Saint Vincent de Paul ou le realisme de la charité. 3. De la cure de Clichy au palais des Gondi

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Auteur: Michel Riquet, S.J. · Année de la première publication : 1960.
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De la cure de Clichy au palais des Gondi

Philippe-Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, marquis des Iles d’Or, Baron de Montmirail, général des galères et lieutenant général du roi ès mers du Levant, était fils du maréchal Albert de Gondi et neveu du Cardinal Pierre de Gondi, évêque de Paris de 1568 à 1616 ; frère d’Henri et de Jean-François de Gondi qui, l’un après l’autre, succèderont à leur oncle Pierre sur le siège épiscopal de Paris qui devient, en 1626, archevêché. Originaire de Florence, comme celle de Catherine et Marie de Médicis, reines de France, la famille de Gondi tenait dans le royaume une des premières places. Son crédit survivra à celui des Concini qu’il avait, d’ailleurs, devancé.

Ayant épousé la noble et vertueuse Françoise Mar­guerite de Silly, Philippe-Emmanuel de Gondi en eut trois fils. Pierre (1602-1676), duc de Retz, Henri qui, destiné à relayer ses oncles à l’archevêché de Paris, meurt d’un coup de pied de cheval, en 1622, à l’âge de dix ans et Jean-François-Paul, né en 1613, qui deviendra le trop fameux Cardinal de Retz. C’est pour diriger l’éducation de ces enfants, surtout de l’aîné qui allait sur ses douze ans, que Bérulle deman­dait à M. Vincent d’entrer dans la maison de Gondi, rue Neuve-des-Petits-Champs. sur la paroisse Saint-Eustache. Cela ne devait pas, d’ailleurs, l’empêcher de garder, par l’intermédiaire d’un vicaire, sa cure de Clichy. Pendant environ quatre ans, de 1613 à 1617, M. Vincent partage son temps entre la famille de Gondi où, dès 1614, Mme de Gondi l’adopte pour confesseur et conseiller, et sa paroisse de Clichy dont il rebâtit l’église et renouvelle le mobilier. Mais les Gondi ne vivent pas qu’à Paris. Ils emmènent leur aumônier-précepteur dans leurs domaines de Ville-preux, de Joigny, de Folleville. Et c’est là que M. Vincent découvre la misère, morale autant que matérielle, des paysans de France. « Le pauvre peuple des campagnes meurt de faim et se damne. »

M. Bourdoise qu’il rencontre à l’Oratoire lui a dit la grande pitié des églises rurales au lendemain des guerres de religion. Celles qui n’avaient pas été détrui­tes,« n’étaient plus couvertes que de chaume, ruinées pour la plupart, sans livres, sans ornements et plu­sieurs sans tabernacles. Le Fils de Dieu y était logé en des ciboires de cuivre tout verdis et à demi-pour­ris, les hosties quelquefois pleines de vers ou mangées de souris ». Mais l’état moral du clergé n’est pas meil­leur. Un chanoine lui écrira : « Dans notre diocèse, le clergé est sans discipline ; le peuple sans crainte, et les prêtres sans dévotion et sans charité ; les chaires sans prédicateur, la science sans honneur, le vice sans châtiment ; la vertu est persécutée et l’autorité de l’Eglise haïe, méprisée, l’intérêt particulier est le bois ordinaire du sanctuaire. »

C’est à travers ses voyages en compagnie de Mme de Gondi qu’il va prendre conscience de l’étendue de l’ignorance et de l’abandon dont souffre le peuple des campagnes. Le 20 juin 1616, il écrit au Vicaire géné­ral de Sens, Edme Maujean, pour lui demander pouvoir d’absoudre les cas réservés, car, dit-il « il se trouve quelquefois quelques bonnes personnes qui désirent faire confession générale et il s’y rencontre bien souvent des cas réservés ». (I, 20)

Un jour de janvier 1617, accompagnant Mme de Gondi en son domaine de Folleville en Picardie, il réalisa soudain sa vocation de missionnaire des cam­pagnes. Un vieillard se mourait. « Il était en répu­tation d’être le plus homme de bien, ou du moins un des plus hommes de bien du village. Il se trouva, néanmoins, qu’il était chargé de péchés qu’il n’avait jamais osé déclarer en confession, ainsi qu’il le déclara lui-même tout haut peu après en présence de Mme de Gondi, lui disant : « Madame, j’étais damné, si je n’eusse fait une confession générale, à raison des péchés que je n’avais osé confesser ». (XII, 7.8)

Très impressionnée, Mme de Gondi pria M. Vin­cent de « faire une prédication en l’Eglise de Folle-ville pour exhorter les habitants à la confession géné­rale ». C’était le 25 janvier 1617, le sermon remua si bien la population que toutes ces bonnes gens vou­lurent faire une confession générale. M. Vincent ne pouvant y suffire, Mme de Gondi envoya prier les jésuites d’Amiens de venir à son aide. Le Recteur vint lui-même et envoya le R.P. Fourché qui aida « à confesser, prêcher et catéchiser ». Ensuite on passa

aux autres villages qui appartenaient à Madame en ces quartiers là », on y prêcha, confessa, catéchisa de même. « Il y eu grand concours et Dieu donna partout la bénédiction ». (XI, 4 et XII, 8)

Tel fut le point de départ de la Compagnie des prêtres de la Mission. M. Vincent n’y avait encore jamais songé. Une fois conçue la méthode, restait à la mettre en oeuvre dans la réalité de chaque jour. C’est à quoi il s’emploie, soutenu par les encourage­ments et la générosité de Mme de Gondi.

Cependant, M. de Bérulle qui lui avait fait quitter au bout d’un an, sa cure de Clichy pour le service des Gondi, lui propose, durant le carême de cette même année 1617, de prendre en charge la paroisse de Châtillon-les-Dombes, au pays de Bresse. L’état de cette paroisse importante laissait beaucoup à désirer Depuis quarante ans la cure était possédée par des bénéficiers qui ne venaient à Châtillon que pour en tirer le revenu. Les notables de la ville, MM. Beynier, Garron, Quichenon, Alix et autres étaient huguenots. Il y avait là six vieux prêtres sociétaires, qui « vivaient dans un grand libertinage, gardant chez eux des filles et des femmes au grand scandale de tout le monde ». Sur quoi on avait prié le Père Bence, supé­rieur de l’Oratoire récemment créé à Lyon, de trou­ver pour cette cure « quelque homme de bien, qui, ne recherchant ses intérêts propres, recherchât pure­ment ceux de Jésus-Christ ». A son tour, M. Bence s’adressait à M. de Bérulle qui proposa tout cela à M. Vincent et, finalement, « lui fit accepter cet em­ploi ».

Sans différer, Vincent de Paul se met en route pour Lyon où le P. Métezeau lui donne une lettre de recommandation pour M. Beynier qui, tout hugue­not qu’il fût, « accueille et retient chez lui à loger le nouveau curé. » Devant l’ampleur du travail, il s’adjoint sans tarder un vicaire, Messire Louis Girard, prêtre particulièrement estimé « tant pour sa vertu que pour son savoir. »

Installés tous deux chez M. Beynier, au second étage, chacun en sa chambre, ils y mènent une vie de religieux. « On se levait à cinq heures ; on y faisait demi-heure d’oraison ; après ils faisaient chacun leur chambre ; puis ils allaient à l’office, dire la Sainte Messe et, ensuite, continuaient la visite de la paroisse (…) tâchant de gagner un chacun ou par une cordialité extraordinaire, ou par l’aumône. » (XIII, 49)

Sans tapage, par le rayonnement d’un exemple constant, « il pratiquait bien lui-même ce qu’il ensei­gnait aux autres », M. Vincent transforme peu à peu sa paroisse. « Les dimanches et fêtes, il faisait avec M. Girard, vicaire, le prône ou prédication le matin, et le catéchisme l’après dîner. Les principales fêtes, il faisait venir les jésuites pour prêcher et confesser. En administrant les sacrements il faisait souvent des ins­tructions sur les cérémonies. Il était fort assidu aux confessions, auxquelles il venait grand nombre des lieux circonvoisins, pour avoir demeuré longues années sans entendre sermons, catéchismes et ne s’être appro­chés des sacrements ». Détail suggestif , « il apprit à parler bressan pour sa facilité en tous ses exercices ». (XIII, 50-51)

A trois lieues de la future paroisse d’Ars et deux siècles à l’avance, M. Vincent accomplit par les mêmes moyens, le même travail de conversion auquel Jean-Baptiste Vianney emploiera toute sa vie. A Châtillon il suffit de quelques mois pour que tout rentre dans l’ordre. D’abord, les ecclésiastiques, car, dira un jour M. Vincent. « l’Eglise n’a de pires ennemis que les prêtres. C’est d’eux que les hérésies sont venues, que le vice a régné et que l’ignorance a établi son trône parmi le pauvre peuple ; et cela par leur propre dérèglement et faute de s’opposer de toutes leurs for­ces, selon leurs obligations, à ces trois torrents qui ont inondé la terre. » (XII, 86)

Ceux de Châtillon, qui « tenaient des filles sus­pectes. fréquentaient les cabarets et les jeux », chas­sèrent les filles, se rangèrent et se mirent à vivre en commun de manière plus édifiante que devant. Les deux églises fort mal entretenues furent réparées, les cérémonies décemment accomplies. Mais, surtout, on vit se convertir, les uns après les autres, les notables de la ville à commencer par les huguenots, Jacques et Philibert Garron puis René et Jean qui tous dépen­sèrent leurs biens en oeuvres pies. Jacques se fit capucin et sa fille Ursuline. Son beau-frire M. Beynier, le premier hôte de Vincent à Châtillon, se convertit, lui aussi, totalement. De sa fortune considérable il fit d’abord, comme Zachée, des restitutions, puis finança les réparations aux églises, s’apauvrit par ses aumônes, vivant dans le célibat et s’adonnant aux oeuvres de charité.

Le Seigneur du lieu, le comte de Rougemont, « grand homme, bien fait », avait été « un franc éclaicilleur ». Là-dessus, M. Vincent se montre catégo­rique « Il me l’a dit et il n’est pas croyable combien il a battu, blessé et tué de monde. Enfin, Dieu le toucha si efficacement qu’il entra en lui-même ; et connaissant l’état malheureux où il était, il résolut de changer de vie, comme il fit. » (XII, 231-233). Pour cela il s’applique à se détacher de tout ce qui pourrait faire, en lui, obstacle à Dieu. « Quand je m’aperçois que quelque chose me détourne de mon souverain bien, je prie, je coupe, je tranche, je me fais quitte de ce lien, ce sont là mes exercices ». Restait son épée qui l’avait si bien servi en tant d’occasions. Il sent qu’il y tient encore. Alors apercevant une grosse pierre, il descend de cheval, prend l’épée, la bat sur la pierre jusqu’à tant qu’elle se rompe en pièces. Dès lors il ne tiendra plus qu’à Dieu seul.

Il fallait assurer la persévérence de tous ces con­vertis. Il fallait aussi organiser ces bonnes volontés et leur fixer des buts pratiques. Un beau dimanche d’août, M. Vincent allait célébrer la messe parois­siale quand on vient lui dire l’extrême détresse d’une famille située dans un écart, à un quart de lieue. Tous étaient malades, sans personne qui puisse assister les autres. Fort ému le curé monte en chaire et commu­nique sa compassion à toute l’assistance.

Après Vêpres, tandis que M. Vincent escorté d’un bourgeois de la ville, s’en va voir les malheureux, ils rencontrent toute une procession de bonnes person­nes, les unes allant, les autres revenant, ou se repos sant, car il faisait grande chaleur, sur le bord du chemin. Alors il se dit : « Ne pourrait-on pas réunir ces bonnes dames et les exhorter à se donner à Dieu pour servir les pauvres malades » (IX, 208.209 et 243-244)•

Ensuite de quoi, le 23 août 1617, fut créée la Cha­rité de Châtillon-les-Dombes. Les autres, des milliers d’autres suivront. Mais c’est ici le départ. (XIV, 125, n. 1).

Toutes les fois que, dans ses entretiens soit avec les prêtres de la Mission, soit avec les filles de la Charité, il évoque ces débuts, M. Vincent leur répète avec une curieuse insistance : « Je n’y avais jamais pensé » (IX, 208). C’est qu’il veut les convaincre que Dieu seul a tout fait, tout inspiré, tout mené. Il est vrai, également, qu’au départ, Vincent de Paul n’a jamais envisagé de rien fonder. D’abord il ne rêvait que de se faire une situation honorable et rentable. Depuis que son aventure en Barbarie, son séjour à Rome, ses premières rencontres à Paris, chez la Reine Margot, puis chez M. de Bérulle, l’ont orienté vers une vie plus authentiquement chrétienne il se montre prêtre régulier et zélé tant comme curé de Clichy que dans la maison des Gondi. Mais il n’a jamais fait le projet d’être fondateur de quoi que ce soit. Il observe, il étudie, il s’adapte, il s’efforce de trouver une solution aux problèmes tels qu’ils se posent, au jour le jour, à son âme de plus en plus anxieuse de remédier à tous les décor• dres qu’il découvre dans le clergé comme dans le peuple des campagnes.

Il n’est pas, comme Bérulle, un contemplatif ni un spéculatif. Avec toute sa bonne volonté il s’offre à Dieu et s’applique à répondre à ses appels au fur et à mesure qu’il les perçoit. Tel est le réalisme de M. Vincent. Il se révèle à plein dans la création de cette première Charité de Châtillon-les-Dombes.

D’abord, comme à Folleville, il n’a songé qu’à faire revivre les âmes mortes par une pastorale vivante, la prédication, le catéchisme, les sacrements non seu­lement administrés mais expliqués, c’est-à-dire rendus sensibles et fructueux. Ici, comme là et à Clichy, il travaille en équipe soit avec un vicaire, soit avec des jésuites du voisinage. Ainsi s’amorce la Congrégation des prêtres de la Mission.

Mais la fréquentation de l’église et des sacrements ne suffit pas à la vie chrétienne. La foi qui sauve c’est celle qui agit et s’épanouit en charité, en amour effec­tif des hommes et de Dieu. Par là, il en vient à la Charité.

Si les réalisations de M. Vincent ne résultent pas de projets ni de théories bâtis à l’avance, on retrouve en elles la trace évidente de toutes les expériences, de toutes les observations, de toutes les réflexions qui, de loin, les ont insensiblement préparées. La pre­mière et la plus éclatante démonstration de ce fait nous est fournie par les statuts de la Confrérie de la Charité instaurée à Châtillon-les-Dombes. C’est, d’ail­leurs, en date du 24 novembre 1617, le plus ancien document de cette importance que nous ayons de lui. Il s’y révèle déjà tout entier.

D’abord le prologue. Il nous semble une réponse aux angoisses qui, les années précédentes, l’avaient, dit-on, douloureusement éprouvé comme elles avaient, en sa jeunesse, tourmenté François de Sales. Les con­troverses entre catholiques et protestants comme entre jésuites et dominicains sur le problème de la pré­destination, de la prescience de Dieu et de la liberté de l’homme créaient à leur esprit d’obsédantes et insolubles difficultés. On en trouve une trace émou­vante et certaine dans la lettre même où le jeune abbé Depaul raconte à M. de Comet ses aventures en Barbarie. Faisant allusion à la recette pour guérir la gravelle qu’il tenait du maître dont il était alors esclave, il regrette de n’avoir pas pu l’utiliser pour empêcher de mourir le frère du dit M. de Comet. Là-dessus, il greffe des réflexions bien inattendues sur la prescience divine.

Ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie, la mort n’en aurait pas triomphé (au moins par ce moyen), bien que l’on dise que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu. Il est vrai, mais ce n’est point parce que Dieu avait compté ces jours être en tel nombre, mais le nombre a été compté devant Dieu, parce qu’il est advenu ainsi ; ou, pour plus clairement dire, il n’est point mort lorsqu’il est mort pour ce que Dieu l’avait ainsi prévu, mais il l’avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été connu être tel qu’il a été parce qu’il est mort lorsqu’il est mort. (I, 8).

Si mal « empatouillé » que soit ce morceau, il révèle une obsédante préoccupation de sauvegarder la liberté de l’homme nonobstant que Dieu aie tout prévu d’avance.

Or, on voit reparaître le même souci dans ce pro. logue de la Charité de Châtillon. Il ne l’avait pas quitté. Mais il entrevoit la solution. Il y a un signe cer­tain de prédestination offert à tous, c’est celui que Jésus lui-même indique dans son fameux tableau du Jugement dernier : « Venez les bénis de mon Père, j’avais faim et vous m’avez donné à manger, etc… » c’est l’idée que développent les premières phrases des statuts :

Comme ainsi soit que la charité. envers le prochain soit la marque infaillible des vrais enfants de Dieu, et qu’un des principaux actes d’icelle soit de visiter et nourrir les pauvres malades, cela fait que quelques pieuses demoiselles et quelques vertueuses bourgeoises de la ville de Châtillon-les-Dombes, diocèse de Lyon, désireuses d’obtenir cette miséricorde de Dieu d’être de ses vraies filles, ont convenu par ensemble d’assister spirituellement et corporellement ceux de la ville, les­quels ont parfois beaucoup souffert, plutôt par faute d’ordre à les soulager que de personnes charitables.

Pour que la charité soit vraie elle doit agir et agir efficacement. C’est pourquoi il faut l’organiser et assu­rer sa persévérance. L’individualisme n’y saurait réus­sir. Il faut donc une charité communautaire et orga­nisée. C’est ce que rappelle le paragraphe suivant :

Mais, parce qu’il est à craindre qu’ayant commencé ce bon oeuvre, il ne dépérisse dans peu de temps, si, pour le maintenir, elles n’ont quelque union et liaison spirituelle ensemble, elles se sont disposées à se joindre en un corps qui puisse être érigé en une confrérie, avec les règlements suivants, le tout néanmoins sous le bon plaisir de Monseigneur l’Archevêque, leur très honoré prélat auquel cet oeuvre est entièrement soumis.

Ladite confrérie s’appellera la confrérie de la Charité’ à l’imitation de l’hôpital de la Charité de Rome ; et les personnes dont elle sera principalement composées, servantes des pauvres ou de la Charité.

Quant aux prescriptions qui suivent, leurs savou­reuses précisions démontrent bien que M. Vincent n’a, finalement, rien improvisé. Il y a depuis long­temps réfléchi. Jusque dans les moindres détails on retrouve les observations qu’il a faites à Rome en visitant les hôpitaux et en y voyant procéder les disci­ples de saint Camille de Lellis dont il s’est visible­ment inspiré. Il n’a pas oublié non plus tout ce que lui ont appris ses fréquentes visites dans le nouvel et splendide Hôpital de la Charité de Paris. Tout cela lui suggère des recommandations concrètes et savou­reuses. D’abord, il faut une hiérachie. On élit une prieure, puis une sous-prieure, une trésorière et des assistantes.

« La prieure recevra aux soins de la confrérie les malades vraiment pauvres. » Vincent Depaul est trop gascon, je dirai trop clairvoyant et trop fin pour être dupe des faux pauvres, des parasites de la charité. Mais il y a des vraies pauvres. Pour ceux-là, on n’épar­gnera rien.

Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle en avertira celle qui sera de jour de service, laquelle l’ira voir incontinent ; et la première chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une chemise blanche, afin que si ainsi est, elle lui en porte une de ladite.

On n’omettra pas de veiller à leur âme. On les prépa­rera à bien se confesser, à bien recevoir les sacrements, car l’homme est corps et âme, et Vincent Depaul veut qu’on s’occupe de l’un avec l’autre.

Mais voici pour le corps :

Chacune desdites servantes des pauvres apprêtera leur manger et les servira un jour entier. La prieure commencera, la trésorière la suivra, et puis l’assistante, et ainsi l’une après l’autre, selon l’ordre de leur réception.

Il n’oublie pas non plus les empêchements pos­sibles :

Si quelqu’une est empêchée pour quelque autre cause, elle fera en sorte qu’une autre servira pour elle, en s’en revanchant en pareil cas.

Il faut éviter toute discussion, toute fantaisie. On s’en tiendra donc à l’ordre de réception :

Celle qui sera de jour, ayant pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant les saluera vaiement et charitablement, accommodera la tablette sur le lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du pain, fera laver les mains aux malades et dira le Benedicite, trempera le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat ; accommodant le tout sur ladite tablette puis conviera le malade charitablement à manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait à lui-même le bien qu’elle fait aux pauvres. Elle lui dira quelque petit mot de Notre Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et l’ayant ainsi mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le laissera et en ira trouver un autre pour le traiter en la même sorte, se ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps ; puis reviendra le soir leur porter à souper avec même appareil et ordre que dessus. Cha­que malade aura autant de pain qu’il lui en faudra avec un quarteron de mouton ou de veau bouilli pour le diner et autant de rôti pour le souper, excepté les dimanches et fêtes, qu’on leur pourra donner quelque poule à bouillir pour leur diner et leur mettre leur viande en hachis au souper deux ou trois fois la semaine. Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine de vin par jour, moitié au matin et moitié au soir… (XIII, 423-437).

Rien ne sera laissé à la fantaisie. Le bien des mala­des exige régularité, constance, régime équilibré.

Mais s’il convient de bien soigner et, comme dit la première ébauche de règlement du 23 août 1617, (I aider le corps en le nourrissant et en le faisant médiciner », il n’est pas moins essentiel à la confré­rie « de disposer à mieux vivre ceux qui guériront et à bien mourir ceux qui tendront à la mort ». (XIV, 125-n. I et XIII. 429)

Pour cela, il indique aux « servantes des pauvres » le moyen « de coopérer au salut des âmes et de les mener comme par la main à Dieu ».

Ayant réglé la manière d’assister les pauvres mala­des il organise la vie communautaire des « servantes des pauvres ». Elles se réuniront tous les troisièmes dimanches du mois. Le matin elles assisteront ensem­ble à la messe. L’après-dîner elles s’assembleront pour réciter quelques prières puis entendre une exhorta­tion « tendant à l’avancement spirituel de toute la compagnie », après quoi le curé ou son vicaire « pro­posera ce qui sera à faire pour le bien des pauvres malades ». Les décisions seront prises « à la pluralité des voix », celle du curé ayant « force délibératrice, comme l’une de celles desdites servantes des pauvres », ni plus, ni moins. Pour conclure, « elles s’admoneste­ront charitablement des fautes survenues au service des pauvres ». Voilà, déjà, ce que nous appelons au­jourd’hui « révision de vie ».

La gestion financière et matérielle n’est pas oubliée et fait l’objet de règles toujours avisées. Mais il y a plus. A ces servantes des pauvres qui se recrutent parmi les femmes « tant veuves et mariées que filles », M. Vincent propose un mode de vie qui, sans les dis­traire de leurs devoirs d’épouses, de mères, de maîtresses de maison, les oriente vers la perfection chrétienne. Outre la prière du matin, la messe quotidienne, il leur recommande de lire « chaque jour posément et attenti­vement un chapitre du livre de Mgr l’Evêque de Genève intitulé L’Introduction à la vie dévote et feront quelque élévation d’esprit à Dieu ». Le soir, elles feront l’examen de conscience.

Ainsi, dès 1617, M. Vincent se met résolument dans la ligne de saint François de Sales et, par le moyen des Confréries de Charité, s’emploie à initier les laïques à une vie spirituelle qui semblait, à certains, le mono­pole des religieux de profession. L’Introduction à la vie dévote, parue en 16o8, devient, dès 1617, le livre de chevet des Dames de Charité qui à partir de Châtillon­les-Dombes vont se multiplier dans la France entière et bien au delà.

Approuvée par l’Archevêque de Lyon, le 24 novem­bre 1617, la Charité de Châtillon fut solennellement érigée, le 8 décembre, « jour de l’Immaculée Concep­tion de la Vierge Mère de Dieu ». Ce fut, probable­ment, le dernier acte officiel de M. Vincent, curé de Châtillon. Avant d’aller à Lyon, le 24 novembre 1617, pour y faire approuver les statuts de la Confrérie de Charité. il avait reçu la visite quelque peu mysté­rieuse d’un gentilhomme qui lui remit plusieurs lettres. L’une du Général des galères M. de Gondi, l’autre de M. de Bérulle. Celle-ci « causa divers mouvements en son âme ». (XIII, 52)

A son retour de Lyon, où, sans doute, il discuta de son avenir avec le supérieur de l’Oratoire, M. Vincent, après la fête du 8 décembre, fit ses adieux à Châtillon­les-Dombes. Il rejoignait, à Paris, la famille de Gondi. Il n’y avait pas un an qu’il l’avait quittée.

Ce n’est pas sans regrets, ni même sans lutte inté­rieure, que M. Vincent abandonna cette paroisse qui, en quelques mois, s’était si singulièrement transfor­mée. Il y eut des larmes y compris les siennes. Quelles raisons M. de Bérulle avait-il fait valoir ? Nous l’igno­rons. Mais nous connaissons celles que Mme Gondi lui écrivait en septembre de cette même année. Celles-ci, peut-être, rejoignaient celles-là.

J’invoque Dieu et la Sainte Vierge, lui écrivait-elle, de vous redonner à notre maison, pour le salut de toute notre famille et de beaucoup d’autres vers qui vous pourrez exercer votre charité. Je vous sup­plie encore une fois. Si après cela vous me refuser, je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m’arri­vera et de tout le bien que je manquerai à faire. faute d’être aidée. (I, 22).

M. de Gondi, le 15 octobre, joignait ses instances à celles de sa femme : « Je vous prie seulement de considérer qu’il semble que Dieu veut que, par votre moyen, le père et les enfants soient gens de bien. »

Charles du Fresne, sieur de Villeneuve, s’en mêla aussi et le mystérieux gentilhomme dont on a parlé n’était autre que lui. Secrétaire de la reine Margue­rite, dans le même temps que M. Vincent en était l’aumônier, M. du Fresne s’était lié avec lui d’une profonde amitié. Après la mort de la malheureuse reine, survenue le 27 mars 1615, il devint secrétaire de Philippe-Emmanuel de Gondi chez qui il retrouva M. Vincent. On ne manqua pas de le lui envoyer.

Si Vincent de Paul céda à tant d’instances ce ne fut certes pas par attrait pour le grand monde. Mais tout en travaillant au salut de ces grands il pouvait envisager d’étendre, par eux, bien au delà des limites d’une paroisse, l’action missionnaire qu’il avait entre­prise. Les immenses domaines des Gondi, peuplés de 8.000 âmes, lui offraient un champ d’apostolat beau­coup plus vaste. M. de Bérulle ne manqua sans doute pas de le lui souligner.

Ayant laissé la paroisse de Châtillon aux bons soins de son vicaire, Louis Girard, M. Vincent reprit à Paris, dès le 23 décembre 1617, sa place dans la mai­son du Général des Galères.

* * *

Comme prévu, le premier soin de M. Vincent, après son retour à Paris, fut d’organiser la mission dans les bourgs et villes où la famille de Gondi exerçait quelque pouvoir. Et, la mission terminée, pour en maintenir et développer le bienfait, il organisait une Confrérie de Charité sur le modèle de Châtillon-les­Dombes. C’est ainsi que l’année 1618 vit se créer, en conclusion d’une mission, le 23 février, la Charité de Villepreux, le 9 septembre celle de Montmirail, le novembre celle de Joigny.

Cependant, il était l’aumônier du Général des Galères. Comment se serait-il désintéressé du sort des galériens ? A Paris où les condamnés aux galères atten­daient le départ de la Chaîne vers Marseille, on les entreposait dans des cachots infects, sans air, sans lumière, parmi l’humidité et la vermine. Sur l’initia­tive de M. Vincent on les transféra dans une maison plus saine, au Faubourg Saint-Honoré, près de l’église Saint-Roch. Le Cardinal. par mandement du I« juin 1618, fit appel à la charité du peuple de Paris en leur faveur. M. Vincent suggéra aussi au Général des Galères d’entreprendre, cette même année, la cons­truction à Marseille d’un hôpital pour les galériens.

Il fit si bien, durant toute cette année, pour amé­liorer la condition des galériens que, le 8 février 1619, le Roi Louis XIII, à la requête de Philippe-Emmanuel de Gondi, général des galères de France, « ayant compassion des forçats et désirant qu’ils profitent spi­rituellement de leurs peines corporelles, a accordé et fait don de la charge d’aumônier réal à M. Vincent de Paul, prêtre, bachelier en théologie (…), aux gages de six cents livres par an et aux mêmes honneurs et droits dont jouissent les autres officiers de la marine du Levant. Voulant Sa dite Majesté que le dit de Paul, en la qualité d’aumônier réal, ait dorénavant égard et supériorité sur tous les autres aumôniers des dites galères ». (XIII, 55)

L’année 1618 déjà bien remplie par les missions et fondations de charités s’acheva pour M. Vincent par une rencontre qui devait marquer toute sa vie, celle de saint François de Sales. En novembre 1618, Mgr de Genève accompagnait à Paris le Cardinal de Savoie venu négocier à Paris le mariage du Prince de Piémont avec Christine de France, soeur de Louis XIII. Il allait séjourner dans la capitale jusqu’en septembre 1619. Il y serait rejoint par sainte Chantal. C’est ainsi que M. Vincent devint l’ami de l’un et de l’autre. Dans ses Entretiens comme dans ses lettres on trouve maintes traces de ses rencontres amicales avec Fran­çois de Sales et Jeanne de Chantal. « Avant la fonda­tion de la Compagnie (des prêtres de.la Mission), Mgr de Genève que nous avions l’honneur de connaître et de fréquenter, nous obligea à avoir soin des reli­gieuses de la Visitation ; nous y voilà engagé ; c’est une parole donnée ». (XII, 422)

A partir de cette rencontre de 1618, saint François de Sales devient pour M. Vincent le modèle qu’il s’applique à reproduire. l’autorité à laquelle il se réfère. Lui recommande-t-on pour sa santé d’aller faire une cure à Forges-les-Eaux, il écrit à Louise de Maril­lac : « Enfin, je me suis laissé faire à la manière qu’il me semble que notre bienheureux Père le ferait ». (I, 63). Et, pour ce qui la concerne, il lui propose éga­lement de se conformer à ses exemples : « Au nom de Dieu, faites doucement en la manière que vous pouvez vous imaginer que faisait notre bienheureux Père, Monseigneur de Genève ». (I, 289 ; Rapp. I, 384, 398)

C’est lui, toujours, dont il invoque l’exemple pour inculquer aux filles de la Charité la dévotion au cha­pelet : « Notre bienheureux Père disait que, s’il n’avait eu obligation à son Office, il n’aurait dit d’autre prière que ce chapelet. » (IX, 220)

Quelque estime qu’il ait pour son premier directeur, Pierre de Bérulle, M. Vincent n’a jamais fait de lui une norme vivante de vie chrétienne, alors que tous les faits et gestes de saint François de Sales sont évoqués par lui comme une suprême référence. N’est-il pas significatif qu’il ait, avant même la rencontre de 1618, fait de l’Introduction a la Vie dévote, le livre de che­vet des Dames de Charité, à Châtillon comme à Ville-preux, à Montmirail, à Paris et dans toute la France ?

En saint François de Sales, M. Vincent a trouvé son vrai maître. « En repassant dans mon esprit les paroles du serviteur de Dieu, j’en éprouvai une telle admira­tion que j’étais porté à voir en lui l’homme qui a le mieux reproduit le Fils de Dieu vivant sur terre. » (XIII, 72). Ce qu’il apprécie le plus en lui c’est la dou­ceur et la bonté. « Si suave était sa bonté que les per­sonnes favorisées de ses entretiens la sentaient douce­ment pénétrer dans leur cœur ; ce dont elles éprou­vaient une joie intense. J’eus part à ces délices. Je me souviens que, retenu sur mon lit par la maladie, il y a près de six ans (1622) ; je ruminais en moi-même combien grande est la bonté de Dieu. « Dieu que vous êtes bon, mon Dieu que vous êtes bon, puisque dans Monseigneur François de Sales, votre créature, il y a une telle suavité. » (XIII, 78-79).

Avec cette souriante et suave bonté, il admire en saint François de Sales, une entière et constante dis­ponibilité envers tous ceux, grands et petits, qui ve­naient à lui. « J’étais stupéfait de voir un si grand et excellent homme responsable d’affaires si importantes, se laisser arrêter par n’importe qui, même de basse condition et ne s’épargner aucune peine jusqu’à temps que son visiteur fût pleinement satisfait, tant il atta­chait de prix à la paix et tranquillité d’une âme. » (XIII, 72-73).

Cette paix, cette tranquillité, cette suavité qu’il dis­tillait dans les âmes par ses paroles comme par ses lettres n’étaient que le rayonnement de l’intense amour de Dieu qui le possédait et qui faisait de lui aux yeux de Vincent de Paul la plus ressemblante image du Fils de Dieu. De cet amour il trouve un témoignage fidèle dans le livre « immortel et admirable » que François de Sales publia en 1616, le Traité de l’Amour de Dieu. Vincent de Paul voudra que cet ouvrage soit pour les prêtres de la Mission « un remède universel pour toutes les langueurs, un stimulant pour toutes les torpeurs, un brandon de dilection, une échelle pour tous ceux qui tendent à la perfection ». (XIII, 71).

Pendant les dix mois que dura, de novembre 1618 à septembre 1619, le séjour à Paris du bienheureux évêque de Genève, Vincent de Paul fut de ses fami­liers et s’entretint « mouftes » fois, multaties, avec lui dans l’intimité. Il se lia d’une semblable amitié avec Jeanne de Chantal qui vint à Paris, le 6 avril 1619, pour y fonder le premier monastère de la Visitation. Tout naturellement, c’est M. Vincent que François de Sales et Jeanne de Chantal choisiront pour qu’il en devienne le supérieur ecclésiastique. Après la mort de François de Sales, le 28 décembre 1622, c’est à M. Vin­cent que sainte Jeanne de Chantal confiera ses peines et ses soucis. « A qui, lui écrira-t-elle, puis-je faire voir et savoir mes infirmités qu’à mon très unique Père, qui les saura bien supporter ? J’espère de votre bonté qu’elle ne s’en lassera pas. »(I, 314). Et lorsqu’à son tour, le 13 décembre 1641, la fondatrice de la Visita­tion achèvera sa vie au monastère de Moulins, M. Vin­cent verra son âme rejoindre celle de saint François de Sales. Comme il l’écrit alors au P. Codoing : « Il a plu à Dieu de me consoler en la vue de Sa réunion à notre bienheureux Père et de tous deux à Dieu, dès que j’en eus la nouvelle. »(II, 212).

Avec François de Sales et Jeanne de Chantal, M. Vincent s’est donc trouvé en parfaite communion. Et cela éclaire sa situation en 1619. Il a trente-huit ans. Depuis six ans, interrompus seulement par les huit mois qu’il a passés à Châtillon-les-Dombes, il exerce les fonctions de précepteur, d’aumônier, de confesseur et de conseiller dans la famille du Général des Galères, Philippe-Emmanuel de Gondi. Mais avec l’appui et la collaboration de Mme de Gondi, il s’emploie principa­lement à organiser dans leurs domaines où vivent 8.000 âmes, des missions et des confréries de charité. Peu à peu, s’enracine en lui la conviction que sa mis­sion propre est de consacrer sa vie aux pauvres, parti­culièrement au pauvre peuple des campagnes. Chaque jour il découvre que l’ignorance du pauvre peuple est incroyable. « Comment une âme qui ne connaît pas Dieu, ni ne sait ce que Dieu a fait pour son amour, peut-elle croire, espérer et aimer ? Et comment se sau­vera-t-elle sans foi, sans espérance et sans amour ? » (XII, 8o-81). Cette pensée l’obsède. L’exemple de Fran­çois de Sales évangélisant le Buget et le Chablais le stimule. Mme de Gondi partage ses projets et l’aide à les réaliser.

Le 17 avril 1625, par devant notaire, Messire Phi­lippe-Emmanuel de Gondy, comte de Joigny, « haute et puissante dame Françoise-Marguerite de Silly, ba­ronne de Montmirail son épouse », « ont unanime­ment et conjointement dit et déclaré que, Dieu leur ayant donné depuis quelques années en çà le désir de le faire honorer tant en leurs terres qu’autres lieux », ils auraient considéré que tandis que ceux des villes sont abondamment pourvus de docteurs et religieux « qui les prêchent, catéchisent, excitent et conservent en l’esprit de dévotion, il ne reste que le pauvre peuple de la campagne qui seul demeure comme abandonné ». C’est pourquoi ils ont envisagé d’y remédier « par la pieuse association de quelques ecclésiastiques ». Ceux-ci renonceraient au ministère dans les villes et à tous bénéfices, charges et dignités de l’Eglise pour s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple, « allant de village en vil­lage, aux dépens de leur bourse commune, prêcher, instruire, exhorter, catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétri­bution ». Pour aider à la réalisation de « ce bon oeuvre » dont ils se constituent « patrons et fonda­teurs », lesdits seigneur et dame donnent à Messire Vincent de Paul, licencié en droit, la somme de 45.000 livres dont 37.000 au comptant et 8.000 à verser dans le délai d’un an. A charge, pour lui, d’élir et choisir dans le courant de l’année, six personnes ecclé­siastiques « pour travailler audit oeuvre sous sa direc­tion, sa vie durant ». Lesquels vivront en commun sous l’obéissance du dit sieur de Paul, « sous le nom de Compagnie, Congrégation ou Confrérie des Pères ou Prêtres de la Mission ». (XIII, 197-202).

Le 24 avril 1626, Jean-François de Gondi, arche­vêque de Paris donnait son entière approbation à la fondation de son frère le Général des Galères et auto­risait l’établissement à Paris de cette nouvelle Congré­gation de la Mission (XIII, 202-203). Deux ans plus tôt, le I er mars 1624, sur la requête de Mme de Gondi, sa belle-soeur, l’archevêque avait mis les locaux du Collège des Bons Enfants à la disposition de M. Vin­cent en le nommant Principal du dit Collège. C’est là que s’associèrent, le 4 septembre 1626, les premiers prêtres de la mission avec M. Vincent, François du Coudray, prêtre du diocèse d’Amiens, Antoine Por­tad, du diocèse d’Arles et Jean de la Salle du diocèse d’Amiens : un Gascon, deux Picards, un Provençal (XIII, 203).

Ainsi fut fondée la Congrégation de la Mission. M. Vincent ne cessera de répéter : « Ni moi, ni le pauvre M. Portail n’y pensions pas. Cela s’est fait comme de soi-même. »

Mais ce qui n’est pas douteux c’est le sentiment qu’il avait alors et qui ne le quittera plus d’être engagé dans une mission providentielle. Ecoutez-le, trente ans plus tard, le 17 mai 1658, développer devant les prêtres de la Mission, ce qui lui paraît être l’essentiel de leur vocation :

Notre Seigneur vint et fut envoyé de son Père pour évangéliser les pauvres. Pauperibus evangelipare misit me. Pauperibus, aux pauvres ! Messieurs, aux Pauvres 1 Comme, par la grâce de Dieu, tâche de le faire la petite Compagnie.

Grand sujet à la même Compagnie de se confondre de ce que jamais il n’y en avait eu une, car cela est Maudit, qui eût pour fin de faire ce que Notre Seigneur est venu faire au monde, annoncer l’Evangile aux pauvres seulement, aux pauvres abandonnés t Pauperibus evangelizare misit me. Car c’est là notre fin. Notre partage donc, Messieurs, et mes frères, sont les pauvres, les pauvres… Quel bonheur, Messieurs, quel bonheur ! Faire ce pourquoi Notre Seigneur était venu du ciel en terre, et moyennant quoi nous irons, nous autres, de la terre au ciel, continuer l’ouvrage de Dieu, qui fuyait les villes et allait à la campagne chercher les pauvres. Voilà à quoi nous occupent nos règles, à aider les pauvres, nos seigneurs et nos maîtres. (XII, 3-5).

On se tromperait bien sur M. Vincent en faisant de lui un philanthrope tel que le concevaient les philosophes de l’Auflz/iirung ou un certain laïcisme contemporain. Il est, d’abord, homme de Dieu et disciple de Jésus-Christ. Son amour des pauvres c’est en Dieu qu’il le puise. Et c’est Dieu, l’Evangile, la bonne nouvelle du salut qu’il s’agit, avant tout, de révéler au pauvre peuple des campagnes. Il ne cessera de le répéter : « Faire connaître Dieu aux pauvres, leur annoncer Jésus-Christ, leur dire que le royaume des cieux est proche et qu’il est pour les pauvres. Ohl que cela est grand 1 (…) C’est un office si relevé d’évangéliser les pauvres, que c’est, par excellence, l’office du Fils de Dieu ; et nous y sommes appliqués comme des instruments par qui le Fils de Dieu conti­nue de faire du ciel ce qu’il a fait sur la terre. » (XII, 8o).

Dans le contrat de fondation de la Congrégation de la Mission, les Gondi avaient spécifié que M. Vincent maintiendrait « sa résidence continuelle et actuelle dans leur maison », celle de la rue Pavée, en la paroisse Saint-Sauveur. Mais, deux mois après avoir signé ce généreux contrat, Mme de Gondi rendait son âme à Dieu, assistée, comme elle l’avait tant souhaité, par le saint M. Vincent. C’est lui qui fut porter la triste nouvelle à M. de Gondi qui se trouvait alors à Mar­seille. Mais l’année suivante, -6 avril 1626, l’amiral des galères, marquis des fies d’Or, renonçait aux gran­deurs de ce monde pour entrer dans la jeune mais déjà considérable. Congrégation de l’Oratoire fondée par Pierre de Bérulle.

Ainsi, M. Vincent, sans crainte de se montrer infi­dèle ou ingrat, pouvait se consacrer entièrement à la Mission et s’installer avec ses premiers compagnons au collège des Bons-Enfants.

Nous nous y retirâmes, M. Portail et moi-même, et prîmes avec nous un bon prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En partant, nous donnions la clef à quelqu’un des voisins, ou nous-mêmes les priions d’aller coucher la nuit dans la maison (…). Voilà ce que nous faisions, nous autres, et Dieu cependant faisait ce qu’il avait prévu de toute éternité. Il donna quelques bénédic­tions à nos travaux ; ce que voyant de bons ecclé­siastiques se joignirent à nous et demandèrent à être avec nous. (XII, 8).

En effet, la Congrégation de la Mission allait se développant. Elle compte déjà une dizaine de prêtres et vingt séminaristes lorsque, le 12 janvier 1633, nonobstant les objections et oppositions d’un certain nombre, y compris le Cardinal de Bérulle, le Pape Urbain VIII, approuve et confirme son existence et ses statuts. Ce qu’elle se propose et ce qu’elle fait alors, M. Vincent, l’expose très clairement dans une lettre écrite de Troyes, le 14 juillet 1639, à sainte Jeanne de Chantal :

Et pour ce que vous désirez savoir en quoi consiste notre petite manière de vie, je vous dirai donc, ma très digne Mère :

Que notre petite compagnie est instituée pour aller de village en village à ses dépens, prêcher, caté­chiser et faire faire confesion générale de toute la vie passée au pauvre peuple ; de travailler à l’accom­modement des différends que nous y trouvons, et de faire notre possible à ce que les pauvres malades soient assistés corporellement et spirituellement par la con­frérie de la Charité, composée de femmes, que nous établissons aux lieux où nous faisons la mission et qui le désirent ;

Qu’à cet emploi qui est notre capital, et pour le mieux accomplir, la providence de Dieu a ajouté celui de retirer chez nous ceux qui doivent prendre les ordres, dix jours avant l’ordination, les nourrir et entretenir et leur enseigner pendant ce temps-là la théologie pratique, les cérémonies de l’Eglise et à faire pratiquer l’oraison mentale selon la méthode de notre bienheureux Père Monseigneur de Genève et cela à l’égard de ceux qui sont du diocèse où nous sommes établis ;

Que nous vivons dans l’esprit des serviteurs de l’Evangile à l’égard de nos seigneurs les évêques, les­quels nous disant : « Allez là », nous y allons ; « Venez ici », nous y venons.

Que la plupart d’entre nous avons fait les trois voeux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, un quatrième de nous appliquer, toute notre vie, à l’as­sistance du pauvre peuple, et que nous travaillons à les faire approuver par Sa Sainteté et demandons la permis­sion d’en faire un cinquième qui est l’obéissance à nos seigneurs les évêques dans le diocèse desquels nous sommes établis, à l’égard des fonctions susdites ;

Que nous sommes en la pratique de la pauvretéet de l’obéissance et travaillons, par la miséricorde de Dieu, à vivre religieusement, quoique nous ne soyons pas religieux. Nous nous levons le matin, à quatre heures, employons une demi-heure à nous habiller et à faire notre lit, faisons une heure d’oraison mentale ensemble à l’église, récitons prime, tierce, sexte et none ensemble à l’église, célébrons nos messes, chacun à son rang ; cela fait, chacun se retire à sa chambre pour étudier. A dix heures et demie, l’on fait un_ examen particulier sur la vertu qu’on tâche d’acquérir ; puis l’on s’en va au réfectoire, où l’on dine, avec portion et lecture de table ; cela fait, l’on va adorer le Saint Sacrement ensemble et dire l’Angelus Domini nun­tiavit Marix etc… et l’on fait ensuite une heure de récréation ensemble ; après quoi chacun se retire à sa chambre jusqu’à cinq heures, qu’on récite matines et laudes ensemble. Puis l’on fait un autre examen parti­culier et l’on soupe ensuite et puis l’on fait une heure de récréation, laquelle achevée, on va à l’église faire l’examen général, les prières du soir et la lecture des points de l’oraison du lendemain au matin. Cela fait, l’on se retire à sa chambre et se couche à neuf heures.

Quand nous sommes en mission à la campagne, nous faisons de même, à cela près qu’on va à l’église à six heures du matin pour célébrer la sainte messe et confesser, ensuite de la prédication qu’un de la compagnie vient de faire en suite de la sainte messe qu’il a dite auparavant ; l’on confesse jusques à onze heures ; puis l’on s’en va diner et l’on retourne à l’église à deux heures pour y confesser jusques à cinq heures ; en suite de quoi l’un fait le catéchisme et les autres s’en vont dire matines et laudes, pour souper à six heures. (….).

Nous faisons nos solitudes tous les ans, tenons chapitre tous les vendredis au matin, où chacun s’accuse de ses manquements, reçoit la pénitence que le supérieur lui donne et est tenu de l’accomplir ; et deux prêtres et deux frères demandent à la compa­gnie la charité d’être avertis de leurs manouements et après ceux là d’autres, chacun à son tour et le soir du même jour l’on fait une conférence sur le sujet de nos règles et de la pratique des vertus, où chacun dit les pensées que Notre Seigneur lui a données, sur le sujet duquel l’on confère, en faisant son oraison là-dessus.

L’on ne sort jamais sans congé, ni que deux à deux et, au retour, chacun va trouver le supérieur pour lui rendre compte de ce qu’il a fait. L’on n’écrit ni reçoit des lettres que le supérieur ne les ait vues et ne l’agrée. Chacun est obligé d’agréer que ses fautes soient charitablement rapportées à Son Supérieur et à s’étudier à recevoir et à donner les avertissements qu’il faut aux autres. L’on observe le silence depuis le soir jusqu’à la fin du diner, le lendemain et après la récréation du matin jusques à celle du soir.

L’on fait deux ans de séminaire, qui est à dire de noviciat, où l’on est exercé assez exactement, par la miséricorde de Dieu, en sorte que, pour plusieurs raisons, les séminaristes ne communiquent point avec les prêtres sans congé. (…).

Voilà, ma très chère et très digne Mère, notre petite manière de vie. Vous nous ferez charité, pour l’amour de Notre Seigneur, de nous donner votre avis sur cela. (I, 561-567).

Ce document qui a valeur d’autobiographie nous fait vivre de la vie que l’on menait au Collège des Bons Enfants près de la porte Saint-Victor puis, après le 7 janvier 1632, au prieuré de Saint-Lazare. Cette vie austère et apostolique c’était celle que déjà menaient à Châtillon-les-Dombes M. Vincent et son vicaire, celle aussi qu’il menait dans l’hôtel des Gondi. Il l’avait, peu à peu, réduite en règle communautaire. Rien n’y est oublié, ni livré à la fantaisie, tout comme dans le règlement des Confréries de Charité. Vincent est un maître organisateur, mais un organisateur docile aux inspirations de la charité non moins qu’aux leçons de l’expérience. Aussi n’hésitera-t-il pas à répéter aux Filles de la Charité :

Mes filles, le service des pauvres doit toujours être préféré à toute chose. Vous pouvez même laisser d’en­tendre la messe ès jours de fêtes, mais seulement en cas de grande nécessité, comme serait un malade en danger de mort qui aurait besoin des sacrements ou de remèdes, ou serait en notable péril sans vous. (IX, 215). Bien que je vous recommande la pratique exacte de vos règles et de votre manière de vie (…) néanmoins, comme votre obligation principale est le service des pauvres malades, vous ne devez point craindre de laisser quelques règles dans les besoins pressants des malades, pourvu que ce soit par vraie nécessité et non par un sentiment de la nature ou par paresse. (IX, 126 ; rapp. IX, 5, 34, 42, 216, 218, 319, 326, 432, etc.).

C’est que nul n’est plus convaincu que M. Vincent de ce que toute loi et toute règle se réduit au com­mandement de l’amour de Dieu et du prochain.

Chacun sait qu’en l’amour de Dieu et du prochain la loi et les prophètes sont compris. Tout se réfère là ; tout va là ; et cet amour a tant de force et de privi­lège que quiconque le possède accomplit les lois de Dieu, parce que toutes se rapportent à cet amour, et que cet amour fait faire tout ce que Dieu demande de nous, qui enim proximum diligit legem implevit.

A l’appui de quoi il cite saint Thomas d’Aquin disant « qu’il est plus méritoire d’aimer le prochain pour l’amour de Dieu, que d’aimer Dieu sans applica­tion au prochain ». Mais il y ajoute cette poignante considération : « Je suis envoyé non seulement pour aimer Dieu mais pour le faire aimer. Il ne me suffit pas d’aimer Dieu, si mon prochain ne l’aime. » (XII, 260-262). Et il conclut : « Nous sommes choisis de Dieu comme instruments de son immense et paternelle charité qui se veut établir et dilater dans les âmes ». (XII, 262).

Cela dit, on comprend que M. Vincent ne voie plus de limites à ses initiatives charitables. Elles vont pren­dre des dimensions nationales, mondiales, à la mesure de la charité du Christ.

Au fur et à mesure que les missions se multiplient dans les campagnes de France, Bourgogne et Cham­pagne, Guyenne et Poitou, Languedoc et Provence, on voit s’établir, en conclusion, ces confréries de Charité qui doivent en prolonger le bienfait. Après Châtillon et Villepreux, Joigny et Montmirail, Paris en eut bien­tôt quinze, sans compter celles de la banlieue, Vanves, Villejuif, Issy, Gentilly, La Chapelle, Clichy, Asnières, Auteuil, Argenteuil, Sanois, Saint-Germain, Saint-Cloud. etc… Cependant que villes et bourgs de pro­vince, Amiens, Arras, Beauvais, Etampes, Fontaine­bleau, Rethel, Sedan adoptaient la même formule.

Les statuts, à quelques variantes pris, reprodui­sent ceux de Châtillon-les-Dombes. Le but est toujours « d’assister les pauvres malades corporellement et spi­rituellement », d’une part, mais, de l’autre, de pro­mouvoir à la perfection spirituelle les servantes des pauvres qui « s’entre-chériront comme personnes que Notre Seigneur a unies et liées par son amour, s’entre-visiteront et consoleront en leurs afflictions et mala­dies ». Ainsi s’instaurait, peu à peu, à travers toute la France mais particulièrement dans sa capitale, un im­mense réseau d’amitiés, d’entraide et de services ins­pirés de la charité du Christ.

Au coeur de ce réseau il y a M. Vincent et, main­tenant, sa petite compagnie de prêtres missionnaires des campagnes. Pour relier les unes aux autres ces confréries de charité, maintenir leur esprit, leur fer­veur, organiser leur efficacité, il faudrait les relier au centre par quelques visiteurs ou commissaires. C’est ici qu’apparaît Louise de Marillac.

Ame délicate, généreuse, avide de Dieu comme Mme Acarie son aînée, mais tourmentée de scrupules et d’angoisses, elle a d’abord songé à consacrer sa vie chez les Capucines. Mais sa santé ne permettant pas de l’y garder, sur le conseil de ses oncles, le Garde des Sceaux Michel de Marillac et le Maréchal Louis de Marillac, elle a accepté d’épouser, en 1613, à vingt-deux ans, Antoine Le Gras, secrétaire de la reine Marie de Médicis. Dans son hôtel de la rue Courteau­Villain sur la paroisse Saint-Sauveur, non loin de ceux des Bérulle, des Acarie, des Gondi, elle se révèle pare faite et sainte maîtresse de maison, pleine d’attentions pour ses domestiques, mais non moins pour son mari et leur fils Michel, né le 18 octobre 1613. La ren­contre de saint François de Sales, lors de son séjour à Paris en 1618-1619, apporta un moment de vraie paix à cette âme anxieuse. « Portez l’incertitude en paix 1 » « Cheminez avec humilité et confiance en Dieu », lui avait dit, puis écrit l’évêque de Genève. Mais il mourut, trop tôt pour elle, dès 1622. La lon­gue maladie de M. Le Gras lui fit croire que Dieu la punissait ainsi de n’avoir pas suivi sa première vocation. Le pieux Michel de Marillac, son oncle, Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, ami fidèle de François de Sales s’employèrent à la rassurer. Enfin, elle rencontra M. Vincent qui devint, au début de 1625, son confesseur.

Le 25 décembre 1625, M. Le Gras, son mari, mourut d’un septième vomissement de sang, entre ses bras. Désormais, elle est libre de revenir à sa vocation première. Mais elle a le souci de son fils Michel qui vient d’avoir 13 ans et se révèle d’un carac­tère difficile et mou. L’ayant mis à l’école de M. Bour­doise à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle vient habi­ter (21, rue Monge) près du collège des Bons-Enfants, à la Porte Saint-Victor, où se trouve alors M. Vincent. Elle mène là une vie partagée entre l’oraison, la prière, la mortification et le service des pauvres, tout en gardant d’indispensables relations avec ses parents et amis. M. Vincent ne se presse pas de l’orienter ici ou là, il s’efforce de la mettre dans la paix. « Tenez-vous bien gaie dans la disposition de vouloir tout ce que Dieu veut » (I, 39). Il la libère des scrupules où l’enlisent des pratiques trop formalistes comme de faire 33 fois par jour un acte d’adoration pour hono­rer l’Incarnation. « Quant à ces 33 actes à l’huma­nité sainte et aux autres, ne vous peinez pas quand vous y manquez. Dieu est amour et veut que l’on aille par amour ». (I, 86).

On croirait entendre saint François de Sales, c’est bien son esprit qui inspire toujours M. Vincent. Pour la mieux libérer, il l’envoie maintenant visiter ses Confréries de Charité : Montmirail, Villepreux, Joi­gny, Beauvais, Senlis, Soissons, Châlons, Chartres, mais aussi la banlieue parisienne, Asnières, Saint-Cloud. Aubervilliers, Montreuil, etc. Elle passe deux ou trois jours, quelquefois davantage, en chacune des paroisses où fut fondée la Charité. Elle rappelle les points négligés du règlement, réveille les ferveurs assoupies, met M. Vincent au courant des moindres détails. Et lui de répondre : « Vous &es une brave femme d’avoir ainsi accommodé le règlement de la Charité, et je le trouve bien » (I, i i 6). Il ne craint pas d’entrer en de savoureuses précisions :

Il me semble qu’il est à propos voirement que Madame la Trésorière se décharge de la délivrance du vin et qu’on le baille à quelqu’autre ; car pour l’hôtellerie, il faudrait payer le huitième. Quelque bonne veuve de la Basse-OEuvre pourra bien faire cela. De plus, il n’est pas nécessaire qu’on emploie pour cela une garde ni que l’on lui donne six soles par jour. Eh ! bon Dieu ! elle emporterait le plus liquide de la Charité. (I, 96-97).

Comme un chef d’Etat-Major, il lui établit ses ordres de route : « J’écris au R.P. de Gondi qu’il me semble bon que vous alliez commencer au Mesnil ; et, selon que la chose réussira, nous aviserons à l’autre lieu ; et si je ne vous en adresse point d’autres, celui de Bergier me semble le plus convenable, puis Loisy. M. Ferret, bailli des terres (des Gondi) qui se tient à Vertus, vous adressera partout ». (I, 118).

Ainsi des liens se nouent entre les Charités, leur action se coordonne et s’harmonise mais aussi la pro­motion spirituelle des servantes ou soeurs des pauvres.

Encore un peu et les Dames de Charité et les Filles de la Charité vont prendre corps et s’organiser dans la forme qu’elles gardent encore aujourd’hui. Le 25 juillet 1634, écrivant à François du Coudray, prêtre de la Mission qui se trouve alors à Rome pour obtenir les Bulles d’approbation de la nouvelle Compagnie, M. Vincent lui annonce une nouvelle qui lui tient fort à coeur.

Nous avons établi la Charité en plusieurs paroisses de cette ville (Paris) et en avons fait une depuis peu, composée de cent ou six-vingt dames de haute qualité qui visitent tous les jours et assistent, quatre à quatre, huit ou neuf cents pauvres ou malades, de gelées, consommés, bouillons, confitures et toutes autres sortes de douceurs, outre leur nourriture ordi­naire, que la maison leur fournit, pour disposer les pauvres gens à faire confession générale de leur vie passée et procurer que ceux qui mourront partent de ce monde en bon état et que ceux qui guériront fassent résolution de ne jamais plus offenser Dieu. (I, 253).

Cette nouvelle Charité composée de dames de hau­te qualité avait pris naissance au début de 1634, en son hôtel de la rue du Roi de Sicile, chez la Prési­dente Goussault, veuve, depuis 1631, du Président Goussault. Avec Mesdames de Villesabin, Bailleul, Domercq, Sainctot, de Beaufort et de Poulaillon, elle avait décidé de prendre en charge les pauvres malades de l’Hôtel-Dieu de Paris qui se trouvaient alors dans un état lamentable. Toute l’aristocratie du Marais s’y donna rendez-vous. Mais par l’intermédiaire de ces chrétiennes apparentées à la plus haute noblesse com­me aux plus hautes magistratures, M. Vincent pour­rait faire pénétrer l’esprit de la charité dans les plus hautes sphères de l’Etat.

Or, tandis que ces nobles dames s’en vont à l’Hôtel-Dieu pour y servir les pauvres, il apparaît nécessaire de les seconder par des filles du peuple, habituées aux durs travaux et qui pourront à leur place « porter le pot en ville, faire les saignées et les lavements et les donner, panser les plaies, faire les lits et veiller les malades qui sont seuls et tendent à la mort ». (II, 549)

La première de ces filles, raconte lui-même M. Vin­cent, fut une pauvre fille de village (…). Cette pauvre fille s’était donnée à Dieu pour instruire à sa connais­sance les petits enfants de son village, et, tout en gardant les vaches elle avait appris à lire presque toute seule. Cette bonne fille entendant dire que l’on assistait les malades à Paris, désira les servir. Nous la fîmes venir, et elle fut mise sous la direction de Mlle Le Gras et au service des pauvres malades, à Saint-Nicolas du Chardonnet. (IX, 244-245).

Le 31 juillet 1634, douze filles étaient déjà réunies autour de Louise de Marillac. Et M. Vincent leur exposa les buts et le mode de vie de leur nouvelle Compagnie. « La Providence vous a toutes douze ici assemblées et, ce semble, avec dessein que vous hono­riez sa vie humaine sur la terre. » Après quoi il dresse le plan d’une journée des filles de la Charité :

Votre lever sera donc à cinq heures, tant que les affaires de la Charité pourront permettre que vous vous couchiez à dix, car il vous faut conserver pour le service des pauvres et donner à votre corps ses justes nécessités… La première chose que vous devez faire étant levées et un peu vêtues est de vous mettre à genoux pour adorer Dieu… Après vous être habillées et avoir fait votre lit, vous vous mettrez à l’oraison. O mes filles, c’est le centre de la dévotion et vous devez beaucoup désirer de vous y bien habituer. Non, ne craignez pas que de pauvres filles de village, ignorantes comme vous pensez être, ne doivent pas prétendre à ce saint exercice… Commencez toujours toutes vos prières par la présence de Dieu… Allez à la sainte messe tous les jours ; mais allez-y avec une grande dévotion. (IX, 2-5).

Mais le service des pauvres est à ses yeux ce qui commande tout.

Mes filles, sachez que, quand vous quitterez l’orai­son et la sainte messe pour le service des pauvres ; vous n’y perdrez rien, puisque c’est aller à Dieu que servir les pauvres, et vous devez regarder Dieu en leurs personnes. Soyez doncques bien soigneuses de tout ce qui leur est nécessaire et veillez particulière ment à l’aide que vous pouvez leur donner pour leur salut.

Ne vous courroucez jamais contre eux et ne leur ditez point de paroles rudes ; ils ont assez à faire de souffrir leur mal. (IX, 6). Le temps qui vous restera après le service des malades, vous le devez bien employer : ne soyez jamais sans rien faire ; étudiez-vous à apprendre à lire. (IX, 7) non pas, dit-iI, pour votre utilité particulière, mais pour pouvoir enseigner, donc rendre service à d’autres.

M. Vincent ne cache pas à ses filles qu’elles inau­gurent dans l’Eglise une forme de vie qui est tout à la fois nouvelle et fort ancienne. « Vous avez le bonheur d’être les premières appelées à ce saint exer­cice, vous, pauvres villageoises et filles d’artisans. Depuis le temps des femmes qui servaient le Fils de Dieu et les apôtres, il ne s’est fait en l’Eglise de Dieu aucun établissement pour ce sujet ». (IX, 15.16)

De son temps, en effet, la vie religieuse pour les femmes ne se concevait guère que dans le cloître. « Qui dit religieuse dit cloîtrée, et les Filles de la Charité doivent aller partout ». (X, 658)

C’est que M. Vincent n’a pas oublié la mésaven­ture survenue à l’évêque de Genève, saint François de Sales. Celui-ci avait envisagé de fonder une Con­grégation de religieuses qui, à l’exemple de la Vierge allant visiter sa cousine Elisabeth, se feraient visi­teuses des pauvres. Tel fut le premier dessein de la Visitation. Mais le doux savoyard capitula devant les objections des canonistes. Ses religieuses furent cloîtrées comme les autres. La Gascogne au service de la charité ouvrit une brèche par laquelle devait s’en­gouffrer par centaines ces Congrégations de religieuses aux robes de toutes couleurs, grises, blanches, noires, ou brunes, qui se sont, depuis, multipliées dans toutes les voies de la charité.

M. Vincent a parfaitement conscience de la nou­veauté de son entreprise mais non moins de son enracinement dans la plus ancienne et la plus authen­tique tradition chrétienne. Qu’il s’agisse des laïques réunis dans les Confréries de Charité ou des Filles de la Charité, il y voit un retour aux diaconesses des pre­miers siècles. S’adressant aux Dames de la Charité de l’Hôtel-Dieu, il leur déclare :

Il y a 800 ans, environ, que les femmes n’ont point eu d’emploi public dans l’Eglise ; il y en avait aupa­ravant qu’on appelait diaconnesses… Mais, vers le temps de Charlemagne, cet usage cessa et votre sexe fut privé de tout emploi, sans que depuis il en ait eu aucun, et voilà que cette même Providence s’adresse aujourd’hui à quelques-uns d’entre vous, pour suppléer à ce qui manquait aux pauvre malades de l’Hôtel-Dieu. (XIII, 81o).

Pour justifier la prise en charge de la Compagnie des Filles de la Charité par les prêtres de la Mission, il se réfère à l’exemple de son Maître Jésus-Christ :

Le Fils de Dieu, n’est-il pas venu pour évangéliser les pauvres, faire des prêtres ? Oui. Ne les pas conduites à la perfection et à l’assistance des pauvres ? Oui. Si donc Notre Seigneur a fait cela, Lui qui a tout fait pour notre instruction, ne penserons-nous pas bien faire de le suivre ? Voyez Messieurs et mes frères, quelle bénédiction de Dieu de nous trouver en l’état que le Fils du Père Eternel s’est trouvé, de diriger des femmes, comme lui, qui rendent service à Dieu et au public dans les meilleures manières, que des pauvres filles sont capables de le faire. (XII, 86).

Par là, se révèle un trait profond de l’esprit de Vin­cent de Paul. Toutes les questions qu’il se pose, tous les problèmes qui surgissent trouvent pour lui leur solution dans un retour à l’Evangile. L’exemple de Jésus-Christ, voilà son argument suprême.

Pour être vraies Filles de la Charité, il faut faire ce que le Fils de Dieu a fait sur terre. Et qu’a-t-il fait principalement ? Après avoir soumis sa volonté en obéissant à la sainte Vierge et à saint Joseph, il a continuellement travaillé pour le prochain, visitant et guérissant les malades, instruisant les ignorants pour leur salut. (IX, 15).

Mais, en même temps qu’il se réfère aux origines du Christianisme et à l’Evangile, il s’applique à en transposer les leçons à son temps, à les ajuster aux besoins de ses contemporains. C’est pourquoi il dégage l’essence de la vie religieuse des formes contingentes dans lesquelles certains l’avaient, au cours des âges, cristallisée. C’est ainsi qu’il réduit à l’essentiel le style de vie des Filles de la Charité.

Elles n’auront « pour monastère que la maison des malades et celle où réside la supérieure ; pour cellule, une chambre de louage ; — pour chapelle, l’église de la paroisse ; — pour clôture, l’obéissance, ne devant aller que chez les malades ou aux lieux nécessaires pour leur service ; — pour grille, la crainte de Dieu ; — pour voile, la sainte modestie ». (X, 551). Quant au costume, « elles sont toutes habillées de la même façon, à la villageoise » (XIII, 554). « En cela, ajoute-t-il, vous êtes plus semblables à Notre Sei­gneur ». (X, 662).

C’est là pour lui l’essentiel. Or, Jésus a vécu en pleine vie des hommes, mêlé à leurs occupations, à leurs soucis de chaque jour. Vincent de Paul n’en est pas moins pénétré qu’un Charles de Foucault.

Sans doute, il n’était pas le premier ni le seul en son temps à penser ainsi. Aux siècles précédents, les tiers-ordres franciscain et dominicain avaient, déjà, large­ment et profondément fait pénétrer dans le monde des laïcs la pratique des plus hautes vertus évangéliques et la recherche de la perfection spirituelle. La même préoccupation hantait ces laïcs et ces clercs qui se ren­contraient avec Bérulle, dans le salon de Mme Acarie. Nous avons dit tout ce que Vincent dut à leur in­fluence dans ses débuts à Paris. S’il se refère avec pré­dilection aux oeuvres et aux exemples de saint François de Sales, il aime aussi reconnaître tout ce qu’il emprunte aux Constitutions, aux expériences et aux enseignements de la Compagnie de Jésus, notamment au P. Saint Jure « qui a fait, dit-il, de si belles médi­tations dont nous faisons lecture ». (IX, 109)

Mais, à tous ces apports, il ajoute une vision sin­gulièrement concrète et réaliste des besoins de son temps, des possibilités et des urgences du moment. En cela, il dépasse tout en les prolongeant nombre de ses précurseurs.

Sans rien exagérer, on peut dire que toutes les formules actuelles d’action catholique et d’apostolat des laïques comme celle des instituts séculiers et des petits frères et soeurs de Jésus furent adoptés par saint Vincent de Paul avec une clairvoyance et un réalisme inspirés tout à la fois par la méditation cons­tante de l’Evangile et une vision pénétrante des besoins de l’humanité.

Avec l’année 1636, celle du Cid mais aussi de Corbie, les premières expériences et les fondations essentielles de M. Vincent atteignent un palier à partir duquel elles vont se développer et rayonner en des directions surprenantes.

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