Le 22 juillet 1709, Jean Conty, procureur de la Mission à Rome, offrait au pape Clément XI, dans un bassin de vermeil, plus de soixante lettres par lesquelles on demandait au Souverain Pontife la canonisation de Vincent de Paul. Ces lettres étaient signées des noms les plus illustres dans l’Église et dans l’État Louis XIV, roi de France ; Jacques III, fils du roi détrôné d’Angleterre ; Marie de Modène, sa mère ; Léopold duc de Lorraine, depuis empereur ; le grand-duc de Toscane ; le doge Hector de Flisco et les gouverneurs de la république de Gênes ; le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris ; les cardinaux de Bouillon, doyen du Sacré-Collège ; Le Camus, évêque de Grenoble ; d’Estrées, ancien évêque de Laon de Forbin-Janson, évêque de Beauvais ; de Noailles et l’Assemblée du clergé de France ; Porto-Carrero archevêque de Tolède ; Durazzo, évêque de Faenza ; Fiesco, archevêque de Gênes ; Cenci, archevêque de Fermo. Aux souverains et aux cardinaux s’étaient unis un grand nombre d’archevêques et d’évêques de France, parmi lesquels on distinguait Bossuet, Fénelon, Fléchier, et plusieurs évêques d’Espagne, de Grande-Bretagne, d’Italie et de Pologne. Il faut ajouter encore les lettres du chapitre de Notre-Dame de Paris, de la collégiale de Saint-Germain-l’Auxerrois ; des supérieurs de la Doctrine chrétienne, de l’Oratoire et de Saint-Sulpice ; des abbés de Sainte-Geneviève, de Grandmont, de Prémontré, de Saint-Antoine et de Bonfay des généraux de la Congrégation de Saint-Maur, de Saint-Vannes, des Frères Prêcheurs, des Minimes et des Carmes ; enfin du vicaire général de la Merci et du provincial des Capucins de France. Nous citerons seulement celle de Bossuet, qui est une des plus remarquables, et qui les résume toutes.
LETTRE DE BOSSUET, ÉVÊQUE DE MEAUX
TEXTE
Beatissime Pater,
Oportet Episcopos ad Apostolicam Sedem sincerum atque integrum deferre testimonium veritatis in quacumque causa, quæ ad ejus judicium devenire possit ac debeat. Cum itaque de venerabilis Presbyteri Vincentii a Paulo, Congregationis Missionis Institutoris ac primi Præpositi Generalis, vita et sanctitate quæstio habeatur, testamur eumdem Virum ab ipsa adolescentia nobis fuisse notum, ejusque piis sermonibus atque consiliis veros et integros Christianæ pietatis et Ecclesiasticæ Disciplinæ sensus nobis esse instillatos, quorum recordatione in hac quoque ætate mirifice delectamur.
Processu temporis, et jam in Presbyterio constituti, in eam Sodalitatem coaptati sumus, quæ pios Presbyteros ipso Duce et Autore in unum colligebat de divinis rebus per singuIas hebdomadas tractaturos. Pium cœtum animabat ipse Vincentius, quem cum disserentem avidi audiremus, tunc impleriri sentiebamus ApostoIicum illud : Si quis loquitur, tanquam sermones Dei ; Si quis ministrat, tanquam ex virtute, quam administrat Deus.
Aderant pIerumque magni nominis Episcopi, Viri fama et pietate perducti, ab eaque sodaIitate mirum in modum Autore Vincentio in Apostolicis curis ac laboribus juvabantur. Præsto erant Operarii inconfusibiles, qui per eorum Ecclesias recte tractabant verbum veritalis, nec minus exemplis quam verbis Evangelium prædicabant. Fuit etiam illud nobis desideratissimum tempus, quo eorum laboribus sociati, Metensem Ecc1esiam, in qua tunc Ecclesiasticis Officiis fungebamur, in vitre Pascua deducere conabamur ; cujus Missionis fructus venerabilis Vincentii non modo piis instigationibus atque consiliis, verum etiam precibus tribuendos nemo non sensit,
Ille nos ad Sacerdotium promovendos sua suorumque opera juvit. Ille secessus pios Clericorum, qui ordinandi veniebant, sedulo instituit : Nosque etiam non semel invitati, ut consuetos per illa tempora de rebus ecclesiasticis sermones haberemus, pium laborem, optimi vi ri orationibus et monitis freti libenter suscepimus ; licuitque nobis affatim eo frui in Domino, ejusque virtutes coram intueri, ac prœsertim genuinam illum et apostolicam charitatem, gravitatem atque prudentiam cum admirabili simplicitate conjunctam, Ecclesiasticæ rei studium, zelum animurum, et adversus omnigenas corruptelas invictissimum robur atque constantiam.
Quam puram fidem coleret, quam Sedi Apostolicœ ejusque Decretis reverentiam exhiberet, quanta animi demissione et humilitate, in amplissimis licet Regiorum etiam Consiliorum functionibus constitutus, Domino deserviret, recordantur omnes, et ego suavissime recolo.
Crescit in dies pii Viri memoria, qui in omni loco Christi bonus odor fuctus, dignus ab omnibus habetur, qui a sancto Pontifice rite et canonice Sanctorum numero inseratur, si Vestræ Beatitudini placuerit,
Nostris vero sensibus, Beatissime Pater, eo gratior ac firmior venerandi Vincentii hæret recordatio, quod in sua Congregatione, et in nostra quoque Diœcesi spirantem intuemur, Cum ejus Discipulis Compresbyteris nostris vivimus, cum iis laboramus, eorumque doctrina et exemplis commissum nobis gregem indefesso studio, neque unquam intermisso opere pasci gaudemus in Domino.
Neque Iicet conticere de piarum fœminarum cœtu, quæ ab ipso sanctissimis Regulis informatæ pauperibus et ægrotis sublevandis tanta castitate, humiIitate, charitate serviunt, ut sui Institutoris, ab eoque insiti spiritus oblivisci non sinant.
Sanctitatis paternum sinum effundimus ; gnari scilicet Sanctorum mentione delectari Sanctos. Sed plura proferre tanta Majestas, et Pontificiis humeris ingens negotiorum moles non sinunt : quanquam maximarum rerum gubernacula tenenti et magnitudo mentis, et rerum providentia, et de Cœlo solatia atque consilia abunde suppetunt, viresque integrant ; quo bono ut EccIesia Christi diutissime potiatur, summa votorum est. Hæc coram Deo in Christo loquor in conscientia bona et fide non ficta, ego
Sanctitatis Vestræ, Beatissime Pater,
Devotissimus atque obedientissimus Servus ac Filius,
J. BENIGNUS, Episcopus MELDENSIS. Dalum in Ciritate nostra Meldensi 2 Augusli 1702.
TRADUCTION
LETTRE DE BOSSUET, ÉVÊQUE DE MEAUX
Très Saint Père,
C’est un devoir pour les évêques de porter au Siège Apostolique le témoignage sincère et complet de la vérité, dans toute cause qui peut ou qui doit être soumise à son jugement. Aussi, puisque la question de la vie et de la sainteté du vénérable Vincent de Paul, fondateur et premier supérieur général de la Congrégation de la Mission, est posée, nous attestons que nous l’avons connu dès notre jeunesse, et que nous avons puisé le véritable et parfait esprit de la piété chrétienne et de la discipline ecclésiastique dans ses pieux entretiens et ses sages conseils, dont le souvenir nous charme grandement encore à cet âge.
Dans la suite, alors que nous étions déjà dans les ordres, nous fûmes admis dans cette compagnie de vertueux prêtres instituée par lui, et qui s’assemblait chaque semaine sous sa direction, pour conférer des choses de Dieu. Vincent était l’âme de ces pieuses réunions. Quand, avides, nous écoutions sa parole, pas un qui n’y sentît l’accomplissement du mot de l’apôtre : Si quelqu’un parle, que sa parole soit comme de Dieu ; si quelqu’un administre, que son administration émane comme de la vertu même de Dieu.
La réputation et la piété de Vincent attiraient souvent à ces conférences des prélats renommés, qui y trouvaient de précieuses ressources en vue de leurs charges pastorales et de leurs travaux apostoliques. Là, en effet, s’offraient à eux d’infatigables ouvriers prêts à porter la parole de vérité dans leurs diocèses et à prêcher l’Évangile non moins par l’exemple que par la parole. Ce fut pour nous-même un temps bien cher que celui où, partageant leurs labeurs, nous nous efforcions de conduire dans les pâturages de vie le troupeau de l’église de Metz, dans laquelle nous remplissions alors des fonctions ; il n’était personne qui ne comprît que le succès de cette mission devait être attribué aux saintes exhortations du vénérable Vincent, à ses conseils, et surtout à ses prières.
Lorsque nous dûmes être promu au sacerdoce, ce fut lui et les siens qui nous y préparèrent. Il avait établi des retraites pour les ordinands, et plusieurs fois même il nous pria de prendre la parole sur les devoirs des ecclésiastiques, comme cela se fait d’ordinaire durant ces exercices, et, fortifié par les prières et par les avis de cet homme excellent, nous acceptions volontiers le pieux fardeau, C’est dans ces rencontres qu’il nous a été donné de jouir de lui à loisir dans le Seigneur, d’admirer de près ses vertus et surtout sa charité vraiment apostolique, sa gravité, sa prudence, jointe à une admirable simplicité ; son amour de la discipline ecclésiastique, son zèle pour le salut des âmes, sa force invincible et sa constance contre tous les genres de corruption.
Tout le monde se rappelle, et pour moi c’est avec bonheur, combien sa foi était pure, son respect pour le Siège apostolique profond, sa soumission à ses décrets sincère et sans réserve ; avec quel abaissement d’esprit, quelle humilité de cœur il servait Dieu, même au milieu des plus hautes fonctions qu’il remplissait à la Cour.
Aussi la mémoire de ce saint homme croît de jour en jour : il est en tout lieu la bonne odeur de Jésus-Christ, et tous le jugent digne, s’il plaît à Votre Béatitude, d’être mis au rang des saints par un saint Pontife.
Pour nous, Très Saint Père, nous conservons d’autant plus chèrement et plus profondément le souvenir du vénérable Vincent, qu’il vit encore dans sa Congrégation, qu’il nous semble encore le voir travailler dans notre diocèse en la personne de ses dignes enfants, qui vivent sous nos yeux, avec qui nous partageons le travail, que nous voyons avec joie infatigablement occupés à repaître et de paroles et d’exemples le troupeau qui nous est confié.
Mais pourrions-nous taire cette compagnie de vertueuses filles, qui, formée par le pieux Vincent, conduite par les sages règles qu’il leur a données, s’applique à soulager les pauvres et surtout les malades, avec une humilité, une charité et une pureté qui retracent à chaque moment à nos yeux et le saint fondateur, et l’esprit dont il était rempli et qu’il a inspiré à ce saint Institut,
C’est donc avec le souvenir de cet homme de Dieu que nous venons, Très Saint Père, déposer dans votre sein paternel le juste témoignage que nous devons à Vincent, persuadé que c’est faire plaisir à un saint que de lui parler d’un saint. Mais le profond respect que nous avons pour Votre Sainteté, et la multitude des affaires importantes qui l’occupent, ne nous permettent pas de l’interrompre plus longtemps, quoique nous sachions que rien n’embarrasse un esprit aussi élevé, une habileté pour les affaires aussi étendue, une âme que le Ciel favorise de ses plus douces consolations, à qui il inspire et de sages conseils et la force de les exécuter. Que Dieu conserve longtemps à son Église un tel chef. Ce sont nos vœux les plus ardents et les plus sincères, Au reste, Très Saint Père, tout ce que je viens de dire, je le dis devant Dieu en Jésus- Christ dans toute la sincérité et toute la fidélité que je dois et à la vérité et à Votre Sainteté, dont je suis,
Très Saint Père,
Le très dévoué et très obéissant serviteur et fils,
J. BÉNIGNE, ÉVÊQUE DE MEAUX,
Donné dans notre ville de Meaux le 2 août 1702.
Lecture Clemens Episcopus Servus servorum
Ad perpetuam rei memoriam
Superna Hierusalem, et Beata Dei viventis Civitras, in qua a celesti Patre familias unus æternæ vitæ denarius æqualiter omnibus, qui in vinea sua operati sunt, distribuitur, habet diversa loca, et mansiones, quas quisque pro suo accepturus est merito…
Beatum Vincentium a Paulo sanctum esse decrevimus et definivimus, ac Sanctorum cathalogo adscripsimus, prout tenore presentium similiter decernimus, definimus et adscribimus, illumque universos Christi fideles tanquam vere sanctum honorare et venerari mandavimus et mandamus ; statuentes, ut ab universali Ecclesia in ejus honorem ecclesie et altaria, in quibus sacrificia Deo offerantur, edificari et consecrari, et singulis annis, die decima nona mensis Julii, memoria ipsius inter Sanctos Confessores non Pontifices pia devotione recoli possit…
…
Decet autem nos gratias agere et gloriam dare Deo viventi in secula seculorum, qui benedixit conservum nostrum in omni benedictione spirituali, ut esset sanctus et immaculatus coram ipso ; et cum illum dederit nobis quasi fulgentem solem in templo suo in hac nocte peccatorum et tribulationum nostrarum, adeamus cum fiducia thronum divine misericordie, ore et opere supplicantes, ut sanctus Vincentius universo chrtistiano populo prosit meritis et exemplo, precibus adsit, et patrocinio, et in tempore iracundie fiat reconciliatio…
TRADUCTION
Clément Évêque Serviteur des serviteurs de Dieu Pour perpétuelle mémoire
La Jérusalem d’en haut, cette bienheureuse Cité du Dieu vivant, dans laquelle le céleste Père de famille donne également à tous ceux qui ont travaillé à sa vigne le denier de la vie éternelle, a des places et des demeures différentes qui leur seront assignées proportionnément à leurs mérites…
Avons déclaré et défini que le Bienheureux Vincent de Paul est saint, et nous l’avons mis au catalogue des Saints, comme par la teneur des présentes nous déclarons et définissons la même chose, et le plaçons audit catalogue ; et nous avons commandé et commandons à tous les fidèles chrétiens de le respecter et honorer comme véritablement saint ; ordonnant de plus que dans toute l’Église on puisse bâtir et consacrer à Dieu en l’honneur de son serviteur des églises et des autels sur lesquels on offrira des sacrifices au Tout-Puissant, et que chaque année, le 19 juillet, on puisse en faire la mémoire comme d’un saint Confesseur non Pontife…
…
Il est juste que nous rendions grâces et gloire au Dieu vivant dans les siècles des siècles, de ce qu’il a comblé de toutes sortes de bénédictions spirituelles son serviteur, pour le faire devenir saint et irrépréhensible en sa présence ; et, puisqu’il nous l’a donné pour briller dans son temple comme un soleil durant la nuit de nos péchés et de nos afflictions, allons avec confiance nous présenter devant le trône de sa divine miséricorde et lui demander autant par nos œuvres que par nos paroles, que les mérites, les exemples, les prières et l’intercession de saint Vincent contribuent à l’avantage de tout le peuple chrétien, et qu’au temps de la colère le Bienheureux soit notre réconciliation…
Signatures du Pape et des trois premiers cardinaux qui ont signé après lui la bulle de canonisation de saint Vincent de Paul,
#Ego Clemens Catholicæ Ecclesiæ #Clément, évêque de l’Église catholique.
Episcopus,
#Ego Franciscus Episcopus Ostiensis, #François Barberini, Cardinal, Évêque
Cardinalis Barberinus. d’Ostie.
#Ego Petrus Episcopus Portuensis, # Pierre Ottoboni, Cardinal, évêque
Cardinalis Otthobonus. de Porto,
# Ego Thomas Episcopus Prœnestinus, #Thomas Ruffo, Cardinal, évêque de
Cardinalis Ruffus. Palestrine.
(Suivent les signatures de trente-deux autres cardinaux)







