Une Semence d’Eternité : Saint Jean-Gabriel Perboyre : Prêtre de la Mission, Martyr, Premier Saint de Chine (04)

Francisco Javier Fernández ChentoJean-Gabriel PerboyreLeave a Comment

CREDITS
Author: Jean-Yves Ducourneau, cm · Year of first publication: 1996.
Estimated Reading Time:

3. Les Champs de la Mission

Il y eut dans le courant de l’automne 1817, une grande Mission prêchée à Montauban. C’était un moment essentiel dans l’évangélisation des villes et des campagnes. On y entendait l’apologie des vertus chrétiennes et de longues homélies bien construites avec un thème particulier pour chaque jour. Cette fois-ci, les élèves du petit séminaire y assistèrent. On écoutait ce jour, un sermon passionnant de l’abbé de Chièzes. Jean-Gabriel avait ressenti en son cœur la flamme vibrante de l’appel de Dieu : « Je serai missionnaire ». Allant partager sa joie avec son cher oncle, il se heurte à un rire quelque peu moqueur. Jean-Gabriel allait avoir seize ans et en est à peine à la classe de cinquième. Pour l’oncle, l’urgence n’est pas là mais se trouve dans le rattrapage scolaire. L’appel semble déjà solidement ancré dans le cœur de l’adolescent qui s’interroge. Il restera à attendre le moment opportun pour qu’il éclate au grand jour de la mission.

Les efforts que fournit Jean-Gabriel sont considérables. A seize ans passés, il est déjà en classe de seconde et a en partie comblé son retard. Il confie ses préoccupations spirituelles secrètes à Saint-François-Xavier, patron des Missions. Petit à petit la lumière a lui sur l’ombre de l’indécision : non seulement il serait missionnaire mais en plus, il irait en Chine !

Insistant un nouvelle fois auprès de son oncle, Jean-Gabriel, impétueux, se fait plus persuasif. L’oncle Jacques aurait bien aimé lui-même aller en Chine. La Chine représente à cette époque l’idéal missionnaire, comme Madagascar l’avait plus ou moins été du temps de Vincent de Paul pour ses premiers confrères : donner sa vie pour la cause de Dieu sur des terres lointaines et « infidèles » (on emploie aisément ce terme pour définir les terres sans connaissance de l’Évangile). Jacques perçoit, maintenant, dans le regard clair et assuré de son neveu, un signe manifeste de l’action de Dieu. Il en informe ses supérieurs et c’est ainsi, que le plus naturellement du monde, le jeune homme est admis officiellement, le 15 décembre 1818, au Séminaire Interne (noviciat) de la Congrégation de la Mission (Lazaristes).

En raison des troubles récents de la Révolution Française et de ses plaies encore béantes, les membres de cette Congrégation sont toujours dispersés. La société missionnaire de Saint Vincent de Paul a connu une sérieuse persécution et se relève peu à peu de ses ruines et des outrages subis. Ainsi, on autorise le jeune Perboyre à faire son noviciat sur place à Montauban, sous la responsabilité de l’oncle Jacques. Jean-Gabriel poursuivra également ses études encore inachevées. On lui confie de plus, le soin de faire la classe à quelques enfants.

A force de volonté, et Dieu aidant, Jean-Gabriel s’attelle à cette tâche sans coup férir. Le compagnon qu’il a au noviciat voit déjà en lui « l’idéal de la perfection d’un novice ». Soutenu par la force tranquille et efficace d’un Saint Vincent, comme lui bien ancré dans ses sabots ruraux, Jean-Gabriel fixe sa vie sur celle du Christ, et loin des arabesques du romanesque, se forge une solide spiritualité doctrinale, appuyé encore par des maîtres tels que Saint Bonaventure, Saint Bernard et Sainte Thérèse. A cette école de la vie, il apprend à aimer Dieu pour lui-même et à aller de l’avant par amour pour vivre pleinement de sa miséricorde salvatrice : « Si nous pensions à l’amour que Dieu nous porte et à la peine que le péché lui cause, je pense que cette considération serait plus que suffisante pour nous en inspirer une grande horreur ».

A la fleur de ses dix-neuf ans, Jean-Gabriel, fort de sa formation classique colorée d’un esprit droit et de sa déjà grande connaissance des Saintes Écritures, est appelé à l’émission des vœux au sein de la Congrégation de la Mission, le 28 décembre 1820.

Il lui faut maintenant approfondir la formation théologique. Les supérieurs convoquent donc Jean-Gabriel à Paris pour cette nouvelle étape. Avant ce long voyage vers la capitale, l’oncle Jacques permet à son neveu de faire escale, durant deux petits jours, au grand Séminaire de Cahors pour y voir ses parents et les embrasser chaleureusement.

Puis, l’heure vient de prendre place dans la diligence qui, en près de quatre jours, le transporte à Paris.

Les rues pavées de la Grande Ville semblent s’enlacer les unes les autres. Les cris des marchands de fruits et légumes aux étals irisés de couleurs chatoyantes, surenchérissent sur le bruit tapageur que font les roues géantes de la diligence arpentant les boulevards glissants. Le petit provincial de Montgesty ouvre des yeux ébahis devant cette capitale qui n’était jusque là qu’un nom à apprendre et à réciter à l’école.

Le long voyage se termine devant les portes de l’Hôtel de Lorges, à la rue de Sèvres, devenu depuis 1817 la Maison-Mère des Lazaristes. Cette maison, quoiqu’imposante, rivalise d’indigence, selon les dires du futur Père Général, Monsieur Etienne, avec l’étable de Bethléem. Les membres de la Congrégation qui y habitent à l’époque sont de vénérables vieillards usés par les chemins parfois pénibles de la Mission mais vraies pierres de refondation de la « Petite compagnie » comme aimait à l’appeler Saint Vincent.

L’enseignement que l’on dispense au séminaire est basé en grande partie sur la réflexion thomiste. Jean-Gabriel append beaucoup du « Docteur Angélique ». Science et piété se complètent et doivent s’épauler l’une l’autre, car l’une sans l’autre devient caduque et stérile ou simple illusion. Saint Thomas s’avère être un bon maître pour mieux connaître Dieu, mieux l’aimer et le servir, tel que Saint Vincent en a donné lui même l’exemple. L’humilité et la prière sont aussi professées et vécues ; elles deviennent le moyen simple et efficace pour procurer une meilleure connaissance de Dieu et de sa Volonté et par conséquent, avancer en sainteté.

C’est le 3 avril 1824, que Jean-Gabriel reçoit l’ordre du Sous-Diaconat. Cette consécration nouvelle lui ouvre les portes de la récitation du Bréviaire qu’il considère déjà avec la Messe comme « deux moyens puissants de sauver les âmes ».

Il s’interroge aussi sur sa propre sanctification avec une question qui résonne de réalisme : « Comment se fait-il que, récitant tous les jours le bréviaire, nous ne soyons pas plus saints ? »

Jean-Gabriel achève maintenant son cycle de théologie. Il y a grandi spirituellement et son esprit a acquis une maturité réelle. Néanmoins, âgé de vingt-deux ans, il est encore trop jeune pour être appelé au presbytérat. Il faut lui trouver un pied-à-terre pour les deux années à attendre. C’est rapidement chose faite avec le Collège de Montdidier dans la Somme.

Pour un disciple de Saint Vincent de Paul, le département de la Somme représente énormément. Il est comme une source missionnaire indélébile. C’est en effet, à Folleville, petit village de cette plaine picarde, que le célèbre Gascon avait prêché son premier sermon de la Mission en 1617.

Montdidier possédait un collège tenu depuis 1818 par les pères Lazaristes. C’était le premier collège lazariste ouvert après la Révolution. Le Père Dewailly en assurait la Direction avec comme Supérieur, le Père Pierre Vivier. A l’arrivée de Jean-Gabriel, le nombre d’élèves approchait la deuxième centaine. On confie au jeune homme une classe de sixième qui ne compte que huit élèves. L’impression qu’a faite Jean-Gabriel, à son arrivée, n’est pas en effet des meilleures. Comment, se demande-t-on, lui qui est petit de taille, de caractère réservé à la limite du taciturne, pourra-t-il prendre en charge une grande classe ?

Dès les premiers mois, le nouveau professeur de la classe de sixième sait se faire respecter et apprécier. Dès la retraite de rentrée, il est choisi par ces mêmes élèves, comme directeur d’une petite Congrégation qu’ils viennent de créer à l’image de celle des plus grands : la Congrégation des Saints-Anges dont l’inauguration est fixée au 1er février 1825.

Une grande joie inonde le cœur du jeune sous-diacre lorsqu’il est appelé à Paris pour y recevoir le Diaconat au mois de mai 1825.

Ce 28 du même mois, Jean-Gabriel reçoit donc des mains de l’archevêque de Paris, Mgr de Quelen, l’ordination diaconale en l’église de Saint-Sulpice, proche de quelques pas de la Maison des Lazaristes.

Lors de la rentrée scolaire 1825, Monsieur Vivier, supérieur du Collège de Montdidier confie au nouveau diacre le cours de philosophie nouvellement reconnu par l’Université du collège. Jean-Gabriel se heurte volontiers à la philosophie cartésienne qui fait la joie de l’esprit français mais qu’il juge un peu trop orgueilleuse pour être toujours vraie. Il lui préfère, et cela est bien compréhensible, celle, nettement plus réflexive à son goût, de Saint Thomas d’Aquin qui permet de meilleures circonvolutions de la pensée et amène sans autre hypothèse au centre de l’Histoire, Dieu.

Baigné néanmoins par les divers courants de pensées déjà effectifs à son époque, il n’est pas absent du monde de son temps ni de sa recherche intellectuelle. C’est ainsi qu’il écrira à son jeune frère Louis : « Ce n’est pas une petite affaire que d’être professeur de philosophie dans un temps où chacun se fait sur cette science les idées qu’il lui plaît ; où chacun a son système, ses opinions : où il y a autant d’écoles que de maîtres ! » Et en essayant de recentrer la pensée de son cadet et de promouvoir auprès de lui le bien fondé de la philosophie thomiste, il lui indiquera encore : « vous trouverez dans Le Traité de l’Existence de Dieu par Fénelon et dans celui De La Connaissance de Dieu et de Soi-même par Bossuet, plus de métaphysique, et surtout de saine métaphysique, que dans toutes les philosophies du monde. »

Le jeune et fougueux professeur passe ses journées à travailler pour éveiller les consciences à la Divine Providence, cela a quelques fâcheuses conséquences sur sa correspondance personnelle qui accuse malheureusement du retard. Ainsi, il écrit à son père : « pour nous, les jours commencent à quatre heures et ne finissent jamais qu’à neuf ou dix heures. Cependant, nos occupations nous forcent assez souvent à les prolonger jusqu’à minuit ».

Le diacre est le Serviteur des Pauvres. Le diacre disciple de Saint Vincent l’est par excellence. Jean-Gabriel sait que le collège assiste, par des bonnes œuvres, des prisonniers indigents et quelques familles voisines dans le besoin. Il met alors en place, pour compléter ces aides, des quêtes et il mobilise les élèves pour donner de leur personne et de leur temps auprès de ces nécessiteux. A ce propos, on l’entend dire :  » Je viens de faire ce que faisait notre saint Fondateur ». (Vincent de Paul).

Dans l’histoire du collège de Montdidier, on se souviendra longtemps de cette démarche philanthropique. On pourra lire, dans ses archives, que Jean-Gabriel « avait donné aux jeunes générations, par un exemple pris sur le vif, une haute conception de la beauté morale d’une âme et de la grandeur d’un caractère ».

La fin de l’année scolaire va apporter un repos bien mérité au jeune diacre, à qui l’on vient de dire de sereinement se préparer pour recevoir bientôt l’ordination presbytérale.

Une prochaine affectation est également à prévoir. Dès le mois d’août, Jean-Gabriel sait qu’on le demande à plusieurs endroits, notamment son oncle Jacques qui ressent déjà la fatigue des vieux jours et à qui il voudrait bien fournir une réponse positive : « j’avais eu, écrit-il à son père, quelque espoir d’aller à Montauban ; mon oncle a fait les plus vives instances pour m’avoir, mais je sais à présent que je n’y serai pas envoyé ». A Montdidier, on aimerait bien le garder. Cependant, ses supérieurs à Paris ont tranché. « Il paraît que je serai changé, et même s’il faut ajouter foi à quelques petits bruits qui sont parvenus jusqu’à mes oreilles, je serais destiné pour un endroit qui avoisine le Quercy ». En haut lieu, il est décidé que Jean-Gabriel, après son ordination, sera destiné à l’enseignement dans un grand séminaire.

A l’approche de la prêtrise, il écrit à son père : « il est donc déterminé, mon très cher père, et il n’est plus loin le jour où le Seigneur doit imposer sur ma tête le joug du sacerdoce ! Ce jour sera le plus grand jour de ma vie !..Il faut que la miséricorde de Dieu soit bien grande pour se choisir des ministres aussi indignes ! Vous savez combien j’avais peu mérité cette insigne faveur ! » Fidèle à sa vocation de lazariste, il reprendra presque mot à mot les paroles de Saint Vincent : « Si j’avais saisi, avant de recevoir le sacerdoce, ce qu’est un prêtre aux yeux de la foi, je n’aurais jamais pu consentir à ce que l’on m’imposât les mains ». 1

Le 23 septembre 1826 est un grand jour. On commémore le jour anniversaire de l’ordination presbytérale de Saint Vincent de Paul

A cette occasion, trois jeunes hommes vont recevoir, à leur tour, des mains de Mgr Louis Guillaume Dubourg, évêque de la Nouvelle-Orléans mais nouvellement nommé à l’évêché de Montauban, cette même ordination presbytérale en la Chapelle de la Maison-Mère des Filles de la Charité, au 140 de la rue du Bac à Paris, au sein de laquelle, on gardait encore les restes du Saint Fondateur.

Jean-Gabriel Perboyre est accompagné de Jean-Baptiste Torrette qui partira en Chine dès 1829, et de Pierre-Jean Martin, qui succédera plus tard à Jean-Gabriel comme sous-directeur du séminaire interne à Paris en 1835. La famille Perboyre habite trop loin pour ce déplacement, seul le jeune Louis assiste à l’imposition des mains.

Le lendemain, dimanche 24 septembre, le nouveau prêtre célèbre dans l’action de grâce sa première messe, en la fête de Notre-Dame de la Merci, sur l’autel même où repose le corps de Vincent. Quelques jours plus tard, il a l’opportunité de retourner au collège de Montdidier pour y célébrer, là aussi, la Sainte Eucharistie.

Enfin, il reçoit des mains du Supérieur Général, son ordre de mission pour le grand séminaire de Saint-Flour, dans la Haute Auvergne.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *