque partie, on peut lire des compléments et des textes en Annexe.
1. L’enfance, les études, avec l’ordination en 1600, et l’année d’enseignement : 1581-1605
Sans être nombreux, les documents sont fiables, et corroborés par des déclarations et des documents plus tardifs mais significatifs.
Vincent est né en avril, nous dit-il, sans qu’on puisse préciser davantage, à Pouy, actuellement Saint-Vincent-de-Paul, à 6 km au nord-est de Dax. Sa famille est au carrefour des diverses catégories sociales : son père est laboureur, mais propriétaire, un notable rural; le chanoine Étienne De Paul, prieur d’un hospice sur le chemin de Compostelle, pourrait être son frère, donc oncle de Vincent. Sa mère est fille du “cavier” de Peyrous, contraction de “chevalier”, c’est-à-dire propriétaire d’une terre noble, garant de l’ordre et de la sécurité, en relation avec ses suzerains, de grands nobles, comme les de Gramont, souverains de Bidache, où Vincent sera tonsuré; les oncles maternels sont Jacques, cavier après son père, et Jean, avocat à Dax. Vincent a donc grandi en contact avec les paysans, les ecclésiastiques, les juristes et les nobles : beaucoup d’atouts, qui expliquent sa prodigieuse facilité à se lier avec toute sorte de gens et à manier toute sorte d’affaires, de la gestion d’une ferme au travail d’Église en passant par l’art des procédures juridiques.
Son enfance nous est connue par quelques évocations qu’en fait Vincent et par les souvenirs recueillis au village par des confrères vers la fin de la vie de Vincent (à son insu).
Il semble avoir été un bon garçon, travailleur, intellectuellement doué, moyennement pieux.
Il n’avait pas la vocation sacerdotale, mais son père le mit aux études pour pouvoir arriver à la tonsure, moyen d’obtenir des revenus d’Église pour la famille, solution courante à l’époque. À Dax, il loge chez les franciscains et étudie au collège communal, voisin. Ses écrits attestent une solide formation. Le juge de Pouy, avocat à Dax, M. De Comet, remarque ses qualités et finit par lui proposer d’aller jusqu’au sacerdoce; Vincent accepte, sans bien savoir à quoi il s’engage, comme il le dira plus tard, S. V. V, 568
Pour moi, si j’avais su ce que c’était, quand j’eus la témérité d’y entrer, comme je l’ai su depuis, j’aurais mieux aimé labourer la terre que de m’engager à un état si redoutable.
Tonsuré à Bidache en 1596, il va se former en philosophie, droit et théologie, dans la perspective qui lui a été proposée, mais sérieusement, en Université, à Saragosse puis à Toulouse. Ces universités se partagent entre augustiniens, qui accentuent la dégradation de la nature humaine par le péché originel, et thomistes, pour qui la nature humaine a gardé un fond d’aptitude à la bonté.
Vincent sera nettement thomiste, mais aussi moliniste, ayant connu chez les jésuites de Saragosse la doctrine du jésuite Molina, qui essaye de mieux concilier la liberté humaine avec la toute-puissance divine et la prédestination. On en voit une trace dans la première lettre qui nous reste de lui, et cela paraîtra nettement dans son opposition à la doctrine janséniste, à partir d’environ 1640. Pour subvenir à ses besoins, son père étant mort en 1598, il devient directeur d’un petit pensionnat.
Comme bien d’autres en ce temps-là, il brûle les étapes pour ses ordinations. Dès 1598 il est ordonné sous-diacre, le 19 septembre, et diacre le 19 décembre, non pas à Dax, dont l’évêque nommé par le roi n’a pas obtenu les Bulles de Rome, en raison de ses sympathies pour le protestantisme, et a fini par démissionner en 1597, mais à Tarbes, avec la permission du Vicaire Général qui administre le diocèse de Dax. Gilles de Noaillles avait démissionné en faveur de Jean-Jacques Dusault, doyen réformateur de Saint-Seurin, à Bordeaux, et ami d’Henri IV; il reçoit ses Bulles de Rome en mai 1598, mais obtient de pouvoir rester presque deux ans à Saint-Seurin pour parachever sa réforme, c’est pourquoi le Vicaire Général continue d’administrer le diocèse.
Le 13 septembre 1599 Vincent obtient de ce Vicaire Général la permission d’être ordonné prêtre par un évêque de son choix. Curieusement, ces documents portent qu’il a l’âge légitime (24 ans), alors qu’il n’a pas encore 19 ans : a-t-il trompé le Vicaire Général, ou, comme cela se pratiquait, est-ce une simple formule qui ne trompait pas forcément le monde ?
Jean-Jacques Dusault prend enfin possession de son siège en janvier 1600, et Vincent pourrait être ordonné par lui. Mais l’évêque commence par convoquer un synode de réforme, promulguant le 18 avril 1600 des décrets assez sévères, en particulier la résidence de chaque curé à son poste. Or les chanoines, qui avaient gouverné le diocèse durant des années, étaient loin d’approuver ces mesures, alors c’est la révolte ouverte et le refus d’assister l’évêque en quoi que ce soit, lui rendant impossible tout ministère. L’évêque se défend, une série de procès commence. Aucune ordination n’est évidemment possible.
Vincent attend, puis voyant que cela va durer, et peut-être brouillé avec l’évêque de Tarbes, qui n’était pas un réformateur, cherche un autre évêque. Les procès allaient durer trois ans !
En attendant, durant l’été 1600, il va faire son Jubilé à Rome, où le Pape Clément VIII l’a fortement marqué.
Peut-être grâce aux parents d’un de ses élèves, il a enfin trouvé un évêque, celui de Périgueux, François de Bourdeille, cousin de l’écrivain Brantôme. Un de ses frères, laïc, est l’évêque en titre, commendataire; quant à lui, il exerce le ministère épiscopal moyennant une modeste portion des revenus. Périgueux avait été prise par les protestants, qui ont détruit l’évêché et à moitié la cathédrale Saint-Étienne (Saint-Front deviendra cathédrale plus tard). L’évêché est donc la résidence de campagne, Château-l’Évêque, dont la petite église voisine est devenue cathédrale. C’est là, lors de l’ordination générale du samedi des Quatre-Temps, le 23 septembre 1600, qu’il est ordonné Prêtre, à 19 ans au lieu de 24. François de Bourdeille mourut un mois après, le 24 octobre, âgé d’environ 75 ans, mais rien ne prouve qu’il était aveugle et moribond un mois avant, comme Antoine Rédier l’a soutenu, dans La vraie vie de Saint Vincent de Paul, Grasset, 1927; fatigué ou malade, peut-être, mais encore capable de faire une ordination générale.
Nous n’avons rien de Vincent sur ses sentiments lors de son ordination, ni sur sa première Messe, célébrée en stricte intimité, dans une chapelle dédiée à la Sainte Vierge, dans les bois, près de Buzet, selon une tradition recueillie par Collet (Vie de Saint Vincent, 1748, I, p. 14). C’est peu…
Aussitôt Vincent continue ses études encore quatre ans. Plus tard, il dira plusieurs fois qu’il est “un écolier de 4e”, et c’est trois fois vrai : le collège de Dax fonctionnait apparemment sur quatre ans; de plus, “écolier” à cette époque désignait encore les étudiants des Universités, et Vincent y a fait deux fois 4 ans : 1598 à 1600, puis 1600-1604.
En octobre 1604, il obtient le baccalauréat en théologie et la licence d’enseigner le 2ème Livre des Sentences, de Pierre Lombard, qui traite de la Création, du péché, de la liberté et de la grâce. Il se lance dans cet enseignement, bien armé en tous domaines, relationnel, juridique, théologique et spirituel : un bon chrétien, prêtre probablement pieux, enseignant qualifié, avec un bon bagage de livres spirituels et missionnaires, comme on peut le déduire du catalogue de la Bibliothèque de Saint Lazare, où quelques livres en espagnol et italien de ces années (de 1583, édition princeps en espagnol de la vie et des œuvres de Thérèse d’Avila, jusqu’en 1608, son séjour à Rome), ne peuvent venir que de lui ; il n’y aucun livre en ces langues avant, ni après 1615.
Mais il visait aussi plus haut, toujours dans le but d’aider sa famille, mais nous ignorons quoi; certains ont supposé déjà un évêché !
Nous n’avons pas de document direct de lui qui nous renseigne sur sa vie de chrétien et de prêtre en cette année 1605. Les seules traces sont dans les lettres de 1607 et 1608, que nous verrons à ce moment. Pieux, sans doute, mais apparemment pas apôtre.
2. Années d’aventures, deux ans de captivité, un an a Rome, décision de passer par Paris : 1605-1608
Nous avons deux lettres autographes et paraphées, ce qui est propre aux actes officiels, quelques souvenirs et allusions de Vincent, et une supposition dans Abelly sur les circonstances de sa venue à Paris, peut-être corroborée par deux documents connexes d’archives.
Tout va basculer en fin juillet 1605 : capturé en mer par des pirates de Tunisie, il vit deux ans de captivité sous quatre maîtres successifs, le dernier étant un renégat, tenant une métairie isolée, qui prépara leur évasion par mer (probablement avec d’autres), ce qui n’était pas rare, de récentes études d’archives le montrent, même si beaucoup se faisaient reprendre.
On en perçoit des traces de souvenirs dans ses conférences, tant sur la navigation que sur Carthage, “où il ne reste que des masures” (S. V. X, 534) (il rapporte cela à “nos gens qui passent par là”, mais la seule fois où il en parle, il vient de recevoir de Dax copie de ses lettres de captivité). Notons surtout son obsession d’envoyer des missionnaires soutenir les esclaves en Tunisie et Alger.
Arrivé en Avignon en juillet 1607, il rencontre le Nonce, qui l’emmène à Rome, où il espère, près de la source, obtenir un bon “bénéfice” ecclésiastique, c’est-à-dire un titre bien rémunéré. À Rome, il étudie et il fréquente bien des gens, même l’Hôpital de la Charité et les Frères de Camille de Lellis. Ses espoirs seront déçus, et fin 1608, il revient en France, en passant par Paris, peut-être chargé d’y porter les deux Bulles de cette date nommant évêques de Metz Henri de Bourbon-Verneuil, bâtard de Henri IV, âgé de 7 ans, et Anne d’Escars, cardinal de Givry, comme évêque consacré, en attendant que Henri ait un âge plus conforme !
Le seul document de Vincent est alors ses deux lettres autographes de 1607 et 1608 à M. De Comet, où à la fois il avoue des dettes, en expliquant le motif de son retard à payer : sa captivité, et où il demande copie de ses lettres d’ordination, pour pouvoir obtenir à Rome une charge ecclésiastique lucrative.
Ces deux lettres montrent simplement un bon chrétien. Curieusement, il ne parle pas de Jésus-Christ, ni du Saint-Esprit, Dieu est surtout vu comme Providence (et une fois sous le nom de “la Fortune”, qui relève plutôt de ses études littéraires), en qui il a une grande confiance, malgré ses déboires. Il aime la Sainte Vierge et lui gardera grande dévotion toute sa vie. Un curieux passage sur la mort du frère de M. De Comet montre qu’il est moliniste : il est mort par le jeu des causes naturelles, prévu certes par Dieu, mais pas par décret divin. Il est surtout préoccupé d’une bonne situation, et on n’y voit pas trace de son état de prêtre, sinon dans la demande des lettres d’ordination. Il faut d’ailleurs savoir qu’un esclave en Barbarie avait tout intérêt à ne pas dire qu’il était prêtre et qu’il ne pouvait pas célébrer la Messe, sauf peut-être situations exceptionnelles.
C’est peu, mais ce n’était pas le but de la lettre, qui est une lettre juridique. Le fait d’y voir apparaître un écho de sa foi montre qu’il en vivait habituellement, quoique pas comme prêtre à proprement parler.
Cette captivité est tout de même un tournant dans sa vie : il connaît l’échec, la misère des esclaves des musulmans, qu’il partage, bien qu’ayant la chance d’amadouer ses maîtres, et il y en avait d’assez humains, même si d’autres étaient cruels, faisant périr dans les pires supplices pour des riens. Il a connu tout cela, il parlera plus d’une fois des Turcs, citant surtout leurs bons côtés : piété, pardon entre eux, entraide, et il sera obsédé par l’envoi de prêtres pour soutenir ces esclaves.
3. Changement de lieu : il se fixe a Paris, et murissement : fin 1608 – automne 1611
Les documents, sans être encore très nombreux, deviennent plus abondants.
Au lieu de retourner à Toulouse, il se fixe à Paris. On peut toutefois supposer qu’il est allé à Toulouse et à Pouy, pour récupérer ses livres et surtout régler ses dettes (sinon, il n’aurait pas pu y aller en 1624, comme lui-même l’a raconté plus tard, sous peine de poursuites…) La suite de sa vie montrera qu’il ne recule pas devant les longs voyages, c’est un cavalier émérite.
Ses deux demandes de lettres d’ordinations l’ont remis en relation avec son évêque de Dax, Jean-Jacques Dusault, lié à Henri IV et premier aumônier de la Reine Margot (c’est-à-dire responsable de l’organisation de la distribution de ses aumônes par un certain nombre d’aumôniers), et c’est peut-être par lui que Vincent se retrouve parmi les aumôniers de cette reine répudiée.
Dans la Cour de cette reine qui alliait la piété avec une liberté de mœurs, il rencontre des gens pieux, il fréquente aussi des financiers tout autant que les Frères de Saint Jean de Dieu, qui viennent d’ouvrir l’Hôpital de la Charité, pour les pauvres.
En outre, il va assez vite entrer dans le cercle de théologiens, de spirituels et même de mystiques autour de Madame Acarie et de son neveu Pierre de Bérulle, qui va devenir son Père spirituel. Bérulle vient de faire venir d’Espagne en France, en 1604, les Carmélites réformées par Thérèse d’Avila; c’est un grand spirituel mais aussi une âme d’apôtre. Avec lui, Vincent va raviver ses lectures précédentes, s’ouvrir à d’autres auteurs spirituels, et surtout échanger en profondeur avec des gens bien avancés en spiritualité et en souci apostolique.
Ses multiples facettes apparaissent davantage : toujours sa recherche d’une bonne situation, en même temps que l’ouverture aux pauvres, le ressourcement spirituel et l’ouverture pastorale.
Il loge en compagnie d’un landais, juge de Sore, au nord de Pouy, qu’il a peut-être connu chez son oncle avocat ou chez M. De Comet. Ce Bertrand Du Lou est allié à la noble famille de Plaisir, village proche de Villepreux, à l’ouest de Versailles, famille qui possède peut-être un hôtel à Paris, comme plusieurs nobles, et c’est peut-être dans l’hôtel de cette famille qu’ils habitent (mais jusqu’alors, on n’a pas trouvé de pièces de cette époque sur les seigneurs de Plaisir).
C’est là que, vers 1609, il vit une première réaction de vrai spirituel : malade, il fait venir un garçon d’apothicaire, qui profite de l’absence de Bertrand pour voler la bourse de celui-ci, qui à son retour accuse Vincent de ce vol et le fait dénoncer publiquement dans l’église paroissiale. Vincent renonce à se défendre et supporte l’infamie en silence. Il l’a raconté lui-même, l’attribuant à une autre personne, mais confiant à de rares intimes qu’il s’agissait de lui.
Évidemment, il se fait chasser et trouve un logement rue de Seine.
La troisième lettre qui nous reste est adressée à sa mère, le 17 février 1610. Il lui annonce pour bientôt la réussite de ses projets “ de faire une honnête retraite pour employer le reste de mes jours auprès de vous ”. Nous savons qu’il s’agit de ses démarches pour obtenir la commende de l’abbaye cistercienne de Saint-Léonard de Chaumes, près de La Rochelle. Bien que simple lettre d’affaire et familiale, on y retrouve la confiance en la Providence, avec la prière pour la santé de sa mère “et la prospérité de la maison”, mais il n’y montre pas de visée propre à un prêtre.
En mai 1610, il croit être arrivé au but : l’archevêque d’Aix-en-Provence, résidant à Paris, lui transmet sa charge d’Abbé commendataire de cette abbaye en ruine et qui n’a plus de moines, qu’il devra rebâtir et repeupler un peu. Le 4 octobre, un règlement est établi pour l’usage des revenus, et il va en prendre possession le 16 octobre, découvrant l’ampleur des ruines.
Hélas, ses mésaventures s’accumulent: dès le 3 février 1611, il subit une première sentence du tribunal de La Rochelle (protestant), à l’instigation d’un compétiteur, André de la Serre, qui se prétend prieur et veut partager les revenus – mais pas les charges. Ce procès va continuer en plusieurs séances, où Vincent sera toujours condamné. En même temps, dès mai 1611, Hurault de l’Hôpital lui intente aussi un procès à Paris, prétendant n’avoir pas reçu la rente due en compensation de la transmission de l’abbaye…
Du coup, il n’a pas pu rejoindre sa mère, et il reste à Paris.
Cela va lui causer des soucis et des dépenses durant cinq ans, mais aussi lui faire roder par la pratique ses connaissances du droit et des procédures légales, et en même temps lui faire connaître la vie pastorale d’un prêtre rochelais, Jacques Gasteaud (devenu oratorien fin 1611), qui à la fois lui prêtera de l’argent et l’initiera à sa pratique du catéchisme, dans une ville où les catholiques n’ont aucun droit public, les protestants n’appliquant pas l’Édit de Nantes. Nous savons cela par son sermon sur le catéchisme, par une reconnaissance de dette et par un souvenir bien plus tard, le 23 mai 1659 (S. V. XII, 256). Cet échec et cette relation nouvelle vont l’amener à réfléchir sur le sens de sa vie. Nous n’avons pas de documents sur sa vie spirituelle entre mai 1610 et fin 1611, mais la suite montrera qu’il a changé et progressé au plan spirituel et apostolique. Il résignera Saint-Léonard le samedi 29 octobre 1616. Il sait mêler les affaires financières et le souci des pauvres, transmettant à l’Hôpital de la Charité 15.000 livres dont les destinataires semblent être disparus.
Nous constatons ainsi qu’il peut mener de front des affaires temporelles et des progrès dans la vie spirituelle, avec les prêtres spirituels et apostoliques qu’il fréquente, autour de Bérulle.
4. Approfondissement doctrinal et pastoral, choix des pauvres, puis l’orientation confirmée : fin 1611 – fin 1617
Il ne nous reste que trois sermons autographes de M. Vincent; ils sont de 1614 à mars ou avril 1616. Nous avons aussi une demande autographe du 20 juin 1616 pour recevoir le pouvoir d’absoudre les cas réservés à l’Évêque lors des confessions générales. En outre nous disposons de divers souvenirs de Vincent, des souvenirs rapportés par les biographes et d’un bon nombre de documents d’Archives.
Il continue ses lectures et ses entretiens avec Bérulle, et il s’associe, à titre d’hôte, aux débuts de l’Oratoire de Jésus, fondé par Bérulle le 11 novembre 1611. Ce ne sont pas des religieux; Bérulle a voulu fonder une association de prêtres séculiers, reliés aux Évêques, dans le but d’être un ferment de réforme du clergé et de faire des missions paroissiales. Vincent va s’imprégner de cet esprit et participer aux Conférences hebdomadaires, pratique qu’il adoptera plus tard dans sa Congrégation et dont il gardera toute sa vie le programme, la méthode et souvent des expressions. Nous avons le témoignage de Jean Jacques Olier : “ il a été à l’école de l’Oratoire ” (Mémoires, manuscrits, volume 2, 1642, folio 255 [425]). D’ailleurs, telle phrase des Conférences de Bérulle (en latin, “Collationes”) sur les pauvres, le 6 mars, le 8 mai et le 8 septembre 1612, pourraient bien être l’écho de Vincent, puisque, comme Vincent plus tard, Bérulle faisait aussi parler ses confrères… (Bérulle, Œuvres Complètes, Cerf 1995, tome I, français, pp. 17, 30, 67, – tome 2, original latin, pp. 21, 31, 63).
Mais entre temps il avait tellement progressé en 1611 que, pour remplacer Bourgoing à la cure de Clichy, village au nord de Paris, parce que celui-ci s’agrège à l’Oratoire, c’est Vincent que Bérulle choisit. Il est donc devenu un prêtre et un pasteur zélé. Même si ses souvenirs tardifs, du 27 juillet 1653, sont un peu enjolivés (S. V. IX, 646), d’autres documents de ces années montrent à la fois son sens pastoral et son exactitude à gérer le temporel de la paroisse, dont il fera restaurer l’église. Le seigneur est parent de Melles de Marillac et Du Fey, qui aideront Vincent plus tard.
Durant ces années, environ 1611-1614, il a vécu une autre expérience spirituelle, capitale : n’arrivant pas à soulager un théologien de ses amis d’une terrible tentation contre la foi, il s’offre à Dieu, s’il le veut, pour la subir à sa place. Et il fut exaucé: le théologien fut délivré, mais Vincent connut la même terrible tentation contre la foi. Cela aussi, il l’a raconté aux confrères sans dire qu’il s’agissait de lui, mais il l’avoua à des confidents. Il n’arrivait même plus à réciter le Credo, alors il l’avait écrit et mis sur sa poitrine, et il y portait la main. Cela dura trois ans, durant lesquels il accomplissait son ministère, visitait les pauvres et les malades et continuait d’étudier.
Il s’en sortit qu’en prenant “une résolution ferme et inviolable, pour honorer davantage Jésus-Christ et pour l’imiter plus parfaitement qu’il n’avait encore fait, qui fut de s’adonner toute sa vie pour son amour au service des pauvres” (Abelly III, 118-119). Cette promesse peut se situer autour de 1614 ou 1615 – bien avant la confession du paysan de Gannes. Et c’est un tournant capital, décisif.
Mais les revenus ne devaient pas lui suffire : tout en restant curé de Clichy (et jusqu’en 1626), Bérulle lui avait obtenu d’entrer, en fin d’été 1613, dans la grande famille de Monsieur de Gondi, Général des Galères, à titre de précepteur des tout jeunes enfants. Dès le 1er février 1614, il y reçoit le prêt d’un capital de 1800 livres, pour 100 livres de rente, “pour ses urgentes affaires”; nous ne saurons jamais s’il s’agit des frais des procès de Saint Léonard, ou de dons aux pauvres; le prêteur est un financier dont une des deux filles entrera à la Visitation, dont Vincent sera alors le supérieur ecclésiastique, et l’autre fondera avec lui les Filles de la Croix. Le 22 février, il fait un don, ou un remboursement, à Georges Lenfant, sous-diacre d’Angers. Le 28 février il est nommé curé de Gamaches, près de Rouen, présenté par M. De Gondi, baron du Plessis-Écouis, dont dépend cette paroisse; mais il ne semble pas y avoir donné suite. En 1615 il est nommé chanoine d’Écouis, mais il n’y a pas mis les pieds et n’a pas dû en toucher longtemps les revenus. Etc.
Ces grands nobles ont des possessions tout autour de l’Île-de-France, et Vincent suit la famille soit à Paris, soit dans les divers châteaux. Là, à la campagne, il mène une vie de solitaire à la maison, et déjà d’apôtre au dehors. Nous avons le témoignage des “Mémoires” publiés par Abelly, I, chapitre 7 p. 28 (cf. Annexe), mais aussi trois sermons, autographes, les seuls qui nous restent de lui, deux sur la Communion et un sur le catéchisme, probablement en mars 1616.
Entre-temps, vers 1615 ou 1616, profitant d’un séjour de la famille à Joigny, il fait une retraite à la chartreuse voisine de Valprofonde (cf. S. V. II, 107).
Son ministère dans les villages, aidant les curés, consistait en catéchismes, prédications, visites des pauvres et des malades. Comme déjà les jésuites depuis le XVIème siècle, il exhortait les gens à faire une confession générale des péchés de toute leur vie passée, ce qui leur permettait d’avouer des péchés graves qu’ils n’avaient pas osé dire à leur curé. Nous avons encore sa demande autographe du 20 juin 1616 au Vicaire Général de Sens, diocèse dont dépendait Joigny, pour recevoir le pouvoir d’absoudre, lors des confessions générales, les cas réservés à l’Évêque, et l’accord de ces pouvoirs, c’est-à-dire 7 mois avant le sermon de Folleville (cf. S. V. I, 20-21).
Ses sermons nous révèlent un homme au discours encore un peu savant et compliqué, mais solidement instruit et profond, ce qui n’a pas pu se faire en quelques mois. Dans ses deux sermons sur la Communion, il ne cite pas ses sources, mais on y trouve des citations implicites de Saint Grégoire le Grand, Pierre Lombard et Saint Thomas d’Aquin. Son sermon sur le catéchisme fut prononcé à Joigny vers mars 1616, après la prise de possession solennelle du Comté par Philippe-Emmanuel, (phrase barrée par Vincent, sur son manuscrit, et pas notée par l’édition Coste). Il y cite l’Écriture Sainte et les Pères de l’Église, Origène, Saint Basile, Saint Ambroise, Saint Augustin, Saint Cyrille d’Alexandrie, et il donne en exemple les huguenots de La Rochelle, où il va encore, pour ses procès sur Saint-Léonard et pour rencontrer l’oratorien Jacques Gasteaud, qui y catéchise depuis 1600, malgré l’absence de droits des catholiques dans cette ville protestante, et les pratiques de la catéchèse en Italie, en Espagne, et dans les Missions au Canada, au Pérou et au Brésil.
Par la suite, il continuera de citer nommément ou implicitement Pères de l’Église et auteurs spirituels, toujours sans indiquer les références ni l’édition qu’il a consultée, (même lorsqu’il médite sur une lecture de Saint Grégoire prise au Bréviaire, cf. S. V. XIII, 146).
C’est clair, voilà un prêtre qui trouve le temps de lire non seulement de la théologie et de la spiritualité, mais aussi des rapports sur les Missions et l’esprit missionnaire, dès avant 1616.
Le sermon sur le catéchisme contient déjà ce qui sera la pratique constante de ses Missions : d’une part enseigner (ce sera le rôle du Grand Catéchisme, le soir), d’autre part, exhorter (ce sera le rôle du Sermon, le matin) et enfin enseigner et exhorter (ce sera le Petit Catéchisme, en début d’après-midi, pour les enfants, devant les parents).
Dans les sermons sur la Communion se trouvent déjà les points essentiels de sa doctrine : la Sainte Trinité, avec les rôles du Père, du Saint-Esprit et du Fils, le rôle de la Vierge Marie dans l’Incarnation, et bien sûr l’Eucharistie, “vraie base et centre de la religion”.
Voilà les seuls textes qui nous restent d’avant 1617, c’est bien peu, mais ils condensent toute une richesse, qui ne peut lui être venue d’un coup, ils contiennent déjà tout ce qu’il prêchera plus tard et inscrira comme base théologique et spirituelle des Règles Communes de sa Congrégation, aux chapitres II et X. C’est clair, avant 1617 et Folleville, il est déjà donné aux pauvres et à Dieu, dans l’évangélisation.
Sa course aux revenus, qui a connu bien des traverses et des échecs, change peu à peu d’orientation, elle s’intègre dans le service pastoral et déjà un peu missionnaire : il faut assurer la gestion financière de la paroisse de Clichy, et divers dons, comme il en avait déjà fait, soit aux hôpitaux, soit aux pauvres de Clichy et des villages des Gondi; quelques quittances dans diverses Archives semblent l’attester.
Bref, en début 1617, il est déjà missionnaire, et prêt pour l’épanouissement : il va vivre l’événement de Gannes et le sermon de Folleville, en janvier 1617.
En janvier 1617, la famille résidait à Folleville, dont Madame De Gondi était le “seigneur”, au sud-est d’Amiens. Vincent est appelé à Gannes, comme souvent, auprès d’un vieillard malade, il lui propose à lui aussi la confession générale, et cet homme de bonne réputation, qui avait en fait commis de grosses fautes, en est si libéré qu’il le raconte à Madame De Gondi, venue le visiter, lui disant que sans cela, il allait en enfer. Il mourut quelques jours après, en paix. Vincent connaissait cette misère spirituelle depuis plusieurs années, il y remédiait, mais discrètement, car il ne pouvait rien dire, tenu par le secret sacramentel. Madame, elle, découvre cette misère et en est bouleversée
Comme elle n’est pas tenue par le secret, elle en parle et c’est elle qui donne “mission” à Vincent – comme Monsieur à Joigny pour le sermon sur le catéchisme – de prêcher sur la confession générale, ce qui se fait à Folleville le mercredi 25 janvier 1617, jour de la confession de Saint Paul. Il vient tellement de monde pour se confesser qu’il faut appeler à l’aide une paire des jésuites d’Amiens. Cela durera quelques jours et se poursuivra dans les villages voisins. Vincent est très net dans ses deux récits de 1655 et 1658 : il ne parle pas de découverte par lui de la misère spirituelle du peuple des champs, mais il relie explicitement ce travail apostolique en équipe à tout ce qui a suivi, avec les jésuites puis avec quelques bons prêtres, et finalement une Congrégation : c’est bien l’association missionnaire qui a débuté à Folleville. Ce que Vincent a découvert à Folleville, ce n’est pas la misère spirituelle ni la Mission, c’est la nécessité et l’utilité de faire la Mission en équipe avec d’autres prêtres : jamais plus, maintenant, il n’ira seul dans les villages, mais toujours avec d’autres prêtres.
En fait, cet événement de Folleville n’a pris de l’importance pour lui que bien plus tard, comme l’a montré un article du Bulletin des Lazaristes de France de février-mars 1997. Il n’en a guère parlé aux confrères avant 1640. Nous n’en avons que trois récits en manuscrits, directs, et un quatrième dans Abelly, qui combine le troisième avec un autre, disparu. La première mention en est faite par M. Portail, aux Sœurs, le 9 mars 1642. Le 25 janvier 1643, Vincent fait conférence aux Sœurs, il parle des vertus des filles des champs, pas un mot du sermon de Folleville ! Le deuxième récit, par Vincent, le 25 janvier 1655, ne parle pas du paysan de Gannes, mais du “péril de la plupart des gens des villages à l’égard de leur salut” – le 4e récit confirme qu’il y en eut plusieurs, et le 6 décembre 1658, M. Vincent raconte la même chose d’un autre vieillard, qui, lui, revint à la santé. Le troisième récit, du 17 mai 1658, copié par le 4e, est le seul qui parle du paysan qui mourut. Aucun des trois récits directs ne nomme les lieux, sauf Amiens, dans le 2e ; c’est Abelly seul qui nomme Gannes et Folleville, reproduit par M. Coste en S. V. XI, 2-5. Enfin, Vincent ne parle jamais de cet événement ni aux Sœurs ni dans ses lettres, même pas autour des 25 janvier. Nous n’avons plus trace de ce sermon du 25 janvier 1617… Et une seule mention de Gannes…
Cela ne veut pas dire que le fait n’a pas eu lieu, mais que c’est plus tard que Vincent l’a mis en relief, d’une part parce que c’était vraiment une amorce de la Congrégation de la Mission, la découverte de l’importance de faire la mission en équipe et d’autre part en raison du symbolisme de la fête de la Conversion de Saint Paul. Nous avons vu qu’il nous reste d’autres textes, antérieurs à 1617, qui montrent qu’il était déjà un pasteur instruit et zélé, qui avait déjà découvert la misère spirituelle “des pauvres gens des champs” et pratiqué la confession générale.
Bref, Folleville fut vraiment vu par Vincent, apparemment plus tard, comme un événement fondateur, mais pas fondateur de sa conversion, ni de sa découverte de la misère spirituelle des campagnes, c’était fait depuis au moins deux ans et demi, ni fondateur de la Mission : il faisait déjà des sortes de missions. Folleville, il le dit explicitement, est fondateur d’une Association pour la Mission, de la Congrégation de la Mission, le couronnement des orientations déjà prises.
Reste un autre événement fondateur, en août-décembre 1617 : Châtillon-les-Dombes, près de Lyon, où il y a une Société de prêtres, pas du tout dévoyés comme on l’a raconté à Charles Démia 47 ans plus tard. Il est envoyé là en été 1617 par Bérulle, à qui l’Archevêque de Lyon avait demandé “Bourgoing ou quelqu’un de sa portée”, pour rayonner sur la région. Un des premiers dimanches, on lui demande de faire secourir une famille malade et pauvre; c’est la découverte, non pas de la misère matérielle et spirituelle des malades pauvres, ni de l’utilité d’associations de charité, ce qui existait depuis le Moyen-Âge, mais la découverte • d’une part, de la nécessité d’établir une structure, une organisation, du service des pauvres de toute catégorie – et un contrôle exact, • d’autre part, de la nécessité d’agir avec les laïcs, les femmes en l’occurrence, et même de leur laisser l’autonomie, et de leur faire allier service corporel et spirituel.
Maintenant, ou peut le dire pleinement missionnaire, il ne cessera plus de faire et de faire faire des Missions paroissiales, avec les confessions générales et toujours la fondation d’une Confrérie de Charité. Le Règlement des Dames de la Charité de Châtillon contient déjà les formules essentielles de son esprit, : nécessité d’allier vie intérieure et service des pauvres, d’allier pour eux service spirituel et corporel, avec les vertus de charité, humilité, simplicité.
21 octobre 2000
Annexes
Annexe complétant l’introduction
La SOCIÉTÉ aux XVIe – XVIIe siècles
Les événements marquants sont les guerres de religion et leurs conséquences, et la politique des rois de France : agrandir leur domaine par la guerre contre les vassaux trop indépendants et contre les pays voisins : Espagne, Savoie (qui allait de Bourg-en-Bresse et Annecy jusqu’à Nice). En 1600, année de l’ordination de Vincent, sa région se remet lentement des ruines et des massacres causés jusque vers 1570/1580 par les armées protestantes, et le Béarn voisin, protestant, n’applique pas l’Édit de Nantes, par plus que Montauban, La Rochelle, et toutes les régions où ils ont le pouvoir : les catholiques qui ont échappé aux massacres n’y ont aucun droit. Et Henri IV vient de conquérir par les armes toute une partie de la Savoie : Bresse, Bugey, Pays de Gex.
La société civile est très hiérarchisée, avec les différents degrés de la noblesse, de la magistrature, et du peuple des domestiques, des artisans, paysans et manœuvres. Cependant, ces diverses classes se côtoient beaucoup plus facilement que maintenant, tant parce que leurs habitations sont très imbriquées que par le fait qu’avec de l’argent, on peut passer d’une classe à l’autre : on peut acheter des charges publiques et même des terres et titres de noblesse. De même, les mariages sont fréquents entre filles de nobles et notables.
La société ecclésiastique est elle aussi plus hiérarchisée que maintenant, et surtout très imbriquée dans la société civile. Depuis Charles VII et François 1er, les rois, puis les autorités subalternes, ont pratiquement en mains la nomination aux évêchés et abbayes et ont pris l’habitude de la commende (avec un “e”), c’est-à-dire de récompenser leurs bons serviteurs en leur attribuant les revenus et donc le titre de ces offices ecclésiastiques, il suffit que le bénéficiaire reçoive la tonsure. On a ainsi un certain nombre d’évêques et d’abbés qui ne sont pas prêtres, et font exercer le ministère par un autre, un prieur pour les abbayes, et pour les diocèses, soit par le vicaire général et un évêque voisin, pour les ordinations et confirmations, soit par un évêque réellement consacré, ayant aussi le titre, mais ne touchant qu’une part du revenu; je distinguerai alors l’évêque, simplement, et l’évêque commendataire. Ajoutons que beaucoup d’abbayes, ravagées par les protestants avec leurs moines massacrés, n’ont plus que les terres cultivables, dont les paysans tenanciers versent les parts dues au commendataire. De même plusieurs évêchés n’ont plus de cathédrale ni de demeure épiscopale.
Enfin, pour les couches pauvres, l’entrée dans l’état ecclésiastique, par la prêtrise ou simplement la tonsure, est aussi un moyen de s’élever socialement et d’obtenir quelques revenus. Par suite, il ne faut pas nous étonner que, plus ou moins souvent, les candidats n’aient pas forcément la vocation, et même entrent dans les ordres avant l’âge requis par le droit ecclésiastique ou droit canonique : 22 ans pour le sous-diaconat, 24 ans pour le presbytérat. Par exemple, Richelieu, le futur cardinal et ministre, fut sacré évêque à 22 ans, ayant demandé à Rome une dispense dans laquelle il faisait croire qu’il avait 23 ans.
Précisons que l’on a beaucoup exagéré l’ignorance et les défauts des prêtres de ces années. Certes, il y avait des mauvais prêtres; mais il y en aura encore à la fin de la vie de Vincent, et encore aujourd’hui. Mais lorsque nous voyons, à la fin du XVIe siècle, des centaines de prêtres et de religieux se laisser martyriser par les protestants plutôt que d’adopter leur réforme, on ne peut les qualifier de mauvais prêtres. Évidemment, cela a notablement diminué le nombre des prêtres, mais ceux qui avaient échappé aux massacres et ceux des régions épargnées n’étaient pas en majorité indignes ou incapables. Les chanoines de Dax qui refusent de collaborer avec leur nouvel évêque réformateur n’étaient pas de mauvais prêtres, mais des prêtres qui avaient géré le diocèse durant des années et qui ne voulaient pas être évincés : revendication de pouvoir, mais pas mauvaise vie.
De même, le peuple, sauf dans certaines régions comme la Creuse, avait une foi sincère et profonde, même si les gens ne savaient pas exprimer les dogmes fondamentaux. Ils croyaient en Dieu, à la Providence, en Jésus sauveur, même si ils ne savaient pas exprimer la Trinité, l’Incarnation, la Rédemption… Vincent, qui a missionné pour instruire les pauvres des campagnes, a proclamé aussi plusieurs fois que c’est chez eux que se trouvait “la vraie religion”, “une foi vive”.
La connaissance que nous pouvons avoir de monsieur Vincent
Après ce qui précède, nous comprendrons mieux certaines choses de la vie de M. Vincent, ayant vu qu’il n’est pas un cas exceptionnel, mais qu’il s’inscrit dans des pratiques courantes, même si ce n’est pas toujours selon les règles.
Les sources
Nous connaissons fort peu de choses sur la jeunesse de Vincent : quelques pages du premier biographe, Abelly, qui a donné forme aux mémoires déjà préparés par les archivistes, puis quelques déclarations de Vincent lui-même, vers la fin de sa vie, enfin quelques écrits de Vincent et documents officiels de ces années de jeunesse ont été publiés dans ses Œuvres par M. Pierre Coste, lazariste, entre 1920 et 1925 : Correspondance, Entretiens, Documents (XIV volumes, plus un tome XV en 1970, regroupant des lettres parues dans les Annales de la Congrégation depuis 1925. Nous avons la chance d’avoir deux copies authentiques des documents officiels de ses ordinations, l’une des textes originels, l’autre de 1608, où Vincent est appelé “maître”, ce qui confirme qu’il fut enseignant (l’édition Coste a malheureusement mélangé les deux textes, sans distinguer ce qui est de 1600 et de 1608), et la description par les premiers biographes des documents touchant ses études théologiques et sa licence d’enseigner, qu’ils avaient sous les yeux, et qui ont disparu, avec beaucoup d’autres documents et lettres, lors du saccage de Saint-Lazare, le 13 juillet 1789..
Les Annales de la Congrégation puis la revue Mission et Charité ont publié quelques autres documents antérieurs au grand départ des Missions, et il existe encore, dans les Archives de la Congrégation, les Archives Nationales et plusieurs Archives Départementales, des documents non publiés, touchant ces années – mais depuis un an et demi les interventions chirurgicales m’ont empêché de continuer les investigations.
Notons simplement que dans les Landes, comme dans les régions ravagées par les protestants, il n’y a plus de documents antérieurs à 1600 environ, sauf ceux qui se trouvaient dans la ville de Dax, la seule à ne pas avoir été prise par eux. C’est ainsi qu’une série discontinue de Cahiers de dîmes du Chapitre de la Cathédrale nous renseigne sur les habitants du village natal de Vincent depuis 1486. Un registre des hôpitaux nous révèle un chanoine Depaul, prieur. Par contre, les registres de baptêmes, des villages n’existent plus. Nous n’aurons jamais l’acte de baptême de Vincent…
Les présentations existantes
Nous autres, humains, nous sommes pétris de contradictions : nous sommes des êtres bien complexes, avec bien des facettes, et en même temps, nous considérons souvent les autres comme s’ils étaient tout d’une pièce, nous les définissons par un aspect de leur personnalité ou de leur activité et n’admettons pas facilement qu’on en dise d’autres aspects : c’est ou tout blanc, ou tout noir, sans mélanges, sans nuances.
C’est ce qui est arrivé et arrive encore à Saint Vincent, nous sommes face à au moins deux “versions”, tant sur sa personne que sur les débuts de son existence.
La plus ancienne remonte aux premiers biographes “Abelly” et Collet. Ils le présentent précoce en sainteté : Vincent marqué dès l’enfance par la piété, l’amour des pauvres et le zèle pastoral.
Depuis 1927 avec le livre d’Antoine Rédier, La vraie vie de Saint Vincent de Paul, est apparue une figure en contre-pied complet, fondée à la fois sur quelques déclarations de Vincent lui-même, sur quelques autres documents et sur l’esprit de critique systématiquement négative qui régnait depuis le milieu du XIXe siècle aussi bien en histoire de la littérature qu’en exégèse ou en hagiographie : Vincent n’avait d’abord été qu’un arriviste et un menteur sans scrupule, cherchant uniquement de bons revenus en biens d’Église, comme beaucoup de gens à l’époque, depuis le menu peuple jusqu’aux grands et aux princes. Ordonné prêtre à 19 ans, en 1600, avant la fin de ses études de théologie, ce n’est que très tard, vers la trentaine, qu’il aurait commencé à visiter les malades, à l’Hôpital de la Charité à Paris, et encore plus tard qu’il se serait converti à l’évangélisation des pauvres, à 36 ans, en janvier 1617, à l’occasion de la confession d’un mourant, à Gannes, près de Folleville, aux environs d’Amiens : sorte de chemin de Damas, plaque tournante, “expérience fondatrice”, comme on a écrit, en admettant tout au plus qu’elle ne surgit pas brutalement, mais fut préparée par sa rencontre avec Bérulle et diverses expériences intérieures et extérieures.
Un seul point est commun aux deux thèses : avant Vincent tout était noir, le clergé était dans l’ignorance et une vie peu digne, les pauvres abandonnés, les hôpitaux dans un état lamentable. Vincent est venu, quel qu’il soit, et tout a changé grâce à lui.
L’étude actuelle :
Je me suis attelé à une analyse approfondie des textes déjà connus et plus ou moins récemment découverts, aidée par la découvertes d’anciens livres sur le Droit et les pratiques de ce temps, ainsi qu’à une étude de la psychologie de Vincent. Cela amène à nuancer fortement la deuxième thèse. Certes, Vincent ne fut pas un saint dès le début et la recherche des ressources matérielles l’occupait beaucoup, mais il n’eut pas de conversion brusque : dès le début, nous voyons des éléments de foi et de vie chrétienne, et très tôt des preuves d’un intérêt pour la vie spirituelle et missionnaire. Les deux aspirations cohabitèrent d’ailleurs relativement longtemps – et il ne négligea jamais d’intervenir auprès de bienfaiteurs en faveur de ses frères et sœurs et neveux, tout en consacrant uniquement au service corporel et spirituel des pauvres tous les revenus qu’il pouvait trouver en leur faveur. Au fond, sa recherche des ressources pour sa famille l’avait préparé à être apte à trouver et gérer des ressources énormes pour secourir, remettre debout et évangéliser les pauvres.
Compléments au §. 1. “Enfance, études, ordination en 1600, année d’enseignement : 1581-1605”
Sa famille
Vincent eut la chance de naître dans une famille au carrefour des diverses classes de la société, ce qui lui donnera toute sa vie une incroyable facilité de contact avec les plus déshérités comme avec les plus puissants.
Notons qu’il écrit toujours Depaul en un seul mot. Il était courant d’unir le “de” au nom, en ce temps-là, aussi bien chez les roturiers que chez les plus grands nobles; de même, l’usage des majuscules était des plus fantaisistes. En conséquence, on ne peut rien inférer de ces pratiques touchant la situation dans l’échelle sociale.
Du côté paternel, les Depaul étaient une famille de notables, attestée à Pouy, son village natal, dans les cahiers de dîmes de 1486 et 1509; celui de 1542 environ, en mentionne à Gos, de l’autre côté de l’Adour, presque en face de Pouy. On n’en trouve pas dans les autres villages. Le cahier de 1590-1591 n’en mentionne plus : or il y en avait, puisque Vincent avait alors 9-10 ans. Seraient-ils devenus exempts de dîmes ?
Une confidence de Vincent à un ami et collaborateur, Charles Maignart de Bernières, a donné occasion à un chercheur, Oscar de Poli (Recherches sur la famille de Saint Vincent de Paul, Paris – Bruxelles 1879), de découvrir un Jean Depaul, écuyer en Languedoc, qui fut doté d’une terre en Gascogne en 1364, et aurait pu y émigrer après les désastres subis par le Languedoc autour de 1374.
D’autres actes montrent que c’était en tout cas une famille de notables cultivateurs, ayant des droits particuliers, et le prieur Étienne Depaul pourrait être un oncle ou un cousin, vu l’extrême rareté de ce nom. Voilà donc Vincent au carrefour du monde paysan, tant des notables que des manœuvres, et du monde ecclésiastique. Le prieuré, Poymartet, à 6 km de la maison natale de Vincent, ruiné par les protestants en 1569 et resté à l’abandon, venait d’être remis en état par Étienne. C’était en fait un des nombreux hospices au long du chemin de Compostelle, pour l’accueil des pèlerins, surtout des plus pauvres. Est-il interdit de penser que Vincent y soit allé plus d’une fois ?
Du côté maternel, nous arrivons dans la petite noblesse et la magistrature. Le grand-père De Moras était propriétaire d’une terre noble, donnant la charge et le titre de cavier (abréviation de “chevalier”, “cabiero”), dernier degré de noblesse, lié à la terre, pas à la famille; seul le fils aîné est cavier à son tour, et noble (l’oncle Jacques), la fille, Bertrande, mère de Vincent, n’est pas noble, ni son frère Jean, qui est avocat à Dax. Les caviers, ayant charge de l’ordre public, sont à la fois cultivateurs et cavaliers, en relation avec les degrés supérieurs de la noblesse, et forcément aussi rodés à une bonne pratique du Droit. Étonnons-nous que Vincent ait été à la fois un cavalier émérite et un expert en droit à un degré peu commun. Cette caverie de Peyrous, sur la paroisse d’Orthevielle, était proche du comté souverain de Bidache, tenu par la grande famille des De Gramont, amis de Henri IV, et Vincent fut tonsuré à Bidache.
Sa vie chrétienne avant son ordination
Nous ne possédons que des témoignages recueillis vers la fin de sa vie par ceux qui pensaient à sa future biographie, et ce que l’on peut induire du premier texte qui nous reste, la lettre du 24 juillet 1607 (ou se trouve aussi le récit de sa captivité en Tunisie), et de déclarations plus tardives.
Les souvenirs recueillis à Pouy, que rapporte Abelly, tome I, sont fort discrets à la différence des biographies d’autres saints, bien enjolivées. Ils ne s’étendent pas sur sa piété, signalant seulement son amour de la Vierge Marie, et donnent deux exemples de sa générosité pour les pauvres : I, p. 9
Dès son plus jeune âge on a remarqué qu’il donnait tout ce qu’il pouvait aux pauvres; et lorsque son père l’envoyait au moulin quérir la farine, s’il rencontrait des pauvres en son chemin, il ouvrait le sac et leur donnait des poignées, quand il n’avait autre moyen de leur bien faire: de quoi son père, qui était homme de bien, témoignait n’être pas fâché. Et une autre fois, à l’âge de douze ou treize ans, ayant peu à peu amassé jusqu’à trente sols de ce qu’il avait pu gagner, qu’il estimait beaucoup en cet âge et en ce pays-là, où l’argent était fort rare, et qu’il gardait bien chèrement, ayant néanmoins un jour rencontré un pauvre qui paraissait dans une grande misère et indigence, étant touché d’un sentiment de compassion, il lui donna tout son petit trésor, sans s’en réserver aucune chose.
Est-ce enjolivé ? avouons notre ignorance, sans nous prononcer…
Ses études
Nous arrivons à son orientation vers la prêtrise. Ici, malgré le souci hagiographique, sa première biographie ne cache pas qu’il n’a pas eu de lui-même cette vocation, mais qu’elle lui a été suggérée, et par étapes. Abelly écrit ceci, au tome I, p. 7-8 et 10 :
La vivacité d’esprit dont Dieu avait doué notre jeune Vincent commençant à paraître parmi ces bas emplois où il était occupé, elle en fut d’autant plus remarquée; et son père reconnut bien que cet enfant pouvait faire quelque chose de meilleur [8] que de mener paître les bestiaux. Ce fut pourquoi il prit résolution de le mettre aux études; à quoi il se porta encore plus volontiers par la connaissance qu’il eut d’un certain prieur de son voisinage, lequel, étant d’une famille qui n’était pas plus accommodée que la sienne <et qui était Étienne Depaul, son frère ou cousin>, avait néanmoins beaucoup contribué du revenu de son bénéfice pour avancer ses frères. Ainsi ce bon homme dans sa simplicité, pensait que son fils Vincent, s’étant rendu capable par l’étude, pourrait un jour obtenir quelque bénéfice, et, en servant l’Église, soulager sa famille et faire du bien à ses autres enfants. […]
Son père, petit propriétaire, put subvenir aux frais de son inscription au collège de la ville de Dax et de sa pension chez les Cordeliers, voisins du collège. Ce collège commençait à se remettre des années difficiles où la guerre religieuse empêchait les campagnes de lui confier des enfants; de 1580 à 1590, il avait parfois été fermé, parfois avait fonctionné cahin-caha. Vincent dut y entrer vers 1590 ou 1591. Il n’y a plus de documents de cette époque, mais on peut déduire de documents de 1612 et de 1623 qu’il y avait au moins quatre régents ou professeurs, pour un cursus de probablement quatre ans, portant à la fois sur la formation chrétienne et les humanités. Lorsqu’on lit Saint Vincent, la qualité de son style et de sa culture, sa connaissance du latin, ne peuvent remonter qu’à ce collège (à l’Université, on enseignait en latin), et font penser que les études y étaient fort sérieuses.
Et il en profitait si bien qu’un avocat de Dax, M. De Comet, dont une parente était mariée à une tante de Vincent, prit Vincent en pension chez lui, comme répétiteur de ses enfants, en même temps qu’il continuait ses études. C’est ce protecteur qui l’engagea vers la prêtrise.
[10] […] Monsieur de Commet, qui était une personne de mérite et de piété, étant très satisfait du service que le jeune Vincent lui avait rendu en la personne de ses enfants, et de l’édification que toute sa famille avait reçue de sa vertu et sage conduite qui surpassait de beaucoup son âge, jugea qu’il ne fallait pas laisser cette lampe sous le boisseau, et qu’il serait avantageux à l’Église de l’élever sur le chandelier: et pour cette raison il porta Vincent de Paul, qui avait grand respect pour lui et qui le regardait comme un second père, à s’offrir à Dieu pour le servir dans l’état ecclésiastiqueIl reçoit la tonsure et les Ordres mineurs (portier, lecteur, exorciste et acolyte) le 20 décembre 1596, des mains de l’Évêque de Tarbes, Salvat de Diharse, à Bidache, capitale du Comte de Gramont, dont le frère est évêque commendataire de Tarbes, en touchant les revenus, Salvat étant seulement évêque “sacramentel”, mais ayant les revenus des terres de l’abbaye voisine d’Arthous, détruite par les protestants et sans moines, dont il était abbé commendataire. Dax n’avait alors, depuis plusieurs années, qu’un évêque nommé, mais pas consacré, Gilles de Noailles, Rome lui refusant les Bulles, car trop proche de Henri IV et des protestants.
Il nous reste à citer ses propres déclarations, bien plus tardives. Il avouera lui-même qu’il ne se rendait pas bien compte de ce qu’était la grandeur de la prêtrise et la responsabilité du ministère.
Vers 1656, il déclare ceci à un bienfaiteur d’un de ses neveux : V, 568
Je n’ai jamais désiré qu’il fût ecclésiastique, et encore moins ai-je eu la pensée de le faire élever pour ce dessein, cette condition étant la plus sublime qui soit sur la terre, et celle-là même que Notre-Seigneur y a voulu prendre et exercer. Pour moi, si j’avais sur ce que c’était, quand j’eus la témérité d’y entrer, comme je l’ai su depuis, j’aurais mieux aimé labourer la terre que de m’engager à un état si redoutable.
Le 5 mars 1659, il renchérit : S. V. VII, 463
Il faut donc être appelé de Dieu à cette sainte profession. … J’avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir, de ne s’y engager pas, s’ils n’ont une vraie vocation de Dieu, une intention pure d’y honorer Notre-Seigneur par la pratique de ses vertus et les autres marques assurées que sa divine bonté les y appelle. Et je suis si fort dans ce sentiment que, si je n’étais pas prêtre, je ne le serais jamais.
Sa préparation au sacerdoce
Que fut sa préparation au sacerdoce ? Abelly nous dit qu’il étudia en université, nous ne savons pas s’il eut en outre une formation pastorale, une expérience en paroisse, et c’est peu probable.
On peut croire Abelly lorsqu’il dit qu’il étudia à Saragosse (I, 10), car outre une tradition du collège des Jésuites, où il aurait logé, on en trouve des échos plus tard, même s’il ne nomme pas la ville. Peut-être y avait-il de la parenté, car en 1505 on trouve un dominicain Jean de Paul, devenu Inquisiteur d’Aragon en 1513. En tout cas, c’est là qu’il a appris la doctrine du jésuite Molina sur la conciliation de la prédestination avec la liberté humaine, dont on trouve des traces dès sa première lettre et jusqu’à la fin, dans ses écrits contre le jansénisme. L’université de Saragosse, pas plus que celle de Toulouse, ne comptait pas encore de Jésuites, elles enseignaient le thomisme; c’est chez les jésuites de Saragosse qu’il aura connu le molinisme.
Mais au bout de quelques mois ou d’un an, c’est à Toulouse qu’il va étudier. On ne saura jamais pourquoi, peut-être pour avoir un accès dans sa famille plus facile que la traversée des cols pyrénéens, après la mort de son père, en 1598.
Sa famille étant privée du travail du père ne peut plus subvenir à ses études, il trouve alors le poste de directeur d’un petit pensionnat je jeunes nobles, à Buzet, à 30 km de Toulouse, puis à Toulouse même, manifestant encore ses qualités de pédagogue, et sa capacité de travail, car il poursuit ses études.
On peut discerner par ses écrits ce qu’il a reçu de ces études, et qu’à côté de son activité de directeur de pensionnat, il étudiait sérieusement. Il a donc travaillé philosophie, mathématique, droit et théologie dogmatique et morale. En ces dernières matières, les Universités de Saragosse comme de Toulouse, partagées entre séculiers, franciscains et dominicains, enseignaient l’augustinisme, qui accentue les dégâts du péché originel sur la nature humaine (intelligence et liberté), considérée négativement, impuissante au bien sans la grâce, et le thomisme, moins négatif, pour qui les hommes ont conservé un fond de nature encore un peu capable d’humanité, tandis que les Jésuites du collège de Saragosse, où il logeait, étaient Molinistes, accentuant encore le respect par Dieu de la liberté de l’homme. Et Vincent, thomiste de par ailleurs, se montrera toujours moliniste sur ce point.
Ses ordinations
Il doit même être fort pressé, car il demande et recevra le sous-diaconat dès le 19 septembre 1598, bien avant l’âge canonique, et dans la foulée le diaconat, le 11 décembre, à Tarbes, toujours des mains de Salvat Diharse.
Le Concile de Trente ayant urgé la nécessité pour entrer dans les Ordres Sacrés d’avoir des revenus, soit de famille, soit d’Église, Vincent a obtenu un titre ecclésiastique : la cure de Tilh, à une vingtaine de km. de Dax. Cela aussi était fréquent d’être nommé curé en n’étant que sous -diacre; un vicaire exerçait, en attendant l’ordination presbytérale.
L’ordination sacerdotale
Un an plus tard, le 13 septembre 1599, il obtient de son vicaire général la permission d’être ordonné prêtre; il y a maintenant un nouvel évêque nommé et consacré en 1599, réformateur, Jean-Jacques Dusault, qui reste encore à Bordeaux pour parachever la réforme de Saint-Seurin.
Jean-Jacques Dusault arrive à Dax vers janvier 1600, et dès mars convoque un Synode de réforme, dont il publie les décrets le 18 avril 1600, dont le titre dit : “assisté du vénérable Chapitre de son Église”. Il impose des mesures assez sévères, en particulier la résidence de chacun à son poste. Or les chanoines, qui avaient gouverné le diocèse durant des années, étaient loin d’approuver ces mesures, et c’est la révolte ouverte, rendant impossible à l’évêque tout ministère (ils ont confisqué les Archives, refusent de participer aux cérémonies, intentent des procès, et l’évêque se défend… Aucune ordination n’est évidemment possible.
Vincent attend, puis voyant que cela va durer, et peut-être brouillé avec Salvat de Diharse (qui n’était pas un réformateur) cherche un autre évêque. Il trouve, peut-être grâce aux parents d’un de ses élèves, François de Bourdeille, cousin de l’écrivain Brantôme, qui est avec un de ses frères évêque commendataire de Périgueux et qui ont fait consacrer François pour le ministère épiscopal, en lui laissant une modeste portion des revenus. Périgueux a été prise par les protestants, qui ont détruit l’évêché et à moitié la cathédrale Saint-Étienne (Saint-Front deviendra cathédrale plus tard). François de Bourdeille n’a plus comme évêché que la résidence de campagne de Château-L’Évêque, et comme cathédrale la petite église voisine. C’est là, lors de l’ordination générale du samedi des Quatre-Temps, le 23 septembre 1600, qu’il est ordonné Prêtre, à 19 ans au lieu de 24. Nous avons déjà dit que ce n’était pas rare.
Antoine Rédier, dans La vraie vie de Saint Vincent de Paul, Grasset, 1927, affirme sans preuve que Vincent était tellement pressé d’arriver à la prêtrise qu’il s’est fait ordonner en cachette, par un évêque gâteux, de 80 ans, aveugle et débile, dans la chapelle privée de son château. Nous pouvons voir que c’est en tout contraire à la réalité : il a attendu un an, c’est beaucoup, pour un homme soi-disant pressé… François de Bourdeille n’avait pas 80 ans, mais 75 au plus, car né après le mariage de ses parents, en 1523; il n’était pas aveugle, comme nous l’apprend son polisson de cousin, Brantôme, Pierre de Bourdeille, qui ne l’aimait pas. C’est le Père Joseph Guichard, lazariste, qui nous l’apprend, dans ses Notes et Documents, inédits, tome VII, article n° 10 :
Si François de Bourdeille avait été atteint de cécité, sans aucun doute Brantôme l’aurait fait savoir en quelque savoureuse épithète. Quand on ose écrire d’un cousin évêque qu’il était “un vrai âne mitré et caparaçonné quand il avait sa chape, qui eût plutôt enduré la gêne que de dire un seul mot de latin, ôté celui de son bréviaire” [Brantosme, Œuvres complètes, publiées par M. Lalanne, Paris 1864-82, 11 vol., t. I, p. 220], cela semble bien affirmer qu’il lisait le latin de son bréviaire. Certes, François de Bourdeille mourut en octobre suivant et fut enterré le 24 octobre 1600, cela ne prouve pas forcément qu’il était moribond et sans contrôle un mois avant. Enfin, l’acte officiel d’ordination porte bien qu’il n’agissait non pas d’une ordination privée, mais d’une ordination générale, à la date régulière, officielle, d’un samedi de Quatre-Temps, et pas dans une chapelle du château, mais dans la petite église voisine, seule cathédrale possible dans ces années.
Enfin, notons que Vincent a bien fait de ne pas attendre plus d’un an, car à Dax, les procès durèrent encore deux ans, ce n’est qu’en 1604 que l’évêque pourra enfin exercer !
Concluons : Vincent est ordonné prématurément, certes, mais sans faire preuve d’une hâte impatiente…
Faisons le bilan : Vincent n’a pas terminé ses études de théologie, il n’a même probablement parcouru que ce cycle des Arts, c’est-à-dire philosophie, droit et sciences, avec peut-être un peu de théologie. Il n’a probablement pas mis les pieds à Tilh, puisqu’il n’était pas prêtre – et cette paroisse lui est maintenant contestée par un autre prétendant, qui l’obtient, et il ne reçoit apparemment pas d’autre bénéfice ecclésiastique.
Nous ne savons pas grand chose sur sa première Messe, Abelly, I, p. 11, l’avoue :
On n’a pu savoir en quel lieu ni même en quel temps il célébra sa première messe, mais on lui a seulement ouï dire qu’il avait une telle appréhension de la majesté de cette action toute divine, qu’il en tremblait, et que, n’ayant pas le courage de la célébrer publiquement, il choisit plutôt de la dire dans une chapelle retirée à l’écart, assisté seulement d’un prêtre et d’un servant.
Collet a obtenu plus de renseignements, mais apparemment tardifs, I, 14
On n’a pu jusqu’ici savoir bien sûrement ni le jour, ni le lieu où il offrit pour la première fois cet auguste Sacrifice. Une ancienne Tradition de la Ville de Buset porte qu’il dit sa première messe dans une Chapelle de la Sainte Vierge, qui est de l’autre côté du Tarn, sur le haut d’une montagne et dans les bois. Ce lieu isolé et solitaire devoit au moins être fort du goût de notre jeune Prêtre, car on lui a quelquefois entendu dire qu’il fut si effrayé de la grandeur et de la majesté de cette action toute divine, que n’ayant pas le courage de célébrer en public, il choisit, pour le faire avec moins de trouble, une chapelle écartée, où il se trouva seul, avec un Prêtre pour l’assister selon la coutume, et un clerc pour le servir.
Ses deux premiers biographes disent rapporter des confidences de Vincent lui-même, ce qui laisse supposer qu’aussitôt l’ordination il commença à découvrir la grandeur du sacrement qu’il venait de recevoir… ce qui ne contredit pas tout à fait les autres confidences citées plus haut.
Après un pèlerinage à Rome, fin de l’été 1600, pour l’Année Sainte, où le Pape Clément VIII le marqua au point qu’il l’évoquera au moins quatre fois bien plus tard, il reprend encore ses études, quatre ans de théologie, continuant son office de directeur de pensionnat, son revenu officiel. Mais la suite laisse à penser qu’il cherche aussi ailleurs, et reçoit peut-être des dons ou des legs.
Concluons cette première étape, où maintenant il est prêtre pour l’éternité : il cherche foncièrement à faire carrière, il reste bon chrétien, certainement prêtre pieux, sincère, et bon éducateur, mais il n’a pas apparemment l’âme d’un pasteur zélé, assoiffé du salut des âmes…
L’année d’enseignement
En octobre 1604, il reçoit son attestation de fin d’études avec le baccalauréat en théologie (qui équivaut à la licence d’aujourd’hui), et la licence d’enseigner le Deuxième livre des Sentences de Pierre Lombard, comme “bachelier sententiaire”, c’est-à-dire comme adjoint d’un maître, en attendant de devenir maître lui-même.
Et on peut croire ses biographes lorsqu’ils écrivent qu’il a enseigné. Le deuxième Livre des Sentences porte sur la création, le péché, la grâce : or plus tard, il se révélera imbattable sur ces matières face aux jansénistes, et son traité De la Grâce, d’environ 1648, est construit exactement comme un cours de professeur, comme un article de Somme Théologique. Écrivant une méthode d’enseignement à un lazariste nouveau professeur, il ajoute: “comme je l’ai expérimenté”. De plus, nous avons deux copies de ses lettres d’ordination, une reproduisant l’exemplaire de 1604, où il est appelé “notre cher Vincent”, l’autre reproduisant l’exemplaire de 1608, et là, il est appelé “maître Vincent”, ce qui était réservé aux professeurs et aux notaires. Il est dommage que M. Coste, au tome XII, ait mélangé les deux versions, sans rien expliquer; voir leur chronologie confirme que dans l’intervalle, il a effectivement enseigné.
Voilà donc Vincent parti dans la carrière universitaire, prêtre, oui, mais professeur, et envisageant peut-être plus haut, un évêché, qui sait ? C’est le but que supposeront ses biographes à un voyage à Bordeaux, au printemps 1605 (Abelly, I, p. 14).
En même temps, il emprunte, il sait aussi se procurer des bienfaiteurs, mais la poursuite de l’héritage d’une brave vieille femme accaparé par un intrus va l’amener, en juillet 1605, à courir jusqu’à Marseille pour récupérer la modeste somme, ayant entre temps vendu le cheval qu’il avait emprunté.
Sa personnalité humaine et chrétienne ?
Outre les déclarations recueillies par ses biographes, nous somme renseignés par les allusions ou les citations explicites qu’il fait dans le peu qui nous reste de ses premiers écrits.
Il est clair que Vincent était thomiste, tout en faisant, dans sa pastorale, des concessions pratiques aux augustiniens (sur “les vérités nécessaires à salut”). En outre, à Saragosse, il y avait un collège de Jésuites, pas encore à Toulouse, et on y professait le Molinisme, Molina accentuant encore le respect par Dieu de la libre réponse de l’homme à ses avances, et interprétant la prédestination comme une “prévision” davantage que comme une prédétermination.
Outre les cours magistraux, il y avait les travaux personnels, les lectures, et les “disputationes” ou séances publiques où l’on devait attaquer et défendre telle ou telle thèse. Quels qu’aient été ses projets d’obtenir un bon bénéfice ecclésiastique et une “honnête retirade” pour subvenir à sa famille (son père était mort en 1698), il est resté muni de tous ces bagages théologiques et spirituels, d’autant plus que l’on peut tenir pour certain qu’il a enseigné un an, comme “bachelier sententiaire”, d’octobre 1604 à juin 1605, en commentant le Deuxième Livres des Sentences, de Pierre Lombard, traitant justement de la Création, du péché, de la liberté, de la prédestination et de la Grâce : on en a trouvé le diplôme à sa mort, et il y fait une paire d’allusions…
Quelles traces en trouve-t-on dans ses premiers écrits ?
Le premier que nous ayons est la lettre à M. de Comet, autographe, dite “Lettre de la Captivité”, et qui est en fait une démarche notariale, avec son paraphe ajouté à la signature, envoyés à son protecteur, qui était avocat, et aussi à un notaire. C’est une demande de délai pour régler ses dettes, qui remontent à deux ans : 1° il les avoue, toutes, 2°, selon la règle en la matière, il explique pourquoi il n’a pas pu payer (d’où le récit de sa captivité), enfin, il promet de payer. Pour ce faire, il a besoin de ressources, que le nonce en Avignon lui promet à Rome, s’il peut fournir ses lettres d’ordination; il les demande donc. La deuxième lettre, elle aussi paraphée, et adressée en outre au lieutenant civil, les réclame encore, car celles qu’il a reçues n’avaient pas l’attestation de l’évêque. Il ne faut donc pas s’attendre à des déclarations de théologie, et nulle part, sauf dans les demandes de lettres d’ordination, il n’y a d’allusion à la prêtrise.
On y saisit cependant la foi d’un bon chrétien, avec une grande confiance en la Vierge Marie, et quelques questions sur le Providence (qu’il appelle “la Fortune”, souvenir de ses humanités).
Mais on y trouve un très curieux passage, qui fait sourire, sur la mort du frère de M. de Comet, qu’il aurait pu éviter, ayant appris un bon remède en Tunisie, qu’il envoie maintenant à son correspondant, ajoutant : S. V. I, 8
“Ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie, que la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par ce moyen), ores que l’on die que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu. Il est vrai; mais ce n’est point parce que Dieu avait compté ses jours être en tel nombre, mais le nombre a été compté devant Dieu, parce qu’il est advenu ainsi; ou, pour plus clairement dire, il n’est point mort lorsqu’il est mort pource que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre de ses jours être tel, mais il l’avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été connu être tel qu’il a été, parce qu’il est mort lorsqu’il est mort.”
L’expression est certes maladroite et alambiquée, mais elle est au fond très claire : il n’est pas mort parce que Dieu de toute éternité aurait décrété qu’il mourrait à ce moment-là, mais parce que Dieu a laissé agir les causes naturelles et les limitations humaines : c’est du pur molinisme. Nous avons ici la première attestation que, thomiste sur les autres points, Vincent était moliniste sur celui de la prédestination et de la grâce, et il le sera tout sa vie, et il nommera Molina. Il l’avait donc soit un peu lu, soit appris chez les jésuites de Saragosse.
Compléments au §. 2. Années d’aventures, captivité, un an a Rome, Paris : 1605-1608
À Marseille, il accepte la proposition d’un camarade de revenir avec lui par mer à Narbonne, et à se faire prendre en mer par les pirates barbaresques. Le voilà absent deux ans de la scène, sans pouvoir payer ses dettes ni rembourser le propriétaire du cheval… Lorsqu’il reparaît, fin juin 1607, c’est hors de France, en terre pontificale, en Avignon. Et nous voyons ici combien il était déjà expert en droit et en procédure : il savait ce qu’il risquait avec ses dettes et la vente du cheval d’un autre; il écrit donc à la fois à son protecteur avocat et au notaire de Pouy, selon les règles prévues, pour expliquer le motif du retard et demander un délai. Le motif, c’est qu’il a passé deux ans en esclavage à Tunis puis dans une ferme, esclave d’un renégat qui résolut de s’évader par mer avec lui, après 10 mois de préparation de l’expédition. On a contesté depuis 1920 la véracité de ce récit, sans remarquer que la lettre est envoyée à un avocat et à un notaire, et munie de son paraphe, c’est donc un document officiel ; et la France ayant des traités avec les autorités musulmanes, il était très facile à ces juristes de faire une enquête pour vérifier ses dires.
Cette captivité est déjà un tournant : il a éprouvé l’échec imprévue, sa carrière brisée ; il a éprouvé la captivité; ayant la chance d’avoir des maîtres relativement humains, il a vu d’autres esclaves chrétiens malmenés et torturés, mis à mort dans les pires supplices. Toute sa vie, il sera obsédé par le sort de ces captifs des musulmans; seul parmi les bons prêtres de l’École Française de spiritualité, il enverra des missionnaires pour les consoler, les soulager et les racheter -alors que d’autres Ordres, Trinitaires, Mercédaires, le faisaient- et les conseils qu’il leur donnera montrent qu’il connaissait bien la situation. Il connaît aussi des Turcs qui ont des qualités, ils ne sont pas tous méchants, ils savent se pardonner entre eux, ils ont un chapelet, et il les donnera en exemple !
Que saisissons-nous de sa personnalité humaine et chrétienne en 1605-1607 ?
Quelles traces en trouve-t-on dans ses premiers écrits ?
Le premier que nous ayons est la lettre à M. De Comet, autographe, dite “Lettre de la Captivité”, et qui est en fait une démarche notariale, avec son paraphe ajouté à la signature, envoyés à son protecteur, qui était avocat, et aussi à un notaire. C’est une demande de délai pour régler ses dettes, qui remontent à deux ans : 1° il les avoue, toutes, 2°, selon la règle en la matière, il explique pourquoi il n’a pas pu payer (d’où le récit de sa captivité), enfin, il promet de payer. Pour ce faire, il a besoin de ressources, que le nonce en Avignon lui promet à Rome, s’il peut fournir ses lettres d’ordination ; il les demande donc. La deuxième lettre, elle aussi paraphée, et adressée en outre au lieutenant civil, les réclame encore, car celles qu’il a reçues n’avaient pas l’attestation de l’évêque. Il ne faut donc pas s’attendre à des déclarations de théologie, et nulle part, sauf dans les demandes de lettres d’ordination, il n’y a d’allusion à la prêtrise.
On y saisit cependant la foi d’un bon chrétien, avec une grande confiance en la Vierge Marie, et quelques questions sur le Providence (qu’il appelle “la Fortune”, souvenir de ses humanités).
Mais on y trouve un très curieux passage, qui fait sourire, sur la mort du frère de M. de Comet, qu’il aurait pu éviter, ayant appris un bon remède en Tunisie, qu’il envoie maintenant à son correspondant, ajoutant : S. V. I, 8
“Ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie, que la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par ce moyen), ores que l’on die que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu. Il est vrai ; mais ce n’est point parce que Dieu avait compté ses jours être en tel nombre, mais le nombre a été compté devant Dieu, parce qu’il est advenu ainsi ; ou, pour plus clairement dire, il n’est point mort lorsqu’il est mort pource que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre de ses jours être tel, mais il l’avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été connu être tel qu’il a été, parce qu’il est mort lorsqu’il est mort.”
L’expression est certes maladroite et alambiquée, mais elle est au fond très claire : il n’est pas mort parce que Dieu de toute éternité aurait décrété qu’il mourrait à ce moment-là, mais parce que Dieu a laissé agir les causes naturelles et les limitations humaines : c’est du pur molinisme. Nous avons ici la première attestation que, thomiste sur les autres points, Vincent était moliniste sur celui de la prédestination et de la grâce, et il le sera tout sa vie, et il nommera Molina. Il l’avait donc soit un peu lu, soit appris chez les jésuites de Saragosse.
Compléments au §. 3. Se fixe a Paris, et murissement : fin 1608-automne 1611
L’accusation de vol
Nous avons deux récits du renoncement de Vincent à se défendre de l’accusation de vol.
L’une est celle d’Abelly, qui amalgame et complète deux récits de Vincent à partir d’autres confidences : Abelly, I, 21-23
“Pendant ce premier séjour, que M. Vincent fit à Paris, il lui arriva un étrange accident, que Dieu permit pour éprouver sa vertu, et qui n’a été su que depuis sa mort, par le moyen de M. de Saint-Martin, chanoine d’Acqs, qui en a rendu un fidèle et assuré témoignage. Ce fut en l’année 1609, qu’étant encore logé au faubourg Saint-Germain, dans une même chambre, avec le juge de Sore, qui est un village situé aux Landes et du ressort de Bordeaux, il fut accusé à faux de lui avoir dérobé quatre cents écus. Voici comment la chose arriva:”
“Ce juge s’étant un jour levé de grand matin s’en alla en ville pour quelques affaires, et oublia de fermer une armoire ou il avait mis son argent. Il laissa M. Vincent au lit, [22] un peu indisposé, attendant une médecine qu’on lui devait apporter. Le garçon de l’apothicaire, étant venu avec sa médecine, trouva cet argent, en cherchant un verre dans cette armoire qu’il vit ouverte; et, sans dire mot, il le mit dans sa poche et l’emporta, vérifiant le proverbe qui dit que l’occasion fait le larron.”
Ce juge étant de retour fut bien étonné de ne trouver plus sa bourse. Il la demanda à M. Vincent, qui ne savait que lui en dire, sinon qu’il ne l’avait ni prise ni vu prendre. L’autre crie, tempête, et veut qu’il lui réponde de sa perte; il l’oblige de se séparer de sa compagnie, le diffame partout, comme un méchant et un voleur, et porte ses plaintes à toutes les personnes qui le connaissaient, et avec lesquelles il put découvrir qu’il avait quelques habitudes; et comme il sut qu’en ce temps M. Vincent voyait quelquefois Je R. P. de Bérulle, alors supérieur général de la Congrégation des prêtres de l’Oratoire, et depuis Cardinal de la Sainte Église romaine, il alla le trouver un jour qu’il était avec lui en la compagnie de quelques autres personnes d’honneur et de piété, et, en leur présence, il l’accusa de ce larcin, et même lui en fit signifier un « monitoire » (ordonnance d’un juge ecclésiastique prescrivant, sous peine d’excommunication, de dénoncer l’auteur d’un délit ou de réparer un dommage). Mais cet homme de Dieu, sans se troubler ni témoigner aucun ressentiment d’un affront si sensible, et sans se mettre beaucoup en peine de se justifier, se contenta de lui dire doucement, que Dieu savait la vérité; et conservant son égalité d’esprit, parmi l’opprobre d’une si honteuse calomnie, il édifia grandement la compagnie par sa retenue et par son humilité.”
“Mais qu’arriva-t-il enfin d’une si fâcheuse rencontre? Dieu permit que le garçon qui avait fait le vol fût, quelques années après, arrêté prisonnier à Bordeaux pour quelque autre sujet. Il était de ces quartiers-là, et de la connaissance même de ce juge de Sore; et, pressé du remords de sa conscience, il le fit prier de le venir trouver en prison, où étant, il lui avoua que c’était lui qui avait dérobé son argent, et lui promit de lui en faire restitution, appréhendant que Dieu ne le voulût punir pour ce misérable larcin. Mais si, d’un côté, ce juge fut joyeux de voir sa perte recouvrée lorsqu’il ne s’y attendait plus, il fut aussi, d’un autre, saisi d’un si grand regret d’avoir calomnié un ecclésiastique si vertueux, tel qu’était M. Vincent, qu’il lui écrivit exprès une lettre pour lui en demander pardon; mais il le suppliait de lui donner ce pardon par écrit, lui disant que, s’il le lui refusait, [23] il viendrait en personne à Paris, se jeter à ses pieds, et lui demander pardon la corde au col.”
“On a trouvé la confirmation de ce fait dans le Recueil d’une conférence faite à Saint-Lazare, dont le sujet était de bien faire les corrections et de les bien recevoir, où M. Vincent, entre les bons avis qu’il donna à l’assemblée, toucha cet exemple, non comme d’une chose qui lui fût arrivée, mais comme parlant d’une tierce personne. Voici les paroles qu’il dit sur ce sujet et qui sont très dignes de remarque : ”
J’ai connu une personne qui, accusée par son compagnon de lui avoir pris quelque argent, lui dit doucement qu’il ne l’avait pas pris; mais voyant que l’autre persévérait à l’accuser, il se tourne de l’autre côté, s’élève à Dieu, et lui dit: Que ferai-je ? mon Dieu, vous savez la vérité ! Et alors se confiant en lui, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations, qui allèrent fort avant, jusqu’à tirer monitoire du larcin et le lui faire signifier. Or, il arriva, et Dieu le permit, qu’au bout de six mois, celui qui avait perdu l’argent, étant à plus de six-vingts lieues d’ici, trouva le larron qui l’avait pris. Voyez le soin de la Providence pour ceux qui s’abandonnent à elle ! alors cet homme, reconnaissant le tort qu’il avait eu de s’en prendre avec tant de chaleur et de calomnie contre son ami innocent, lui écrivit une lettre pour lui en demander pardon, lui disant qu’il en avait un si grand déplaisir, qu’il était prêt, pour expier sa faute, de venir au lieu où il était pour en recevoir l’absolution à genoux. Estimons donc, Messieurs et mes Frères, que nous sommes capables de tout le mal qui se fait, et laissons à Dieu le soin de manifester le secret des consciences, etc.
L’autre est l’un de ces deux récits, lors de la répétition d’oraison du 9 juin 1656, sur les avertissements, dans le cahier des Répétitions d’oraison. Pas plus que dans le texte d’Abelly, Vincent n’avoue en public qu’il s’agit de lui.. Ces deux récits différent au point qu’on peut se demander si cela vient de ceux qui ont pris des notes, ou si ce fut dit à deux reprises différentes – car il a souvent repris les même sujets à quelques années d’intervalle. Celui-ci est en S. V. XI, 337
Il y a une personne dans la Compagnie qui, étant accusée d’avoir volé son compagnon et ; ayant été publiée pour telle dans la maison, quoique la. chose ne fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier, et pensa en elle-même, se voyant ainsi faussement accusée : “Te justifieras-tu ? Voilà une chose dont tu es accusée, qui n’est pas véritable. Oh ! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il faut que je souffre cela patiemment” Et elle le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite ? Messieurs, voici ce qui arriva. Six mois après, celui qui avait volé étant à cent lieues d’ici, reconnut sa faute et en écrivit et demanda pardon. Voyez-vous, Dieu veut quelquefois éprouver des personnes, et pour cela il permet que semblables rencontres arrivent.
On remarquera l’énorme différence sur le laps de temps pour la découverte du vrai coupable; six mois semblent plus probables…
Compléments au §. 4. Approfondissement doctrinal et pastoral, choix des pauvres, fin 1611 – fin 1617
La tentation contre la foi
Voici le texte d’Abelly, III, 116-119
À l’imitation de grand apôtre saint Paul, il a bien voulu en quelque façon se rendre anathème pour ses frères. En voici un exemple très remarquable, arrivé du temps que M. Vincent était aumônier de la reine Marguerite. Nous en tirerons le récit en partie d’un discours qu’il fit un jour à sa Communauté, et en partie de ce que l’on en a appris après sa mort par le témoignage de personnes très dignes de foi.
J’ai connu (dit M. Vincent) un célèbre docteur, lequel avait longtemps défendu la foi catholique contre les hérétiques, en la qualité de théologal qu’il avait tenue dans un diocèse. La défunte reine Marguerite l’ayant appelé auprès d’elle pour sa science et pour sa piété, il fut obligé de quitter ses emplois; et comme il ne prêchait, ni ne catéchisait plus, il se trouva assailli, dans le repos où il était, d’une rude tentation contre la foi: ce qui nous apprend, en passant, combien il est dangereux de se tenir dans l’oisiveté, soit du corps, soit de l’esprit: car comme une terre, quelque bonne qu’elle puisse être, si néanmoins elle est laissée quelque temps en friche, produit incontinent des chardons et des épines, aussi notre âme ne peut pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté, qu’elle ne ressente quelques passions ou tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc, se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour me déclarer qu’il était agité de tentations bien violentes contre la foi, et qu’il avait des pensées horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et même de désespoir, jusque-là qu’il se sentait poussé à se précipiter par une fenêtre. Il en fut réduit à une telle extrémité, qu’il fallut enfin l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer la sainte Messe, et même de faire aucune prière; d’autant que, lorsqu’il commençait seulement à réciter le Pater, il lui semblait voir mille spectres qui le troublaient grandement; et son imagination était si desséchée, et son esprit si épuisé à force de faire des actes de désaveu de ses tentations, qu’il ne pouvait plus en produire aucun. Étant donc dans ce pitoyable état, on lui conseilla cette pratique, qui était que toutes et quantes fois qu’il tournerait la main ou l’un de ses doigts vers la ville de Rome, ou bien vers quelque église, il voudrait dire par ce mouvement et par cette action qu’il croyait tout ce que l’Église romaine croyait. Qu’arriva-t-il après tout cela? Dieu eut enfin pitié de ce pauvre docteur, qui, étant tombé malade, fut en un instant délivré de toutes ses tentations; le bandeau d’obscurité lui fut ôté tout [117] d’un coup de dessus les yeux de son esprit; il commença à voir toutes les vérités de la foi, mais avec tant de clarté, qu’il lui semblait les sentir et les toucher du doigt; et enfin il mourut, rendant à Dieu des remerciements amoureux de ce qu’il avait permis qu’il tombât en ces tentations pour l’en relever avec tant d’avantage, et lui donner des sentiments si grands et si admirables des mystères de notre religion.
Voilà ce qui a été recueilli d’un discours que M. Vincent fit un jour aux siens sur le sujet de la foi, dans lequel il ne dit rien du moyen dont il se servit pour délivrer ce docteur de la violence de ses tentations; mais on a su après sa mort que cela s’était fait par ses prières, et par l’oblation qu’il fit à Dieu de lui-même pour la délivrance de ce pauvre affligé. Voici de quelle façon le tout s’est passé, selon le témoignage qu’en a donné par écrit une personne très digne de foi, laquelle n’avait aucune connaissance du discours de M. Vincent ci-dessus rapporté
“ M. Vincent, s’étant mis en devoir de consoler cet homme qui lui avait découvert ses peines d’esprit, lui conseilla de les désavouer, et de faire quelques bonnes œuvres pour obtenir la grâce d’en être délivré; ensuite de cela, il arriva que cet homme tomba malade, et qu’en sa maladie l’esprit malin redoubla ses efforts pour le perdre. M. Vincent donc, le voyant réduit en ce pitoyable état, craignit avec sujet qu’il ne succombât enfin à la violence de ces tentations d’infidélité et de blasphème, et qu’il ne mourût empoisonné de cette haine implacable que le diable porte au Fils de Dieu; il se mit en oraison pour prier sa divine bonté qu’il lui plût délivrer ce malade de ce danger, et s’offrit à Dieu en esprit de pénitence pour porter en lui-même, sinon les mêmes peines, au moins tels effets de sa justice qu’il aurait agréable de lui faire souffrir, imitant en ce point la charité de Jésus Christ, qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en guérir, et qui a satisfait aux peines que nous avions méritées. Dieu voulut par un secret de sa Providence prendre au mot le charitable M. Vincent; et exauçant sa prière il délivra entièrement le malade de sa tentation, rendit le calme à son esprit, éclaira sa foi obscurcie et troublée, et lui donna des sentiments de religion et de reconnaissance envers Notre-Seigneur Jésus-Christ, autant remplis de tendresse et de dévotion qu’il en eût jamais eu: mais en même temps, ô conduite admirable de la divine Sagesse! Dieu permit que cette même tentation [118] :passât dans l’esprit de M. Vincent, qui s’en trouva dès lors vivement assailli. Il employa les prières et les mortifications pour s’en faire quitte; elles n’eurent d’autre effet que de lui faire souffrir ces fumées d’enfer avec patience et résignation, sans perdre pourtant l’espérance qu’enfin Dieu aurait pitié de lui. Cependant, comme il reconnut que Dieu le voulait éprouver en permettant au diable de l’attaquer avec tant de violence, il fit deux choses: la première fut qu’il écrivit sa profession de foi sur un papier, qu’il appliqua sur son cœur, comme un remède spécifique au mal qu’il sentait; et faisant un désaveu général de toutes les pensées contraires à la foi, il fit un pacte avec Notre-Seigneur que toutes les fois qu’il porterait la main sur son cœur et sur le papier, comme il faisait souvent, il entendait, par cette action et par ce mouvement de la main, renoncer à la tentation, quoiqu’il ne prononçât de bouche aucune parole, et il élevait en même temps son cœur à Dieu, et divertissait doucement son esprit de sa peine, confondant ainsi le diable sans lui parler ni le regarder.”
“Le second remède qu’il employa fut de faire le contraire de ce que la tentation lui suggérait, tâchant d’agir par foi, et de rendre honneur et service à Jésus-Christ; ce qu’il fit particulièrement en la visite et consolation des pauvres malades de l’hôpital de la Charité du faubourg Saint-Germain, où il demeurait pour lors. Cet exercice charitable étant des plus méritoires du Christianisme, était aussi le plus propre pour témoigner à Notre-Seigneur avec quelle foi il croyait à ses paroles et à ses exemples, et avec quel amour il le voulait servir, puisque Jésus-Christ a dit qu’il tenait fait à sa propre personne le service qu’on rendrait au moindre des siens. Dieu fit par ce moyen la grâce à M. Vincent de tirer un tel profit de cette tentation, que non seulement il n’eut jamais l’occasion de se confesser d’aucune faute qu’il eût commise en cette matière-là, mais même ces remèdes dont il usa lui furent comme des sources d’innombrables biens qui ont ensuite découlé dans son âme.”
Il s’en sortit par la résolution inébranlable de se donner toute sa vie au service des pauvres. Cela se situe “au bout des trois ans”, donc autour de 1614 ou 1615 – bien avant la confession du paysans de Gannes !
“Enfin trois ou quatre ans s’étaient passés dans ce rude exercice; M. Vincent gémissait toujours devant Dieu sous le poids très fâcheux de ces tentations, et néanmoins tâchait de se fortifier de plus en plus contre le diable et de le confondre. Il s’avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable pour honorer davantage Jésus-Christ, et pour l’imiter plus parfaitement qu’il [119] n’avait encore fait, qui fut de s’adonner toute sa vie pour son amour au service des pauvres. Il n’eut pas plus tôt formé cette résolution dans son esprit que, par un effet merveilleux de la grâce, toutes ces suggestions du malin esprit se dissipèrent et s’évanouirent; son cœur, qui avait été depuis si longtemps dans l’oppression, se trouva remis dans une douce liberté; et son âme fut remplie d’une si abondante lumière, qu’il a avoué en diverses occasions qu’il lui semblait voir les vérités de la foi avec une lumière toute particulière.”
L’activité déjà missionnaire dans les territoires des Gondi, de 1614 à 1617
Voici le témoignage des Mémoires publiés par Abelly, I, chapitre 7 p. 28
Il ne s’ingérait de lui-même en quoi que ce fût, sinon en ce qui regardait la charge qu’on lui avait confiée; et hors le temps destiné au service de ces trois petits seigneurs, il demeurait dans cette grande maison, où il y avait un abord continuel de toutes sortes de personnes, comme dans une Chartreuse, et retiré en sa chambre comme dans une petite cellule, d’où il ne sortait point que lorsqu’on l’appelait, ou que la charité l’obligeait d’en sortir; tenant cette maxime que, pour se produire au dehors avec assurance parmi tant de périlleuses occasions qui ne sont que trop fréquentes en cette grande ville, il faut se tenir volontiers dans la retraite et dans le silence, quand il n’y a aucune nécessité de sortir ni de parler.
Il est bien vrai que, lorsqu’il était question de rendre quelque bon office au prochain pour le bien de son âme, il quittait aussi volontiers sa retraite qu’il s’y tenait quand il n’y avait aucune cause qui l’obligeât d’en sortir, et on le voyait alors parler et s’entremettre avec grande charité, et faire tout le bien qu’il pouvait aux uns et aux autres. Il apaisait les querelles et dissensions, et procurait l’union et la concorde entre les domestiques; il les allait visiter dans leurs chambres quand ils étaient malades, et après les avoir consolés, leur rendre jusqu’aux moindres services; aux approches des fêtes solennelles, il les assemblait tous pour les instruire et les disposer à la réception des sacrements; il faisait couler de bons propos à table pour en bannir les paroles inutiles.
Et lorsque Monsieur ou Madame le menaient aux champs avec Messieurs leurs enfants, comme à Joigny, Montmirail, Villepreux, et autres de leurs terres, tout son plaisir était d’employer les heures qui lui étaient libres à instruire et catéchiser les pauvres, et à faire des exhortations et des prédications au peuple, ou administrer les sacrements et particulièrement celui de pénitence, avec l’approbation des évêques des lieux et l’agrément des curés.
Extraits des sermons
Sur la communion : S. V. XIII, 31-32
Le Père éternel a témoigné avec quel soin nous nous devons disposer pour recevoir notre créateur en nos âmes, quand lui même, l’envoyant en ce monde, lui a voulu disposer un palais rempli de toutes perfections, .qui est le ventre virginal de sa bienheureuse Mère. Le St Esprit a voulu aussi démontrer ce même respect qu’on doit au corps de Notre Seigneur, puisqu’ayant rejeté les moyens de la nature pour la formation de ce corps, il a voulu lui-même en être l’ouvrier en prenant le plus pur du sang de la Vierge 1.
Notre Seigneur a institué à cet effet cet auguste Sacrement, vraie base et centre de la religion, la nuit avant sa passion, par un testament solennel qu’il fit en la présence des Apôtres, où il estima ne pouvoir assez exprimer l’amour qu’il a pour l’homme qu’en lui laissant son corps; ce qu’il a fait afin que, comme nous sommes réconciliés à Dieu par sa mort et passion, nous en ressentions les effets tous les jours par la réception de son corps.
1. Cette idée est classique chez les auteurs chrétiens, par exemple: Saint Grégoire le Grand (540-604), Homélie 38 sur Ézéchiel, St Jean Damascène (vers 640/650 – † avant 754), De Fide orthodoxa, III, 2, milieu; peut-être 3, autour de n° 3-13; IV, 15; Hom. in Dormitionem Beatæ Mariæ Virginis, I, 3; Jan Ruusbroec (1293-1381), Les Noces spirituelles, Introduction-Préface, Œuvres Spirituelles choisies, Aubier, p 182, et édition Abbaye de Bellefontaine, p. 30; Pierre Lombard (vers 1100-1160), IV Libri Sententiarum, III, distinct. III, quæst. 5, art. 1; Saint Thomas d’Aquin (1225-1274), Summa Theologiæ, IIIa, q. 31, art. 5, où il explique bien les conceptions physiologiques de l’époque. Pierre de Bérulle, dans ses contemplations sur La Vie de Jésus, s’élève surtout à la considération du caractère divin de ce qui se passe, mais il évoque aussi le niveau physiologique, vers le milieu du chapitre XXI « Que cet œuvre si grand est insensible et inconnu au monde » (ou XXIV. Grandeurs opérées…): “Jésus donc étant formé du plus pur sang de la très sainte Vierge, par l’opération du Saint-Esprit et par la vertu du Très-Haut” (édition Migne p. , Foi Vivante, n° 236, p. 173, Œuvres Complètes, tome 8, p. 277.
Sur le catéchisme : S. V. XIII, 25
Je ne monte point en chaire pour vous faire une prédication, comme l’on a accoutumé, mais pour vous dire quelque chose du catéchisme, parce que monsieur le comte l’a désiré, avec la permission de monsieur le curé, et c’est parce qu’ayant remarqué ces jours passés votre jeunesse propre aux lettres et aux armes en l’entrée que vous lui avez fait, il a désiré voir quel avancement ils ont à la foi, afin 1 afin de disputer un peu avec eux des choses de la foi, pendant qu’il sera ici, sachant que Dieu n’a pas seulement établi les seigneurs pour retirer les cens et les rentes de ses sujets, mais pour leur administrer la justice, maintenir la religion et les faire aimer, servir et honorer Dieu et apprendre sa sainte volonté.
1. Passage barré par M. Vincent et pas mis en note par Coste, mais qui révèle la date : c’est après la mort du Cardinal Pierre de Gondi, comte de Joigny, en février 1616, qui lui avait donné le comté, que Philippe-Emmanuel put en prendre possession par une entrée solennelle, donc en mars ou avril 1616.
Extraits de la bibliothèque de saint Vincent jusqu’en 1616
Quant aux lectures, peut-on savoir quels livres Vincent a lus ou possédés en 1598-1616 ?
La deuxième piste pour discerner quels livres il avait en sa possession avant la fameuse année 1617 est constituée par le premier catalogue de la Bibliothèque de Saint Lazare, qui était très bien tenu.
Il notait puis faisait noter tous les comptes de sa Congrégation , et probablement les siens, depuis longtemps, à en juger par la précision de ses premières lettres. On peut donc croire qu’il tenait un carnet d’achat de ses livres, mais il ne nous en est rien parvenu sous ce titre. Nous verrons qu’il avait apporté des livres à Châtillon en 1617. Ses livres ont donc été versés plus tard à la Bibliothèque de la Communauté.
Par chance, ses divers registres nous sont parvenus, déposés à la Bibliothèque Mazarine et dépouillés par M. Joseph Guichard, qui a fait dactylographier les titres des livres de spiritualité. Il ne s’agira que du premier catalogue, qui semble rédigé entre 1655 et 1670.
Il est clair que les livres de Saint-Lazare ne venaient pas tous de M. Vincent : il y avait d’abord la bibliothèque des Chanoines de Saint Victor, il y eut ensuite ceux que la Congrégation achetait, et sans doute des livres venant des confrères qui entraient, surtout lorsqu’ils étaient déjà prêtres, il y eut enfin des dons d’autres personnes, tel celui-ci, consigné dans un des Registres d’Insinuations du Châtelet de Paris, et copié par M. Joseph Guichard :
Don de livres aux Prêtres de la Mission à Saint-Lazare, le 6 février 1644.
Arch. Nat., Châtelet de Paris, Registres des Insinuations, Y 183, f° 257 v°, au tome VIII, 1637-1644, f° 543, n° 4258
Copié par M. Joseph Guichard et dactylographié, Notes et Documents, tome I, 1938, p. 199, p. 10 de l’article XIV
Robert Louytre, demeurant autrefois à Mantes, et actuellement à Saint-Lazare-les-Paris, faubourg Saint-Denis: donation nouvelle aux prêtres de la Mission établie audit Saint Lazare les Paris, représentés par Vincent de Paul, prêtre, supérieur de la dite Mission, “de tous les livres et bibliothèque ” d’Étienne Louytre, prêtre, docteur en théologie et doyen de Mantes, son frère. 6 février 1644.
Les nombreux ouvrages anciens de la bibliothèque de Saint-Lazare ne venaient donc pas tous de Vincent, c’est clair, mais un certain nombre avaient sûrement été apportés par lui, c’est hautement probable. Pouvons-nous disposer de critères pour penser avec une certaine probabilité que tel livre vient de lui ?
Comment savoir ce qu’il avait entre 1600 et 1616 ?
Un premier critère est apporté par la date et la langue.
Lorsqu’un volume a eu plusieurs éditions – et ce fut souvent le cas – on peut estimer qu’une fois une nouvelle édition lancée sur le marché on n’allait pas acheter l’édition précédente, aussi bien parce qu’on l’estimait moins bonne que la suivante que parce qu’elle était probablement épuisée. A fortiori lorsque ce sont des livres en langue étrangère, on peut croire qu’on aurait attendu la traduction française, comme nous le verrons plusieurs fois.
Certes, beaucoup de livres anciens de théologie, de morale ou de spiritualité, en français ou en latin, provenaient de la Bibliothèque des Chanoines de Saint Victor du Prieuré Saint-Lazare qui avaient précédé Vincent jusqu’en 1632. De même, Érasme, Rabelais, Machiavel ou la Sagesse de Charron, qui étaient à la Bibliothèque de Saint-Lazare, venaient des chanoines.
On peut penser que certains chanoines savaient l’italien ou l’espagnol ou l’allemand. Les très nombreux livres d’Allemagne et des Pays-Bas (en traduction latine ou française, un seul en allemand, du jésuite saint Pierre Canisius) ne peuvent venir que d’eux, ou de dons, et il y avait bien des italiens à Paris, depuis le XVIe siècle.
On voit moins bien ces chanoines acheter des livres en espagnol, même si la Ligue avait des rapports avec l’Espagne… Les traductions françaises peuvent être d’eux, mais les originaux, surtout leurs éditions princeps, dans telle et telle ville d’Espagne ? Or pour l’espagnol et de même pour l’italien, la fourchette des dates est curieusement resserrée dans les années de jeunesse de Vincent… et il est inimaginable que les Lazaristes aient acheté à partir de 1626 telle édition de 1583 en espagnol ou en italien, ou que tel donateur parisien l’ait possédée : il faudrait prouver que cet homme savait cette langue et avait pu avoir des relations avec ce pays, dans ces années précises. Par contre, il n’y a plus de livres en espagnol après 1612 ni en italien après 1615 : c’était la jeunesse de Vincent… et on peut croire Abelly disant que Vincent a étudié à Saragosse, peut-être une année, avant Toulouse, puis il est allé à Rome en 1600 (il dit quatre fois ses souvenirs de Clément VIII), et de l’été 1607 à l’automne 1608. Rien ne prouve qu’ensuite il ait gardé quelque temps des relations dans ces pays, mais rien ne s’y oppose.
Un deuxième critère est l’école spirituelle dont relève le livre. Les écrits des jésuites n’étaient guère prisés dans les autres Ordres, mais appréciés de Bérulle comme de Vincent; les écrits diffusés dans les cercles bérulliens : sainte Thérèse, saint François de Sales, la vie de Saint Philippe Néri, le Combat Spirituel, la Règle de Perfection du capucin anglais Benoît de Canfield, et a fortiori Bérulle, ont de grandes chances de venir de Vincent, même avant son arrivée à Paris, durant ses séjours en Espagne, à Toulouse et en Italie, ou à partir de ses débuts à Paris, où il rencontre les Frères de Saint Jean de Dieu (cf. sa transmission de fonds à leur hôpital, le 20 octobre 1611, S. V. XIII, 14-16) et le cercle bérullien.
Bref, la date des éditions, leur auteur et son école, et la langue semblent pouvoir nous renseigner avec une grande probabilité sur le fait de l’acquisition de ces livres par M. Vincent, qui les aura plus tard déposés à la Bibliothèque de la Communauté, après en avoir laissé à Châtillon, comme nous allons le voir.
• Par contre, la page du catalogue n’est pas un indice, il a été fait non pas selon la date d’arrivée des livres, mais selon un ordre logique : l’Histoire Sainte est aux pages 298-373 et la spiritualité aux pages 622-717.
• La date d’impression n’est pas un critère suffisant : certains livres très anciens ont été ajoutés après la rédaction du catalogue : il ne venaient donc pas de Vincent, mais de dons ultérieurs. On les garde ici, signalés par le nom d’auteur en italique et la mention “Add.” (addition”). On en donne aussi plusieurs qui proviennent presque certainement des chanoines. Cela montrera la difficulté de se prononcer, mais permettra d’affiner les critères, selon ce que cela fera apparaître; par exemple, il n’y a aucune addition en espagnol, et une seule en italien !
De plus, ceux qui auraient chance d’être de Vincent sont tellement nombreux qu’on peut se demander si vraiment tous peuvent venir de lui… Toutefois, la note de M. Jauffred, de Châtillon, reproduite ici avec Diego de la Vega, nous apprend qu’il en avait apporté et laissé un bon nombre à Châtillon, puisque, malgré la dilapidation de la Révolution, Jauffred en a encore vu plusieurs… Or il n’avait pas dût tout apporter ! Il était donc fourni en livres…
Conclusion de l’inventaire de la bibliothèque de saint Vincent
Avant 1616, il y en a 9 livres en espagnol en tout, 6 de 1555 à 1600, 1 de 1601/1610, 1 de 1609 et 1 de 1612. Faut-il ajouter un 10° éventuel, juste à la limite, en 1616 ?
Nous constatons qu’on n’en trouve plus qu’un après 1612, celui de 1616,.
Ensuite, une réédition de Thomas de Jésus et 1620, puis plus aucun livre en espagnol, pas même en “addition”. C’est significatif…
Avant 1616, il y a 7 livres en italien et un douteusement de Vincent, en 1495. Il y en a 6 de 1573 à 1607, et seulement 1 en 1615.
Ensuite, il y en seulement 1 en 1622 (Franciotti) et 1 en 1625 (Bertoli), et rien après, même pas en addition.
C’est également significatif…
Cela pose tout de même question, en raison de la coïncidence avec les séjours de Vincent à Saragosse et Toulouse, ainsi qu’à Rome… Même les livres parus après ses retours en France peuvent être de lui : il aura pu retourner en Espagne entre 1599 et 1604, et conserver quelque temps des relations en Espagne puis en Italie… sans compter, ensuite, celles qu’y avait Bérulle et d’autres de ses amis…
On a pu remarquer que plusieurs livres en espagnol et en latin sont de 1583 à 1603, imprimés en Espagne ou dans les Pays-Bas espagnols, à Douai et Anvers : on voit mal qu’ils viennent des chanoines ou de quelque don; Vincent ne les a sûrement pas achetés à Paris à partir de 1611, tout porte à croire qu’il les avait depuis Saragosse et Toulouse. Mais alors, il est revenu les chercher à Pouy, et probablement bien avant 1624. Il faut bien admettre que, tout en étant allé à Paris au retour de Rome, il est allé aussi, par après, revoir son pays, ne serait-ce que pour payer les dettes qu’il a reconnues et promis de payer dans les fameuses lettres du 24 juillet 1607 et 28 février 1608. Il pouvait le faire depuis La Rochelle, où il fut en procès à partir de 1610 pour son abbaye voisine, Saint-Léonard-de-Chaumes.
De même, nous trouvons des livres en italien ou latin imprimés en Italie en 1605 et avant : c’est fort probablement durant son séjour à Rome en 1607-1608 qu’il se les sera procurés, et il sera parti à Paris avec eux, et pas les mains vides. Il aura pu s’en faire envoyer d’autres durant encore quatre ou cinq ans…
Il n’a jamais parlé de grand chose de sa vie, de cela non plus, de l’histoire de ses livres… nous n’en avons que des traces, comme en paléontologie ! Nous ne pourrons certes pas avoir une certitude sur ce sujet, simplement une lueur de probabilité.
Mais ses premiers autographes ( part les lettres à M. De Comet, de 1607 et 1608, qui ne révèlent guère sa vie spirituelle, étant des lettres officielles, de procédure) sont des sermons de 1614 à 1616, qui montrent une grande culture patristique, spirituelle et missionnaire (il est déjà au courant des débuts des missions au Canada…) : il fallait bien qu’il ait eu des livres.
Ces titres jettent un jour nouveau sur cette période de la vie de M. Vincent, qu’on a tellement présentée comme uniquement centrée sur la réussite matérielle : on voit un homme qui veut faire carrière, certes, d’abord pour aider sa famille, mais aussi un homme qui étudie, qui approfondit sa vie spirituelle – et un érudit, connaissant l’espagnol et l’italien en plus du latin… avec une ouverture d’horizon incroyable, vers diverses écoles de spiritualité et plusieurs Missions ad Gentes, et peu à peu, en même temps que tout cela, un vrai prêtre, un apôtre… Pas encore un saint, certes, mais pas le godelureau aventurier qu’on a trop voulu voir… C’est un homme complexe, à multiples facettes simultanées, dont certaines se développent progressivement.
1617 n’est pas une éclosion, mais une moisson…
21 octobre 2000
Bibliographie
- Abbé A. Degert, Histoire des Évêques de Dax Dax 1899.
- Abbé A. Degert L’Ancien Collège de Dax, notes et documents
- Bulletin Société de Borda pp. 165-171 et 260-263 Dax, 1903
- Chan. Paul Lahargou Le Collège de Dax
- (mélange les dates des sources) Paris 1909
- Jacques Marsan, Histoire du Collège de Dax
- Bulletin du Collège de Cendrillon Dax 1983
- Jacques Marsan, Saint Vincent de Paul au Collège de Dax;
- Bull.… de Cendrillon Dax, 1987
- Bernard Pujo Vincent de Paul le précurseur Albin Michel Paris 1998
- Antoine Rédier La vraie vie de Saint Vincent de Paul Grasset Paris 1927






