Saint Vincent De Paul Et Sa Mission Sociale. VI – La Postérité (2)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Author: Arthur Loth · Year of first publication: 1880.
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L’ÉPREUVE. — Le pillage de Saint-Lazare. — Les idées de la Révolution. — Charité et philanthropie. — Désorganisation des hôpitaux. — Suppression des congrégations hospitalières et enseignantes. — Massacres de Saint-Firmin. — Destruction de l’œuvre de saint Vincent de Paul. — Plan de réforme humanitaire. — Les prêtres de la Mission et les filles de la Charité en exil et sur l’échafaud. — Accroissement général de la misère. — Plaintes universelles. — Les persécuteurs et leurs victimes.

Les historiens datent la période révolutionnaire de la prise de la Bastille : elle commença en réalité par le pillage de Saint-Lazare. Avant de détruire la royauté, la Révolution s’attaque à la religion, dans sa forme la plus sensible, la charité. Son premier exploit fut l’assaut de la maison du plus illustre bienfaiteur de l’humanité ; ses premiers héros furent les dévastateurs de l’autel et du tombeau de saint Vincent de Paul.

Dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, deux cents hommes exaltés par les passions révolutionnaires se présentent devant Saint-Lazare. En un instant les portes sont enfoncées et ces bandits se précipitent dans l’intérieur de la maison. Derrière eux une foule hideuse avait envahi les avenues restées ouvertes, et bientôt commence une scène de dévastation générale. À l’ardeur du pillage s’ajoute la fureur de la destruction. Tout ce que la tourbe révolutionnaire ne peut emporter, elle le brise. Plus douloureux que tout le reste fut pour les prêtres de Saint-Lazare le ravage sacrilège porté dans la chambre de saint Vincent de Paul. On y conservait précieusement quelques souvenirs de sa vie et de ses derniers moments, la natte de paille sur laquelle il était mort, un vieux chandelier avec le reste de suif qui avait éclairé son dernier soupir, un mauvais chapeau, quelques vêtements grossiers, ses bas de serge, son bâton, un chapelet et un bréviaire. Tout fut saccagé et jeté au milieu des décombres. Les misérables ne respectèrent pas davantage la statue du saint ; après en avoir brisé la tête, ils la promenèrent au bout d’une pique dans les rues et la jetèrent dans le bassin du Palais-Royal. Ayant tout ravagé à l’intérieur, ils se répandirent dans les jardins, coupèrent les arbres, égorgèrent les moutons de la ferme et mirent le feu aux granges. Vingt-quatre heures après, on trouva une trentaine de morts et de mourants, hommes et femmes, noyés dans le vin. Pendant ces scènes révoltantes, les prêtres de la maison avaient couru les plus grands dangers. Les uns purent s’échapper par-dessus les murs, les autres parvinrent à se cacher ou à se dérober sous des habits d’emprunt.

La maison des Filles de la Charité, située en face de Saint-Lazare, ne pouvait échapper au pillage ; elle se composait alors de cent cinquante sœurs, parmi lesquelles on comptait quatre- vingt-dix-huit postulantes de l’âge de quinze à vingt-deux ans. Les premiers pillards pénètrent dès le matin dans l’intérieur de la maison, sous prétexte d’y trouver le trésor de Saint-Lazare, les provisions de blé et de farine. Bientôt l’agitation s’accroît dans la rue, les cris redoublent et une bande nombreuse d’hommes et de femmes envahit le couvent. Dans ce péril extrême, la supérieure générale s’empresse de faire entrer les novices dans la chapelle. Vingt des assaillants les y suivent. Au bruit des portes violemment ouvertes, au cliquetis des armes, aux blasphèmes des forcenés, les jeunes vierges, pâles, tremblantes, se pressent contre leurs maîtresses. Des cris d’effroi, mêlés aux supplications à Dieu, s’échappent de leur poitrine. Les brigands sont émus ; ils s’avancent avec hésitation vers le sanctuaire. La sainteté du lieu, l’image de Jésus-Christ et de ses saints leur commandent le respect. Le chef de la troupe met un genou en terre devant le Saint- Sacrement ; quelques-uns des siens l’imitent. Puis, voyant que, sous l’impression de la terreur, plusieurs novices tombent évanouies, il fait signe à ses compagnons de se retirer. Les envahisseurs se répandent alors dans l’intérieur de la maison, visitent toutes les salles et, malgré leurs préventions et leurs haines, ils ne peuvent s’empêcher d’admirer le dénuement évangélique, l’ordre parfait de cette chaste demeure. Ils se retirent sous la porte d’entrée et se constituent les gardiens de celles qu’ils étaient venus piller et insulter. Dieu avait protégé d’une manière visible les admirables filles de saint Vincent ; le temps des grandes épreuves n’était pas encore venu.

Le pillage de 1789 ne fut qu’un prélude. L’année suivante, la Révolution démasqua ses plans de manière à montrer que c’était bien à la charité qu’elle en voulait. Les idées philosophiques et économiques régnaient alors. On réclamait la sécularisation des hôpitaux, on parlait de substituer la philanthropie à la charité. Pour quelques abus que l’on pouvait constater dans les hôpitaux des grandes villes, et que la fausse pitié des économistes et des savants de l’époque grossissait outre mesure, on se mit à nier le bienfait des institutions charitables du passé, à décrier le régime des hospices et des autres maisons de bienfaisance, afin de faire retomber sur le principe même de la charité les imperfections inhérentes au temps. L’odieux ne suffisait pas ; on poussa le ridicule jusqu’à promettre la liberté, le bonheur même aux malades.

Dès 1790, à l’ancienne administration des hôpitaux « composée des chefs du clergé, des premiers magistrats des cours de justice et d’hommes choisis dans la bourgeoisie, dont la fortune, une vie pure et des succès dans le commerce garantissaient la moralité et les talents administratifs », la Révolution substitua des hommes nouveaux. Elle confia la direction des établissements hospitaliers à des gens dont l’exaltation pour les idées du jour faisait souvent le seul mérite. Au lieu d’amener plus d’épargne dans les dépenses, plus de régularité dans les services, cette mesure n’engendra que le gaspillage et la confusion. Il fallut de nouveau réformer. L’année suivante, les hôpitaux passaient sous l’autorité du département, qui en déléguait l’administration à une commission de cinq membres. En 1793, ils rentraient dans les mains de la municipalité ; en 1794, dans les attributions de la commission des secours de la Convention ; plus tard, dans celles du ministre de l’intérieur. Ces changements continuels contribuèrent grandement à produire l’état déplorable où se trouvaient les hôpitaux à la fin de la période révolutionnaire.

Pendant que le désordre augmente et atteste l’impuissance de la Révolution pour le bien, la persécution se déchaîne contre les filles de saint Vincent. Elles eurent tout à souffrir de la part d’une administration soupçonneuse et hostile aux œuvres de la charité chrétienne. À ses yeux elles étaient des « femmes fanatiques, contre-révolutionnaires, dévouées aux aristocrates », mais ennemies « des malades dont le patriotisme était connu ». On devait donc les chasser des hôpitaux, « et les remplacer par des femmes ou des filles patriotes ». C’est le parti auquel s’arrêta l’Assemblée législative dans la séance du 6 avril 1792. Elle décida du même coup la suppression de toutes les associations religieuses vouées à l’enseignement de l’enfance et au service des hôpitaux.

Cependant la fureur révolutionnaire redouble. Après la confiscation des biens ecclésiastiques, source abondante de revenus pour les pauvres, après l’abolition des congrégations hospitalières et enseignantes, le culte lui-même est interdit et le bannissement des prêtres décrété. Aussitôt les arrestations commencent, suivies de massacres horribles. Des évêques, des prêtres au nombre de plus de cent, renfermés aux Carmes, sont assassinés par les émissaires de la Commune. Au 3 septembre, quatre-vingt-douze ecclésiastiques, entre autres M. Bonnet, supérieur du séminaire de Saint-Nicolas, connu pour sa grande charité, se trouvaient enfermés à Saint-Firmin. Dès cinq heures du matin, des bandes d’égorgeurs soudoyés par le parti des Danton et des Robespierre envahissent ce paisible séjour d’études transformé en prison. Des voix s’élèvent dans la foule pour demander que l’on épargne le vénérable M. François, supérieur du séminaire, digne fils de saint Vincent de Paul par l’abondance de sa charité et la multitude de ses bonnes œuvres ; mais il s’était acquis d’autres droits à la haine des révolutionnaires. Après que M. Cayla de la Garde, supérieur général de la Mission et député aux États généraux, eut protesté à la tribune contre la constitution civile du clergé, M. François avait exposé courageusement dans un écrit public les raisons qui devaient détourner le clergé du serment à cette constitution schismatique. Il savait dès lors à quel châtiment il s’exposait : son expulsion de Paris, la perte de son traitement. « Que m’importe ! s’écriait-il, les travaux de la charité sont ouverts autour de la capitale et dans tous les départements. Je m’associerai aux pauvres ; incorporé à leur misère, je leur apprendrai à la supporter avec patience, à la rendre méritoire pour le ciel. On dit qu’ils sont à redouter : j’en ferai des chrétiens, je partagerai le pain de leur douleur ; ce pain sera plus doux pour moi qu’un traitement acheté par le parjure ou une table préparée par l’impiété. »

Un tel langage désignait M. François à des représailles pires encore que celles qu’il attendait de la part des jacobins. Malgré les réclamations de la reconnaissance publique, les forcenés pénètrent dans l’intérieur de Saint-Firmin, visitent tout, rassemblent les prisonniers, et le carnage commence. Les victimes tombent une à une sous leurs coups. De temps en temps les assassins jettent quelques prêtres par les fenêtres ; ceux du dehors les reçoivent sur la pointe des piques et des baïonnettes, en poussant des exclamations féroces : des femmes armées de massues à écraser le plâtre achèvent les mourants. Au moment d’enlever les cadavres on vit ces héroïnes de la Révolution monter sur les tombereaux où les victimes étaient entassées, mutiler les membres des confesseurs de la foi et les montrer aux passants, en criant : « Vive la nation ! » Soixante-quinze prêtres, parmi lesquels dix Lazaristes, avaient été égorgés.

L’œuvre de saint Vincent s’écroulait peu à peu sous les coups de la force triomphante. C’était le moment pour la philanthropie d’appliquer ses principes et de montrer ce qu’elle pouvait faire pour remplacer la charité chrétienne. En effet, elle s’était mise à la besogne. Le Moniteur universel publiait, le 12 novembre 1792, dans le style déclamatoire et faux de l’époque, le plan d’une société philanthropique et patriotique de bienfaisance et de bonnes mœurs, destinée à combler le vide que devait produire, dans les hôpitaux et dans les asiles de l’enfance, l’expulsion des Filles de la Charité.

Pour réussir, il manquait aux dames philanthropes l’esprit et les vertus que Vincent de Paul avait légués à ses filles. L’État allait venir au secours de l’initiative privée et tenter d’organiser sur des bases nouvelles l’assistance publique. La nécessité en devenait pressante, car la misère étendait ses ravages. « Les mendiants, dit un rapport du temps, arrêtaient le monde dans toutes les rues : ils étaient presque aussi multipliés que les pavés de la ville, et les provinces offraient le même spectacle. » La Révolution s’empressa de proclamer bien haut que « les secours publics sont une dette sacrée », que « la société doit la subsistance aux citoyens malheureux ». Et, afin de mettre ces principes à exécution, elle multiplia les lois et décrets. Après avoir arrêté par la loi du

19 mars 1793 que les biens des hôpitaux et des établissements charitables seraient vendus, elle inscrivit au budget un fonds de secours sur lequel chaque législature devait attribuer, tous les ans, une somme à chaque département. La charité, cette institution des siècles chrétiens, fut remplacée par une caisse de prévoyance « dont les souscriptions devaient être affichées, tous les trois mois, devant la maison commune du chef-lieu de canton, et proclamées sur l’autel de la patrie, les jours consacrés aux fêtes nationales. » Tout père de famille qui vivait de son travail avait droit à un secours proportionné à ses ressources et au nombre de ses enfants. La Société maternelle dont la reine Marie-Antoinette avait été la première protectrice, et qui était destinée à venir en aide aux mères de famille indigentes, était supprimée, mais on accordait une prime aux filles-mères, en les plaçant sous la protection de l’État. Les enfants abandonnés, désignés d’abord sous le nom d’orphelins et plus tard sous le titre pompeux d’« enfants de la patrie », étaient à la charge de la nation. Les vieillards indigents devaient recevoir une pension qui pouvait s’élever jusqu’à 120 livres.

Personne n’était oublié dans ces pompeux décrets ; mais plus la Révolution légiférait, plus les malheureux abondaient. Ne pouvant ni supprimer ni secourir les pauvres, elle résolut de se débarrasser de leur vue importune. Demander l’aumône devint un crime ; à la première récidive, le mendiant était condamné à un an ; à la seconde, à deux ans de détention ; à la troisième, on le transportait pour huit ans dans une colonie pénitentiaire. Quiconque donnait l’aumône à un mendiant était condamné à une amende de deux journées de travail, au double en cas de récidive. (Loi du 13 octobre 1793.)

Toutes ces mesures furent impuissantes à faire disparaître la misère. Le 11 mai 1794, Barère s’écriait de dépit, au sein de la Convention : « la mendicité fait des progrès effrayants dans l’intérieur de la République. »

Des discours dans lesquels s’étalaient les déclamations emphatiques et les utopies extravagantes des nouveaux philanthropes, c’est tout ce que pouvait produire la Révolution. Sur la parole de Barère, la Convention vota d’enthousiasme une loi qui avait pour but de venir au secours des pauvres dans les campagnes. Elle arrêta qu’il serait ouvert, dans chaque département, un registre appelé : Livre de la bienfaisance nationale, sur lequel pourraient se faire inscrire les cultivateurs vieillards ou infirmes, les mères et les veuves ayant des enfants, les artisans vieillards ou infirmes. Un crédit de 12 644 000 francs devait servir à faire face aux dépenses qu’entraînerait cette nouvelle organisation de la bienfaisance. Enfin la loi établissait la Fête du Malheur, pendant laquelle on devait lire le « livre de la bienfaisance nationale », en présence des jeunes citoyens des écoles primaires, et verser entre les mains des pensionnaires de la nation le payement de leur premier semestre.

On devine facilement quel fut le résultat de ces projets étranges : « Le Livre de la bienfaisance nationale n’a jamais été ouvert, dit M. Porquet, et il n’est resté de tout ce système que la confiscation des biens des hospices. »

L’instruction de l’enfance et de la jeunesse avait de tout temps excité la sollicitude de l’Église. Saint Vincent de Paul ne séparait pas l’école de l’hôpital, et les Prêtres de la Mission, les Filles de la Charité n’avaient fait que réaliser son idée, celles-ci en s’occupant d’instruire les petites filles pauvres, ceux-là en excitant le zèle des curés et en leur prêtant leur concours. Après lui, le vénérable de La Salle avait fondé une congrégation spéciale pour l’instruction gratuite des enfants de la classe ouvrière. L’œuvre de l’enseignement pas plus que celle de la charité, quoique ne coûtant rien ni l’une ni l’autre à l’État, ne pouvait échapper au vandalisme révolutionnaire. Par son décret du 15 septembre 1793, la Convention supprime vingt-trois universités, cinq cent soixante-deux collèges, qui comptaient plus de 72 000 élèves, et toutes les écoles primaires de garçons et de filles. C’était la destruction universelle de toute étude, de tout savoir, la ruine de toutes les institutions pédagogiques de la France si bien ordonnées alors, depuis les petites écoles de village jusqu’aux grandes universités des villes. Mais, comme le proclamait la Convention en envoyant l’illustre Lavoisier à l’échafaud, la République n’avait pas besoin de savants.

Pendant que s’accomplissait ce renversement de toutes les institutions charitables, les prêtres de Saint-Lazare avaient dû quitter leur maison : ils eurent du moins le bonheur de sauver leur précieux trésor, le corps de saint Vincent et quelques-uns des objets qui avaient servi à son usage. Plusieurs d’entre eux restèrent en France, et, au péril de leur vie, ils prodiguèrent tous les soins de la religion et de la charité aux fidèles des villes et des campagnes. Surpris dans l’exercice de leur charitable ministère, les uns trouvèrent une mort glorieuse sur les pontons, dans les prisons, à Cayenne ; d’autres portèrent avec courage leur tête sur l’échafaud et terminèrent souvent par un dernier acte de charité une vie consacrée au soulagement des malheureux ; d’autres enfin parvinrent à gagner la terre de l’exil et répandirent au loin le règne de la charité que la Révolution tentait d’anéantir en France.

Comme leurs frères de la Mission, les Filles de la Charité avaient été forcées d’abandonner la plupart de leurs maisons et de renvoyer leurs postulantes. Le 29 décembre 1793 elles quittèrent un grand nombre d’hospices, et les pauvres perdirent leur plus douce consolation et leur puissant appui. Pourtant elles continuèrent à exercer dans l’ombre les œuvres de charité qu’il ne leur était plus permis d’accomplir au grand jour. Dieu avait voulu qu’elles eussent à leur tête, comme supérieure générale, une femme qui réunissait la foi ardente d’une sainte à la charité sans bornes d’une fille de saint Vincent. La sœur Deleau était une de ces âmes que rien n’abat et que l’adversité rend encore plus fortes. Prévoyant la dispersion de ses sœurs, elle avait pris soin de les préparer aux terribles épreuves qui les attendaient. Après les avoir exhortées à renouveler leurs vœux et à continuer de soutenir leur foi par l’exercice des œuvres charitables, « Mes très chères sœurs, leur écrivait-elle, soyez toujours attentives aux besoins des pauvres, consolez-les des privations qu’ils pourraient éprouver. Que vos jours soient trouvés pleins et votre vie sans tache d’aucune faute volontaire… Soyez par cette fidélité constante des victimes pures et saintes que Dieu recevra favorablement. » Quel contraste entre ces simples paroles et les déclamations ridicules dont retentissait la Convention ! La persécution sanglante y était prédite, elle arriva. Bientôt s’ouvrit le glorieux martyrologe écrit avec le sang des Filles de Saint Vincent.

La première ville qui avait appelé les servantes des pauvres, Angers, vit aussi leurs premières victimes. On avait voulu arracher le serment révolutionnaire à ces saintes filles : ni les promesses ni les menaces n’avaient rien pu sur elles. Il y en avait deux, Marianne et Odile, remarquables entre toutes par leur piété et leur dévouement. Le tribunal, espérant intimider les autres, les condamna à être fusillées.

Au jour marqué, on les arrête. Pendant qu’elles s’exhortent au courage par la vue de la couronne céleste qui les attend, une femme vient leur offrir un voile : « Non, non, s’écrie Marianne, nous ne cacherons point notre visage ! Est-ce une honte de mourir pour Jésus-Christ ? Puisse toute la ville nous contempler et apprendre de nous comment on meurt pour la foi ! » Enchaînées l’une à l’autre, elles marchent à la mort au milieu d’un cortège d’autres victimes.

L’exécution commence. Après les premières décharges, l’officier, honteux de sa besogne, hésite à continuer, il parlemente avec les deux Filles de la Charité, leur offrant de prendre sur lui de dire qu’elles ont prêté le serment. « Citoyen, répond Marianne, non seulement nous ne voulons pas faire le serment qu’on nous demande, mais nous ne voulons pas même passer pour l’avoir fait. » L’officier ordonne le feu ; elles tombent. Des forcenés se ruent sur elles pour les achever à coup de sabre et de baïonnette. C’était le 17 février 1794.

Dans le même temps, à Dax, près du berceau de saint Vincent de Paul, une de ses filles souffrait aussi le martyre. Marguerite Rutan était le modèle des sœurs de charité ; avec cinq mille livres de revenus et les aumônes de la ville elle logeait et nourrissait soixante malades ou infirmes, entretenait deux écoles gratuites et faisait vivre une quantité de malheureux. Quand la Convention eut supprimé les Filles de la Charité, elle ne voulut pas abandonner ses chers pauvres ; avec ses compagnes elle forma une association de dames de charité pour le service de l’hôpital. Accusée d’incivisme pour avoir cherché à « corrompre et ralentir l’esprit révolutionnaire et républicain des militaires », elle est déclarée « indigne de remplir les fonctions que l’humanité et la bienfaisance réclamaient pour des hommes libres ». On la jette en prison avec les autres religieuses ; six jours plus tard, le 9 avril 1794, une commission extraordinaire fit comparaître l’accusée à sa barre, avec un prêtre, Eutrope de Lannelongue. Condamnée à mort, elle fut traînée sur-le-champ avec son compagnon de martyre à l’échafaud : c’était ce que la Terreur appelait un mariage.

Sur le passage du cortège lugubre, que suivait en hurlant la lie de la populace, les honnêtes gens fermaient leurs maisons en signe de deuil, les enfants fuyaient effrayés. Une fenêtre s’entrouvrit, et une petite tête se montra ; la religieuse leva les yeux, l’aperçut et sourit. C’était un des enfants qui venaient jouer d’habitude dans la cour de l’hospice. La mère referma la fenêtre en disant : « Mets-toi à genoux et prie pour sœur Marguerite ; ils vont la tuer ! »

Le prêtre monta le premier sur l’échafaud ; la sœur regarda sans pâlir les préparatifs du supplice, et comme un soldat lui disait de détourner les yeux au moment où la tête du prêtre allait tomber : « Comment, citoyen, lui dit-elle, vous voulez que j’éprouve de la peine à voir mourir un saint ! » Quand son tour fut venu, elle ôta elle-même sa pelisse ; le bourreau voulant l’aider :

« Laissez-moi, lui dit-elle avec dignité, la main d’un homme ne m’a jamais touchée ! » Bientôt son sang virginal rougit l’échafaud : la famille de saint Vincent comptait une martyre de plus.

C’est dans ces orgies sanglantes, renouvelées chaque jour, que la Révolution essayait d’abolir la charité. Ce nom même lui était odieux. Pendant qu’elle chassait des hôpitaux et des écoles, et qu’elle tuait même, pour aller plus vite, les Filles de Saint-Vincent-de-Paul, elle décrétait que la ville de La Charité-sur-Loire s’appellerait Égalité. Mais son impuissance à remplacer ce qu’elle avait détruit se manifestait par un accroissement épouvantable de misère. Ses essais de bienfaisance philanthropique n’avaient tourné qu’à sa confusion. Le service des hôpitaux était entièrement désorganisé, la source des aumônes tarie. L’enfance n’avait plus de gardiens, la vieillesse plus de soutiens. Des plaintes pressantes se faisaient entendre de tous les points de la France ; les révolutionnaires eux-mêmes furent effrayés en présence des ruines qu’ils avaient amoncelées.

La France payait cher d’avoir prêté l’oreille aux théories philanthropiques qui avaient enchanté la société légère du dix-huitième siècle. Les philosophes avaient accompli leur œuvre et le mot de Frédéric se trouvait justifié : « Si j’avais une province à châtier, je la leur donnerais à gouverner. » Ils avaient voulu se passer de Dieu et l’édifice qu’ils tentaient d’élever sans lui s’écroulait malgré leurs soins et leurs efforts.

Mais la Providence se réservait encore une plus haute vengeance : c’était d’amener les ennemis les plus acharnés de la charité chrétienne à chercher, au jour du malheur, leur consolation auprès de ces Filles de Saint Vincent qu’ils avaient insultées, chassées de leurs maisons, condamnées à l’exil, quand ils ne les envoyaient pas à la mort. Deux hommes s’étaient signalés, entre les plus fougueux révolutionnaires, par leur fureur sinistre contre la religion et contre ses œuvres : c’étaient Billaud-Varennes et Collot-d’Herbois. Après avoir couvert la France de sang et d’échafauds, ils se virent accusés, renversés du pouvoir et condamnés à la déportation ; conduits à Sinnamari, dans les déserts de la Guyane française, ils inspirèrent l’horreur à tous les colons, qui avaient frémi souvent au récit de leurs, forfaits. Mais les Sœurs de charité étaient là : elles accueillirent avec une bonté touchante les deux monstres dont les hommes évitaient la présence, elles leur prodiguèrent les soins les plus attentifs, et, par leurs consolations, elles essayèrent d’adoucir pour eux les tristesses de l’exil.

La conscience révoltée par les attentats de la Révolution aime à se reposer dans la contemplation d’une si douce victoire remportée sur le crime par la charité chrétienne.

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