Un paysan gascon
NATIF de la paroisse de Prouy, diocèse de Dax, en Gascogne » (XIII, 62) âgé en 1639, « de cinquante neuf ans ou environ » (XIII, 86) tel se déclare M. Vincent dans les actes officiels dont les archives de la Congrégation de la Mission conservent pieusement les originaux ou, du moins, les copies authentiques. Ainsi, sa naissance, le 24 avril 1581, dans la maison de Ranquine, en la paroisse de Prouy, faisait du jeune Vincent de Paul, un paysan Gascon.
De la rustique demeure qui le vit naître, il ne reste rien. Mais le chêne qui la protégeait de son ombre demeure solidement implanté dans son terroir, comme Vincent et son oeuvre s’enracinent dans la paysannerie française.
S’il lui est arrivé, un jour de sa jeunesse, * d’avoir honte de circuler en ville avec son père, pauvre paysan, « parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux » (XII, 432), plus tard il évoquera volontiers ses origines paysannes. Sans doute est-ce pour s’humilier qu’il rappelle aux nobles dames de la Cour qu’il est fils d’un pauvre laboureur et que, jusqu’à l’âge de quinze ans, il a gardé les bestiaux, voire les pourceaux. Mais ce n’est pas sans quelque fierté, ni surtout sans réelle tendresse, qu’il offre pour modèles aux premières Filles de la Charité, les vertus des filles des champs. Ecoutez plutôt la conférence qu’il leur faisait, le 25 janvier 1643, et dont l’original est de l’écriture de Louise de Marillac :
Je vous parlerai plus volontiers des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en ai par expérience et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur, et ayant.vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans. Et puis notre exercice depuis longues années a été parmi les villageois, tellement que personne ne les connaît plus que les prêtres de la Mission. Rien ne vaut les personnes qui véritablement ont l’esprit des villageois ; nulle part on ne trouve plus de foi, plus de recours à Dieu dans ses besoins, plus de reconnaissance en lui dans la prospérité (…).
Les filles de village, mes très chères soeur, ont une grande sobriété en leur manger. La plupart se contentent souvent de pain et de potage, quoiqu’elles travaillent incessamment et en ouvrages pénibles. C’est ainsi, mes filles, qu’il faut que vous fassiez, si vous voulez être vraies Filles de la Charité : ne point regarder ce que l’on donne, encore moins si c’est bien apprêté, mais seulement manger pour vivre. Et il faut que celles des villes qui veulent être Filles de la Charité, acceptent de vivre ainsi. Elles ne sont pas les seules à vivre de la sorte ; en quantité d’endroits on mange rarement du pain. Dans le Limousin et en d’autres lieux, on vit la plupart du temps de pain fait de châtaignes. Au pays dont je suis, mes chères soeurs, on est nourri d’une petite graine appelée -millet, que l’on met cuire dans un pot ; à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau, et ceux de la maison viennent autour prendre leur réfection et après ils vont à l’ouvrage (…).
Il n’y a pas plus grande obéissance que celle des vraies filles des villages. Reviennent-elles de leur travail à la maison pour prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes . mouillées et •crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail, ou si leur père et mère leur commandent de retourner, aussitôt elles s’en retournent, sans s’arrêter à leur lassitude ni à leurs crottes, et sans regarder comme elles sont •agencées. C’est ainsi que doivent faire les vraies Filles de la Charité. (IX, 79-91).
Certes, M. Vincent sait très bien et il a commencé par le dire, « dans les villages, il y en a, et trop, qui ont l’esprit des filles des villes » comme, d’ailleurs, « dans les villes il y en a qui ont les.vertus de celles des champs ». Mais la tendresse et la précision avec lesquelles il évoque et exalte les humbles et robustes vertus des filles de la campagne, se réfèrent à des souvenirs vécus de son enfance paysanne. Il s’y replonge avec une joie saine et pure. Loin de les renier, il y trouve la source du meilleur de lui-même.
Cependant, cette constante référence de M. Vincent à ses origines paysannes ne manifeste pas seulement un goût atavique pour la vie rurale et les mâles vertus qu’elle engendre. La raison la plus profonde de sa prédilection pour la vie austère, pauvre, laborieuse du peuple des campagnes c’est que c’est la vie même qu’à choisie notre Sauveur, Jésus-Christ. Il ne cessera de le répéter aux Filles de la Charité comme aux prêtres de la Mission : « Il y a plus : c’était la pratique du Fils de Dieu sur terre et de sa Sainte Mère, dont vous devez honorer particulièrement la vie en vos actions ». (IX, 93).
« Pour être vraies Filles de la Charité, il faut faire ce que le Fils de Dieu a fait sur terre » (IX, 15). Or, « il a passé trente ans à travailler sur terre avant d’instruire et de guérir les pauvres malades. » (IX, 27).
Mais, quand à quinze ans, Vincent garde encore le troupeau familial, quelques vaches et leurs veaux, des moutons et des porcs, dans les prés marécageux des landes que les pinèdes n’ont pas encore enrichies, le jeune paysan gascon ne songe guère à prendre son parti de cette rustique pauvreté, fût-ce pour l’amour du Christ. Tout au contraire, il rêve de s’en évader en faisant des études qui pourront lui procurer un jour quelques revenus. Un de ses parents, Etienne de Paul, ne tirait-il pas avantage, pour lui mais pour ses frères aussi, du bénéfice attaché à sa fonction de prieur de l’hôpital-prieuré de Poymaret à une lieue de Pouy ? Tel fut, semble-t-il, le point de départ de la carrière ecclésiastique de Vincent : s’assurer un état plus honorable et plus rémunérateur que le dur travail des champs. C’est par un long et curieux détour qu’il y reviendra, comme Charles de Foucault aboutissant par son aventure africaine et son voyage de reconnaissance au Maroc à découvrir le secret de la vie pauvre et laborieuse de Jésus à Nazareth.
A quinze ans, donc vers 1595, Vincent quitte son village pour le collège des Cordeliers à Dax. Il s’y distingue si bien qu’un notable, M. de Comet, avocat à Dax et juge de Pouy, l’adopte comme précepteur de ses enfants, cependant qu’il continuera de suivre les leçons du Collège. Quelques années plus tard, on le retrouve à Toulouse où il entreprend les études théologiques qui lui permettront de recevoir, le 19 septembre 1598, en la cathédrale de Tarbes : le sous-diaconat et, le 19 décembre de la même année : le diaconat. Enfin, le 23 septembre 1600, à vingt ans, il est ordonné prêtre par François de Bourdeille, évêque de Périgueux, en l’Eglise saint Julien de Château-l’Evêque. Quatre ans plus tard, en 1604, le jeune prêtre obtient le diplôme de bachelier en théologie.
C’est alors que lui survient l’aventure qu’il raconte lui-même dans une lettre adressée d’Avignon, le 24 juillet 1607, à son bienfaiteur, M. de Cornet, alors Avocat à la Cour présidiale de Dax. Elle est suivie d’une seconde, écrite de Rome le 28 février 1608.
Ces deux longues lettres ont bien été écrites par le jeune Vincent Depaul, cela n’est mis et ne peut être mis en doute par personne. Mais alors que ses contemporains et ses proches collaborateurs, son secrétaire, le frère Ducourneau et son premier biographe, Mgr Abelly, les ont considérés comme des documents non seulement authentiques mais véridiques, certains ont émis l’hypothèse que l’aventure racontée ne serait qu’une gasconnade de belle taille.
Cependant, cette hypothèse ne s’appuie sur aucun document positif. On a même pu démontrer que certaines incohérences et invraisemblances invoquées suggèrent, au contraire, une connaissance singulièrement précise du milieu et des événements à cette époque1.
Dans ces conditions, le plus sûr est encore de prendre ces lettres comme un document qui nous révèle, à tout le moins, la mentalité et la psychologie de celui qui, sans nul doute, les a écrites pour qu’on le croie. Un gascon n’est pas nécessairement un menteur.
En tout cas, ces fameuses lettres démontrent, sans conteste, qu’à cette époque de sa vie, entre vingt et vingt-huit ans, les préoccupations de ce jeune abbé gascon sont tout autres que celles d’un Curé d’Ars. Alors, il n’est question pour lui que de s’éloigner le plus qu’il peut de la médiocrité de ses origines paye sannes. Il ne songe qu’au « favorable progrès » de « ses affaires », mais aussi à la « nécessité d’argent », pour satisfaire, écrit-il, « aux dettes que j’avais faites et grandes dépenses que j’apercevais qu’il me convenait faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité ne me permet de nommer ». Il s’agissait pour lui de parvenir à quelque « bon bénéfice » et, pourquoi pas ? — un évéché.
Pour y réussir, il a dû préparer le baccalauréat en théologie mais, fautes de ressources, il s’est fait maître d’école et marchand de soupe, d’abord à Buzet sur Tarn, puis à Toulouse même. Pour cela il a emprunté et s’est trouvé fort en peine de payer ses dettes. Heureusement, « une bonne femme vieille de Toulouse » a fait de lui son héritier. Mais le bien qu’elle lui lègue est aux mains d’un «,méchant mauvais garnement » qui, pour lors, « faisait bien ses affaires à Marseille et y avait de beaux moyens ». Notre abbé besogneux loue un cheval à Toulouse et galope jusqu’à Marseille où il attrape son homme, le fait emprisonner et, par ce moyen, obtient de lui trois cents écus comptant. Mais, pour en arriver là et régler les frais préalables à cette action judiciaire, Vincent a, sans aucun scrupule, vendu le cheval qu’il avait « pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour ». Tel est notre gascon. Il ne manque ni d’ambitions, ni d’ingéniosité, ni d’audace. Quant au choix des moyens, les scrupules l’embarrassent peu.
Sur le point de regagner Toulouse, il se laisse persuader par un gentillomme, avec lequel il avait logé, de revenir par mer jusqu’à Narbonne, « vu la faveur du temps qui était ». Mal leur en prit. Tout n’allait que trop bien quand leur navire fut attaqué par trois brigantins turcs qui « côtoyaient le golfe du Lion pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté. » Cela se passe donc aux environs du 22 juillet 1605.
Prisonnier des corsaires barbaresques et même blessé, Vincent de Paul va faire l’expérience de l’esclavage. Ecoutez-le décrire comment il fut vendu sur le marché de Tunis :
Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils nous eurent dépouillés tout nus, ils nousobaillèrent à chacun une paire de bbraies, un hoquetort_de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies n’étaient point mortelles ; ce fait, nous ramenèrent à la place, où les marchands nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait à l’achat d’un cheval ou d’un boeuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et puis lutter pour voir la force d’un chacun, et mille autres sortes de brutalités.
Il fut d’abord vendu à un pêcheur, mais le pêcheur ne le conserva pas, car M. Vincent ne supportait pas la mer. On le retrouve ensuite chez un médecin qui lui révèle un certain nombre de ses secrets :
C’était un médecin spagirite, souverain tireur de quintessence, homme fort humain et traitable lequel, à ce qu’il me disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort heureusement à autre sorte de transmutation des métaux. Mon occupation était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux ; en quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de plaisir. Il m’aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l’alchimie et plus de sa loi à laquelle il faisait tous ses efforts de m’attirer, me promettant force richesses et tout son avoir.
Malheureusement, ce sympathique médecin mourut sans lui laisser autre chose que ses secrets et, en particulier, l’art de guérir la gravelle. Finalement, il devient la propriété d’un captif converti à la religion de Mahomet et qui, en bon Musulman, vit avec trois femmes. Notre Gascon conquiert leur confiance et leur amitié, en tout bien tout honneur, spécialement d’une « naturellement Turque ».
Curieuse qu’elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je•fossoyais et, après tout, me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliena des enfants d’Israël captifs en Babylone, me fit commencer, avec la larme à
le psaume Super Flumina Babylonis et puis le Salve Regina et plusieurs autres choses ; en quoi elle prit autant de plaisir que la merveille fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle estimait extrêmement bonne, pour un récit que je lui avait fait de notre Dieu et quelque louanges que je lui avait chantées en sa présence ; en quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir qu’elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si glorieux, ni accompagné de tant de joies que le plaisir qu’elle avait pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il y avait quelque merveille.
Cet autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par ses discours que son mari me dit, dès le lendemain, qu’il ne tenait qu’à commodité que nous ne nous sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel remède, dans peu de temps, que Dieu y serait loué. (I, 1o).
Effectivement, les voilà partis sur un petit bateau. M. Vincent ne nous dit pas comment il a supporté la mer ce jour-là. Peu après, ils accostèrent heureusesement à Aigue-Morte. De là ils gagnèrent Avignon où le vice-légat du Pape, Monseigneur Pierre François Montorio, reçoit l’abjuration du Renégat, « la larme à l’oeil et le•sanglot au gosier, dans l’Eglise de Saint-Pierre », le 29 juin 1607. (I, o).
Ainsi notre abbé gascon a fait, par son esclavage en Tunisie, l’expérience de la misère humaine et du dépouillement total. Il s’est vu dans la situation de l’homme exposé nu sur un marché, incapable de disposer de lui-même, prisonnier d’un maître parfois capricieux, sans espérance aucune de liberté. Sauf, cependant, quand son maître alchimiste lui proposait non seulement la liberté mais la fortune s’il consentait à devenir musulman. Ce jour-là, celui que nous avons vu si ambitieux de s’avancer et d’obtenir « un bon bénéfice », n’a pas hésité. Malgré tout, au reniement de sa foi il préfère encore l’esclavage et la pauvreté. Il trouve moyen, finalement, de se libérer en convertissant un renégat. Belle revanche pour un gascon 1
Cependant, il n’a pas encore renoncé à ses projets mondains. A Rome, où l’emmène Monseigneur Montorio, M. Vincent espère obtenir de son protecteur dont il a « le bon oeil », « le moyen de faire une retirade honorable, lui faisant avoir, à ces fins, quelque honnête bénéfice en France ». Il est vrai qu’il ne s’agit plus de sehausser à la dignité épiscopale. Il vise moins haut. Le 17 février 1610 il écrira à sa mère : « j’espère tant en la grâce de Dieu qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt le moyen de faire une honnête retraite, pour employer le reste de mes jours auprès de vous ». Un changement de perspective commence, ici, d’apparaître. (I, 18). –
De plus, il est saisi par le charme qu’exerce sur un coeur chrétien la ville des martyrs et des Papes. Ecrivant, le 20 juillet 1631, à un prêtre de la Mission, il évoque ses impressions d’alors : « Vous voilà donc arrivé à Rome 1 Ah monsieur que vous êtes heureux de marcher par-dessus la terre où ont marché tant de grands et saints personnages I Cette considération m’émeut tellement lorsque je fus à Rome, il y a trente ans, que quoique je fusse chargé de péchés, je ne laissai point de m’attendrir même jusqu’au larmes, ce me semble (I, 114.
De son séjour romain qui dura plus d’un an, M. Vincent gardera un particulier attachement à Rome, centre de l’unité catholique, et au Souverain Pontife. Il voudra que sa Congrégation y soit présente dès 1631, par M. du Coudray puis par M. Lebreton qui fondera là une communauté de prêtres de la Mission. En toutes circonstances et, notamment, lors de la crise janséniste, c’est de Rome qu’il attend lumière et directives. Cette Rome de Paul V, « toute bruissante de maçons, de stucateurs, en train de terminer Saint-Pierre et d’enrichir Sainte-Marie-Majeure, la Rome du Gesu et de la Sapienza », c’était le centre d’où partiraient, pour y revenir, tous les courants d’action et de spiritualité..—C’est là, d’abord, que se manifestaient les fruits de la réforme élaborée, codifiée par le Concile de Trente. C’est là, sans doute, que M. Vincent va prendre cet intérêt passionné et qui ne le quittera plus pour la réforme et la formation du clergé. Il y a vu dans la ferveur de leurs commencements ces familles de clercs réguliers ou séculiers, fondées, à Rome même, par Gaaan de Thienne, Ignace de Loyola, Philippe de Néri, Camille de Lellis. Il s’imprègne de leur esprit et retient jusqu’aux moindres détails de leurs coutumes et de leur organisation. C’est ainsi qu’on verra reparaître dans les statuts de la Charité de Châtillon-les-Dombes, tout ce qu’il a remarqué sur la manière dont il a vu les disciples de Camille de Lellis soigner les pauvres malades à l’Hôpital de la Charité, à Rome.
Ces attaches romaines le préserveront d’être jamais gallican ou jansémiste, mais sans l’empêcher, pour autant, de se comporter en loyal et fidèle serviteur du Roi de France. Il n’y voit, d’ailleurs, aucune contradiction. Tout comme l’écrivait Montaigne dans son Voyage d’Italie, vingt ans plus tôt, il pense, lui aussi, que : « Rome mérite qu’on l’aime, confédérée de si longtemps et par tant de titres à notre couronne de France ».
Cependant, Vincent de Paul, poursuit à Rome ses études, entretenu par l’ancien vice-légat en Avignon, Mgr Montorio, qui, écrit-il à M. de Comet, « me fait l’honneur de m’aimer et de désirer mon avance• ment, pour lui avoir montré force belles choses curieuses que j’appris pendant mon esdavage de ce vieillard turc à qui je fus vendu ».
Les pieuses émotions qu’ils ressent à Rome n’empêchent pas le rescapé des geôles de Tunis de songer à son avancement. Il a su conquérir les bonnes grâces d’un Prélat. Il espère bien qu’elles lui permettront d’obtenir enfin « quelque honnête bénéfice ».
Un beau jour, le bénéfice arrive, mais, déjà, sans que l’on sache exactement à quel moment ni dans quelles conditions, notre gascon a quitté Rome pour Paris. Il y est au début de 1610 et, probablement, dans le courant de 1609. En tout cas, un acte notarié du 17 mai 161 o atteste que « Messire Vincent de Paul, conseiller et aumônier de la reine Marguerite, duchesse de Valois, demeurant à Paris, rue de Seine, en la maison où pend pour enseigne l’image de saint Nicolas », s’est vu attribuer, par résignation de Monseigneur l’Archevêque d’Aix, « tous les fruits, droits et revenus de l’Abbaye Saint-Léonard-de-Chaulnes, ordre de Citeaux, diocèse de Saintes » (XIII, 13).
Ainsi, par le détour d’un esclavage de 23 mois en Barbarie et d’un séjour d’un an et demi à Rome, le petit abbé besogneux qui s’affairait à Toulouse, en quête de quelque bon bénéfice, se trouve, le 17 mai 161o, pourvu tout à la fois des revenus d’une abbaye en Aunis et des fonctions de conseiller et aumônier de la Reine Margot, à Paris. Si l’on ne sait pas très bien par quels chemins il est ainsi parvenu à ses fins, nous avons là, en tout cas, le point de départ indiscutable de sa carrière à Paris.
De son logement, rue de Seine, il n’a qu’un pas à faire pour se trouver dans le Palais que Marguerite de France, reine de Navarre, vient de se construire, en 1606, sur les rives du fleuve parisien, vis-à-vis du Louvres qu’habite, sur la berge opposée, celui qui fut naguère son mari, le roi Henri IV.
Pour ses débuts dans la capitale, notre gascon n’a pas mal choisi. Il se trouve, du premier coup, au service d’une princesse qui, fille du Roi de France Henri II, soeur de Charles IX et d’Henri III, était, en 1572, devenue, contre son gré et sans les dispenses requises, l’épouse du roi de Navarre qui deviendrait, en 1589, roi de France. Il est vrai qu’à ce moment, Henri IV, depuis longtemps séparé d’elle, avait fait reconnaître par Rome la nullité de ce mariage malheureux et avait, en 1600, épousé, à sa place, Marie de Médicis.
Cela n’empêchait pas l’ancienne reine de paraître au Louvres ni, surtout, d’entretenir, en face, une cour brillante que fréquentaient poètes et philosophes aussi bien que les princes et le roi lui-même. « Il poussait, dit-on, la condescendance jusqu’à assister très exactement aux fêtes que Marguerite inventait sans cesse ». En retour il exigea qu’elle parût, en 161o, au couronnement de Marie de Médicis qui l’avait remplacée. Ce qu’elle fit sans beaucoup de peine.
Ainsi, M. Vincent se trouvait-il, dès ses premiers pas dans Paris, mêlé à la vie ambiguë et tumultueuse d’une princesse en qui l’âge n’avait ni altéré une beauté trop fameuse, ni assagi des passions vigoureuses, ni obscurci une rare intelligence. Il pouvait, là, découvrir d’un coup d’oeil, les splendeurs et les ombres de cette Renaissance qui trouvait, alors, en Rubens, son peintre luxuriant. Cependant, avec ce monde de seigneurs empanachés, de bourgeois cossus, de femmes épanouies dans une chair plantureuse et nacrée qu’évoquent, comme celles de Rubens, des toiles fameuses de Rembrandt et de Franz Hals, coexistait le monde des mendiants, des estropiés, des gueux, que nous révèle, dans le même temps, l’art de Jacques Callot, des frères Le Nain et de Georges de la Tour, tous contemporains de M. Vincent. Cette juxtaposition d’un luxe fastueux dans le décor du Louvre, du Luxembourg, de Saint-Germain, de Fontainebleau, des Châteaux de la Loire en leur resplendissante nouveauté, avec la misère du peuple des faubourgs et des campagnes voilà ce qui ne put manquer d’impressionner le nouveau venu à Paris.
Cependant, cette belle et frivole Reine Margot, qui l’a choisi pour aumônier et conseiller, n’en est pas moins charitable. Elle consacre le tiers de ses revenus aux oeuvres de charité, tout comme elle réserve une bonne part de son temps à la dévotion. Elle entend jusqu’à trois messes par jour. Elle participe avec Marie de Médicis à la fondation de l’Hôpital de la Charité dont le service doit être assuré par les frères de saint Jean de Dieu venus de Florence. Nous savons que, dès le début, M. Vincent s’occupe volontiers à visiter et secourir les pauvres malades hospitalisés à la Charité, là où se dresse aujourd’hui la nouvelle Faculté de Médecine, entre la rue des Saints-Pères et Saint-Germain-des-Prés.
Bien plus, un acte passé le 20 octobre 1611 par devant notaire, nous apprend que « Messire Vincent de Paul, abbé commandataire de l’abbaye Saint-Léonard, conseiller et aumônier de la reine Marguerite » a « donné, cédé et transporté en pur et vrai don irrévocable la somme de quinze mille livres », à cet hôpital de la Charité, « pour donner plus de moyens au prieur et religieux du dit hôpital de traiter et panser les pauvres malades qui vont et viennent journellement se réfugier et faire panser au dit lieu ». (XIII, I 4).
A l’époque, ces quinze mille livres tournois représentaient une fortune, environ sept millions de nos francs légers, très précisément, en l’occurrence, le prix d’un navire de trois cents tonneaux. Or, la fameuse Abbaye de Saint-Léonard ne rapportait guère à son Abbé que tracas et procès de toutes sortes. Il n’était pas riche, sa vieille mère et ses soeurs non plus. Cependant, il n’a pas hésité à transférer intégralement à l’Hôpital de la Charité les quinze mille livres qui venaient de lui être données en toute propriété par messire Jean de la Thane, maître particulier de la monnaie.
Ainsi s’affirmait en Vincent, à la fois, l’entier détachement de l’argent et l’amour généreux des plus pauvres. C’est qu’il ne fréquentait pas seulement le palais de la Reine Margot. Durant cette année 1610 qui, le ro mai, vit l’assassinat du roi Henri IV et l’avènement de Louis XIII sous la régence de sa mère, Marie de Médicis, M. Vincent s’est lié à Pierre de Bérulle qui, dans le même moment, avec les encouragements de Monseigneur de Gondi, évêque de Paris, du Père Coton, de MM. du Val et Gallemant, docteurs en Sorbonne, s’employait à fonder l’Oratoire. C’est le II novembre 1611, que, dans la maison du Petit Bourbon, s’installe la première communauté formée par Bérulle et ses premiers compagnons, MM. Bence et Gastaud, docteurs de Sorbonne, le licencié Paul Métézeau, François Bourgoing, alors curé de Clichy. M. Vincent les accompagne et, sans pour autant s’engager, va, pendant quelques temps, partager leur vie.
Par la cour de la Reine Margot, il avait connu l’humanisme d’une renaissance quelque peu païenne, mais non moins soucieuse de revenir aux sources du christianisme. Dans la compagnie de Bérulle, il s’insère dans un mouvement de renaissance tout autre : celui qui va restaurer en France « l’état de prêtrise ». A trente-six ans, Bérulle est déjà un maître. Les jésuites du Collège de Clermont dont il fut l’élève n’avaient jamais vu « un esprit plus mâle et plus pénétrant, un jugement plus mûr, une mémoire plus heureuse, une dévotion plus tendre ». L’évêque de Genève, François de Sales, dédarait : « si je pouvais choisir d’être quelqu’un, je voudrais être M. de Bérulle ».
De fait, il cumulait tous les savoirs et tous les talents. De ses études profanes comme de sa théologie, commencée au Collège de Clermont et achevée en Sorbonne, il a su retenir à la fois une juste estime de la civilisation et de la pensée antique et le sentiment de la transcendance du Verbe incarné. « L’humanisme est chez lui connaissance profonde de l’antiquité dans la mesure où elle annonce, prépare ou préfigure le christianisme (…). Son admiration de l’antiquité profane se nourrit aux sources chrétiennes. Il voit Rome avec les yeux de saint Augustin et de saint Jérôme ». (Dagens-Bérulle, p. 66)
C’est pourquoi, aussi, loin de se laisser séduire et enivrer par les attraits profanes de cet humanisme il en pressent les dangers et s’efforce à replacer Dieu et son Christ au centre de la vie humaine. Il n’est pas seul. Dès sa jeunesse on le voit en relation d’amitié ou de parenté avec tous ceux qui furent ou seront les principaux artisans de cette rénovation profonde et de ce ressourcement de la vie chrétienne qui fait la vraie grandeur du xvir siècle. Bérulle fréquente le salon de Mme Acarie, il y rencontre leurs communs Maîtres, docteurs de Sorbonne, du Val, Cospeau, Gamache ; des hommes d’Etat qui s’appliquent à la dévotion non moins qu’aux affaires publiques, Marillac, Brulart de Sillery, M. de Brétigny ; de nobles dames en quête de vie intérieure, Mme de Maignelay, Mme de Bréauté, Mme de Raconis, la duchesse de Longueville. C’est avec eux qu’il a entrepris et réalisé, en 1604, l’installation en France, d’abord à Paris, puis à Pontoise,, Dijon, Amiens, Tours, Rouen, Bordeaux et Châlons, des carmélites réformées par Thérèse d’Avila.
Cependant, il est, depuis i 600, aumônier de la Chapelle du Roi dont, avec le P. Coton, il partage la confiance. Un jour, à Fontainebleau, les ayant embrassée l’un et l’autre, Henri IV déclarera : « Me voici entre mes deux meilleurs amis ». Et le P. Coton recommandant aux Jésuites d’Espagne son ami Bérulle n’hésite pas à écrire : « Ce n’est pas seulement notre société mais toute la république chrétienne qui lui doit beaucoup dans le Christ. »
Tel est le directeur spirituel que Vincent Depaul s’est choisi, dès ses débuts, à Paris. Il va même pendant plusieurs mois vivre dans la première communauté des prêtres de l’Oratoire, dans cette première maison dite du Petit Bourbon, là où se bâtira le Val de Grâce, à deux pas du premier monastère des Carmélites à Paris ; non loin de la Chartreuse où Dom Beaucousin inspire Bérulle et ses amis. Du premier coup, M. Vincent se trouve au centre et dans la familiarité de ceux qui vont le plus contribuer à la restauration de l’état de prêtrise en France.
Depuis son expérience de l’esclavage en Tunisie, il n’a cessé de se transformer. Un sûr témoin de son comportement à la cour de la Reine Margot, « le propre secrétaire de Sa Majesté », M. du Fresne, Seigneur de Villeneuve, atteste que, « dès ce temps-là, M. Vincent paraissait fort humble, charitable et prudent : il faisait du bien à un chacun et n’était à charge de personne ; il était circonspect en ses paroles ; il écoutait paisiblement les autres sans jamais les interrompre ; il allait soigneusement visiter, servir et exhorter les pauvres malades de la Charité ». (Abelly, I, 26)
Mais, dans la compagnie des Bérulle, des Bourgoing, des Bourdoise, comment n’aurait-il pas songé à employer son sacerdoce plus complètement qu’à distribuer les aumônes de la Reine Margot ? Justement M. Bourgoing songe à résigner sa cure de Clichy pour se consacrer aux premiers développements de l’Oratoire de France. Sur le conseil de Bérulle, M. Vincent devient curé de Clichy. Le 2 mai 1612, il prend possession de sa cure et de l’ « église des saints Sauveur et Médard de Clichy-la-Garenne ».
Le voilà revenu à sa paysannerie originelle. Car Clichy c’est alors la pleine campagne. On y laboure, on y moissonne, on élève du bétail. Le nouveau curé, il a trente et un ans, s’enthousiasme et s’attendrit sur ses paroissiens.
J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que je lui demandais, que lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas ; ils y venaient et se confessaient et je voyais de jour en jour le profit que faisaient ces âmes (…). Je me disais à moi-même : mon Dieu 1 que tu es heureux d’avoir un si bon peuple. Je pense que le Pape n’est pas si heureux qu’un curé au milieu d’un peuple qui a si bon coeur. (IX, 646).
Volontiers il donnera en exemple « ces paysans qui entonnaient les psaumes ne manquant pas une seule note ». (XII. 339)
De fait, lors d’une visite canonique de la paroisse, peu après le passage de M. Vincent, le rapport attestera que « l’office divin était célébré dignement, le catéchisme enseigné, les registres à jour, aucune plainte entendue ». Il y eut, à cette occasion, 30o communions et i oo enfants confirmés.
Nul doute, M. Vincent avait l’âme d’un curé de campagne. Il retrouvait sa voie. Mais, déjà, M. de Bérulle pensait pour lui à plus vaste carrière.






