Situations de pauvreté dans le monde d’aujourd’hui

Francisco Javier Fernández ChentoFormation VincentienneLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: l'Équipe de rédaction de l'Animation Vincentienne · Année de la première publication : 1981 · La source : Au temps de St-Vincent-de-Paul ... et aujourd'hui.
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« Comment se fabriquent les pauvres d’aujourd’hui »

Situations de pauvreteQui sont les pauvres d’aujourd’hui ? Quels sont les hommes, les fem­mes, les enfants, individus ou groupes, qui nous interpellent pour une ren­contre : non pas seulement un service caritatif (au sens étroit) où nous aurions seulement à donner, mais une rencontre d’évangélisation mutuelle, signe de la présence du Christ.

Notre vocabulaire est riche pour qualifier ceux qui d’une manière ou d’une autre ne participent pas pleinement à la société qui est la nôtre. Le mot pau­vre est rarement utilisé. Il gêne dans une société d’abondance. Nous parlons ou entendons parler des marginaux, des exclus, des rejetés, des « paumés », des démunis, des déshérités, des mal aimés, des laissés pour compte, des déviants, du « quart monde »…

La plupart de ces mots font apparaître que notre société — et donc chacun d’entre nous — classe, étiquette, souvent pour juger, séparer, exclure. Il y a nous, les « normaux » et les autres, « ces gens-là », qu’un handicap met à part, hors de la norme. Si le pauvre est celui qui déroge à une norme, volontairement ou involontairement, il est « l’envers de nous-même », il nous gêne. Nous courons le risque de vouloir le réintégrer de force dans la « normalité » pour qu’il redevienne comme nous. Alors il ne nous gênera plus.

N’y aurait-il pas des critères moins subjectifs pour définir les pauvres ? En France, en 1979, les services sociaux fixaient le « seuil de pauvreté » à 350 F par personne et par mois, une fois payés loyer et charges. C’est une approche possible mais nous en sentons les limites. Nous confondons sou­vent pauvreté matérielle et malheur, ce qui n’a rien d’étonnant dans une société dont les modèles véhiculés par les média sont tout à la fois santé, richesse et « bonheur ». Le pauvre nous apparaît donc comme celui qui manque de quelque chose, pas nécessairement du pain.

Et nous dressons sans peine une liste impressionnante des handicaps sociaux, culturels, économiques, physiques, psychologiques qui font porter une étiquette infâmante à tant et tant de personnes : malades, dépressifs, malades mentaux, débiles, handicapés physiques, familles désunies, femmes seules, isolés, désespérés, « vieux », analphabètes, immigrés, chômeurs, délinquants, prisonniers, alcooliques, drogués, clochards… et là-bas dans d’autres pays les affamés, ‘.2s dénutris, les réfugiés, les torturés…

Dans les sociétés dites développées un incroyable arsenal de lois, de décrets, de circulaires a pour but théorique de prévenir la marginalisation des individus et, s’il est trop tard, de les réinsérer pour qu’ils soient productifs. La multiplicité des services publics, des organismes ou oeuvres privés, char­gés de répondre aux besoins détectés, ne peut guère nous réjouir. Cette armée de salariés et de bénévoles ayant ses assistés est un des signes d’une société déstructurée, éclatée. L’individu qui connaît un handicap ou un cumul de handicaps n’est pluS une personne mais un « cas social » qui relève de l’assistance de plusieurs services et non plus d’un réseau de relations natu­relles : famille, voisinage, collègues de travail.

Lorsque nous nous trouvons en face d’un « cas », nous pouvons en faire l’histoire, expliquer par quels chemins, quelles cassures, une personne, une famille n’accroche plus à la société. Mais comment expliquer en quel­ques pages l’existence d’un nombre de plus en plus grand de laissés pour

compte ? Nous le savons, le monde d’aujourd’hui semble n’obéir qu’à une seule loi, celle du profit de quelques-uns. C’est cette loi fondamentale qui engendre les mécanismes de paupérisation, de marginalisation dans les socié­tés riches de l’Est et de l’Ouest et, par contre-coup, dans le tiers monde.

Nous pourrions décrire, expliquer tous ces mécanismes mais au risque d’une analyse socio-économique très technique. Nous proposons plutôt un regard sur quelques aspects de notre propre société à charge pour le lecteur d’aller plus loin et de faire sa propre synthèse. Nous puiserons à notre propre expérience dans les quartiers populaires des grandes villes mais aussi dans le monde rural que nous connaissons moins. Nous verrons comment l’habitat, l’école, le travail fabriquent les pauvres d’aujourdhui. Ce sont là des exem­ples, mais les effets sont grands sur la famille et le sens de Dieu. Nous essaye­rons aussi de dépasser nos frontières pour nous laisser interpeller par le tiers monde.

Proposer notre expérience, c’est en accepter les limites, mais ce n’est plus parler abstraitement en technicien. Derrière les réalités analysées il y a pour nous des visages d’hommes, de femmes, d’enfants. Ce ne sont pas des individus ou des cas, mais des personnes avec une intelligence, un coeur, un corps. Et même ceux que nous avons connu dans la pire misère avaient une incroyable richesse à nous donner. L’avons-nous suffisamment perçu ?

L’habitat

C’est une véritable révolution qu’a connu notre pays depuis le milieu des années 50. Il s’est agi de donner à chaque famille un logement décent, obéissant à des normes précises de confort, d’ensoleillement, d’hygiène. Ces normes ont été sans cesse améliorées et, indubitablement, le plus grand nom­bre des Français a aujourd’hui une cellule-logement correcte. Mais l’environ­nement ?

La formidable machine à construire n’a pas atteint le but escompté. Elle a contribué à des bouleversements sociaux dont beaucoup de personnes sont victimes. Ne faisons pas ici le procès de l’habitat collectif de type H.L.M. Le problème est ailleurs. En France, les collectivités locales n’ont pas eu la maîtrise des terrains à bâtir. Ceux-ci appartenaient à des propriétai­res privés ou à des groupes financiers. Leur prix obéissait donc (et obéit tou­jours) aux lois de l’offre et de la demande, et ne répondait pas aux besoins des populations à faibles revenus. Ceci a conduit à une profonde ségrégation dans l’espace entre les riches et les autres.

Dans l’habitat urbain traditionnel il existait une répartition originale des populations. Présentons-la schématiquement. Le commerçant, l’artisan occupaient le rez-de-chaussée avec l’arrière-boutique, les professions libéra­les et les « bourgeois » le premier, au-dessus les couches moyennes, puis les ouvriers, enfin dans les « chambres de bonne » les populations à très faibles revenus. A cette ségrégation en hauteur, qui n’empêchait pas des relations de voisinage et qui mêlait les enfants (à l’école publique du moins), s’est substituée une ségrégation géographique séparant les diverses couches socia­les.

Il existait déjà des quartiers riches ou des zones valorisées dans les péri­phéries des centres urbains. Elles bénéficiaient d’équipements divers, écoles, commerces, loisirs, parcs, routes, réseaux de transports rapides… C’est là bien entendu que les promoteurs ont construit les immeubles à bon standing ou les villas qu’ont occupés les populations à niveau économique moyen ou élevé qui quittaient les vieux centres urbains. Ces populations ont obtenu très vite le complément d’équipements collectifs nécessaire.

Par contre, pour construire les logements dits sociaux, les collectivités locales, par le biais des promoteurs, ont cherché des terrains de faible valeur marchande. Ils les trouvaient dans des zones dévalorisées, sous-équipées. Mais le coût de libération des sols a souvent dépassé ce qui était prévu. Il a fallu rentabiliser les sols en densifiant les logements. Les équipements collec­tifs, souvent inexistants, n’ont pas été toujours construits à temps.

Les maigres pelouses portent parfois l’écriteau « il est interdit de jouer » mais de quels espaces disposent les enfants et les jeunes pour le jeu et le sport ? Ce n’est qu’un exemple.

Les dernières cités construites sont si loin des centres et le prix des loyers en est tel que des milliers de logements vacants attendent d’hypothéti­ques occupants. Mais ceux qui n’ont pas encore de logements corrects sont les plus pauvres, et paradoxe, ils n’ont pas le seuil minimum de ressources pour s’offrir une « habitation à loyer modéré ».

Il nous faut aller plus loin que le constat de cette ségrégation dans les grandes villes entre les riches et les autres et parler de la « double ségréga­tion ». Les besoins pressants de relogement des habitants de bidonvilles ont fait fleurir dans les quartiers populaires des « îlots de pauvreté ». Dans les P.S.R. ou P.L.R. (logements sociaux à normes réduites), les cités de reloge­ment, les cités de transit, les cités provisoires, les pouvoirs publics ont relogé les « indésirables » : familles nombreuses à faibles revenus dites aussi famil­les lourdes, cas sociaux, immigrés, gitans. Très vite ces cités sont devenues des ghettos, à l’intérieur même de quartiers populai­res. Un exemple : une cité à Marseille de 240 loge­ments de 32 m2 de surface habitable, quelle que soit la dimension de la famille. Plus de 2 000 personnes y vivent. A la demande des habitants des cités H.L.M. voisines, la ville a ceinturé la cité d’un mur de trois mètres de hauteur plus 11 rangées de barbe­lés. La promiscuité, le sentiment d’exclusion a très vite engendré la délinquance des jeunes. Il y a, dans cette délinquance, comme une « réaction de santé », un moyen de dire sa soif de vivre. Lorsque Pierre, un ami de 16 ans, a gagné un concours de vol de voiture réussissant à en « emprunter » 17 en une nuit… il a voulu, entre autres, prouver simplement et dangereusement son existence en dépit des barbelés.

Il faudrait faire le compte de ces cités dans l’ensemble de la France. Nous en connaissons plusieurs dizaines dans les grandes villes industrielles auxquelles le voisinage a donné le nom de « Chicago ». Mais quelles que soient les contraintes que subissent leurs habitants, il est réconfortant de prendre le café dans une famille. Dans la plupart des cas, ces « exclus » gar­dent leur dignité d’homme. Les intérieurs sont propres, parfois coquets, la nuit le petit logement devient un dortoir préservant toutefois l’intimité des parents, la séparation des sexes. Il y a beaucoup d’amour dans les cités provi­soires qui n’en finissent pas de durer, une vie de famille dense, des solidarités de voisinage profondes, un accueil généreux. Mais il y a aussi la délinquance, le chômage, l’alcoolisme, l’abandon du père et parfois la faim.

Les phénomènes d’urbanisation ont eu des conséquences sur les vieux centres urbains. Abandonnés par ceux qui avaient les moyens de partir, il se sont rapidement dégradés. Il est resté une population de personnes âgées à faibles ressources. Mais c’est là aussi que trouvent à se loger pour des som­mes modiques les jeunes ménages, les immigrés récents, les « paumés divers ». Lorsque les pouvoirs publics décident de rénover (en fait, de chas­ser tout ou partie de ces populations), il est courant d’entendre dire que ces quartiers sont devenus invivables. De fait, il existe bien peu de confort, mais nous avons été nous-même surpris de constater, ici encore, la densité de la vie de relation entre voisins au-delà des barrières que pourraient être l’âge, la race, la religion.

Par contre, c’est dans les quartiers de type haussmannien, immeubles de rapport du siècle dernier, que nous avons trouvé le plus de misères. Les premiers étages sont devenus des commerces ou des bureaux. Tout en haut habitent encore de petites gens, surtout des personnes âgées qui sont souvent totalement isolées, mais restent attachées à leur « chez soi ».

Pour obtenir un nouvel emploi il faut souvent déménager. Il le faut aussi pour garder « l’allocation logement » lorsque la composition de la famille se modifie par naissances ou départs. Ceci engendre des déracine­ments douloureux qui conduisent à la longue à s’enfermer dans son logement sans chercher de relations avec le voisinage.

Les clubs, les maisons de jeunes, les maisons de quartier voudraient favoriser les rapprochements. Ils ne touchent en général qu’une personne sur vingt, petits enfants, femmes, personnes âgées. Les autres ?

Cette analyse de l’habitat ne nous donne pas une cause déterminante de la pauvreté d’aujourd’hui. Elle peut cependant nous aider à comprendre comment et pourquoi ceux qui n’avaient pas les moyens de choisir leur loge­ment ont été inexorablement regroupés ou séparés des autres. Ils en souffrent et dans bien des cas cela a conduit à une marginalité définitive, assumée avec résignation ou cause de violences. N’oublions pas toutefois que dans les cam­pagnes et les petites villes, beaucoup vivent encore dans un habitat qui mérite le nom de taudis.

L’école

Dans notre pays l’école obligatoire a été longtemps un outil de promo­tion en même temps qu’un moyen d’uniformiser la culture. Il ne s’agit pas d’idéaliser le vieux certificat d’études, mais simplement d’en reconnaître la valeur : à 12 ans, à 14 ans les jeunes avaient un certain bagage, adapté à la société d’alors. Aujourd’hui, nous le savons, environ un quart des élèves sor­tent de l’appareil scolaire sans aucun diplôme, et combien d’autres sans aucune formation réelle. Le nombre des quasi-analphabètes augmente : dans un arrondissement populaire de Marseille nous avons pu estimer qu’un ado­lescent de 14-16 ans sur 7 perdait l’usage de la lecture et de l’écriture sans for­mation complémentaire adaptée.

Pour certains spécialistes, cet échec scolaire massif est dû simplement à des structures scolaires mal adaptées ; pour d’autres, il est volontaire, car l’économie moderne a besoin d’un nombre élevé de jeunes non qualifiés et la situation de crise interdit de recourir à l’immigration. Il ne nous appartient pas de trancher, mais constatons ce fait nouveau dans notre société, l’école est devenue rapidement un facteur de marginalisation.

La situation dans les quartiers populaires des grandes villes est particu­lièrement grave. Il est courant de rendre les enfants d’immigrés responsables d’une situation d’échec collectif. Cette hypothèse commode ne résiste pas à l’analyse. C’est le cumul de handicaps qui conduit à l’échec. La ségrégation dans l’habitat dont nous venons de parler amène, dans les classes des quar­tiers populaires, une population homogène d’élèves cumulant des handicaps sociaux : niveau culturel faible, vocabulaire très pauvre, repos insuffisant lorsque la famille est nombreuse, fatigue engendrée par la télévision regardée trop tard, mais aussi nourriture insuffisante du moins en qualité — « les enfants décrochent vers 10 heures », disent souvent les enseignants —, pour beaucoup enfin les perturbations liées aux foyers désunis. Mais ces handi­caps sociaux n’apparaissent pas déterminants, ils sont en partie comblés dans certaines écoles. En fait, il est certain aujourd’hui que sont plus importants encore l’insuffisance d’équipement en maternelles qu’ont connu bien des quartiers jusqu’à la chute démographique récente, les classes surchargées en primaire, une pédagogie inadaptée pour ne pas dire incompétente de beau­coup d’enseignants peu motivés, placés dans des classes difficiles, sans for­mation suffisante.

Autre raison, l’absentéisme scolaire toléré : « Chaque jour il nous manque environ 30 oh des effectifs, au moins nous pouvons faire quelque chose avec les autres », nous a dit un directeur d’école primaire dans un grand ensemble ; enfin il faut mentionner la multiplicité d’enseignants dans une même classe au cours d’une même année scolaire. Nous en avons connu une qui en était à son 13e instituteur suppléant en février ! Il est vrai qu’elle était particulièrement difficile.

La situation d’échec conduit fréquemment l’enfant, de l’agressivité de l’adolescent à la délinquance. Dans les classes de perfectionnement du primaire ou les diverses « garderies pour adolescents » du secondaire, telles les C.P.P.N. (classes préprofessionnelles de niveau), les jeunes s’appellent entre eux « les ânes ou les débiles ».

Quels remèdes à cela ? Ils nous dépassent si nous restons isolés. Dans notre perception des jeunes en situation d’échec il nous faut comprendre. Nous les voyons instables, peu motivés, agressifs, sans espoir pour leur ave­nir professionnel et humain. Dans le même temps ils veulent participer à la société de consommation dans laquelle ils baignent par les media et ils n’arri­vent à être « comme les autres » que par la délinquance qui permet, selon eux, de consommer et de s’exprimer. L’école, pour eux, a été plutôt un fac­teur de marginalisation qu’un moyen de promotion.

Le travail, participation de l’homme à la création ? Oui, lorsqu’il s’agit d’une « oeuvre » pour laquelle l’artisan, le maître ouvrier, le paysan, l’intellectuel a le sentiment de créer parce que son intelligence, ses mains, son coeur lui servent.

La révolution industrielle a lié l’homme à la machine, mais encore en restait-il souvent maître, en la conduisant. Depuis le début des années 50 s’est accéléré un processus de « déqualification », de « parcellisation des tâches ». L’ouvrier ou l’employé n’utilise qu’une faible partie de ses connais­sances et de ses possibilités manuelles et intellectuelles ; quant au manoeuvre, il accomplit des tâches répétitives souvent épuisantes, en tout cas inintéres­santes. Un nouveau type de civilisation a dépossédé l’homme de son pouvoir créateur dans le travail. A-t-il pour autant la possibilité de l’exercer ailleurs ?

Le droit au travail pour tout homme est inscrit dans la Constitution française. Dans les mentalités, le travail doit permettre de se nourrir, de se loger, d’avoir des loisirs, bref de consommer pour soi et les siens. Mais les besoins de l’économie ont complètement retourné la finalité du travail. Aujourd’hui il faut que ceux qui le peuvent consomment davantage (et exportent) ; alors il y aura du travail pour un plus grand nombre. Sinon, il est dans l’ordre des choses qu’un mil­lion et demi de jeunes et adultes soient « demandeurs d’emplois ».

Il est courant d’entendre dire que beaucoup de ceux qui sont chô­meurs le veulent bien et qu’ils se rattra­pent par le « travail au noir ». Le nombre élevé des licenciements écono­miques collectifs dus à la fermeture d’entreprises, la simple différence entre les offres d’emplois et les demandeurs d’emploi nous interdisent un tel jugement, injurieux pour ceux qui se retrou­vent subitement désaisis d’un élément déterminant de leur dignité d’homme. Combien d’expulsions, de dépressions, de suicides, de tensions dans les ménages, de divorces, sont dus à la perte d’emploi et aux difficultés d’en retrouver un ? Les diverses prestations versées ne pouvant rendre le senti­ment ne pouvant rendre le sentiment d’être utile.

Les changements rapides intervenus dans le mode de production nous invitent aussi à considérer la barrière qui se dresse aujourd’hui entre deux types de travailleurs. Il y a d’une part ceux qui ont un « travail protégé » et ceux qui appartiennent au monde du « travail précaire ».

— Le travail protégé est celui qui offre une certaine sécurité d’emploi : la fonction publique (lorsqu’on est titulaire), les contrats à longue durée dans les entreprises importantes. C’est cette partie des salariés, qu’ils soient cadres, techniciens, employés, ouvriers, qui dispose des appareils syndicaux, de divers avantages sociaux. Il leur est possible de se défendre lorsqu’il y a menace de licenciements.

— Le travail précaire est ce monde hétérogène, à croissance rapide, des salariés occasionnels : travail temporaire, sous-traitance, contrats à durée déterminée. C’est là que l’on trouve une proportion élevée de travail­leurs étrangers mais aussi de jeunes et de femmes. Ce type de travail répond aux besoins de « fluidité » de l’économie, il facilite la gestion du personnel, empêche ou freine les prises de conscience collectives. Que devient l’homme dans sa dignité de travailleur ? Il vit dans l’insécurité du lendemain, il doit accepter n’importe quelle tâche pour un salaire souvent dérisoire, il connaît fréquemment des accidents du travail, il doit changer souvent de lieu de tra­vail. La précarité de l’emploi est ainsi devenue l’une des formes caractéristi­ques des « pauvres » d’aujourd’hui.

Pour certains économistes ou politologues, cette nouvelle division du travail rend caduques les analyses en termes de classes sociales classiques. Et la crise économique actuelle peut creuser inexorablement le fossé, existant déjà entre les « privilégiés » (même si ces privilégiés sont modestes dans bien des cas), qu’ils soient cadres, employés ou ouvriers, et les « parias » qui par bien des aspects s’apparentent à ces autres exploités que sont souvent les tra­vailleurs du tiers monde.

Dans le monde rural aussi le sens du travail s’est modifié. Modifica­tions différentes mais peut-être plus profondes encore que dans l’industrie ou le tertiaire. Que reste-t-il du rythme des jours et des saisons qui mettait le paysan en harmonie avec la création ? Aujourd’hui l’agriculteur est con­traint d’obéir aux lois de l’économie s’il veut être rentable. Cette rentabilité l’amène à emprunter pour mécaniser, moderniser, agrandir ses terres. Sa vie devient une course pour produire plus, toujours plus (et rarement mieux ou meilleur). Les petits exploitants ont dû, par milliers, quitter leurs terres. Eux et leurs enfants sont allés loin de chez eux grossir les rangs des petits employés ou des ouvriers des grands centres urbains. Ils ont souvent perdu leurs racines. Les « vieux » ont dû passer la main à d’autres, ils ont leur I.V.D. (Indemnité Viagère de Départ) mais une relative sécurité matérielle n’enlève pas l’amertume de constater qu’ils sont les derniers d’une histoire qui est dure, riche, longue de siècles et de siècles. Elle se termine avec eux, leurs enfants sont ailleurs, et souvent ils sont autres.

La famille

Une société est un ensemble complexe. Lorsqu’une partie se modifie, c’est l’ensemble qui se modifie. Sans doute l’homme est théoriquement plus grand que toutes les pressions qui peuvent s’exercer sur lui. Mais, constatons-le, si les changements rapides qui sont intervenus dans tous les aspects de la vie sociale ont permis à certains de « s’adapter » et de tirer pro­fit, combien d’autres sont écartés, écrasés, déracinés, marginalisés ?

Nous avons vu quelques-uns des changements intervenus dans l’habi­tat, l’école, le travail. Chacun de nous perçoit, au moins intuitivement, que bien d’autres aspects de la vie sociale, en se modifiant, ont eu des effets sur les mentalités, le mode d’être, les relations de personne à personne. Les modifications, parfois les révolutions intervenues dans la technologie, la santé, les transports, les loisirs, les média, la consommation, les rapports de force politiques et syndicaux, les rapports internationaux nous façonnent, même si nous ne les acceptons pas.

Ces changements rapides ont bouleversé les relations traditionnelles au sein de la famille. Que sont devenus les rapports entre les générations, entre ceux qui appartenaient à la même « grande famille » incluant parfois les cousins ? Les membres étaient liés entre eux par l’appartenance à un même terroir, par un travail impliquant des solidarités, par des liens affectifs étroits parce que chacun avait le temps, la possibilité ou la nécessité de rencontrer l’autre, les autres. Des tensions existaient, mais elles signifiaient aussi des relations.

Aujourd’hui, la grande famille a éclaté. Parfois elle essaye de se regrouper à l’occasion des fêtes, celles qui rythment l’année ou les âges de la vie. Mais notre type de société a cru donner à chaque homme son autono­mie en faisant de lui un consomma­teur heureux. Si la « liberté » de cha­cun consiste à chercher son propre plaisir, si l’individu est la seule norme, pourquoi se sentir solidaire de ses grands-parents, de ses parents, de ses frères et soeurs ? Même la famille dite « nucléaire » (parents, enfants petits) ne correspond plus au vécu de bien des foyers. La vie du couple est devenu l’essentiel et si « ça ne va plus » le divorce permet à mari et femme de « reprendre leur liberté » ; pour les enfants, il s’agit de « s’arran­ger ».

Les conditions d’habitat, la mobilité dans le travail ont renforcé le besoin d’autonomie pour aboutir fréquemment à l’absence de relations entre enfants et petits-enfants d’une part et grands-parents d’autre part. La place de ces derniers est « chez eux » tant qu’ils se suffisent et puis à la maison de retraite. Le terme « vieux » est devenu infâmant. Nous lui avons substitué l’expression « troisième âge » qui est parfois synonyme de repos et loisir mais c’est aussi une façon de mettre à part ceux qui ne sont plus productifs, donc peu intéressants sinon électoralement.

Si la misère matérielle est de moins en moins fréquente, l’isolement des personnes âgées est une autre misère causant une profonde souffrance. Ren­contrant de nombreuses personnes du troisième âge dans les villes de Pro­vence et de la Côte d’Azur pour mieux connaître leurs conditions de vie, combien de fois nous avons senti la joie procurée par cette visite inattendue. Comment répondre à l’appel pressant pour une nouvelle rencontre plusieurs fois formulé ainsi : « Monsieur, si vous revenez, passez me voir, vous me rappelez mon fils. »

Cet isolement apparaît tragiquement lors de la mort. Quelle interroga­tion pour notre société que ces funérailles dans les grandes villes où un voi­sin, un ami, un parent explique avec embarras au prêtre que les enfants n’ont pu venir ou qu’on ne les a pas trouvés !

Une autre interrogation nous vient des enfants. 550 000 enfants dépen­dent en France de la Direction de l’action sanitaire et sociale. Parmi eux peu d’orphelins, beaucoup d’enfants retirés « provisoirement » à leurs familles et placés, sans compter toutes les familles « sous tutelle ». Les causes ? Elles sont complexes et multiples. Il est des parents indignes, il est aussi — et c’est le plus fréquent — des situations de chômage, de maladie, d’isolement qui conduisent peu à peu une famille à ne plus pouvoir assumer le cumul de diffi­cultés : loyer impayé, traites non honorées, saisie, refuge dans l’alcool, dépression… Un jour c’est l’intervention des services sociaux, mais il est trop tard. Alors les enfants sont « placés ». C’est le signe le plus douloureux de l’ échec .

Pourquoi ne s’est-il pas trouvé au moment opportun un parent, un voisin, un ami qui aurait pu donner le coup de pouce nécessaire, ou deman­der l’intervention des services sociaux ? Le drame aurait été évité. La réponse est toujours la même : « Nous ne connaissons personne dans le quartier. » Et c’est vrai !

Dans les familles que nous appellerons « normales » les enfants ne manquent de rien, apparemment. Mais alors pourquoi tant de jeunes portent-ils l’ennui et même la tristesse sur leur visage ? Ils demandent avec exigence d’être regardés, écoutés. Il leur manque l’essentiel et lorsqu’ils en ont l’occasion ils l’expriment avec force, tels ces élèves de e d’un collège rural :

« Chez moi il n’y a pas l’amour des parents. »
« Mes parents n’ont jamais le temps, ils ne pensent qu’à l’argent. »
« Je ne peux jamais parler à mes parents. »
« Les gens autour de nous ne sont pas heureux. »

Est-ce que le mot temps dans notre société ne deviendrait pas synonyme d’amour ou tout au moins n’est-il pas un préalable pour aimer. Face à ces appels de jeunes et de tant d’autres qui se sentent isolés, ne sentons-nous pas que le visage moderne de charité, c’est prendre le temps de regarder ? Regarder ses proches mais aussi tous ceux qui ont besoin d’être reconnus comme des personnes, et non des individus classés, numérotés, assistés et en même temps isolés, quel que soit le volume financier dont peu­vent disposer les divers services sociaux. Prendre le temps d’aimer, cela sup­pose une conversion ; alors seulement notre coeur mais aussi nos bras, notre sueur, notre partage auront un sens.

Le sens de Dieu

D’après les sondages une large majorité de Français dit croire en Dieu. Ce Dieu, qui est-il ? Il est appelé dans les moments de désarroi, il intervient pour solenniser la naissance, l’adolescence, le mariage, la mort et dans le même temps il permet de retrouver un minimum de chaleur humaine à tra­vers la fête de famille ou le rassemblement d’amis. Ce Dieu occasionnel loin­tain n’est pas présent au quotidien. Les « voyants », les cartomanciens, les astrologues remplissent une fonction sociale peu ordinaire. Plus nombreux, dit-on, que les médecins, ils sont là pour apaiser l’angoisse de notre temps et donner à beaucoup des raisons de vivre, d’espérer.

Qu’est devenu le Dieu Père, révélé en Jésus-Christ son Fils vivant en chaque homme par l’Esprit ? Jean-Paul II nous interroge : « France qu’as-tu fait de ton baptême ? »

Un évêque français disait à la fin des années 60 : « Chaque fois que l’on déménage, on perd 20 % de sa foi. » Cette expression curieuse, nous la comprenons aujourd’hui. La mobilité dans le travail et dans l’habitat fait perdre dans bien des cas les racines indispensables à l’épanouissement de la foi. Pour ceux, nombreux encore, qui se disent chrétiens, la foi ne peut être un vague rapport à Dieu, c’est une rencontre personnelle du Christ vécue en communauté et cette rencontre nous mène au Père par l’Esprit ? Mais où est cette communauté sans laquelle il n’y a pas d’Eglise.

Nous parlons fréquemment de communautés chrétiennes ? Existent-elles encore, même là où se trouvent des « pratiquants » ? Dans bien des vil­lages, dans les quartiers urbains il faut du temps, de la ténacité pour décou­vrir des chrétiens, un chrétien. Il ne s’agit pas de chercher ou de constituer des chapelles fermées sur elles-mêmes, mais sans communauté reconnaissant l’Amour du Christ et en vivant, sans partage de l’Eucharistie, il n’y a pas d’Eglise, il n’y a plus de chrétiens.

Où aller lorsqu’est ressenti le besoin de vivre intensément avec d’autres ? Les sectes offrent une certaine chaleur, une vie communautaire. Mais à quel prix ? Cela peut conduire jusqu’à la dépersonnalisation et l’exploitation totale de l’individu. Cette chaleur se rencontre aussi dans des associations, des cellules de militants. Ce sont rarement des motifs idéologi­ques qui y conduisent. Mais il est bon d’y découvrir des hommes, des femmes avec qui on va partager un même idéal. Cet idéal, à la base au moins, est celui du service. Ceci est positif, mais n’est-il pas mieux encore de reconnaî­tre Jésus-Christ et d’en vivre fraternellement au service de tout homme.

La plus grande misère des hommes d’aujourd’hui n’est-elle pas d’avoir oublié qu’ils sont fils de Dieu ? N’est-ce pas cette filiation qui les constitue dans leur incomparable dignité et qui permet de vivre une réelle fraternité ? Il ne suffit pas de constater que la perte de la foi chrétienne est l’aboutisse­ment d’une société éclatée qui conduit à l’isolement, l’écrasement des uns, l’individualisme des autres. Il faut répondre à cette situation. Il ne s’agit pas de faire du prosélytisme. Il faut lentement remonter la pente. Là où il est encore des chrétiens, ne peuvent-ils pas ouvrir les yeux et regarder leurs « frères » les hommes, pour tisser patiemment avec eux des liens étroits de fraternité. La religion chrétienne n’est pas l’obéissance à des normes, des préceptes qui offriraient une sécurité personnelle ; elle est explosion de l’Amour jusqu’à l’universel.

Tiers monde et sociétés développées.

Les économistes se servent d’indices divers pour mesurer la pauvreté ou la richesse d’un pays : produit national brut par habitant, production et consommation d’énergie, d’acier, de ciment, espérance de vie moyenne… Dès lors il y a les pays développés, les pays du tiers monde en voie de déve­loppement et les autres, les pays pauvres, ceux dont la misère économique augmente sans cesse. Il est sans doute un seuil en dessous duquel il faut par­ler de misère parce qu’à l’exception de quelques privilégiés, des peuples ne peuvent vivre décemment, manger à leur faim, se vêtir, se soigner, être alphabétisés.

Mais n’existe-t-il pas une autre misère, celle des pays riches ? Nous pourrions la mesurer en nous servant d’autres indices tels la consommation de sédatifs, d’alcool, de drogues, le nombre de divorces, le nombre de suici­des, le nombre d’avortements, le nombre de vieux que personne ne vient voir, le nombre d’enfants placés sous tutelle, le nombre de délinquants, de prisonniers.

Dès lors, n’y aurait-il pas une autre hiérarchie entre les pays et quelle y serait la place de la France ?

Y a-t-il une équation entre prospérité matérielle d’un pays (plus exacte­ment d’un grand nombre d’habitants de ce pays) et gâchis, ennui, tristesse, individualisme des repus, et exclusion, marginalisation, des autres de plus en plus nombreux. Il semble bien. Et nous acceptons cette situation qui fait vio-

lence aux riches comme aux pauvres. Pourtant le mythe du bonheur dans la consommation est en train de mourir lentement, ce qui peut faire espérer un autre modèle. Quand ? Comment ? C’est notre affaire !

La liberté

Que fait notre monde de la liberté, la vraie liberté de conscience, non la pseudo-liberté qui permettrait de faire n’importe quoi ? A l’Est, la « dévia­tion idéologique » conduit à l’hôpital psychiatrique ou au goulag. A l’Ouest, il n’y a pas que des « droits communs » dans les prisons. Dans les pays du tiers monde, quel décalage entre le droit et les faits : en Amérique latine par exemple, la doctrine de la « sécurité nationale », prônée par des dirigeants qui se disent chrétiens, justifie les emprisonnements arbitraires, les tortures, les « disparitions », les meurtres sans tenir compte des lois. Et pourtant, la conscience universelle s’est peu à peu éveillée à cette certitude que l’homme a des droits inaliénables : droit à la liberté de conscience, droit à une intégrité physique et morale.

L’Eglise a longtemps participé du climat général d’intolérance. Aujourd’hui l’Eglise universelle, mais pas toujours les Eglises locales, s’est rangée résolument du côté de la justice et des droits de l’homme. Il y a beau­coup de chrétiens qui luttent, avec d’autres, au péril de leur vie et de celle de leurs proches, contre toute forme de mutilation de l’homme.

Doit-on appeler « pauvres » ceux qui connaissent la prison et les tortu­res ? Ils agissent. Ils souffrent. Ne nous signifient-ils pas ainsi jusqu’où peut aller la grandeur de l’homme au service de ses frè­res ? Et nous-mêmes, enfermés trop souvent dans notre « sécurité », ne sommes-nous pas pauvres de justice et de dignité ?

Les pays pauvres : pauvres de quoi et pourquoi ?

Pendant quelques années nous avons cru au développement. Beau­coup de pays colonisés accédaient à l’indépendance politique et prenaient leur devenir en mains. Dans le même temps, les rapports entre les grandes puissances connaissaient une période de dégel et la mode était à l’entraide et à la « coopération ». Aujourd’hui nous parlons toujours de développement mais sans beaucoup d’illusion. Les média nous informent. De nombreux pays s’enfoncent dans la misère. Ils connaissent la faim, les épidémies, la vio­lence, la guerre…

Nous sommes peut-être saturés par ces images éprouvantes qui nous montrent des enfants squelettiques aux regards interrogateurs, des foules fuyant la guerre, des réfugiés quittant leurs pays sans aucune ressource et au péril de leur vie… Nous pouvons nous satisfaire à bon compte en constatant que la « solidarité internationale » met du temps à se manifester mais qu’elle finit toujours par apporter quelques tonnes de vivres, des vêtements, des médicaments, voire des hôpitaux de campagne… La réponse à des situations d’urgence est une nécessité. Il faut, en même temps et de préférence avant, nous poser le pourquoi de tout cela.

Les grandes puissances sont beaucoup trop « civilisées » pour se faire la guerre directement. Il est préférable de vendre des armes, parce que cela rapporte beaucoup, et de défendre nos intérêts économiques par petites nations interposées. A eux les morts, les famines, les épidémies, les réfugiés. Lorsque le mal est fait, il faut bien « venir en aide » non pour essayer de réparer ce qui peut l’être encore, mais pour garder une influence politique et un contrôle économique.

Le dialogue Nord-Sud n’est-il pas celui du maître et de l’esclave ? Combien de pays du tiers monde ont-ils une réelle indépendance politique ? Combien peuvent disposer de leurs propres ressources économiques ? Bien sûr, les pays de l’O.P.E.P. ont su s’organiser à partir de 1973 et le prix du pétrole a grimpé. Les ressources ainsi obtenues ont permis enfin à certains de ces pays de s’équiper, de se développer, d’échapper quelque peu à la tutelle des « grands ». Mais qu’en est-il du prix du café, du coton, du cacao et de tant de minerais indispensables à l’économie des pays riches ? Les prix sont contrôlés par les grandes puissances et le résultat en est l’appauvrissement constant des populations productrices. Les économistes appellent-cette situa­tion « détériorisation des échanges ». De temps en temps, les grandes puis­sances font une concession, tels les accords de Lomé, mais que signifie l’assurance d’une stabilité des prix de certaines matières premières si, dans le même temps, les produits finis revendus aux pays pauvres augmentent déme­surément ?

Il faut, nous dit-on, instaurer un « nouvel ordre économique interna­tional ». Oui sans doute. Encore faut-il accepter de sortir de notre égoïsme de nantis. Notre niveau de vie plafonne et nous sommes prêts à crier au scan­dale. Celui des planteurs de coton des savanes baisse, ils ne peuvent rien dire. Quel pouvoir a-t-on lorsqu’on dispose de 400 F par an de revenu monétaire moyen, pour une famille ? Et lorsque nous payons notre café un peu plus cher, savons-nous que le petit planteur d’Afrique centrale peut à peine vivre avec le produit de sa récolte ? Pourtant lui et les siens ont travaillé dur comme a travaillé dur un paysan français mais pour des ressources 20 fois, 50 fois supérieures.

Nous nous sentons impuissants devant ces mécanismes économiques internationaux et l’ampleur des problèmes. Cependant, les réponses données par certains organismes de coopération privés sont à notre portée. Des pro­jets modestes de développement réalisés avec les intéressés peuvent changer radicalement les conditions de vie d’un village, de plusieurs villages. Notre partage peut s’exprimer par l’argent : il est nécessaire. Il peut et doit aussi se vivre dans une réelle coopération : celle de techniciens de la santé, de l’agri­culture, de l’artisanat qui ne veulent pas seulement exporter leur technicité mais qui désirent apprendre à vivre avec des hommes, des femmes qui sont autres et, par ce seul fait, ont beaucoup de richesses à donner.

Il faut d’urgence nous dégager des images négatives et misérabilistes du tiers monde. C’est vrai, ces pays connaissent trop souvent la mort, la mala­die, la faim. Mais pour avoir vécu quelque temps en Amérique latine, au Maghreb et plus longuement en Afrique noire, nous avons pu apprendre que les pauvres qui sont là-bas offrent largement ce que nous avons perdu ou que nous sommes en train de perdre : un extraordinaire amour des enfants ; le respect des « vieux » ; une grande densité de relation, de réelles solidarités ; une joie profonde et simple devant ce qui est beau et bon dans la nature, dans la vie quotidienne ; une foi et un amour de charité qui, en Afrique, fait dépasser les barrières classiques, traditionnelles.

Dans le même temps, il est vrai, l’Occident a exporté ses turpitudes dans les grandes villes du monde entier. Pour l’instant les pauvres d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie ont bien peu de moyens pour nous dire ce qu’ils vivent et nous le faire partager. N’en est-il pas de même pour ceux qui sont chez nous, si nous ne savons pas les regarder ? Ils parlent peu. Ils n’écrivent pas. Ils vivent. Accepterons-nous de nous laisser évangéliser par eux ?

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