Introduction
A.- Lorsque nous essayons d’étudier le travail missionnaire de Vincent de Paul et de ses premiers compagnons, nous trouvons une véritable mystique de la Mission; alors que nous désirerions que le Saint nous ait donné aussi une doctrine théologique sur ce qui constitue l’objectif de sa vie, sur ce qu’il a enseigné et exigé sur la faÇon de vivre de ses missionnaires: «Il ne se trouve en l’Eglise de Dieu aucune Compagnie qui ait pour son partage les pauvres et qui se donne toute aux pauvres pour ne jamais précher aux grandes villes; c’est de quoi les missionnaires font profession, cela leur est particulier d’étre, comme Jésus-Christ, appliqués aux pauvres» (COSTE, XII, 79-80). Vincent, báchelier en théologie, ne veut pas paraitre comme un théologien.
Contentons-nous de faire deux observations sur ce que nous trouvons dans sa vie et dans ses paroles: Nous sommes les continuateurs de la mission méme du Christ, et cette mission nous la réalisons, tant dans ce que nous appelons, aujourd’hui, missions diocésaines, que dans les missions «ad gentes».
«Nous sommes les continuateurs de la mission de JésusChrist»; voilá la réponse que Vincent donne á tous ceux qui le suivent, laics, Filles de la Charité ou pi–ares qui lui demandent: «Que sommes-nous en tant que vincentiens?» (cf. XIII, 775-776; 781; 3°; 785-786; IX, 15-16; 141; 172-173; 583-584; X, 222-223; VII, 382; VIII, 162). Et cette définition du vincentien il la redit avec grande insistance quand il s’adresse á la Congrégation de la Mission. Mais il n’en parle jamais comme d’une idée abstraite, il en parle comme d’une vie qu’il faut vivre quotidiennement. Ainsi á la fin d’une conférence sur le zéle: «par son exemple il (le Christ) nous a inseigné toutes les vertus convenables á la qualité de Sauveur. Donnons-nous donc á lui, afín qu’il continue d’exercer cette mame qualité en nous et par nous» (XI, 74). Et le 6 décembre 1658, parlant de la fin de la Compagnie, il redit: «Oui, Notre-Seigneur demande de nous que nous évangélisions les pauvres, voilá ce qu’il a fait et ce qu’il veut continuer de faire par nous» (XII, 79). C’est cela la faÇon de vivre qu’il désire transmettre continuellement (cf. XI, 1, 77, 108, 3°, 133-134; XII, 3-5, 78-83, 127, 262, 264-265, 366-367, 372, 379; RC passim).
B. – Mission dans le monde rural el missions ad gentes. Celui qui lit attentivement les enseignements de St. Vincent découvre facilement que pour lui il n’y a aucune différence entre ces deux types de missions. Contentons-nous d’un seul texte. Dans la répétition d’oraison du 25 octobre 1643, il commence par parler des missions dans le monde rural: «Or, de travailler au salut des pauvres gens des champs c’est lá le capital de notre vocation, et tout le reste n’est qu’accessoire; car nous n’eussions jamais travaillé aux ordinations, aux séminaires des ecclésiastiques si nous n’eussions jugé que cela était nécessaire pour maintenir le peuple et conserver le fruit que font les missions». Et immédiatement aprés il parle des missions ad gentes: «Ne sommes-nous pas bienheureux, mes fréres, d’exprimer au naif la vocation de Jésus-Christ? Car qui exprime mieux la maniére de vie que Jésus-Christ a tenue sur la terre, que les missionnaires? Je ne dis pas seulement nous, mais les missionnaires de l’Oratoire, de la Doctrine Chrétienne, les missionnaires capucins, les missionnaires jésuites. O mes fréres, ce sont lá les grands missionnaires et desquels nous ne sommes que les ombres. Voyez comme ils se transportent jusqu’aux Indes, au Japon, au Canada, pour achever l’oeuvre que Jésus-Christ a commencée sur la terre et qu’il n’a point quitée depuis l’instant de sa vocation» (XI, 133-134).
A partir de lá, je pense que ma parole aura comme objectif, non seulement les missions «aux gens des champs» mais aussi toute la large série d’objectifs de missions ad gentes que notre Fondateur regretta toujours de ne pouvoir réaliser, et cela nous permettra de mieux cerner la mystique missionnaire de Monsieur Vincent: la Turquie en 1634, Pernambouc, au Brésil, en 1643, les Indes orientales en 1644, Salé, au Maroc, en 1643-46, l’Arabie Heureuse, Pétrée et Déserte en 1648, la Guyane francaise, en Amérique, en 1652, la Cochinchine en 1653, la Suéde et le Danemark en 1654, le Liban en 1656 (cf. WINSEN in Vincentiana, 3/1978, p. 159-160). Sans oublir les missions en Barbarie auxquelles il fixa un objectif précis: l’assistance religieuse et la libération des chrétiens soumis par les arabes á la plus dégradante des servitudes. Nous savons aussi que parler de Madagascar, mame succintement, nous prendrait beaucoup de temps.
Et comme nous ne pouvons pas prendre un trop long temps, nous nous contenterons d’un court exposé sur les missions aux pauvres gens des champs en France et en Italie pendant la vie de Monsieur Vincent: ce que furent ces missions, pour lui et pour la Congrégation, sur les objectifs poursuivis et sur la maniére générale dont elles étaient organisées; une rapide vision sur les missions réalisées et pour terminer nous verrons les causes qui ont contribué á leur réussite. Je pense que cela nous donnera une base suffisante pour nous demander: si Monsieur Vincent nous voit aujourd’hui, peut-il nous reconnaitre comme ses fils et peut-il redire pour nous les paroles qui terminent la conférence sur la fin de la Compagnie: «Nous sommes á lui et non pas á nous; s’il augmente notre travail augmentera aussi nos forces. O Sauveur! quel bonheur! O Sauveur s’il y avait plusieurs paradis, á qui les donneriez-vous, qu’á un missionnaire qui se sera tenu avec révérence á toutes les ceuvres que vous lui avez marquées et qui n’a rien rabattu des obligations de son état! C’est ce que nous espérons, mes fréres, et que nous demanderons á sa divine majesté» (XII, 93-94).
I – Qu’étaient les missions pour saint Vincent et sa Congrégation?
La réponse nous sera fournie par les documents de la fondation de la Congrégation, la maniére dont St. Vincent parle d’elle, la vie de notre Fondateur. Cette réponse apparaitra confirmée quand nous parlerons des missions en France et en Italie.
1. – Pour Vincent de Paul la Congrégation est née du sermon de Folleville, le 25 janvier 1617, quand, sur les instances de Madame de GONDI fi précha sur la confession générale. «Et voilá le premier sermon de la Mission et le succés que Dieu lui donna le jour de la Conversion de Saint Paul, ce que Dieu nefit pas sans dessein en un tel jour» (XI, 4-5).
– Dans le contrat de fondation, signé par Philippe-Emmanuel de Gondi, Marguerite de Silly et Vincent de Paul, on commence par indiquer la situation d’abandon oil se trouvent les gens des champs, pour dire ce qui est attendu, quoi ii leur aurait semblé qu’on pourrait aucunement remédier par la pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine, piété et capacité connues pour s’appliquer entiérement et purement au salut du pauvre peuple allant de village en village, aux dépens de leur bourse commune, précher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter á faire tous une bonne confession générale de leur vie passée» (XIII, 198). Et on ajoute: «que lesdits ecclésiastiques et autres qui désireront á présent ou á l’avenir s’adonner á ce saint ceuvre s’appliqueront au soin dudit pauvre peuple de la campagne» (XIII, 200).
– L’Acte d’Association des premiers missionnaires, signé le 4 septembre 1626, par Francois de Coudray, Antoine Portail, Jean de La Salle, et Vincent, porte une affirmation encore plus explicite de la fin de la Congrégation: «quelques ecclésiastiques, qui se lient et unissent ensemble pour s’employer, en maniére de mission, á catéchiser, précher et faire faire confession générale au pauvre peuple des champs» (XIII, 204). En 1626 fut donnée la premiére approbation par Rome de la «Mission de France» (cf. COPPO CM, Annali della Missione, 79/1972/222).
– L’approbation par l’Archevlque de Paris (XIII, 202-203), les lettres patentes de Louis XIII (XIII, 206-207) redisent l’objectif fixé dans le document signé par les Gondi et Vincent de Paul. Dans les lettres que le Roi envoie au Pape et á l’ambassadeur de France á Rome, il donne comme motif de l’approbation de la Congrégation, «le fruit et grande édification que j’apprends que recoivent mes pauvres sujets des visites, assistances et instructions desdits prétres» (XIII, 220).
– Dans la Bulle d’érection, Urbain VIII aprés avoir défini la fin principale de la CM, signale les objectifs spécifiques poursuivis dans les missions: enseigner les vérités fondamentales de la doctrine chrétienne, entendre les confessions générales, établir les confréries de la charité, travailler á faire disparaitre procés, litiges, discordes et divisions (XIII, 257-267).
2. – L’Esprit de Dieu qui «est une lumiére douce qui s’insinue sans faire aucune violence» (XII, 350) est donné á Vincent avec une force missionnaire irrésistible. C’est ce qu’il nous dit dans la répétition d’oraison du 25 octobre 1643, comme en écho á la voix de Dieu qu’il sent en lui: «Sortez, missionnaires, sortez! quoi! vous éter encore ici et voilá de pauvres ames qui vous attendent, le salut desquelles peut-étre dépend de vos prédications et catéchismes» (XI, 134).
Et parce que les missions sont ceuvre et exigente de Dieu, en expliquant les Régles aux missionnaires, il demande: «peut-on appeler humaine l’origine de nos missions?» Et aprés avoir redit le commencement de l’histoire de la CM, il ajoute: «nous nous en allions ainsi tous trois précher et faire la mission de village en village. En partant, nous donnions la clef á quelqu’un des voisins, ou nous-mémes les priions d’aller coucher la nuit dans la maison. Cependant je n’avais partout qu’une seule prédication, que je tournais en mille faÇons; c’était de la crainte de Dieu. Voilá ce que nous faisions, nous autres, et Dieu cependant faisait ce qu’il avait prévu de toute éternité O Sauveur! qui eút jamais pensé que cela en fin venu en l’état auquel il est maintenant? Qui m’eüt dit cela alors, j’aurais cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins c’était par lá que Dieu voulait donner commencement á ce que vous voyez. Eh bien! Messieurs, eh bien! mes fréres, appelerez-vous humain ce á quoi nul n’avait jamais pensé? (XII, 8-9). Il avait bien raison Monsieur Vincent de repousser la demande du Curé de Saint-Etienne (en Dauphiné) qui le pressait d’abandonner le dessein des missions pour s’occuper des séminaires: «il me semble qu’il faudrait quasi un auge du ciel pour nous persuaden que c’est la volonté de Dieu qu’on abandonne cet ceuvre pour en prendre un autre…» (II, 225).
Si nous nous en tenons á la chronologie établie par Dodin (St. Vincent de Paul et la Charité, Senil, 1960 p. 158-160) on peut suivre en partie Monsieur Vincent dans ses travaux missionnaires entre 1617 et 1623: 1618, missions et confréries de la charité á Villepreux, Joigny, Montmirail (Rappelons ici ce qui me parait de grande importance pour le charisme vincentien: il attire toujours et il illumine ceux qui le recherchent. Les compagnons de Monsieur Vincent sont alors des prétres de grand renom: Jean Coqueret, docteur en théologie du Collége de Navarre, Berger et Gontiére, tous deux clercs conseillers au Parlement de Paris, et certains autres ecclésiastiques de grande vertu — Abelly, 1891, liv. I, Chap. X, p. 77); 1621, mission á Marchais. Passant par Macon, en septembre, Vincent y fait une véritable mission de charité qui aménera la paix á la ville. 1622, mission et charité á Courboin. 1623, mission aux galériens, á Bordeaux, missions dans le diocése de Chartres; 1620, mission et établissement de la Charité á Folleville, Paillard et Sérévillers.
C’est cela qui va Itre sa vie: vouloir que le Christ continue á parler par lui et par lá que se continue l’ceuvre du salut. L’avancée en áge n’est pas un obstacle pour lui, mais plutót un stimulant. Le 25 octobre 1643, il disait aux missionnaires: «quelqu’un pourrait encore s’excuser sur son áge. Pour moi, nonobstant mon áge, devant Dieu je ne me sens point excusé de l’obligation que j’ai de travailler au salut de ces pauvres gens, car qui pourrait m’en empécher? Si je ne pouvais précher tous les jours, eh bien! je le ferais deux fois la semaine; si je ne pouvais aller aux grandes chaires, je tácherais d’avoir les petites; que si encore on ne m’entendait pas á ces petites, qui m’empécherait de parler bonnement et familiérement á ces bonnes gens, comme je vous parle á présent, les faisant approcher en rond comme vous ates?» (XI, 136).
Et au lieu de craindre que les missions puissent raccourcir sa vie, il sent un désir infini qu’il regarde come gráce de Dieu. Ainsi le dit-il á un de ses fils: «Je ne vous écris qu’un mot pour vous témoigner la joie de mon cceur au sujet des bénédictions extraordinairs que Dieu vient de donner á vos travaux, et des miracles que vous avez faits dans votre mission Certes, Monsieur, je ne puis me retenir: il faut que je vous dise tout simplement que cela me donne de nouveaux et si grands désirs de pouvoir, parmi mes petites infirmités, aller finir ma vie auprés d’un buisson, en travaillant dans quelque village, qu’il me semble que je serais bien heureux, s’il plaisait á Dieu de me faire cette gráce» (V, 203-204).
En mai 1653, il a alors 72 ans, il annonce á la duchesse d’Aiguillon qu’il s’en va en mission: «Je m’en vais continuer la mission de Sevran, á quatre lieues d’ici Il me semble que j’offenserais Dieu si je ne faisais tout ce que je puis pour les pauvres gens des champs á ce jubilé» (IV, 586-587). C’est l’été et il y a de ffirtes chaleurs á Sevran. La duchesse d’Aiguillon a grand peur pool la vie de cet homme de 72 ans, aussi écrit-elle aux missionnaires de Saint-Lazare: «Je ne puis assez m’étonner que Mr. Portail et les autres bons Messieurs de Saint-Lazare soufrent que Monsieur Vincent aille travailler á la campagne par la chaleur qu’il fait dans l’áge oú il est et si longtemps á l’air avec le soleil. Il me semble que sa vie est trop précieuse et trop utile pour l’Eglise et pour sa Compagnie pour qu’on lui laisse prodiguer de la sorte. Ils me permettront de les supplier de l’emplcher d’en user ainsi et de me pardonner si je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de l’aller quérir, et que l’on murmure fort contre eux d’en avoir si peu de soin. L’on dit qu’ils ne connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné et quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante et de la Compagnie pour manquer á leur donner cet avis» (IV, 587).
On a dit que Vincent de Paul fut le mystique de l’action; serait bon de compléter cette affirmation: mystique de l’action missionnaire.
II – Organisation des missions au temps de saint Vincent
En étudiant les écrits de Monsieur Vincent (I, 561-567 et passim), en lisant ses biographies (Abelly, 1891, liv. II, chap. I, pag. 17-24; Collet, 1818, T. 4, liv. 8, p. 2-10; Maynard, 1886, T. 2, p. 439-450; Coste, III, 561-567) et quelques monographies sur ce théme (Melot, «St. Vincent de Paul, missionnaire», Mission et Charité, n. 11, juillet 1963, p. 248-261; Chalumeau, «San Vicente y las Misiones, CEME 1973, p. 119-128) nous pouvons nous faire une idée approximative sur l’organisation des missions par Vincent et sa communauté.
1. – Préparation
A.- Le temps que les missionnaires passaient vraiment á Saint-Lazare, de juin á octobre, était consacré á l’étude, á la préparation des sermons qu’ils donnaient devant les confréres qui les critiquaient. Vincent de Paul était le premier á donner l’exemple.
B.- Une fois obtenu la permission ou le mandat de l’évéque, quelques jours avant la mission, un confrére se présentait au curé du lieu oú devait se faire la mission, présentant l’autorisation de l’évéque, il demandait la bénédiction du curé et son consentement. Si le curé n’acceptait pas, le missionnaire revenait á la maison.
C. – S’il obtenait le consentement du curé, lui-méme ou un autre missionnaire, un dimanche ou un jour de féte, montait en chane pendant la grand’messe et annonÇait la mission. Dans l’aprés-midi, aprés les vlpres, il commencait l’explication sur la confession générale.
D. – On louait une maison pour les missionnaires, et s’il n’y avait pas de meubles, on en amenait dans une charrette tirée par un áne ou un cheval. Un frIre était chargé de tous les services car la mission était gratuite. Cependant il ne faut pas oublier que Vincent avait une véritable habilité gasconne pour assurer les fonds nécessaires.
2.- Horaire
Il y avait un horaire précis, mais non totalement absolu et non modifiable. Ce qui était avant tout regardé c’était la facilité pour les gens qui assistaient á la mission. Nous connaissons seulement deux heures qui s’imposaient d’une maniere invariable, mais, á la fin, elles étaient assez relatives: le lever á 4 heures du matin et le coucher á 9 heures du soir.
3.- Durée de la mission
Elle varie beaucoup. Vincent fixe une limite á laquelle devaient se tenir les missionnaires: que tout le pcuple soit instruit ct que tous aient fait une confession générale, ainsi le dit-il á Sainte Chantal (I, 564). II ne semble pas que les missionnaires aient eu des missions plus courtes sans avoir obtenu ces objectifs (1 I, 150; V 11, 56).
4. – Actes principaux de la mission
a) Un sermon tót le matin, car les ruraux doivent pouvoir aller á leurs travaux agricoles. Les thémes de ce sermón étaient tras variés: les fins derniéres, le péché, la justice divine, l’endurcissement du cceur par le péché, l’impénitence finale, la lausse honte dans les confessions, la rechute dans le péché, les médisances, l’envie, les haines et inimitiés, les jugements téméraires, I’intempérance, le bon usage des afflictions et de la pauvreté, la charité, le bon emploi du temps, la priére, la confession, la satisfáction, la communion, la messe, l’imitation de Jésus-Christ, la dévotion á Marie, la persévérance. Le directeur de la mission, en accord avec le curé, décidait des thémes á traiter en chaque lieu.
b) Le catéchisme qui avait pour thémes: les principaux mystéres de la religion, les commandements de Dieu et de l’Eglise, les sacrements, le Notre Pére, l’angélus. Il y avait deux cours, l’un pour les enfants, l’autre pour les adultes.
Le premier cours se tenait á une heure de l’aprés-midi. Le prétre se tenait au milieu des enfants, sans aller en chaire, et leur parlait dans un langage adapté aux enfants. Aprés l’exposé du théme, s’il y avait assez de missionnaires, les enfants étaient divisés en groupes plus petits oú ils étaient interrogés pour savoir s’ils avaient bien compris, on leur répétait les explications données, et on terminait par l’enseignement de quelques cantiques sur les commandements. Cette derniére pratique s’étendit au catéchisme pour adultes, et nous savons comment les pátres de Rome apprenaient les cantiques: un d’entre eux commencait une strophe et un autre berger qui travaillait dans les environs, répondait par une autre strophe.
Le catéchisme pour les adultes se faisait au début de la soirée, aprés le retour du travail des agriculteurs. II commencait par une interrogation pendant un quart d’heure sur le sujet traité dans la catéchése précédente et aprés on traitait du sujet du jour.
c) Les confessions. Les missionnaires étaient toujours á la disposition des fidéles qui voulaient se confesser. Bien que St. Vincent insiste beaucoup sur les actes communautaires á faire tous les jours, á lire les comptes rendus des missionnaires on peut conclure qu’en beaucoup de cas prédominait le souci d’écouter les fidéles en confession.
d) La premiare communion des enfants. On préparait avec grand soin les enfants qui feraient leur premiére communion le dernier jour de la mission. En plus de la catéchése spéciale qu’on leur faisait, la veille, dans l’aprés-midi, on leur faisait une instruction sur ce point, et immédiatment avant la communion. Vilien pense que Vincent fut le premier á donner á la premiére communion une solennité inconnue jusqu’alors (cf. S.V. III, 120, note 3).
Le soir, on organisait avec beaucoup de faste une procession du Saint-Sacrement oú les enfants de la premiére communion étaient les premiers participants. A propos de l’importance que Vincent donnait á la premiére communion en fin de mission et á la procession solennelle, nous en avons une idée claire en lisant une lettre qu’il écrivit á un des missionnaires travaillant dans l’archidiocése de Génes (cf. III, 118-120). Il commence par dire la satisfaction ressentie du fait que le curé a accepté les premiéres communions pour la fin de la mission, et il demande au missionnaire de présenter au curé les mofits suivants: 1) c’est la regle dans les missions; 2) on a toujours fait ainsi dans les missions préchées; 3) les enfants sont bien préparés pour cet événement; 4) c’est lá un moyen important pour impressionner les adultes au cceur endurci qui seront sensibles á la piété des enfants et au soin que l’on prend d’eux. Et il termine en disant: d’expérience que nous avons de la bénédiction que Dieu donne á cette action doit servir de motif á mondit sieur le curé de l’approuver en sa paroisse».
e) Le jour suivant se cláturait la mission par une messe d’action de gráces et les missionnaires demandaient á nouveau la bénédiction du curé.
III – Objectifs recherches dans les missions
1.– Instruire le peuple -. Nous savons tous la situation d’ignorance religieuse dans laquelle se trouvaient les pauvres, et la grande obligation de les instruire, qui, aux dires de St. Vincent, pesait sur les prétres: «s’ils souffrent pour leur ignorance et pour leurs péchés, c’est done nous qui sommes coupables de tout ce qu’ils souffrent, si nous ne sacrifions toute notre vie pour les instruire» (XI, 202).
2.- Confession générale Vincent sait qu’il y a des prétres qui ignorent la formule de l’absolution et que les ruraux ne savent méme pas ce qu’est le sacrement de pénitence. Mais comme en plus, il est bon connaisseur de la nature humaine, il sait qu’il n’y a pas de moyen meilleur pour amener les fidéles á une vraie conversion. «Táche et compte neuf», peut-il dire en s’inspirant de St. Paul: «oubliant le passé je m’élance vers l’avenir» (Phil 3, 13).
3.- Réglement de différends et de discordes, suppression de la haine et de la désunion entre les chrétiens. Nous avons déjá vu que cet objectif était signalé dans la Bulle d’érection de la Congrégation (I, 58, 271, 562). Et les relations des premiers missionnaires le confirment. Ceci correspond á l’idée que Monsieur Vincent se faisait de l’amour de Dieu. «Toutes (les Communautés) tendent á l’aimer, mais elles l’aiment diversement: les Chartreux par la solitude, les Capucins par la pauvreté, d’autres par le chant de ses louanges et nous autres, mes fréres, nous le devons montrer en portant les peuples á aimer Dieu et le prochain, á aimer le prochain pour Dieu et Dieu pour le prochain. Nous sommes choisis de Dieu comme instruments de son immense et paternelle charité, qui se veut établir et dilater dans les ames Il est done vrai que je suis envoyé, non seulement pour aimer Dieu mais pour le faire aimer. Il ne me suffit pas d’aimer Dieu, si mon prochain ne l’aime. Je dois aimer mon prochain comme l’image de Dieu et l’objet de son amour, et faire en sorte que réciproquement les hommes aiment leur Créateur et que d’une charité mutuelle, ils s’entraiment pour l’amour de Dieu …» (XII, 262-263).
4.- La confrérie de la Charité -. «De sorte que, s’il s’en trouve parmi nous qui pensent qu’ils sont á la Mission pour évangéliser les pauvres et non pour les soulager, pour remédier á leurs besoins spirituels et non aux temporels, je réponds que nous les devons assister et faire assister en toutes les maniéres, par nous et par autrui» (XII, 87). Telle est l’affirmation de Vincent lorsqu’il parle de la fin de la Congrégation. Cet objectif est bien indiqué dans la Bulle d’érection de la CM (XIII, 260-261). Ainsi le dit aussi le Cardinal de Retz en approuvant les Filies de la Charité (XIII, 569) et Louis XIII (XIII, 579), citant l’affirmation de Vincent, á savoir, «c’est une des principales fonctions des prétres de la Mission d’établir la confrérie de la Charité pour assister les pauvres malades dans les lieux oú est faite la mission». Les comptes rendus des missions faites par les fils de Monsieur Vincent disent le dynamisme avec lequel est vécu le charisme en le rayonnant de tous c6tés (cf. I, 50, 54-56, 457, 469; III, 53-54, 334; VIII, 238). En d’autres circonstances ils emploient d’autres moyens pour rayonner le charisme. Ainsi, par exemple á Subiaco, en Italie, oil, avec l’aide d’un médecin charitable, ils établissent un mont de piété oú les pauvres trouvent le blé nécessaire pour vivre. Ils obtiennent aussi la désignation de deux défenseurs des pauvres pour les libérer des exactions auxquelles ils sont soumis (Abelly, 1891, 2, p. 87-88; Coste III, p. 66). Monsieur Vincent avait raison lorsqu’il disait que «l’état de la Mission est un état d’amour» (XI, 44), et aussi que «l’amour est inventif jusqu’á l’infini» (XI, 146).
5. – Aider les prétres Abelly ajoute quelque chose — á quoi peut-étre on a donné peu d’importance — quand il parle de l’objectif de la mission vincentienne: «En plus de toutes ces fonctions pour les laics, Vincent demande aussi á ses missionnaires de travailler pendant le temps de la mission, et il y insiste, á rendre tous les services possibles aux ecclésiastiques qui se trouvent auxlieux oú se font les missions, et ceci, spécialement au moyen des conférences spirituelles dans lesquelles on traite avec eux des obligations de leur état, des défauts á éviter, des vertus que l’on doit pratiquer paree qu’elles sont propres et convenantes au sacerdoce, et d’autres points semblables» (Abelly, T. II, p. 22-23). L’évéque de Mende, en 1642, reconnait le bénéfice que son clergé reçoit et continuera de recevoir par la conférence établie par les missionnaires (II, 266). En 1648, un missionnaire raconte á Monsieur Vincent que «le curé, son vicaire et cinq autres ecclésiastiques ont fait leur confession générale» pendant la mission (III, 269). Jean Dehorgny lui écrit de Castiglione, en décembre 1650, que le Supérieur de la mission donne une conférence tous les lundis á laquelle assistent 10 ou 12 prétres. (IV, 118). A Aleria, en Corse, ils commencent par rappeler leur devoir á deux vicaires qui se disputent l’administration du diocése, dont le siege est vacant. Le méme clergé était divisé aprés que l’un des vicaires eut été nommé par la Propagation de la Foi et l’autre par le chapitre de la cathédrale (Abelly, 1891, 2, 95-97; Collet, 1818, 223). La méme chose se passa á Saint André de Cotone et á Niolo. «Le premier fruit de la mission fut la conversión d’un bon nombre de ministres sacrés … Les chanoines se réunissaient chaque jour, ainsi que les curés et d’autres ecclésiastiques. Le supérieur de la mission les instruisait des devoirs de leur état, il y
avait une méditation dans laquelle tous, en examinant leur consciente, trouvaient plus de motifs d’étre effrayés par rapport au passé que d’atre súrs pour l’avenir. Le clergé fit la confession générale comme le peuple Plusieurs curés demandérent publiquement pardon pour le mauvais exemple qu’ils donnaient. Un chapitre se réunit et décida de faire de mame; il déléga un des chanoines pour accomplir ce geste au nom de tous» (Collet, ib.).
Le 2 avril 1656, «l’apótre du Piémont» (Jean Martin) écrit á Monsieur Vincent: «L’on a vu ordinairement une cinquantaine de curés et autres ecclésiastiques fréquenter tous les jours les exercices de la mission» (V, 586). Et le mame Mr. Martin écrit de Savigliano: «ce qui m’étonne davantage est que presque tous les religieux de cinq ou six couvents assistent aux prédications, tous les prétres font leur confession générale” (VI, 312). A Fossano, chanoines, prétres et religieux s’engagent á maintenir le fruit de la mission en continuant «les conférences» entre eux toutes les semaines. (VII, 498-499).
6. – Une derniére notation qui nous parait nécessaire aujourd’hui oil nous voulons passer du Christ á des idéologies excluantes. Vincent et ses missionnaires ne condamnent rien, ils se sentent poussés á sauver et á rayonner la gráce. Ils préchent les missions pour les pauvres, mais en de nombreux cas, les nobles sont acceptés pour recueillir les miettes qui tombent de la table vincentienne. Et avec quels merveilleux résultats! Je donne seulement quelques citations pour les curieux (SV XV, 14 (CEME I, 394), II, 242-243; III, 186-187; V, 586; VI, 312-313, 392, 395).
IV – Missions en France et en Italie – les fruits
1. – En France -. Il nous est difficile de donner le nombre des missions préchées pendant la vie de Monsieur Vincent; on peut seulement donner un chiffre approximatif. De 1617 á 1625, Vincent précha autour de 42 missions. De 1625 á 1660, les missionnaires de la Maison-Mére, d’abord aux Bons-Enfants ensuite á Saint-Lazare, préchérent autour de 840 missions. A cette époque furent fondées en France 25 maisons consacrées aux missions (Coste, III, 41). Nous sommes heureux de posséder encore les comptes rendus que les missionnaires envoyaient, á la demande de Vincent (VIII, 291-292). Nous n’avons done qu’a en donner quelques fragments.
a) Déjá en 1627, un prétre tres célebre, selon Abelly, écrivait á St. Vincent: «Je suis de retour d’un Brand voyage que j’ai fait en quatre provinces. Je vous ai déjá mandé la bonne odeur que répand, dans les provinces oú j’ai été, l’institution de votre sainte compagnie qui travaille pour l’édification des pauvres de la campagne. En vérité, je ne crois pas qu’il y ait rien en l’Eglise de Dieu de plus édifiant ni de plus digne de ceux qui portent le caractére et
I’ordre de Jésus-Christ. I1 faut prier Dieu qu’il donne l’infusion de son Esprit de persévérance á un dessein si avantageux pour le bien des ames, á quoi bien peu de ceux qui sont dédiés au service de Dieu s’appliquent» (I, 35-36).
Le 15 janvier 1633, Vincent écrit á un missionnairé lui disant qu’il a appris les bénédictions que Dieu a répandues sur la mission de Mortagne; il lui recomamnde une profonde humilité pour que Dieu continue á donner ses bénédictions (I, 181-182). Ainsi, pour Vincent, il lui semble que les fruits sont tellement grands, qu’il craint que puisse entrer dans le cceur de ce missionnaire vanité et orgueil.
La fait est que la communauté, á peine née, s’emploie sans reláche, á la charge des missions dans toute la France. Les diocéses de Saintes, Montauban, Mende, Saint-Flour, Genéve, Marseille, Reims, Rouen, Toul, Lucon, Toulouse, Paris et autres vont percevoir le passage du Christ présent dans les disciples de Vincent de Paul. Contentons-nous de lire quelques informations données par les missionnaires et les évéques.
Juste Guérin, évéque de Genéve, á plusieurs reprises écrit á Saint Vincent pour le remercier des fruits produits par les missions. En 1640, il lui écrit: «Plút au bon Dieu que vous puissiez voir le centre de mon cceur, car véritablement je vous aime et honore de toute l’étendue de mon affection et je me confesse le plus obligé de tous les hommes du monde á votre charité, par les grands bienfaits et par les fruits que Messieurs les missionnaires, vos chers enfants en Dieu, font en notre diocése, qui sont tels que je ne puis les exprimer; et s’ils ne sont pas croyables, sinon á celui qui les voit. J’en ai été témoin oculaire á l’occasion de la visite que j’ai commencée aprés Páques. Tout le monde les aime, les chérit et les loue unanimement. Certes, Monsieur, leur doctrine est sainte et leur conversation aussi. Ils donnent á tous une grande édification par leur vie irréprochable» (II, 52). Combien Vincent devait rougir devant de telles louanges!
En aoút 1644, le mame évéque insiste encore: «Vos missionnaires continuent de plus en plus d’enrichir le paradis des ames qu’ils mettent en état de salut, leur enseignant le chemin et leur fournissant les moyens d’y arriver par leurs instructions, catéchismes, exhortations, prédications et administration des sacrements, avec la bonne vie qu’ils ménent et les bons exemples qu’ils donnent á tous les lieux oú ils font leurs missions». Il termine sa lettre en souhaitant qu’avant sa mort les 585 paroisses de son diocese reÇoivent le bienfait de la mission. On voit bien qu’il ne s’agit pas lá d’un enthousiasme passager.
Pierre Nivelle, évéque de Lucon, dira la mame chose, en 1642: «S’il plait á Dieu que l’institut de Messieurs de votre Congrégation continue longtemps en son Eglise, elle en doit espérer de tres grands fruits. Le diocése de Lucon, dans l’étendue duquel ils travaillent depuis trois ou quatre ans sous vos ordres, en a déjis recu de si notables, et particuliérement le lieu méme de Lucon oú leur mission a été tres fructueuse, que je me sens infiniment obligé á Monsieur le Cardinal Richelieu de nous les avoir procurés, et á vous, Monsieur, de nous les avoir envoyés. Leur supérieur sutout y travaille continuellement avec des soins admirables; il a des talents tres propres pour l’effet de son emploi, et son zéle le fait estimer d’un chacun. est en tout louable, sinon qu’il est excessif en ses travaux, si pourtant il peut y avoir de l’excés aux travaux qu’on entreprend pour gagner les ámes á Dieu» (II, 244).
Un misionnaire écrit á St. Vincent de Marseille, lui disant en terminant la mission qui les a tenu cinq semaines attachés au confessionnal, á la chaire et aux accomodements des procés «avec tant de succés et de fruit, que je puis dire sans exagération qu’on n’en peut pas souhaiter davantage» (III, 159). Le Plre Guillaume Gallais, écrit de Sedan: «Je vous dirais, Monsieur, que depuis qu’il a plu á Dieu de former la petite Compagnie de la Mission, elle n’a point travaillé ni si utilement ni si nécessairement qu’elle fait id» (II, 425).
Retenons enfin ce dernier trait, en lisant ce qu’écrit Sylvestre Crusy de Marcillac, évéque de Mende, á Monsieur Vincent: «Je vous assure que j’estime plus le travail que les vótres font á présent dans mon diocése que si on me donnait cent royaumes. Je suis dans une satisfaction parfaite de voir que tous mes diocésains se portent au bien et que mes curés font de grands profits des conférences que vos prétres établissent avec succés et bénédiction» (II, 266).
b) Les prétres de Paris viennent á sentir que le feu de la charité qui est en Monsieur Vincent se communique avec une force irrésistible. Surtout parmi les membres des Conférences du mardi qui en arrivent á collaborer pour les missions aux gens des champs ou font les missions dans les villes.
Olier regardera, pendant un long temps, les missions comme son emploi. Il écrit á ses compagnons des Conférences du mardi, leur demandant de quitter Paris pour aller aux pauvres pour qui une parole est une prédication (I, 332-333, 24 juin 1636). Et l’année suivante il écrit á Monsieur Vincent, plein de joie, á la fin de sa quatriéme mission: «á présent l’on voit ici les paysans et leurs femmes faire la mission eux-mémes dans leurs familles, les bergers et les laboureurs chanter les commandements de Dieu dans les champs et s’interroger les uns les autres de ce qu’ils ont appris pendant la mission» (XV, 14).
Au Faubourg Saint-Germain de Paris, selon Abelly (1891, 2, p. 335 sq.), «sentine non seulement de Paris mais quasi de toute la France, qui servait de séjour á tous les libertins, les athées et autres personnes qui vivent dans l’impiété et le désordre», Vincent demande la mission aux membres de la Conférence des mardis, sans aucun résultat. Le mardi suivant il revient á la charge et rencontre une tres forte résistance. II s’humilie, se met á genoux pour demander pardon et ce qu’il n’avait pu obtenir par son insistance gasconne, il l’obtient par son humilité. Francois Perrochel, futur grand évéque de Boulogne, dirige la mision. Le résultat fut surprenant. Paris vit alors «des hommes enfermés dans le péché, obstinés dans l’usure, des femmes de mauvaise vie, des libertins qui avaient passé toute leur vie dans le désordre, en un mot, des hommes sans foi ni loi, qui venaient s’agenouller aux pieds des missionnaires, les yeux pleins de larmes, le cceur plein de honte pour leurs péchés, demander pardon» (Abelly, 1891, ib., p. 338).
Louis XIII demana une mission pour la Cour á Saint-Germain-en-Laye. Cela ne se fera pas sans difficultés, il y aura opposition de la part des courtisans. Mais le bien s’imposa de telle facon que les dames de la Cour constituérent une confrérie de la Charité pour visiter et servir les pauvres (Coste, II, 316-318; S.V. 448, 450).
En 1658, les membres de la Conférence du mardi préchérent la mission dans la ville de Metz; l’organisation était confiée á Bossuet qui rend compte des résultats dans une lettre á Monsieur Vincent. Il y parle de «la merveilleuse édification qu’ils (les missionnaires) nous laissent. Elle est telle, Monsieur, que vous avez tous les sujets du monde de vous en réjouir en Notre-Seigneur et je m’épancherais avec joie sur ce sujet-lá, si ce n’était que les effets passent de trop loin toutes mes paroles. Il ne s’est jamais rien vu de mieux ordonné, rien de plus apostolique, rien de plus exemplaire que cette mission» (VII, 155).
2. – Les mémes résultats sont obtenus par les missionnaires en Italie -. Louis Lebreton (Monsieur Vincent savait fort bien qui il envoyait) vient á Rome demander la permission pour la Congrégation de s’établir dans la Ville Eternelle. Missionnaire au zéle infatigable, il se consacre aux bergers qui gardaient les brebis dans les champs proches de la capitale, et aux marins et pécheurs des diocéses du littoral italien (cf. Abelly, 1891 2, p. 75). Il est aidé par Mr. J-B. Taoni. Les résultats obtenus amenérent Urbain VIII á permettre la résidence, «ayant eu connaissance du fruit des missions que Louis Lebreton, prétre de la dite congrégation, a obtenu dans les villages et masures des bergers» (XIII, 282). Les confréres de la maison de Rome, selon Coste, préchérent plus de 200 missions entre 1638 et 1660. En 1645 ils s’établirent á Génes et, en 1655, á Turin, et de lá ils missionnérent dans toute l’Italie.
Les difficultés n’arrétérent pas les missionnaires, tout au contraire, cela les stimulait: ainsi dans le diocése de Sarzana, de Rome et dans les monts Apennins. L’opposition vint du clergé qui les rejetaient comme étrangers et espions. La prudence et la constance firent que les choses changérent au bout de 15 jours: la simplicité s’imposa, unie á la déférence et au respect avec lequel on traitait le clergé, comme aussi le désintéressement montré par les missionnaires (V, 133-134).
Le travail alla s’amplifiant. Les missionnaires travaillérent dans le diocése de Viterbe (V, 481-484), dans le diocése d’Albano, dont l’évéque, le Cardinal Bernardin Spada, écrivait á Monsieur Vincent en 1651: «L’Institut de la Congrégation de la Mission, dont vous ates le fondateur et le chef, acquiert tous les jours de plus en plus de crédit et de la réputation en ces quartiers; j’en ai reçu grand service dans ma ville et dans tout le diocése d’Albano oú j’ai vu des fruits extraordinaires sur ces peuples, envers lesquels ces bons prétres ont travaillé avec tant d’application, de charité, de désintéressement et de prudence, que chacun en est demeuré extrémement édifié. C’est á moi de vous en remercier, comme je le fais, en vous assurant que j’en ai un ressentiment tras particulier et que je ne manquerai de le publier, pour le bien et la propagation de ce saint Institut, toutes les fois que l’occasion s’en présentera» (IV, 170-171).
En 1645 le P. Bernard Codoing passe par Génes, et le Cardinal Etienne Durazzo lui demande de s’arréter quelque temps dans son diocése il a travaillé avec grand fruit et bénédiction pour le service de Dieu, pour le salut des ames et pour ma satisfaction», écrit le Cardinal (II, 544). En conséquence le Cardinal aura une grande affection pour la Communauté et une grande confiance en elle: les missionnaires parcourront le diocése. Il y aura des difficultés au commencement en certains lieux, mais á la fin de la mission, les mames qui au début voulaient chasser les missionnaires ne voudront pas se séparer d’eux (III, 186-187).
A la demande du Sénat de Génes, les missionnaires allérent en Corse, alors domaine de l’Italie, cédée á la France en 1768. Campo de Loro, Saint-André de Cotone, Corte et Niolo vont ressentir le miracle de la conversion de leurs habitants. De la mission de Niolo, nous avons un compte rendu le plus complet de toutes les missions faites au temps de St. Vincent (IV, 411-416). La réconciliation de tout un peuple qui se haissait á mort et oú, commenont par les curés, tous finirent par se demander pardon en public, ce qui enthousiasma Monsieur Vincent.
De Turin, les missionnaires vont parcourir le Piémont: Scalenghe oú «il s’en est trouvé plusieurs qui, ayant apporté un peu de pain ont demeuré huit jours et huit nuits entiéres dans l’église, pour avoir accés au confessional» (V, 586), Lucerne, il se trouva bien huit ou neuf mille personnes á la communion générale» (V, 641), Racconigi oú «le concours aux prédications et aux catéchismes a été continuel et le desir de se confesser si grand, qu’ils venaient nous éveiller dés minuit pour recevoir de nous ce service» (VI, 174). Savigliano oú «ce bon peuple ayant goúté les services que nous avons taché de lui rendre, conÇut un grand désir d’avoir des prétres de notre congrégation qui demeurassent avec eux» (VI, 396), Bra oú «leur assiduité aux prédications et catéchismes, avec les sentiments qu’il a plu á Dieu de leur donner, les a parfaitement réunis, en sorte qu’ils se sont tous embrassés les uns les autres en présence du tras Saint-Sacrement, s’étant réciproquement demandé pardon et méme quelques-uns des principaux l’ayant fait publiquement aux rencontres dans la grande place du lieu» (VII, 73), Cavallermaggiore (VII, 113-114), Fossano (VII, 198-199).
V – Les causes de succès des missions vincentiennes
II n’est pas facile de les déterminer. Les chemins par lesquels Dieu vient vers les hommes sont mystérieux. Dans les citations faites, on a remarqué comment la vie exemplaire attire les gens, la patience et le calme des missionnaires devant les difficultés qui se présentaient, de méme que de ne pas rechercher des effets immédiats. L’immédiateté ne fut pas un défaut á attribuer aux missionnaires.
Mais, pour qui sait lire entre les lignes, il y a un secret de la réussite qui apparait clairement: il y a une mystique. Mystique du Fondateur, mais qu’il sait communiquer á ses enfants. Le leadership de Vincent est indéniable. Il sait approfondir en ses missionnaires le mystique de l’action missionnaire. C’est une mystique qui nait de la foi et de la confiance dans le Christ, á l’école de Saint Paul: «si nous ne pouvons rien par nous-mames, nous pouvons tout en Dieu. Si la mission peut tout, c’est paree que en nous se trouve le germe de la toute-puissance de Jésus-Christ et pour cela personne ne peut s’excuser de son impuissance» dit-il á ses disciples le 24 juillet 1655 (XI, 204). Cependant, nous pouvons signaler trois points sur lesquels Monsieur Vincent insiste d’une facon particuliére.
1. – Le catéchisme Pour Vincent le catéchisme est d’une importance capitale dans les missions. C’est á lui qu’il attribue le succés de la mission: «Tout le monde demeure d’accord que le fruit qui se fait á la mission est par le catéchisme, et une personne de qualité disant derniérement cela, ajouta que les missionnaires s’étudiaient tous á bien précher et qu’ils ne savaient point fare le catéchisme, et dit cela en ma présence et celle d’une bonne compagnie. Au nom de Dieu, Monsieur, avertissez de ceci la compagnie de delá. Ma pensée est que ceux qui travailleront doivent l’un faire le grand et l’autre le petit catéchisme seulement, et parler deux fois par jour. Et l’on peut rapporter au catéchisme des moralités pour toucher, car, comme j’ai dit, l’on remarque que tout le fruit vient de lis» (I, 429).
Dans la conférence du 17 novembre 1656, sur le devoir de catéchiser les pauvres, Monsieur Vincent décrit la catéchése qu’il aime: «… je ne sais si cela s’observe et si le frére qui est li est bien soigneux de voir si nos domestiques sont suffisamment instruits, s’il a bien soin de leur parler en particulier quelquefois touchant cela, imitant Notre-Seigneur lorsqu’il alla s’assoir sur cette pierre qui était proche le puits, oú étant, A commenÇa pour instruire cette femme, par lui demander de l’eau: `Femme, donne-moi de l’eau’, lui dit-il. Ainsi, demander á l’un puis á l’autre: ‘Eh bien! comment se portent vos chevaux? Comment vous portez-vous?’ Et ainsi commencer par quelque chose semblable pour passer ensuite á notre dessein. Les frIres qui sont au jardin, á la cordonnerie, á la couture, de méme, et ainsi des autres, afin qu’il n’y ait personne céans qui ne soit suffisamment instruit de toutes les choses qui sont nécessaires pour se sauver, tantót les entretenant de la maniére de se bien confesser, des conditions de la confession, tantót de quelqu’autre sujet qui leur soit utile et nécessaire» (XI, 383). Une catéchése incarnée dans le méme travail et la mame faÇon de vivre du catéchisé, devait produire en lui de tres bons fruits.
2. – La petite méthode -. La prédication était tombée dans un tel abur du jargon scientifique et un tel goút pour un faux discours, qu’il était devenu impossible pour l’intelligence de comprendre ce que l’on voulait dire. Ce que notre saint appelle «la petite méthode» dont la caractéristique fondamentale était la simplicité, opéra un véritable changement dans la maniére de précher.
Dans la conférence sur cette méthode, le 20 aoíit 1655, il commence par la présenter comme un don de Dieu á la petite Compagnie. Et il revient sur cela, comme il le fait couramment quand il veut souligner un point d’une maniére spéciale. «Les apótres, comment préchaient-ils? Tout bonnement, familiérement et simplement c’est une grande faveur que Dieu a faite á cette chétive et misérable compagnie, que nous ayons le bonheur de l’imiter en cela» (XI, 258). «C’est donc á la petite Compagnie, préférablement aux autres, á qui Dieu, par sa miséricorde, a voulu s’adresser pour lui donner sa méthode. Cette méthode vient de Dieu, les hommes n’y peuvent rien et les effets nous font voir que c’est Dieu» (XI, 258-259). Et il insiste aussitót: «le premier point, Messieurs, est des raisons que nous avons d’embrasser la familiére méthode de précher qu’il a plu á Dieu donner á cette petite Compagnie» (XI, 259).
D’où Monsieur Vincent a-t-il tiré cette maniére de précher? De Dieu selon ce qu’il vient de dire, mais aussi de son expérience missionnaire. L’histoire a été pour lui la grande maitresse de la vie, les événements parlent pour lui un langage clair. «Il faut, Messieurs, pour précher en apótre, c’est-á-dire pour bien précher et utilement, il faut y aller dans la simplicité, avec un discours familier, de sorte qu’un chacun puisse entendre et en faire son profit» (XI, 258). L’autre source vient de l’Evangile: «la seconde raison que j’ai pour cela, c’est que c’est la méthode dont Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu se servir pour nous persuader lui-méme sa doctrine, c’est ainsi en cette méthode que les apótres ont publié la parole de Dieu par tout le monde. O Sauveur! c’est votre méthode, ô Sauveur! c’est votre méthode, ô Sauveur! Oui, Messieurs, c’est la méthode dont le Fils de Dieu s’est servi pour annoncer aux hommes son Evangile» (XI, 265).
Et narrant ensuite les merveilleux effets des missions préchées par les membres de la communauté, il les attribue tous á la simplicité dans la prédication: «Un jour je demandais á Monsieur
Mais Monsieur, dites-moi, s’il vous plait, comment faisait saint Vincent Ferrier, qui convertissait tant de personnes et qui attirait le monde de toutes parts, en sorte qu’il fallait faire suivre des convois? Il me répondit: il est ainsi, ce grand homme préchait dans la simplicité, familiérement, se faisant bien entendre de tout le monde. O Sauveur! 6 simplicité, tu es donc bien persuasive! La simplicité convertit tout le monde» (XI, 285-286).
N’oublions cependant pas qu’il s’agit de la simplicité qui jaillit de la charité. «Voilá pourquoi je dis que notre méthode est une vertu, parce que la vertu nous dispose á bien faire, et cette méthode aussi nous dispose au bien, car, en l’observant, nous préchons utilement pour tout le monde et nous ajustons á la capacité et portée de notre auditoire. Notre méthode est encore une vertu, paree qu’elle est falle de la charité, qui est reine des vertus» (XI, 274). On retrouve encore l’affirmation-clé de Vincent sur le charisme: «nous sommes choisis de Dieu comme instruments de son immense et paternelle charité» (XII, 262).
3. – Eviter les disputes -. Nous sommes, au temps de Saint Vincent, á l’époque des discussions avec nos fréres protestante. Discussions interminables qui ne produisent aucun effet réel. Souvenons-nous simplement de ce que Vincent disait á Portan le 1 mai 1635: «Travaillons humblement et respectueusement. Qu’on ne défie point les ministres en chaire, qu’on ne dise point qu’ils ne sauraient montrer aucun passage de leurs articles de foi dans la Sainte-Ecriture, si ce n’est rarement et dans l’esprit d’humilité et de compassion, car autrement Dieu ne bénira point notre travail. L’on éloignera les pauvres gens de nous. Ils jugeront qu’il y a eu vanité rn notre fait, et ne nous croiront pas. L’on ne croit point un home pour are bien savant, mais pour ce que nous l’estimons bon et l’aimons. Le diable est trés savant et nous ne croyons pourtant rien de ce qu’il dit, pource que nous ne l’aimons pas. II a fallu que Notre-Seigneur ait prévenu de son amour ceux qu’il a voulu faire croire en lui. Faisons ce que nous voudrons, l’on ne croira jamais en nous, si nous ne témoignons de l’amour et de la compassion á ceux que nous voulons qu’ils croient en nous» (I, 295).






