Une Semence d’Eternité : Saint Jean-Gabriel Perboyre : Prêtre de la Mission, Martyr, Premier Saint de Chine (06)

Francisco Javier Fernández ChentoJean-Gabriel PerboyreLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Jean-Yves Ducourneau, cm · Année de la première publication : 1996.
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5. Une spiritualité du don fertile

Mon nouvel emploi est plus favorable que l’ancien à ma santé qui va assez bien maintenant ». Jean-Gabriel se réjouit de sa nomination comme sous-directeur du séminaire interne avec quelques classes d’Écriture Sainte. C’est un poste de premier plan qui lui est confié. En effet, comme le directeur en titre du noviciat est un prêtre âgé et maladif, le poids de la charge va retomber sur les épaules de son adjoint, déjà bien rodé par l’expérience de Saint-Flour. Sa mission première est donc de former les nouvelles générations de missionnaires. Parmi les candidats à l’entrée dans la Congrégation de la Mission encore peu nombreux en cette époque, on trouve quelques jeunes gens venant des grands séminaires diocésains mais aussi des prêtres de tous âges désireux de s’agréger à la Compagnie. Il s’agit là, d’une population bien différente de celle qui peuplait le pensionnat ecclésiastique d’avant et qui par conséquent réclame une autre pédagogie.

A trente ans à peine, il lui faut déployer tout son charisme et son énergie pour s’affirmer. Un prêtre, candidat à l’admission, le rencontre chez le procureur général des lazaristes, Monsieur Jean-Baptiste Etienne, et croyait qu’il s’agissait d’un frère coadjuteur. Jean-Gabriel, vêtu très simplement, en effet, ne dit mot et a un air effacé et reculé. Quelle n’est pas sa surprise en apprenant qu’il est en présence de son futur sous-directeur.

Ce prêtre de treize ans son aîné, a vite fait de le connaître, et dit-on de l’apprécier en voyant en lui… un saint. Sous l’aspect frêle de l’homme, se cache en fait, une volonté résistante à l’épreuve et un caractère d’acier. Dans les couloirs de Saint-Lazare, on dit de Jean-Gabriel, qu’il a du respect pour tous mais qu’il est difficile, voire impossible de le faire fléchir, lorsqu’il juge qu’il lui faut être ferme et inébranlable dans ses décisions. Il peut être incisif dans ses répliques et autres réparties, tant il est vif de tempérament. Introverti sans aucun doute, il ressent comme une douleur poignante, la contrariété et le reproche. Néanmoins, sachant dominer sa vivacité, sans tarder, Jean-Gabriel se rend compte de la lourde responsabilité qui lui incombe et fait tout ce qui est en son pouvoir pour acquérir sur son caractère une maîtrise de haute lutte.

Il apprend finement à jouer avec l’antipathie qu’éprouvent certains à son égard. Il a, un jour, cette réplique, face à un séminariste qui lui avoue sans détours, avoir quelques difficultés à l’apprécier :  » Vous avez bien raison, lui dit-il. Pour moi, je ne comprends pas comment on me supporte ! Si l’on me connaissait, l’on aurait de moi une opinion plus triste encore ! » Ce genre de riposte, même cinglante, a pour seul but de réchauffer les relations et de transformer une certaine opposition en estime réciproque.

Lorsque l’un des siens éprouve de la difficulté à avancer dans la voie lazariste ou a quelques problèmes de santé, il le secourt sans faillir comme si ce soutien le concernait aussi au plus haut point : « Courage… Ne craignez ni la maladie ni la mort, dites seulement, et citant Saint-Paul : Je sais que ceci tournera à mon salut… selon mon attente et l’espoir que je ne serai pas trompé. J’ai confiance que Jésus-Christ sera glorifié dans mon corps, soit par la vie, soit par la mort, comme toujours ; car Jésus-Christ est ma vie et la mort m’est un gain » (Phil.1, 19)… Il conclut sa lettre : » Plus votre âme sera pure, plus elle désirera de sortir de ce monde et de se réunir à son Dieu ; et plus elle éprouvera ce désir, plus elle travaillera à se purifier. »

Par sa fonction, Jean-Gabriel se doit d’être source d’exemple pour les novices. Les nombreuses instructions et les conférences de formation qu’il donne, vont dans ce sens. Tout est fait avec conviction et profondeur, laissant jaillir la source divine et le bien fondé du charisme de la Compagnie créée par Saint Vincent et dont les Règles stipulent qu’elle doit se revêtir de l’esprit de Jésus-Christ pour être à l’exemple de Notre-Seigneur le lieu où l’on travaille à sa propre perfection afin de prêcher l’Évangile aux pauvres et d’aider les ecclésiastiques.

A la suite du fondateur, véritable théologien de l’Incarnation, et dans la droite ligne de ses prédécesseurs, Jean-Gabriel s’efforce de recentrer son enseignement sur le Christ, Unique chemin de vie : »Le Christ est le grand Maître de la science. Seul, il donne la vraie lumière… Il n’y a qu’une seule chose importante : connaître et aimer Jésus-Christ, car il est non seulement la Lumière, mais le Modèle, l’Idéal… Alors, il ne suffit pas de le connaître, il faut l’imiter… Nous ne pouvons parvenir au salut que par la conformité avec Jésus-Christ. »

A cette fin, Jean-Gabriel développe le nécessaire esprit de prière par l’oraison, si particulière et essentielle à la Compagnie. St-Vincent avait dit qu’un homme d’oraison était capable de tout. Le jeune sous-directeur inculque cet esprit eux novices : « N’oublions pas, lorsque nous nous mettons en oraison, que c’est le cœur qui doit la faire bien plus que l’esprit ». Se laisser envahir par le Christ sans autre souci que de s’unir à lui, simplement : « Beaucoup de personnes, sont embarrassées pour trouver des livres de méditation qui leur conviennent. Pour moi, poursuit-il, je n’en connais pas de plus excellent et qui coûte moins cher que notre propre cœur et celui de Jésus ».

Toujours soucieux de l’éducation de ses frères, il n’hésite pas encore, à rappeler à son cadet, Antoine, le réalisme de la recherche du Ciel : « N’oubliez pas que l’affaire du salut est l’affaire dont on doit s’occuper avant tout, par dessus tout et toujours. Et reprenant l’Évangile, « que servirait à l’homme de gagner l’Univers s’il perdait son âme ? » Il écrira à peu près dans le même sens à d’autres membres de sa famille.

Jean-Gabriel a été sous-directeur du séminaire interne de la Congrégation de la Mission de l’automne 1832 au printemps 1835. On a pu noter durant cette courte période, une augmentation sensible des candidats au sacerdoce dans la Compagnie avec en prime un désir grandissant de ces novices pour les missions étrangères.

En septembre 1833, deux confrères : un compatriote de Figeac, Joseph Mouly, futur évêque, qui passera plus de trente ans en Extrême-Orient et un ancien élève du collège de Montdidier, François-Xavier Danicourt, futur évêque également, qui reviendra en France en 1860 avec les restes de Jean-Gabriel, s’embarquent pour les missions de Chine. En mars de l’année suivante, c’est le père Jean-Henri Baldus qui s’embarque à son tour. Jean-Gabriel profite de l’occasion pour écrire à son confrère d’ordination, Jean-Baptiste Torette, en place à Macao (passage obligé des missionnaires). Il lui transmet ces mots de regret : »Je me flattais que je pourrais aller vous rejoindre plus tard ; mais le peu de solidité de ma santé et surtout mon indignité semblent m’interdire à jamais cette belle destinée… Je seconderai de mon mieux les vocations qui se manifesteront pour la Chine… St Vincent attire sur sa famille bien des bénédictions. Elles s’étendent jusqu’à la Chine, puisque de temps en temps vous voyez arriver de dignes missionnaires. »

La Chine fait battre le cœur du missionnaire. Ses rivages lointains attirent les hommes de Dieu. Cette terre se présente comme le prototype des terres à évangéliser. Il faut aller par delà les mers pour porter le Christ aux « infidèles ». Il s’agit de vivre à fond le don de soi fait à Dieu. Se développe sans complexe, dans les séminaires, une théologie du martyre comme don parfait. S’engager pour la mission du Christ, c’est donner sa vie comme lui et c’est gagner le Ciel tout en participant à l’annonce de sa Parole. Le missionnaire qui part avec cet esprit révèle à l’homme la sagesse mystérieuse de Dieu qui se dévoile sans qu’on ne puisse l’arrêter. Participer à un tel mystère fécondant est le désir secret de Jean-Gabriel qui ne cesse d’invoquer les saints pour en prendre le chemin.

Le fils aîné des Perboyre a l’impression certaine de rater sa vie s’il ne part pas en Chine mais les supérieurs en ont décidé autrement. Il est fait pour la formation des jeunes et son état de santé ne lui permet pas d’espérer un départ en mission. Il sait très bien pour l’expérimenter dans sa chair, que la vocation lazariste de l’époque ne laissait présager que trois chemins possibles : la formation dans les séminaires ; les missions populaires en France et l’appel de la Mission ad gentes. Il est évident que ce qui attire le plus les jeunes candidats est la troisième voie tant l’aventure – dans le sens étymologique du terme : c’est-à-dire : ce qui advient en marchant – dessine dans les esprits en formation la notion d’un inconnu fascinant à découvrir et qui plus est, à évangéliser.

Qui ne tente rien n’a rien. Jean-Gabriel s’essaye à demander pour lui même l’envoi en Chine. Il n’y tient plus de voir ses confrères partir sans lui. Les novices avaient eu vent de ce désir lorsque leur sous-directeur leur parlait d’un martyr lazariste de Chine, présenté comme une véritable figure emblématique : le père François-Régis Clet, décédé en 1820, l’année où Jean-Gabriel était lui même novice. On l’écoutait parler : « Quelle belle fin que celle de M. Clet ! ; priez Dieu que je finisse comme lui. » Et en montrant les souvenirs que l’on venait de recevoir, il s’exclamait : « Voici l’habit d’un martyr, voici l’habit de Mr Clet ! Voici la corde avec laquelle il a été étranglé ! Quel bonheur pour nous si nous avions un jour le même sort ! » On pouvait l’entendre encore préciser :  » Priez donc bien que ma santé se fortifie et que je puisse aller en Chine, afin d’y prêcher Jésus-Christ et de mourir pour lui ». Puis il finissait par dire, quelque peu harassé de rester à quai : « Voilà quatorze ans que je demande à aller en Chine. J’avais cette vocation avant d’être missionnaire, je ne suis entré à Saint-Lazare que pour cela ».

La déception est grande lorsque le refus de la mission en Chine se fait entendre de la bouche de son directeur de conscience : six mois d’insistance acharnée pour un refus clairement exprimé. Et voilà qu’un jour, las de cet entêtement hors norme, il cède enfin : Jean-Gabriel peut maintenant s’adresser au Père Général, le père Dominique Salhorgne. L’avis du Conseil est pourtant négatif excepté celui du Procureur Général, Monsieur Etienne. Jean-Gabriel est un bon sous-directeur des novices, on a besoin de lui et de toutes les façons, sa santé, précise le médecin, est fragile et incertaine. Une telle mission comporte des risques trop importants : le voyage est long et périlleux ; le climat difficile à supporter. Souvenons-nous de la mort de son frère Louis.

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