Saint Vincent De Paul, Maître d’Oraison. Chapitre I

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Abbé Arnaud d’Agnel · Année de la première publication : 1929.
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Chapitre premier

Ce qu’est L’oraison au point de vue psychique

Psychologue de premier ordre, comme son contemporain et ami François de Sales, saint Vincent de Paul ne se méprend sur la nature psychique de l’oraison mentale. Sous ses formes multiples et à ses divers degrés, cette dernière est à ses yeux un état de concentration durant lequel le regard de l’âme demeure fixé sur un même objet. Que cet objet de l’attention soit quelque chose de concret, de sensible ou une pure abstraction, peu importe, l’ attitude de l’esprit reste au fond la même.

D’accord avec les maîtres de la spiritualité, le saint estime qu’ en s’ élevant sur la divine montagne de l’oraison, l’âme concentre de plus en plus son attention sur Dieu.

L’ accroissement de celle-ci en force et en durée correspond au progrès de cette ascension spirituelle. Pourtant il n’est pas d’oraison mentale, si imparfaite soit-elle, sans un commencement et une ébauche de concentration psychique, ou tout au moins une tendance vers cet état.

Pour M. Vincent, comme pour saint Thomas d’Aquin, discourir rapidement au dedans de soi-même, en passant, sans reprendre haleine, d’une vérité à une toute différente n’est pas méditer. De là, son acharnement à combattre l’inquiétude et le rêve sentimental. Pas plus que saint François de Sales, il n’accepte des pensées auxquelles l’esprit s’attache sans dessein ni prétention quelconque, par manière de simple amusement, tout comme les mouches qui s’en vont voletant de fleur en fleur sans en tirer chose aucune1.

A l’exemple de Cajetan, le saint ne se contente pas d’un simple regard de l’intelligence, mais il exige de ses disciples un regard attentif, réfléchi, profond, comme il arrive à ceux qui veulent se rendre compte du cours des astres2. C’est bien la pensée de Vincent puisqu’il déclare avoir constaté maintes fois que les personne négligeant de faire la méditation, ou la faisant mal, sont moins attentives à elles-mêmes, donc moins conscientes que les chrétiens qui s’adonnent régulièrement à cet exercice3.

Le Fondateur de la Mission s’ efforce par des moyens pratiques de concentrer davantage l’esprit de ses disciples sur le sujet d’oraison qu’ils ne font guère qu’effleurer.

Plein de cette pensée, Vincent de leur dire un jour4 : « Il faudra voir si l’assistant ou le sous-assitant ne seront pas obligés de lire eux-mêmes les points de la méditation, car il me semble que l’on ne se prend pas assez bien à faire l’oraison Mentale ; on n’entre pas assez en la matière proposée chaque jour. Peut-être cela vient-il de ce que l’on ne comprend pas assez bien les points du sujet que l’on médite. Or ils pourront en user ainsi et dire : « Mes frères, la méditation tend à cela ; au premier point, nous méditerons cela ; au deuxième, cela ; et au troisième, cela… »

Non content de donner ces indications, le saint médite lui-même à voix haute sur le choix que Notre-Seigneur fit de ses apôtres, et pas une de ses réflexions qui ne se rapporte au sujet.

Quand, au cours d’une répétition d’oraison, quelqu’un sort du cadre tracé d’avance, M. Vincent de l’y ramener tout de suite en le priant de ne jamais en sortir, si ce n’est sous l’inspiration de l’Esprit-Saint. Son but est de fortifier l’attention en imposant à l’esprit cette discipline. Tout progrès à cet égard est au bénéfice de la vie intérieure et par suite de l’oraison.

Si pénible que soit cette règle, appliquons-nous à fixer de nouveau notre regard sur le mystère médité, toutes les fois qu’à notre confusion nous constatons qu’il s’en écarte. Très dure au début, cette lutte perd bientôt de son âpreté. Il en est de l’ attention, comme de toutes nos facultés, un exercice régulier les assouplit et les développe.

Pensons-y : l’ascension dans la voie mystique dépend en partie de notre pouvoir de concentration. A nous de l’accroître par tous les moyens ; et il n’en est pas de meilleur que ceux proposés par l’ éminent psychologue qu’ est M. Vincent.

Si l’oraison mentale n’était pas aux yeux du saint réflexion profonde sur un thème donné, il n’y recourrait pas pour agir sur la mentalité de ses fils spirituels. Veut-il gagner ceux-ci à une idée qui lui est chère, les guérir de tel défaut, les engager dans la pratique de telle vertu, il leur propose cette idée, ce défaut, cette vertu comme sujet d’oraison. L’un des Prêtres de la Mission est-il sur le point de sortir de l’Institut, que fait son Supérieur général pour l’y retenir sinon l’exhorter de toutes manières à méditer sur sa vocation. Si le missionnaire use de ce remède, il est sauvé d’ avance, tant ce médicament est efficace.

Pourquoi cet homme d’affaires hors ligne qu’est M. Vincent ne prend-il pas de décision grave – tant au point de vue temporel qu’ au point de vue spirituel – sans avoir choisi pour sujet d’oraison le problème à résoudre, si ce n’est parce qu’à ces yeux il n’est pas de concentration d’ esprit plus complète. Evidemment le saint a surtout en vue de se déterminer suivant les lumières de l’ Esprit-Saint, mais cette intention n’ exclut pas l’ autre.

Si le saint prie les âmes de bonne volonté de consacrer un temps notable à l’oraison, c’est pour permettre à le vérité d’agir sur la vie affective ; ce qui ne peut se faire rapidement. Pour lui, comme pour Bossuet, l’oraison doit tendre à devenir de plus en plus attention amoureuse.

D’après Vincent, la plus simple méditation elle-même est un acte où le cœur joue son rôle tout autant que l’intelligence, sinon davantage. En réalité, l’esprit travaille plus que le cœur, mais il reçoit l’impulsion de ce dernier, et il en est soutenu dans son labeur. Mais qui bénéficie surtout des résultats de cette activité intellectuelle, si ce n’est le cœur qui s’ en empare pour se les approprier en les transformant en amour. Voilà pourquoi le saint fait des appels si fréquents à ce dernier dans ses lettres de direction et ses Entretiens. Toutefois, il juge inutile d’insister auprès des Filles de la Charité sur le côté affectif de l’oraison puisqu’il n’ignore pas la tendresse, l’impressionnabilité féminines. En revanche, il suit la tactique opposée avec ses missionnaires parce que leur sexe est d’ordinaire peu porté vers les choses du cœur. Hommes d’ étude ou hommes d’ action, quelquefois les deux ensemble, la plupart d’entre nous s’intéressent surtout aux questions intellectuelles ou aux problèmes de la vie pratique. D’ où le bien-fondé d’ un appel à la vie affective.

Les comparaisons, dont Vincent se sert pour exposer ce qu’ est l’oraison, ses avantages et la présenter sous ses divers aspects, son pleines de fraîcheur et de poésie : elles parlent aux sens, à l’imagination, au cœur. Le saint use intentionnellement de cet artifice ; son but est d’attirer les âmes vers l’oraison, de la faire aimer et par là de préparer au sentiment une plus large place en cet exercice5.

Le chapitre suivant en fournira la preuve, saint Vincent de Paul rend l’oraison éminemment sympathique en la présentant comme un acte vital dans toute l’acception du terme, parce que générateur de force surnaturelle et de bien-être moral. Pour qu’une pratique soit adoptée avec entrain et accomplie avec goût, il faut associer son idée avec celles de vie et de bonheur. Le fond de la volonté, ce qu’ elle a de nécessaire et qu’elle ne peut perdre, n’est-ce pas, comme l’explique si lumineusement saint Thomas, sa tendance innée au bonheur ? Le chrétien s’ adonnera volontiers à la méditation du jour où son directeur le persuadera que vivre moralement, c’est méditer.

A l’exemple des maîtres de la spiritualité, si le saint s’occupe du double travail de l’esprit et du cœur dans l’oraison, c’est pour en venir à la faculté maîtresse de l’âme, la volonté. Quel but poursuit-il en soumettant ses dirigés à cette pratique, si ce n’est celui de leur apprendre à vouloir.

« Faut-il se contenter d’être enflammé et convaincu du sujet que l’on médite et en demeurer là ? – se demande-t-il6 – Non-da, mais il faut passer aux résolutions et aux moyens d’acquérir la vertu ou de fuir le vice que l’on médite. »

Dans d’autres circonstances, le Fondateur des Prêtres de la Mission défend cette idée non moins chaleureusement7 : « Il ne suffit pas d’avoir de bonnes affections, il faut passer plus avant et se porter aux résolutions de travailler tout de bon à l’avenir pour l’acquisition de la vertu, se proposant de la mettre en pratique et d’en faire des actes. »

Vincent de revenir en ces termes sur son idée si chère8 : « C’est une des plus importantes parties et même la plus importante de l’oraison, de faire de bonnes résolutions ; et c’est à cela particulièrement qu’il faut s’arrêter, et non pas tant au raisonnement et au discours. »

D’accord avec les grands directeurs de conscience, le saint ne se contente pas des premiers actes de volonté venus. La résolution, pour le satisfaire pleinement, doit remplir les conditions qui en assurent le mieux possible l’efficacité9.

Dans sa lutte contre les divers ennemis de la volonté, M. Vincent a en vue, comme saint François de Sales, le succès des exercices spirituels et principalement de l’oraison. De là son opiniâtreté à combattre chez Louise de Marillac son penchant naturel au pessimisme. Regrettables en toutes circonstances, ces idées noires lui paraissent particulièrement dangereuse dans les rapports de cette âme d’élite avec Dieu. Aussi ses avertissements deviennent plus fermes afin d’y couper court tout de suite. « Le choix de M. votre fils, dites-vous, est un témoignage de la justice de Dieu sur vous, lui écrit-il10. Certes, vous avez tort de donner lieu à ces pensées et plus encore de le dire. Je vous ai déjà prié d’autres fois de ne plus parler comme cela. » Le saint déclare à Louise qu’aucune femme, à sa connaissance, ne prend certaines choses si fort au criminel.

« Il ne faut point mettre en peine, lui répète-t-il souvent11. Au nom de Dieu, Mademoiselle, guérissons-nous de ce mal là.

Sa Philothée de prédilection a-t-elle des scrupules, Vincent de la calmer aussitôt par ces mots ou d’autres analogues12 : « Soyez en repos pour votre intérieur. Il ne laisse pas d’être en l’assiette qu’il faut, or qu’il ne vous le semble pas. » Quelle énergie dans la leçon suivante : « Corrigez-vous et sachez une bonne fois pour toutes que ces pensées aigres sont du malin et que celles de Notre-Seigneur sont douces et suaves. »

Insister à propos des états d’oraison sur cette lutte du saint contre la tristesse passive ou déprimante n’est certes pas inutile. Des femmes pieuses croient méditer avec plus de profit quand pensées et sentiments sont noyés dans une atmosphère sombre, parce qu’elles ont l’impression de quelque chose de plus mystérieux et de plus profond. Illusion dangereuse puisqu’elle tend à réduire le rôle du principal facteur humain de l’oraison, la volonté.

Ne pensons pas honorer Dieu en nous mettant en peine à ce sujet. Le saint de nous dire13 : « Ce n’est plus pour Dieu que vous vous mettez en peine si vous peinez pour le servir. »

C’est toujours dans l’intérêt de l’oraison qu’avec François de Sales, M. Vincent combat les autres ennemis de la volonté : l’inquiétude, l’agitation d’esprit qui peut aller jusqu’au vagabondage cérébral, sans compter l’impressionnabilité trop vive et les brusques changement d’humeur. L’expérience des âmes et son sens psychologique lui montrent dans la paix intérieure le point de départ de tout progrès moral et par là même de toute ascension vers Dieu. Aussi les mots de paix, de recueillement et de calme reviennent fréquemment dans la correspondance du saint avec Mlle Le Gras.14

L’ oraison, même sous forme de méditation exige la collaboration de toutes les forces vives de l’âme. Les facultés intellectuelles n’y suffisent pas, il leur faut comme stimulant le concours de la vie affective ; et ces énergies, groupées en faisceau, n’atteignent leur but qu’en se subordonnant à la volonté pour la mettre en œuvre.

La méditation d’ordre purement humain, telle qu’un chef d’industrie ou un homme d’état la pratique, n’ aboutit à rien de sérieux sans une collaboration semblable. L’ attention ne sera ni soutenue, ni profonde si le sentiment n’intervient pas. D’autre part si la volonté ne s’empare des réflexions pour les traduire en actes, tout le travail cérébral restera stérile.

Seuls réussissent dans le domaine des affaires, comme dans ceux des sciences et des arts, ceux qui, non contents d’y dépenser leurs ressources intellectuelles, y mettent leurs cœurs et leurs énergies morales.

Pour beaucoup de chrétiens, et peut-être sommes-nous du nombre, la méditation n’ est qu’un jeu de l’ esprit, une étude ou un délassement sentimental. Rien d’ étonnant qu’ elle soit sans effet sur notre conduite. Pénétrons-nous de ce principe : méditer étant un acte de vie intérieure, toutes les puissances de cette vie doivent y concourir. Sous l’empire de ce sentiment, le saint estime qu’une âme ne se livre fructueusement à cet exercice qu’à condition de s’y adonner sans réserve, c’est à dire d’y dépenser tout ce qu’ elle a de lumière, d’ amour et de force. Par égoïsme ou par négligence est-elle avare de son temps ou de sa peine, l’insuccès est certain.

Quand Vincent fait oraison, il voudrait concentrer là son activité intérieure de manière à ce qu’aucune pensée ne prît une direction étrangère. Bien qu’involontaires ses distractions lui seraient extrêmement pénibles, si son humilité n’en tirait partie15.

Préoccupé du caractère vital de l’ oraison et de la générosité qu’ elle comporte de la part du sujet, le saint indique des moyens pratiques pour combattre la somnolence durant cet exercice. Quand la torpeur nous gagne, il faut nous tenir debout, baiser la terre et renouveler de temps à autre notre attention16.

A considérer la méditation au point de vue purement psychique, l’ on ne s’ étonne plus du grand nombre d’âmes qui méditent avec peu de profit. N’incriminons pas cette pratique puisque la preuve de son efficacité n’est plus à donner, prenons-nous en à la manière défectueuse dont elle est accomplie, et chose plus grave, à l’idée qu’en ont tant de dévots et de dévotes.

Plusieurs croient méditer, alors qu’ils ne le font pas, les uns par défaut de générosité, les autres par ignorance de ce qu’ est psychiquement la méditation. Le présent chapitre s’ adresse aux derniers.

  1. Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, livre VI, ch. II.
  2. Cardinal Cajetan, In 2, 2, p. 53, a. 4. c.
  3. Edition publiée et annotée par Pierre Coste, III, 536. Lettre aux Supérieurs des maisons de la Compagnie, 15 janvier 1650.
  4. XII, 64. Répétition d’oraison de novembre 165
  5. Comme on le verra ultérieurement, saint Vincent de Paul veut qu’on donne au sentiment une place prépondérante.
  6. XI, 255-256, n° 193. Répétition d’oraison du 16 août 1655.
  7. XI, 406, n° 168. Répétition d’oraison du 10 août 1657 sur l’oraison.
  8. XI, 87, n° 70. Répétition d’oraison (sans date) sur l’oraison.
  9. Ces conditions seront étudiées en détail dans un autre chapitre.
  10. I, 321-322, n° 221 (année 1636).
  11. V, 39, n° 1674 (sans doute).
  12. I, 572, n° 388. ‘Année 1639).
  13. I., 307, n° 205
  14. Cf. Arnaud d’Agnel, Saint Vincent de Paul, directeur de conscience. Paris, Téqui, 3° édition, 1925, 258- 297.
  15. II, 290, n° 611. Lettre à Louise de Marillac.
  16. IX, 34, n° 4. Conférence du 2 août 1640 aux Filles de la Charité.

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