Saint Vincent de Paul ou le realisme de la charité. 5. Politique de la charité

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Michel Riquet, S.J. · Année de la première publication : 1960.
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Politique de la charité

NI la mort de Richelieu, le 4 décembre 1642, ni celle de Louis XIII, le 14 mai 1643, n’avaient terminé cette guerre de Trente ans qui mettait à feu et à sang Lorraine, Champagne et Picardie. Cepen­dant les victoires du Grand Condé à Rocroi (1643) et à Lens (1648), celles de Turenne et Condé à Fribourg (1644), Nordlingen (1645) et Zusmarshausen (1648) amenèrent enfin les belligérants à conclure la paix par les traités de Westphalie les 6 août et 8 septembre 1648.

Louis XIV venait d’avoir dix ans. Sa mère Anne d’Autriche, régente du royaume en avait quarante-deux. Son ministre, Mazarin, de même âge, se heur­tait à la hautaine méfiance des princes et à l’hostilité du Parlement et du peuple qui voyait en lui un étran­ger. La guerre qui s’achevait à peine faisait peser lourdement sur le peuple et la bourgeoisie des impôts cependant inférieurs aux dépenses de l’Etat. Le défi­cit dépassait chaque année cinquante-six millions de livres. Or, de r6 r o à r642, le seul impôt de la « taille » était passé de r 7 millions de livres à 44. Lorsque, pour remédier au déficit du trésor, Mazarin décida de main­tenir la Paulette mais en supprimant pour quatre ans le traitement des officiers des Cours Souveraines, celles-ci s’insurgèrent et le Parlement fit avec elles cause commune. Pour protester contre l’arrestation du Conseiller Broussel, le peuple de Paris dressa des barricades. Pendant deux jours, la famille royale et le Cardinal furent bloqués dans le Palais Royal. On relâcha Broussel. Mais une fois en sécurité au Château de Saint-Germain, au début de janvier 1649, la reine et son ministre appelèrent Condé et ses troupes. Paris fut assiégé. Dans cette guerre civile, M. Vincent songe d’abord à secourir les affamés. Chaque jour, à Saint-Lazare, on distribue la soupe à deux mille indigents. Mais il s’agit plus encore d’empêcher le pire, c’est-à-dire la lutte fratricide. Le sang a com­mencé de couler. On se bat dans la banlieue. M. Vincent a des amis dans les deux camps. Parmi les Dames de Charité se trouvent en bon nombre les femmes, les mères, les soeurs des Présidents et des Conseillers du Parlement et des Cours Souveraines. Mais il est aussi un des Conseillers de la Reine. Le 14 janvier 1649, après avoir informé le Premier Pré­sident, il traverse, à cheval, la Seine débordée et galope jusqu’à Saint-Germain. Il parle à la Reine pendant près d’une heure, puis au Cardinal auquel il n’hésite pas à dire : « Monseigneur, sacrifiez-vous, allez-vous-en ».

S’il n’obtint pas immédiatement ce qu’il deman­dait, du moins eut-il la joie d’apprendre dans la pro­vince où il s’était alors retiré que, le 3o mars, à Rueil, la paix s’était faite entre la Reine et le Parlement.

Cependant, l’arrestation de Condé en janvier 165o, l’agitation entretenue à Paris par le coadjuteur Paul de Gondi ressuscitèrent la Fronde. Cette fois la guerre civile s’étendait à toute la France. Pendant deux ans elle accumule de nouvelles misères. Aucune ne trouve M. Vincent indifférent ni passif. Il continue de faire face. Paris est encombré de 20.000 réfugiés. Il orga­nise les secours et, après avoir ravitaillé les corps, il organise des missions pour réconforter et rénover les âmes.

On donne chaque jour du potage à 14 ou 15 mille, qui mourraient de faim sans ce secours » (IV, 402.406) écrit-il le 21 juin 1652. Et il ajoute : « on a retiré les filles réfugiées, en des maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au nombre de 800 (I…) On va retirer du même danger les reli­gieuses de la campagne que les armées ont jeté dans Paris. (IV, 406).

Il envoie des équipes de secours à Etampes, Lagny, Palaiseau particulièrement éprouvés par les mouve­ments de troupes. Comme l’argent devient rare, il organise des collectes en nature qui rassemblent dans les magasins de l’Ile Saint-Louis et de Saint-Lazare « habits, meubles, outils, drogues, farines, beurre et autres choses nécessaires à la vie. On en tira même des calices, des ciboires, des chasubles et des Livres ». (Abelly I, 312).

Une fois encore, M. Vincent estima de son devoir d’agir sur les responsables. Il s’entremit entre le duc d’Orléans, Condé, d’une part, la Reine et Mazarin de l’autre. La lettre qu’il écrit à celui-ci, le I z sep­tembre 1652, montre ce qu’était sa lucidité et son courage au service du bien commun :

Je me donne la confiance d’écrire à Votre Eminence ; je la supplie de l’avoir agréable et que je lui die que je vois maintenant la ville de Paris revenue à l’état auquel elle était, et demander le roi et la reine à cor et à cri ; que je ne vas en aucun lieu et ne vois personne qui ne me tienne le même discours. Il n’y a pas jusques aux dames de la Charité, qui sont des principales de Paris, qui ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, qu’elles iront un régiment de dames les recevoir en triomphe. Et selon cela, Mon­seigneur, je pense que Votre Eminence fera un acte digne de sa bonté de conseiller au roi et à la reine de revenir prendre possession de leur ville et des coeurs de Paris. (…) Quelques-uns pourront peut-être dire à Votre Eminence qu’il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi je pense, Monseigneur, qu’il est expédient que Votre Eminence se ressouvienne comme quoi se sont comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté ; elle trouvera qu’ils ont procédé clou., cement et que Charles VI, pour avoir châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de Ta ville, ne fit que mettre de l’huile dans le feu et emflammer le reste, en sorte que seize ans durant ils continuèrent la sédition, contredirent le roi plus qu’auparavant et se liguèrent pour cela avec tous les ennemis de l’Etat, et qu’enfin Henri III, ni le roi même ne se sont pas bien trouvés de les avoir bloqués. (-.).

De dire que Votre Eminence fera la paix avec l’Espagne et qu’elle viendra triomphante fondre sur Paris et le mettre à la raison ; je réponds, Monseigneur, que tant s’en faut qu’elle s’établisse mieux dans les esprits du royaume par la paix avec l’Espagne, qu’au contraire elle s’acquerra plus de haine que jamais, si tant est qu’elle rende à l’Espagnol tout ce qu’on possède de lui, comme l’on dit que Votre Eminence veut faire ; et en ce cas Votre Eminence doit craindre avec sujet ce qui arriva à Charles III, régent du royaume. (…).

Il est fort à craindre, Monseigneur, si cela continue que l’occasion se perde et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre Eminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce peuple, elle gagnera les coeurs de tous ceux du royaume qui savent bien ce qu’elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette grâce de Votre Eminence. (IV, 473).

Mazarin ne sut pas s’élever à la hauteur de M. Vin­cent et voir le bien commun par delà ses intérêts et ressentiments personnels. M. Vincent ne sera plus convoqué au Conseil des Affaires ecclésiastiques. Ce­pendant, le 21 octobre 1652, le roi et sa mère cédant aux instances du Parlement rentrèrent dans Paris et, comme l’avais promis M. Vincent, le peuple leur fit un accueil triomphal. La Fronde prenait fin. Il res­tait à réparer les ruines qu’elle avait ajoutées, pendant quatre ans, à dix-huit ans de guerre. C’est à quoi s’emploiera M. Vincent, déjà septuagénaire, dans les huit années qui lui restent à vivre.

D’abord, tout au long de ces années tumultueuses qui portent la crainte et le désordre dans l’enclos même de Saint-Lazare, plus d’une fois envahi et pillé par l’émeute ou la soldatesque, le Supérieur Général des prêtres de la Mission n’abandonne ni ne relâche tant soit peu la direction et le contrôle des institutions qu’il a fondées : prêtres de la Mission, Filles de la Charité, Confréries des Dames de Charité. Il en suit partout les activités et les développements qui sont, en pareilles conjonctures, surprenants. De­puis 1631, la Mission installée à Rome, puis à Turin y développe les mêmes activités qu’en France. En effet, les horizons de M. Vincent ont depuis long. temps dépassé les frontières dei la France. Dès 1648, à la demande de la Congrégation de la Propagande, il a envoyé à Madagascar deux premiers mis­sionnaires que d’autres vont suivre. En 1651, c’est la Reine de Pologne qui demande et obtient une com­munauté de la Mission, puis des Filles de la Charité pour Varsovie. Cependant, dès 1645, des prêtres et des frères de la Mission avaient commencé à se dévouer au service des esclaves chrétiens détenus à Tunis et à Alger. A la demande d’Innocent X, en 1646, il envoie encore 8 prêtres de la Mission en Irlande et en Ecosse.

Or, à travers cette année 1652, toute troublée par la Fronde, M. Vincent n’a cessé de correspondre avec ses prêtres, qu’ils soient en France, en Italie, en Polo­gne, en Irlande, à Madagascar, à Tunis, à Alger. A chacun, il donne des nouvelles de leurs confrères et des affaires de la Mission. Suivant les occasions il console, il stimule, il encourage. Il rayonne la paix et prêche la confiance en Dieu. A l’un il enseigne une méthode d’oraison inspirée du « bienheureux évê­que de Genève » (IV, 39o). A l’autre il suggère des raisons pressantes de ne pas s’attarder dans la médio­crité. « C’est trop traîner ; le temps perdu ne se recouvre jamais ; la mort approche ; la moisson est grande ; les ouvriers sont en petit nombre et Notre Seigneur s’attend à vous. » (IV, 362). Il s’excuse de n’avoir pas fait une démarche promise mais avoue que « le blocus de Paris, les rumeurs du peuple, l’émotion de la ville, la prise et reprise de Saint-Denis et quelque combat arrivé entre La Chapelle et nous, ont si fort préoccupé les esprits qu’on n’a pu faire agir fortement ». (IV, 388).

Il n’oublie pas pour autant les ressources indispen­sables à la continuation de tant d’oeuvres. « Nous sommes en peine de savoir quel argent nous avons tiré des gabelles pour l’utilité de la maison de Riche­lieu, soit pour bâtiments, réparations, acquisitions, consignations, frais de justice, étoffes ou autres pro­visions. » (IV, 319).

Et pendant qu’à la porte Saint-Antoine les troupes de Condé affrontent celles de Turenne et que la Grande Mademoiselle fait donner les canons de la Bastille, M. Vincent songe à rassurer les religieuses de la Visitation au Faubourg Saint-Jacques et à remer­cier le Supérieur de Varsovie d’un « pied d’élan » qu’il vient d’envoyer pour la duchesse d’Aiguillon. C’est chez elle, d’ailleurs, que continuent de se tenir les assemblées des Dames de Charité plus actives que jamais. Cependant qu’à Saint-Lazare on continue les retraites d’Ordinands, les conférences des mardis et que se poursuit l’oeuvre des Enfants Assistés. Jus­qu’à sa mort il s’appliquera, inlassablement, à tout continuer. Cette persévérence dans la méthode et la continuité quels que soient les événements, c’est un des traits les plus saillants de son caractère. Elle est, à ses yeux, essentielle à la vraie charité. « Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. » (XI, 40).

Lorsqu’au déclin de sa vie si remplie, il s’arrête à faire le bilan de tout ce qu’il a entrepris, deux préoc­cupations majeures hantent son esprit et inspirent ses exhortations aux prêtres de la mission. La pre­mière c’est qu’il n’a rien fait que poussé par Dieu.

Le bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même sans qu’on y pense, c’est comme cela que notre Congrégation a pris naissance, que la Compagnie des Filles de la Charité a été faite, que celle des dames pour l’assistance des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des malades de paroisses s’est établie, que l’on a pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes les oeuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour. Et rien de tout cela n’a été entrepris avec dessein de notre part ; mais Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même suscitées insensiblement, et, s’il s’est servi de nous, nous ne savions pourtant où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons faire, bien loin de nous empresser dans le progrès non plus que dans le commencement de ces oeuvres (…). Soyez plutôt pâtissant qu’agissant et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes ensemble ne sauraient faire sans lui. (IV, 122).

Mais encore faut-il ne pas se refuser à l’appel de Dieu. Aussi met-il en garde ses prêtres contre la tentation qui pourrait leur venir d’abandonner l’oeuvre commende. C’est pourquoi il y revient avec insistance dans ses derniers entretiens :

Je vous dis ces difficultés, mes frères, avant qu’elles arrivent, parce qu’il se pourra faire qu’elles arrive­ront. (…). Il pourra donc arriver après ma mort des esprits de contradiction et des personnes lâches qui diront : « A quel propos s’embarrasser du soin de ces hôpitaux ? Quel moyen d’assister tant de gens ruinés par les guerres et de les aller trouver chez eux ? A quoi bon se charger de tant d’affaires et de tant de pauvres ? Pourquoi diriger les filles qui ser­vent les malades, et pourquoi perdre notre temps après des insensés ? ». Il y en aura qui contrediront ces oeuvres, n’en doutez pas ; et d’autres diront que c’est trop entreprendre d’envoyer aux pays éloignés, aux Indes, en Barbarie. Mais, mon Dieu, mais, mon Seigneur, n’avez-vous pas envoyé saint Thomas aux Indes et les autres apôtres par toute la terre ? Ne les avez-vous pas chargés du soin et de la conduite de tous les peuples en général et de beaucoup de per­sonnes et de familles en particulier ? N’importe notre vocation est : Evangelizare pauperibus. (…).

On verra un jour de ces esprits mal faits qui décrieront les biens que Dieu nous a fait embrasser et soutenir avec bénédiction, n’en doutez pas. J’en avertis la Compagnie, afin qu’elle regarde les choses comme elles sont, comme des ouvrages de Dieu, que Dieu nous a confiés, sans que nous nous soyons intro­duits en pas un, ni que nous ayons aucunement contribué à nous en attirer le soin. Il nous a été donné, ou par ceux en qui réside le pouvoir ou par la pure nécessité, qui sont les voies par lesquelles Dieu nous a engagés à ses desseins. Aussi chacun pense dans le monde que cette Compagnie est de Dieu, parce qu’on voit qu’elle accourt aux besoins plus pressantes et plus délaissés. (…).

Mais qui sera-ce qui nous détournera de ces biens commencés ? Ce seront des esprits libertins, libertins, libertins, qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à diner, ne se mettent en peine d’autre chose. Qui encore ? Ce seront… Il vaut mieux que je ne le dise pas. (…) des gens qui n’ont qu’une petite périphérie, qui bornent leur vue et leurs desseins à certaine circonférence où ils s’enferment comme en un point ; ils ne veulent pas sortir de là ; et si on leur montre quelque chose au delà et qu’ils s’en appro­chent pour la considérer, aussitôt ils retournent en leur centre, comme les limaçons en leur coquille. (…).

Faisons le bien qui se présente à faire dans les manières que nous avons dites. Je ne dis pas qu’il faille aller à l’infini et embrasser tout indifféremment, mais ce que Dieu nous fait connaître qu’il demande de nous. (…).

O Sauveur I quel bonheur ! O Sauveur, s’il y avait plusieurs paradis à qui les donneriez-vous, qu’à un missionnaire qui se sera tenu avec révérence à toutes les oeuvres que vous lui avez marquées et qui n’a rien rabattu des obligations de son état I (XII, 91-93).

Sans employer pour le dire les formules qui nous sont, aujourd’hui, familières, M. Vincent a un sens aigu de l’incarnation et de l’engagement. Pour lui l’amour de Dieu ne se conçoit pas sans un amour des hommes à la fois tendre et agissant. C’est lui, sans aucun doute, qui inspire à Bossuet, son disciple, cette poignante définition du christianisme : « Qu’est-ce que l’esprit du Christianisme ? Esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs inté­rêts, souffrir de tous leurs besoins. »

Tel est bien, en effet, le christianisme de M. Vin­cent. Dieu s’étant incarné pour l’amour des hommes, comment aimer Dieu sans les aimer comme Lui, avec Lui ? D’instinct, mais un instinct tout imprégné de grâce, M. Vincent retrouve les formules d’un Saint-Jean Chrysostome : « Dieu cherche des associés à son amour : Aime avec moi, dit-il’, et moi je t’aimerai encore plus. Si tu aimes ceux que j’aime, alors je me croirai moi-même aimé de toi sincèrement .» (P.G. LX, 6 1 9).

Par là s’éclaire toute la conduite de Vincent Depaul et ce constant équilibre entre la recherche de la volonté de Dieu et le souci d’apporter aux besoins des plus pauvres et des plus délaissés des solutions effi­caces et humaines. N’est-ce pas ce que faisait Jésus-Christ ? C’est toujours à l’exemple du Christ qu’il en revient.

Bien d’autres que lui ont eu cette conception de la charité. Elle est traditionnelle dans l’Eglise catho­lique. Mais bien peu ont eu son génie pour évaluer les besoins de leurs frères, comme pour trouver et ajuster les moyens d’y subvenir. Il y apporte la finesse et le réalisme du paysan gascon mais aussi la richesse de ses observations et de ses expériences variées : son enfance paysanne dans les Landes, ses études à Dax et à Toulouse, l’esclavage en Barbarie, la fréquenta­tion des milieux romains, la cour de la reine Margot et le cercle mystique des amis de Bérulle et de Mme Acarie, la famille de Gondi, Clichy et Châtillon-les­Dombes, le Paris des Ecoles, celui de la Cour et du Palais, celui des Grands et des riches peints par Rubens comme celui des gueux gravés par Callot, à quoi s’ajoutent d’innombrables voyages d’un bout à l’autre de la France. Il a beaucoup vu, beaucoup entendu et fidèlement retenu. Il n’ignore rien des réalités éco­nomiques et sociales qui conditionnent la vie des hommes de son temps. Il sait que « le prix des choses double de cinquante en cinquante ans pour le moins » (I, 394). Il n’ignore ni les variations du pouvoir d’achat de la monnaie ni les fluctuations des changes. Il s’entend parfaitement à en faire béné­ficier les oeuvres d’assistance qu’il ne cesse d’orga­niser au fur et à mesure des besoins. Nul mieux que lui ne sait prévoir et réaliser l’équilibre d’un budget, non pour la satisfaction d’un esprit comptable mais parce que le bien être et la vie des pauvres en dépen­dent.

Il a, surtout, un sens affiné de l’homme, de sa psychologie, de ses misères, dé ses faiblesses mais aussi de ses possibilités infinies. L’homme l’intéresse. Il s’amuse de ses travers mais il souffre avec lui de tous ses chagrins, de toutes ses angoisses plus encore de ses découragements et de ses désespoirs. C’est là ce qu’il s’ingénie, par dessus tout, à éviter. Quoi de plus humain, de plus poignant que ses recommanda­tions à M. Le Vacher qui se trouve, alors, à Alger où il s’emploie. comme il peut, à réconforter les chrétiens en esclavage.

Vous ne devez nullement vous raidir contre les abus, quand vous voyez qu’il en proviendrait un plus grand mal ; tirez ce que vous pourrez de bon des prêtres et des religieux esclaves, des marchands et des captifs, par les voies douces et ne vous servez des sévères que dans l’extrémité, de peur que le mal qu’ils souffrent déjà par l’état de leur captivité, joint avec la rigueur que vous voudriez exercer, en vertu de votre pouvoir, ne les porte au désespoir (…). Je vous prie donc de condescendre autant que vous pourrez à l’infirmité humaine ; vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves en leur compatissant que par le rebut et la correction. Ils ne manquent pas de lumière, mais de force, laquelle s’insinue par l’onction extérieur des paroles et du bon exemple. (IV, 120-121).

Mais c’est, peut-être, dans le sauvetage des enfants trouvés que se manifeste en plénitude cette obsession du salut et de la promotion de l’homme pour l’honneur de Dieu qui l’a créé et s’est fait homme pour le sauver. Dans sa conférence du II juillet 1657, à trois ans de sa mort et de ses quatre vingts ans, il en parle aux Dames de Charité à la fois avec le réa­lisme d’un administrateur et la tendresse d’un père :

Venons aux enfants trouvés, dont votre Compagnie a pris le soin ; il se voit, par le compte de Mme de Bragelonne, qui en est la trésorière, que la recette pour la dernière année monte à 16.248 livres, et la dépense à 15.221 livres. Et après avoir lu le nombre des enfants, tant de ceux qui sont encore aux nourri. ces des champs et de la ville, que des petits qui sont sevrés, et des grands qui sont en métier et en service, ou qui restent à l’hôpital, il s’en est trouvé trois cent quatre-vingt-quinze.

On a remarqué que les nombre de ceux qu’on expose chaque année est quasi toujours égal et qu’il s’en trouve environ autant que de jours en l’an. Voyez, s’il vous plait, quel ordre dans ce désordre, et quel grand bien vous faites, mesdames, de prendre soin de ces petites créatures abandonnées de leurs propres mères, et de les faire élever, instruire, et mettre en état de gagner leur vie, et de se sauver (XIII, 807).

Quand il en parle à ses Filles de la Charité, il se montre encore plus ému :

Voyez combien vous êtes heureuses de rendre set.. vice à ces petites créatures, qui donnent à Dieu une louange parfaite et dans lesquelles la bonté de Dieu prend si grand plaisir, plaisir en quelque sorte pareil à celui des mères, qui n’ont point plus grande conso­lation que de voir les petites actions de leurs petits enfants. Elles admirent tout et aiment tout. Ainsi Dieu, qui est leur père, prend de grands plaisirs à toutes leurs petites actions. Faites de même, mes chères soeurs. Estimez-vous leurs mères. Quel honneur de s’estimer mères d’enfants dont Dieu est le père I Et comme telles, prenez plaisir à les servir, à faire tout ce que vous pourrez pour leur conservation. En cela, mes filles, vous ressemblez en quelque façon à la Sainte Vierge, car vous serez mères et vierges ensem­ble. Habituez-vous à regarder ces petits-enfants de cette sorte, et cela facilitera la peine qu’il y a auprès d’eux, car je sais bien qu’il y en a.

Le bien que vous leur faites ne se terminera pas avec eux ; car, s’ils vivent, ils auront de l’emploi dans le monde ; s’ils se marient, ils donneront bon exem­ple à leur famille et à leurs voisins.

En servant ces petits enfants, en servant les pauvres malades, en les allant chercher, vous rendez à Dieu le plus grand service que l’on puisse lui rendre, vous contribuez de tout votre pouvoir à ce que la mort du Fils de Dieu ne leur soit pas inutile, vous honorez la vie de Notre Seigneur Jésus Christ, qui souvent a fait ce même exercice. (IX, 133-141).

L’imagerie populaire qui se plait à le représenter un marmot dans les bras a bien deviné où allait son coeur. Mais dans cet enfant c’est toute l’humanité qu’il embrasse. Entendez plutôt son appel pathétique du 24 juillet 1655

La guerre est par tous les royaumes catholiques : guerre en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Suède, en Pologne, attaquée par trois endroits, en Hibernie, jusque dans les pauvres montagnes et rochers presqu’inhabitables. L’Ecosse n’est guère mieux ; l’An­gleterre, on sait l’état déplorable où elle est. Guerre partout, misère partout. En France, tant de gens souf­frent I O Sauveur 1 si, pour quatre mois que nous avons eu ici la guerre, nous avons eu tant de misère au coeur de la France où les vivres abondaient de toutes parts, que peuvent faire ces pauvres gens des frontières qui sont dans ces misères depuis vingt ans ? Oui, il y a bien zo ans qu’ils ont toujours la guerre ; s’ils ont semé, ils ne sont pas assurés de recueillir ; les armées viennent, qui pillent, qui enlè­vent et ce que le soldat n’a pas pris, les sergents le prennent et l’emportent. Après cela, que faire ? Que devenir ? Il faut mourir. S’il y a une vraie religion… qu’ai-je dit, misérable… s’il y a une vraie religion ! Dieu me pardonne I Je parle matériellement. C’est parmi eux, c’est en ces pauvres gens que se conserve la vraie religion, une foi vive ; ils croient simplement, sans éplucher ; soumission aux ordres, patience dans l’extrémité des misères à souffrir tant qu’il plait à Dieu, les uns pour les guerres, les autres à travailler le long du jour à la grande ardeur du soleil ; pauvres vignerons, qui nous donnent leur travail, qui s’atten­dent à ce que nous prierons pour eux, tandis qu’ils se fatiguent pour nous nourrir

Nous vivons du patrimoine de Jésus Christ, de la sueur des pauvres gens. Nous devrions toujours penser quand nous allons au réfectoire : « ai-je gagné la nourriture que je vais prendre ? J’ai souvent cette pensée, qui me fait entrer en confusion : « Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger, ce pain qui te vient du travail des pauvres ? Au moins, si nous ne le gagnons pas comme eux, prions pour leurs besoins.

Nos missionnaires de Barbarie et ceux qui sont à Madagascar, qu’ont-ils entrepris ? Qu’ont-ils exécuté ? Qu’ont-ils fait ? Qu’ont-ils souffert ? Un homme seul entreprend une galère où il y a quelquefois deux cents forçats : instructions, confessions générales aux sains, aux malades, de jour et de nuit ; pendant 15 jours ; et au bout de ce temps, il les traite, il va lui-même acheter un boeuf, il fait cuire cela ; c’est leur régal ; un homme seul fait cela ! Tantôt il s’en va dans les fermes où l’on met des esclaves, et va trouver les maîtres pour les prier de lui permettre de tra­vailler à l’instruction de leurs pauvres esclaves ; il prend leur temps et leur fait connaître Dieu, les rend capables de participer aux sacrements, et à la fin il les traite et leur fait un petit régal.

A Madagascar, les missionnaires prêchent, confes­sent, catéchisent continuellement, depuis 4 heures dit matin jusqu’à la nuit ; le reste du temps c’est l’office, c’est la visite des malades. Voilà des ouvriers, voilà des vrais missionnaires ! Plaise à la bonté de Dieu nous donner cet esprit qui les anime, un coeur grand, vaste, ample I (XI, 2oo sq.).

Il avait alors 75 ans, ses jambes ne pouvaient plus le porter. Ses confrères et l’Archevêque de Paris l’avaient contraint d’utiliser le petit carrosse et les deux chevaux offerts par la duchesse d’Aiguillon. Il trouvait, cependant, moyen de bâtir au Faubourg Saint-Laurent l’Hôpital du Nom de Jésus pour l’hé­bergement de quarante pauvres, vingt hommes et vingt femmes, qu’ils pourvoit de métiers et d’outils pour les préserver de l’oisiveté. Il encourage et guide la fondation de l’Hôpital Général à la Salpétrière, mais sans en accepter la direction ni la responsabilité. Il s’emploie activement à obtenir de Rome la con­damnation des cinq propositions de Jansénius et se réjouit d’y avoir réussi, le 31 mai 1653. Non pas qu’il ait le moins du monde l’âme d’un inquisiteur, mais il a pressenti le mal que cette doctrine pourrait faire aux âmes. Cela ne l’empêche pas d’estimer et de défendre autant qu’il peut son ancien ami M. de Saint-Cyran. Il suit de près et fournit de mission­naire la mission de Metz à laquelle participe un fils de son âme, le jeune abbé Bossuet qui, après avoir suivi la retraite des Ordinands à Saint-Lazare, était devenu un assidu des conférences des mardis. Il s’y était imprégné de l’esprit de M. Vincent qui inspire notamment son fameux Carême prêché au Louvre, devant Louis XIV, en 1662.

Il lui donnait pour conclusion ce sermon du Ven­dredi Saint où, après avoir évoqué les souffrances de Jésus, il ajoutait : « Ce sont les pauvres, mes frères, dans lesquels je vous exhorte de contempler aujour­d’hui la passion de Jésus. Vous n’en verrez nulle part une image plus naturelle. Jésus souffre dans les pauvres ; il languit, il meurt de faim dans une infinité de pauvres familles. Voilà donc, dans les pauvres, Jésus-Christ souffrant ; et nous y voyons encore, pour notre malheur, Jésus-Christ abandonné, Jésus-Christ délaissé, Jésus-Christ méprisé. »

Par Bossuet, la voix de M. Vincent continuait de plaider la cause du pauvre peuple. Depuis qu’au petit matin du 27 septembre i 66o, tranquillement assis dans son fauteuil d’impotent, il rendit l’âme, il n’a pas cessé de parler au coeur des hommes. En lui se recon­nait un reflet de la philanthropie de Dieu.

Fin

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