Un pèlerinage au Pays du Cid (I)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1855 · La source : Œuvres complètes T. 7 (ed 1855-1865).
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Burgos

C’était une dévotion favorite de nos pères d’aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Dans quelques provinces du midi de la France, à Poitiers par exemple, les pèlerins de Saint-Jacques se trou­vaient encore assez nombreux au siècle dernier pour former une confrérie qui avait sa chapelle à quel­que distance de la ville, sur la route d’Espagne. Mais, avant de regagner leur pays, ces pieux voya­geurs avaient coutume de visiter, à quatre lieues de Compostelle, la plage où, selon la légende, le corps du saint apôtre fut jeté par la mer. Ils y ra­massaient les larges coquilles dont ils ornaient leur

chaperon et leur manteau, celles qu’ils rapportaient à leurs enfants, et que les amis et les voisins se passaient de mains en mains pendant les longues veillées d’hiver. Moi aussi j’ai rêvé le pèlerinage de Saint-Jacques. Je me réjouissais de voir la vieille Espagne chrétienne, cette Espagne libre, pauvre, délaissée, qui subit moins profondément l’em­preinte de l’étranger. Là m’attendait Burgos, la ville de Notre-Dame, la ville des rois et des héros ; Oviedo et ses vallées, vierges de la conquête musul­mane; enfin Sant-Iago, dont la basilique, dépouillée par les révolutions, conserve du moins la majesté de sa gigantesque architecture. Mais une volonté qui dispose de nous sans nous devait m’arrêter à la première station, et mon pèlerinage finir, non plus au tombeau de saint Jacques, mais au pays du Cid. Je suis donc revenu les mains vides de coquilles, mais pleines de ces feuilles légères où le voyageur a crayonné ses premiers souvenirs, se promettant vainement de les retoucher plus tard. Je ne puis rien offrir de plus à mes amis, à ceux de mon voi­sinage : j’entends ce voisinage de l’esprit et du cœur qui unit aujourd’hui beaucoup de chrétiens, et qui leur fait prolonger ensemble la veillée avec con­fiance, malgré de bien mauvaises nuits.

I. Avant-Scène, les Pyrénées et la mer

Gavarnie, 21 août; Biarritz, 1er septembre 1852.

En Italie et sur les bords du Rhin, ma pensée était distraite par les ouvrages des hommes. Dans ce pays-ci, où l’homme a peu fait, je ne vois plus que les œuvres de Dieu. Vraiment Dieu n’est pas seulement le grand législateur, le grand géomètre, il est aussi le grand artiste. Ne méprisons plus la poésie comme le rêve des imaginations malades, ou comme le passe-temps des sociétés blasées. Dieu est Fauteur de toute poésie, il Fa répandue à pleines mains dans la création, et, s’il a voulu que le monde fut bon, il Fa aussi voulu beau. Quel poëte a ja­mais conçu, quel architecte a jamais dessiné un sanctuaire comparable à celui que FEternel s’est bâti à lui-même au plus profond des Pyrénées, dans un lieu où il n’était adoré que par des pâtres? On l’appelle le Cirque de Gavarnie. Mais plutôt qu’un cirque, représentez-vous l’abside d’un temple, taillée à pic dans les rochers hauts de deux mille quatre cents pieds. Quand nous arrivâmes au bas de ces murailles prodigieuses, des nuages rougis par le soleil couchant en voilaient le sommet, et flot­taient comme une draperie. Puis quand le vent eut dissipé ces vapeurs, le faîte de l’édifice parut cou­ronné de neiges éternelles sous le pavillon bleu du firmament. La voix des cascades gémissait comme une prière sans fin : s’il restait encore des athées, c’est ici que je voudrais les amener pour les voir tomber à genoux, terrassés et ravis. Rien n’égale ce spectacle, si ce n’est le chaos qu’on traverse pour y arriver. Là des blocs énormes de trente, quarante pieds de haut, s’écroulent les uns sur les autres, depuis la cime de la montagne jusqu’au fond du précipice où rugit le gave. On dirait les restes du combat décrit par Milton, quand les esprits bons et mauvais arrachèrent les collines du ciel pour s’entr’écraser. Mais les spectacles pathétiques sont plus rares dans les Pyrénées que dans les Alpes. Les Py­rénées n’ont pas les horreurs sublimes du mont Blanc : elles ont plus d’élégance que de majesté. Les beautés des Pyrénées, ce sont celles de la vallée d’Ossau, de la vallée d’Argelès et du pont d’Espagne. Peu de glaciers, mais de riants mamelons que bai­gnent des gaves limpides; des croupes arrondies et couronnées de verdure, des pics qui montent vers le ciel avec une légèreté merveilleuse, et dont la crête de granit rose se noie dans l’éclatante lumière du midi. Nulle part on ne voit de plus belles eaux. Ce ne sont plus, il est vrai, les grands lacs de la Suisse; mais la Suisse n’a pas plus de cascades, elle n’a pas dans les flancs de tous ses rochers des tor­

rents si abondants et si purs. Je trouve en effet comme un sentiment de pureté morale sur ces hau­teurs que le pied de l’homme souille rarement, au bord de ces eaux qui ne désaltèrent que l’isard et l’aigle, au milieu de ces plantes qui ne fleurissent que pour parfumer la solitude. David avait vu de près les sommets du Liban, quand il s’écriait : «Le Seigneur est admirable sur les lieux hauts : Mira­bilis in altis Dominus. »

Si les hommes des Pyrénées n’ont pas entrepris de lutter de hardiesse avec les pics qui les environ­nent, il ne faut pas croire non plus qu’ils n’aient bâti que des taupinières. Souvent un fier donjon s’élance du rocher pour garder l’entrée de ces val­lées délicieuses où nos pères marchaient avec moins de sécurité que nous. Tous les caprices de la Re­naissance ont décoré le château de Pau, et l’art ogival n’a peut-être jamais achevé des nefs plus har­monieuses, plus heureusement éclairées que celles de la cathédrale de Rayonne. Dans ce coin de terre il y a deux peuples historiques, deux peuples con­servés, les Réarnais et les Rasques. Il faut visiter dans leurs jours de fêtes ces Réarnais, qui font gloire d’être restés « fins, féaux et courtois. » Pendant que les provinces environnantes subissent peu à peu l’ignominie de la blouse et du pantalon, les paysans de la vallée d’Ossau ont le bon esprit de garder le costume de leurs ancêtres : les femmes, le capulet qui voile si bien leurs têtes pudiques; les hommes, le béret, la veste rouge, la ceinture éclatante, la culotte courte et la guêtre, qui donnent à toute la personne un tour vif et dégagé. Jamais on ne vit gens plus lestes à la danse, pendant que le méné­trier, trônant du haut de son tonneau, exécute un air mélancolique et monotone, sur une espèce de guitare à quatre cordes qu’il frappe d’un tampon, à peu près comme on se figure la cithare et le plectrum des anciens. Mais jamais aussi on ne vit gens plus recueillis à la procession, et je ne saurais ou­blier ces deux longues files de montagnards qui se déroulaient au chant des hymnes sur la place de Laruns le soir de la Notre-Dame d’août. J’admirais surtout de grands vieillards, droits comme les pins de leurs forêts, portant avec dignité des manteaux qu’on ne voit plus que dans les peintures du moyen âge. Derrière, venaient le maire et les adjoints en habits de paysans ; l’écharpe officielle se nouait sur leur pourpoint violet ; de longs cheveux encadraient leurs visages respectables et fins, types de cette race ingénieuse et polie, aussi habile, assure-t-on, à poursuivre une affaire en justice qu’une bête fauve dans la montagne. Le peuple basque a moins de charme et plus de gravité. Sans doute c’est plaisir de suivre les jeunes gens à ces jeux de paume où deux villages, deux cantons, se livrent un combat de vigueur et d’adresse. Les anciens siègent au banc des juges, et pourquoi tairais-je qu’une fraîche re­traite, ménagée dans le mur, garde la bouteille, conseillère des cas difficiles? Mais plus encore que son jeu de paume, chaque village entretient avec jalousie son cimetière : ce lieu de deuil est tout planté de rosiers ; on y voit peu de sépultures délais­sées, et nul n’entre à l’église sans avoir prié sur la tombe des siens. Le culte des morts est le signe des races qui vivent longtemps, qui ne laissent perdre ni l’esprit de famille ni l’héritage des traditions. Chaque année des centaines de Basques, séduits par les beaux vaisseaux mouillés à Bayonne ou au Pas­sage, vont tenter la fortune en Amérique. Enrichis, ils ont hâte de revoir la maison de leur père, d’en­voyer un jeune frère s’enrichir aux mêmes colonies, et d’orner de leurs présents l’église à l’ombre de laquelle ils dormiront à côté des aïeux. Quoi d’étonnant si des hommes qui ne savent pas oublier gar­dent religieusement la langue de la patrie, si les prêtres et les lettrés veillent sur elle comme sur un feu sacré, si les Basques de nos jours parlent encore l’idiome des vieux Ibères, ces aînés des Germains et des Celtes, et l’un des premiers peuples qui aient quitté le voisinage de Babel pour voir coucher le soleil dans les mers de l’Occident?…

Les montagnes sont toutes divines; elles portent l’empreinte de la main qui les a pétries. Mais que dire de la mer, ou plutôt que n’en faut-il pas dire? La grandeur infinie de la mer ravit dès le premier aspect; mais il faut la contempler longtemps pour apprendre qu’elle a aussi cette autre partie de la beauté qu’on appelle la grâce. Homère le savait bien, et c’est pourquoi, s’il donnait à l’Océan des dieux terribles et des monstres, il le peuplait en même temps de nymphes et de sirènes enchante­resses. J’ai vu le jour s’éteindre au fond du golfe de Gascogne, derrière les monts Cantabres dont les lignes hardies se découpaient nettement sous un ciel très-pur. Ces montagnes plongeaient leur pied dans une brume lumineuse et dorée qui flottait audessus des eaux. Les lames se succédaient azurées, vertes, quelquefois avec des teintes de lilas, de rose et de pourpre, et venaient mourir sur une plage de sable, ou caresser les rochers qui encaissent la plage. Le flot montait contre l’écueil et jetait sa blanche écume, où la lumière décomposée prenait toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Les gerbes capricieuses jaillissaient avec toute l’élégance de ces eaux que l’art fait jouer dans les jardins des rois. Mais ici, dans le domaine de Dieu, les jeux sont éternels. Chaque jour its recommencent et varient chaque jour, selon la force des vents et la hauteur des marées. Ces mêmes vagues, si caressantes maintenant, ont des heures de colère où elles semblent déchaînées comme les chevaux de l’Apocalypse ; alors leurs blancs escadrons se pressent pour donner l’assaut aux fa­laises démantelées qui défendent la terre. Alors on entend des bruits terribles, et comme la voix de l’abîme redemandant la proie qui lui fut arra­chée aux jours du déluge. Au delà de cette variété inépuisable, apparaît l’immuable immensité. Pen­dant que des scènes toujours nouvelles animent le rivage, la pleine mer s’étend à perle de vue, image de l’infini, telle qu au temps où la terre n’était pas encore et quand l’esprit de Dieu était porté sur les flots. David avait aussi admiré ce spectacle, et peutêtre du haut du Carmel son regard embrassait-il les espaces mouvants de la Méditerranée, lorsqu’il s’écriait : ce Les soulèvements de la mer sont admi­rables : Mirabiles elationes maris. »

Tout ceci est peut-être bien solennel pour un début de voyage; mais on sait que les pèlerinages s’ouvrentpar des psaumes.

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