Saint Vincent se disait volontiers « un pauvre élève de quatrième », un ignorant. Mais, qui pouvait le croire? Qu’il le voulût ou non, sa correspondance, ses entretiens, ses conseils, ses réponses aux questions doctrinales les plus ardues, sa maniéré d’être et de parler, quoique très simple, tout en lui témoignait d’une forte culture et d’une science approfondie, sanctionnée d’ailleurs, comme on sait, par un baccalauréat en théologie (non pas un doctorat, comme on l’a dit), et une licence en droit canonique.
« Au Conseil de conscience, rapporte Abell, le prince de Condé pro- posa á Monsieur Vincent quelques points de controverse, auxquels il répondit sur le champ avec telle satisfaction de ce prince qu’il lui dit: Hé quoi, Monsieur Vincent, vous dites é chacun et vous prêchez partout que vous étés un ignorant, et cependant vous résolvez en deux mots l’une des plus grandes difficultés que nous ayons entes avec les Religionnaires. Il lui proposa encore quelques autres difficultés sur le droit canonique, auxquelles Monsieur Vincent ayant répondu avec pareille satisfaction de ce prince, il lui dit qu’il reconnaissait bien, que c’était avec grande raison qu’il avait été choisi par Sa Majesté pour l’aider de son conseil en ce qui regardait les bénéfices et autres affaires ecclésiastiques » (Abelly, L. II, p. 210).
Monsieur Vincent était, á son insu, un Maitre incontesté, auprès duquel on venait volontiers chercher la lumière.
Ceux qui ne connaitraient le saint que d’une maniéré superficielle pourraient peut-être s’étonner de certains de ses dires ou de certains faits de nature á les déconcerter, où l’on croirait déceler un mépris apparent de la science, tels la nature des directives qu’il donne parfois á ses missionnaires, ou encore, du moins au début de sa Compagnie, l’évidente impréparation des jeunes clercs de la Mission á leur ministère sacerdotal.
Mais, pour bien comprendre saint Vincent, il le faut replacer dans son milieu historique et dans la cadre des urgentes préoccupations apostoliques que les circonstances lui imposaient.
On peut, si l’on veut, dans l’expression de la pensée de saint Vincent relativement á la science et á sa nécessité, distinguer deux périodes sensiblement distinctes.
La première, correspondant aux débuts de la Mission, est une période dominée par Turgente d’apporter une solution pratique aux problèmes pastoraux, qui se posent. Les séminaires n’existent pas encore; le clergé est ignorant et fort souvent vicieux; le peuple des campagnes a encore la foi, une foi vivace, mais, conséquence de ce qui précédé, il ignore sa religion.
Lorsque, avec ses premiers collaborateurs, saint Vincent entreprend la reforme du clergé et du peuple, talonné par la nécessité, il va au plus pressé; il se contente d’exiger le minimum indispensable de la science ecclésiastique pour exercer dignement et fructueusement le saint ministère, insistant plus particulièrement sur l’acquisition de la vertu. La valeur de la science, sa nécessité, il en a certes conscience, mais ce n’est pas le moment de se montrer savant, c’est le temps d’être AP autre, de vivre pleinement son sacerdote.
Un exemple typique illustre cette prise de position du saint. Il s’agit de l’un de ses premiers missionnaires, François du Coudray. C’est un prêtre érudit; il connait á fond la Bible et pos- seder les langues hébraïque et syriaque. Sollicité de travailler á une nouvelle traduction de la Bible, il s’en ouvre á son supérieur général, qui lui fait cette magnifique réponse:
«Je vous supplie très humblement… de ne vous pas arréter… á la proposition qu’on vous fait de travailler á la version de la Bible syriaque en latin. Je sais bien que la version servirait á la curiosité de quelques prédicateurs, mais non, comme je pense, au gain des ámes du pauvre peuple, auquel la Providence de Dieu vous a prédestiné de toute l’éternité. Il vous doit suffire, Monsieur, que, par la grâce de Dieu, vous ayez employé trois ou quatre ans pour apprendre l’hébreu et que vous en savez assez pour soutenir la cause du Fils de Dieu en sa langue originaire et confondre ses ennemis en ce royaume. Représentez-vous donne, Monsieur, qu’il y a des millions d’âmes qui vous tendent les mains, et vous disent ainsi: Hélas! Monsieur du Coudray, qui avez été choisi, de toute l’éternité, par la providence de Dieu pour être notre second rédempteur, ayez pitié de nous, qui croupissons dans l’ignorance des choses nécessaires á notre salut et dans les péchés que nous n’avons jamais osé confesser, et qui, faute de votre secours, serons infailliblement damnés. Représentez-vous de plus, Monsieur, que la compagnie vous dit qu’il y a trois ou quatre ans qu’elle est privée de votre présence, qu’elle commence á s’en ennuyer et que vous étés des premiers de la compagnie, qu’en cette qualité elle a besoin de vos conseils et de vos exemples. Et écoutez, s’il vous plait, Monsieur, que mon cœur dit au vôtre qu’il se sent extrêmement pressé du désir de s’en aller travailler et de mourir dans les Cévennes et qu’il s’en ira, si vous ne venez bientôt dans ces montagnes, l’évêque crie au secours et dit que ce pays, qui a été d’autres fois des plus dévots du royaume, périt maintenant de malfaim de la parole de Dieu; qu’il n’y a point de village oiz il n’y ait quelques catholiques parmi les huguenots, excepté cinq ou six; et il y en a quantité où il n’y a point de prêtres, ni d’églises, qui peut-être attendent leur salut de vous et de moi » (Coste, I, 251-252).
On le voit par cette lettre, la prise de position de saint Vincent est très nette: sauver les âmes d’abord, puisqu’il y a urgence, la science après !
Ce fut pour une raison semblable que saint Vincent s’opposait en principe á la composition d’ouvrages imprimés par les siens. Il mande, en effet, á un missionnaire, qui lui a soumis un manuscrit destiné á être publié:
«… je n’ai encore pu voir, á mon Brand regret, le manuscrit que vous m’avez envoyé; ce que je ferai au premier relâche que Dieu me donnera, s’il lui plait; et puis je le ferai voir á quelques-uns de céans; et ensuite je vous en dirai leur sentiment et le mien. Cependant vous saurez que nous avons toujours estimé que la composition des livres était un empêchement á nos fonctions, et, pour cette raison, qu’il n’en fallait pas introduire l’usage dans la compagnie; mais comme il n’y à point de règle si générale qui n’ait quelque exception, nous verrons s’il sera expédient de faire imprimer le vôtre » (Coste, IV, 445).
La seconde période est postérieure á celle de l’institution des séminaires. Grâce á leur établissement, qui se généralise á partir de 1641, la science théologique refleurit dans le clergé, qui sort de son ignorance; il lui faut maintenant des maitres qui l’instruisent, et puisque sa Congrégation est déjà chargée de la direction de plusieurs séminaires, saint Vincent veille désormais avec plus de soin á ce que les clercs de la Mission soient sérieusement formés á ce ministère et rendus aptes á devenir de véritables maitres.
Néanmoins, en réaliste conscient des besoins de son époque et du but qu’il s’est proposé en instituant la Mission, il accorde á chaque chose sa valeur d’après son ordre d’importance. Il y a, en effet, une gradation dans les conseils donne au sujet de la science, et que l’on pourrait résumer dans les trois principes suivants:
10) Il faut d’abord s’attacher á acquérir la science de la vertu, c’est la plus indispensable, car ce ne sont pas les plus savants qui font le plus de fruit, et la science sans une bonne vie est stérile.
En 1650, saint Vincent écrit á un prêtre:
«Vous me mandez… que vous avez peine de ne pas étudier; vous ne considérez donne pas, Monsieur, que c’est fort bien étudier que de travailler á la vertu. Pouvez-vous faire au monde une meilleure étude qui soit également utile pour vous et pour les autres? Laissez-faire; tandis que vous ferez progrès en l’école de N.S., il vous donnera de plus belles connaissances que celles des livres; il vous donnera son esprit, et par ses lumières vous éclairerez les âmes que le vice et l’ignorance tiennent dans les ténèbres. Je vous parle ainsi, Monsieur, parée que je sais que vous avez d’ailleurs assez de science et que les plus savants pour l’ordinaire ne font pas le plus de fruit, nous ne le voyons que trop» (IV, 125-126).
Le Pape Pie XI a dit de mémé: « La science sans la vertu présente plus d’inconvénients et de périls que de véritable utilité » (Unigenitus Dei Filius, 19-3-1924).
2°) Cependant, il faut aussi s’efforcer d’acquérir la science nécessaire pour bien remplir les fonctions de son ministère, mais modérément, avec une certaine indifférence, et jamais pour contenter son ambition et sa curiosité naturelle. — 93 —
3°) Toutefois, l’idéal á réaliser sera un heureux alliage de la vertu et de la science, et les savants demeurés humbles sont á considérer comme les trésors de la Compagnie, comme les bons et pieux docteurs sont le trésor de l’Eglise.
Ces principes, compte tenu de la diversité et de la nature des œuvres de la Mission, commandèrent l’attitude de saint Vincent dans le recrutement des missionnaires.
Sa Compagnie étant principalement fondée pour l’évangélisation du peuple des campagnes, il n’était point question de recruter spécialement des savants, mais bien plus des âmes évangéliques qui, dans un langage simple et approprié, mémé avec une science commune, porteraient aux humbles gens le pain de la parole de Dieu.
C’est pourquoi, il ne refusait pas les postulants qui ne brillaient pas par leur science, pourvu qu’ils eussent les qualités nécessaires de piété et de vertu.
Il se montrait mémé bien aise que les membres de sa Congrégation fussent de petite condition et de petite science, car cela, estimait-il, les rapprochait davantage de l’esprit de l’Evangile. Aussi, aimait-il volontiers citer cette remarque á lui faite par le Père de Condren:
«Oh! Monsieur Vincent, que vous été heureux de ce que votre Compagnie a les marques de l’institution de Jésus-Christ! Car, comme, en instituant l’Eglise, il prit plaisir á choisir de pauvres gens, idiots, pécheurs, pour la fonder et la planter par toute la terre avec des instruments ainsi choisis, afin de faire paraitre davantage sa puissance, renversant la sagesse des philosophes par de pauvres pécheurs, et la puissance des rois et des empereurs par la faiblesse de ceux qui, lorsqu’on les injuriait, s’humiliaient et priaient pour ceux qui les maudissaient; … de même, la plupart et quasi tous ceux que Dieu appelle en votre Compagnie sont ou pauvres ou de basse condition, ou n’éclatent pas beaucoup en science ». Eh bien! néanmoins, poursuit alors saint Vincent, « tout le royaume est enflammé et rempli de l’esprit de cette petite Compagnie, et l’estime en est venue jusqu’au point que le feu roi, un peu avant son décès, me fit l’honneur de me dire que, s’il revenait en santé, il ne permettrait pas qu’aucun évêque se fit qu’il n’eût passé trois ans á la Mission. Qu’est-ce que celèrent, mes frères? In nomine Domini ! in nomine Domini! ».
Mais, qu’on ne se méprenne pas sur la pensée du saint, car il terminait son discours sur ces mots:
«Je vous disais dernièrement qu’il vous fallait de la science; je vous le dis encore. Pour l’amour de Dieu, employez bien le temps; mais ne négligez pas la vertu»! (XI, 132).
A l’égard des clercs étudiants de Saint-Lazare, qui se préparaient á leur futur apostolat, les conseils de saint Vincent se faisaient plus pressants.
Nous sommes obligés d’être savants, leur disait-il en substance, autant et plus que les autres prêtres, i raison des emplois et exercices auxquels la providence de Dieu nous a appelés, tels que sont les ordinands, la direction des séminaires ecclésiastiques et les missions.
Mais, dans l’acquisition de la science, il faut bien veiller á ne pas céder à la curiosité, qui est la peste de la vie spirituelle et la racine de toutes sortes de maux.
Et pour étudier comme il faut, on doit apprendre sobrement, c’est à dire étudier spécialement ce qui convient à notre condition; humblement, c’est á dire ne cherchant pas à paraitre savants. De toute maniéré, il faut que nos progrès en science, surtout théologique, alimentent notre amour de Dieu et servent á notre perfection, á la maniéré du cardinal de Bérulle, lequel, aussitôt qu’il avait conçu une vérité, se donnait á Dieu ou pour pratiquer telle chose, ou pour entrer dans tels sentiments, ou pour en produire des actes ; et par ce moyen, il acquit une sainteté et une science si solides qu’á peine on pouvait en trouver une semblable…
Ce que pense saint Vincent de la nécessité de la science, rien ne le montre mieux que cette conclusion d’une de ses exhortations :
«Il faut de la science, mes frères, et malheur á ceux qui n’emploient pas bien leur temps! Mais, craignons, craignons, mes frères, craignons, et, si j’ose dire, tremblons et tremblons mille fois plus que je ne saurais dire; car ceux qui ont de l’esprit ont bien á craindre: sciencia inflat; et ceux qui n’en ont point, c’est encore pis, s’ils ne s’humilient» (Cf. Coste, XI, 28, 29, 126-128; XII, 63-64).






