LA POLITIQUE ET LA CHARITÉ. — La charité dans l’État. — La guerre en Lorraine. — Vincent de Paul vient au secours de cette malheureuse province. — Les réfugiés lorrains à Paris. — Vincent de Paul et Richelieu. — Les deux politiques. — Vincent au lit de mort de Louis XIII. — Son entrée et sa conduite au conseil de conscience. — Les duels. — Opposition à Mazarin. — La Fronde. — Vincent de Paul s’entremet pour la paix. — Provinces sauvées de la famine par sa charité. — Préparation du règne de Louis XIV.
Les gouvernements ont des ministres de la guerre et de la justice, du commerce et des finances. Dans un État bien réglé, la police assure l’ordre, la magistrature rend à chacun ses droits, l’armée protège la sécurité du pays, et une bonne administration fait prospérer l’industrie, les lettres et les arts. Mais dans cette organisation des services publics, qui prendra soin des pauvres, qui secourra les malheureux ? Ni l’argent public ni l’action du pouvoir ne suffisent. Il y faut la charité, la charité active et dévouée, la charité qui se fait la mère des orphelins, la nourricière des pauvres, la consolatrice des affligés. Ce ministère n’est pas d’institution humaine. Les peuples païens ne l’ont pas connu ; il a fleuri, au contraire, parmi les nations chrétiennes, et c’est le complément d’une bonne politique, la condition indispensable de la vraie civilisation.
Il était donné à saint Vincent de Paul d’en exercer tous les emplois et d’en étendre les bienfaits au-delà des limites de la puissance publique. Des calamités extraordinaires devaient montrer à l’œuvre cette charité immense, inépuisable, égale à toutes les misères.
Au milieu des guerres suscitées par la fausse politique de Richelieu, qui poursuivait en Allemagne et en Espagne l’abaissement de la maison d’Autriche, au prix même d’alliances scandaleuses avec les États protestants, plusieurs provinces virent se renouveler chez elles les horreurs des guerres de religion dont la France sortait à peine. Il n’y en eut pas de plus éprouvée que cette malheureuse Lorraine, qui paya par les plus épouvantables calamités l’avantage de devenir française. Déjà la peste et la disette l’avaient ravagée, lorsque la fidélité de son duc à la catholique Autriche déchaîna sur elle l’invasion. Trois armées la dévastent à la fois, et les Impériaux qui la défendent ne lui font pas moins de mal que les Français et les Suédois qui l’attaquent. La fureur huguenote s’en mêle. Les alliés protestants de la France ajoutent aux maux de la guerre les horreurs du fanatisme. La peste reparaît, la famine redouble. La Lorraine, assiégée au dedans et au dehors, devient une autre Jérusalem, à laquelle ne manque aucune des horribles extrémités de la faim. Tous les fléaux réunis font de cette malheureuse province une terre de désolation, de carnage et de ruines.
Tant de calamités émeuvent le cœur de Vincent de Paul. Lui seul pouvait entreprendre d’y porter remède. Tout était en guerre. La France entretenait cinq armées que Richelieu avait lancées à la fois sur la Flandre et dans le Luxembourg, en Alsace, en Italie et aux Pyrénées. Il semblait qu’elle ne dût plus avoir de ressources pour soulager les maux de la guerre ; mais Vincent avait ouvert le trésor inépuisable de la charité. C’est là qu’il puisa comme à pleines mains pour secourir pendant tant d’années le malheureux peuple dont il fut la providence. Il commença par se mettre lui et les siens à contribution. Déjà, pendant l’invasion des Espagnols en Picardie, il avait diminué le petit ordinaire de la communauté, trouvant juste de retrancher quelque chose « pour compatir et participer aux misères publiques » ; à l’occasion des malheurs de la Lorraine, il la réduisit au pain d’orge. « Voici le temps de la pénitence, disait-il, puisque Dieu afflige son peuple. N’est-ce pas à nous autres prêtres d’être au pied des autels pour pleurer leurs péchés ? Mais de plus ne devons-nous pas retrancher pour leur soulagement quelque chose de notre nourriture ordinaire ? » Dès 1637, la maison de Toul, fondée deux ans auparavant, avait commencé la distribution des aumônes. En 1639, avec les secours qu’il reçut de l’assemblée des Dames de charité, de madame Goussault, de la duchesse d’Aiguillon, sa trésorière ordinaire, de la reine elle-même, Vincent envoie douze de ses prêtres et plusieurs frères pour secourir les tristes populations de la Lorraine. Il n’y peut pas aller lui-même, mais son admirable esprit d’ordre et de prudence guide ceux qu’il a chargés de ses aumônes avec un règlement pour les multiplier et les rendre plus fructueuses. Toul, Metz, Verdun, Nancy, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Saint-Mihiel, vingt autres villes et des centaines de villages ressentirent successivement les bienfaits de ses envoyés. Des sommes incalculables, des millions, au compte de notre temps, arrivèrent par ses mains à la malheureuse Lorraine. Le même miracle qui faisait abonder si merveilleusement dans le sein de ce fidèle dispensateur les ressources de la charité, les faisait parvenir, d’une manière non moins étonnante, à destination. La protection manifeste de Dieu était avec ce bon frère Mathieu Renard, messager du saint, qui pendant dix ans, dans les cinquante-trois voyages qu’il fit en Lorraine, à travers les armées, toujours chargé de vingt et trente mille livres et quelquefois plus, surmonta toutes les difficultés et tous les périls de la route sans perdre une obole.
Ce n’était pas assez que Vincent de Paul allât répandre en Lorraine les trésors d’une inépuisable sollicitude ; dans sa dernière détresse, cette malheureuse province vint à lui. La guerre avait contraint grand nombre d’habitants à se réfugier à Paris ; la plupart allaient droit à Saint-Lazare se jeter entre les bras de celui qui était l’universelle providence des pauvres et des affligés. Là, ils étaient assurés de trouver un secours, une consolation. Vincent leur procurait du pain ou du travail, des habits, un logement ; il avait soin aussi de leurs âmes, et deux années de suite il leur fit prêcher des missions, vers le temps de Pâques, au village de la Chapelle. Pendant que les émigrés affluaient, le saint envoyait un de ses missionnaires chercher en Lorraine les jeunes filles dont le délaissement et la pauvreté mettaient l’honneur en péril. Il en arriva successivement près de deux cents, avec un grand nombre de petits garçons. Recueillies d’abord par Mademoiselle Le Gras, elles purent, avec la protection des Dames de charité, se placer honnêtement, chacune suivant sa condition. En même temps, Vincent de Paul abritait une communauté de Bénédictines forcées de fuir leur couvent, et fondait avec elles l’œuvre de l’Adoration perpétuelle, en réparation des outrages faits à Jésus-Christ dans l’Eucharistie.
Parmi les réfugiés se trouvaient des gentilshommes et des femmes de qualité, réduits à une misère d’autant plus grande qu’ils préféraient la faim à l’aveu de leur déchéance. On informe Vincent de cette détresse. « Oh ! répond aussitôt le saint, qui avait toujours Jésus-Christ en vue, il est juste de soulager cette pauvre noblesse, pour honorer Notre-Seigneur, qui était très noble et très pauvre tout ensemble. » Une charge nouvelle, loin de l’effrayer, lui inspire aussitôt la pensée d’une nouvelle œuvre. Avec M. de Renty, ce généreux chrétien dont la vie si courte fut mêlée à tant d’œuvres et de fondations, il réunit quelques riches gentilshommes que le devoir de religion autant que le point d’honneur disposait à venir en aide à leurs frères de Lorraine. Tous les mois il les assemblait à Saint-Lazare, et là on étudiait les besoins et on y pourvoyait par des cotisations régulières. Pendant sept ans, la pauvre noblesse de Lorraine, visitée et secourue avec des égards fraternels, vécut des bienfaits de cette association, et la fin des guerres, qui en ramena la plus grande partie dans sa province, ne fit que rendre l’assistance plus large pour les demeurants. L’assemblée des gentilshommes, devenue plus nombreuse avec le temps, se trouva toute prête aussi pour secourir les seigneurs anglais et irlandais, obligés par la persécution religieuse de venir chercher un refuge en France. Pendant vingt ans qu’elle subsista, Vincent étendit encore son action à d’autres œuvres, sachant aussi bien se servir des instruments que Dieu lui mettait sous la main que se prodiguer lui-même.
La durée et l’accroissement des maux qu’il s’efforçait de soulager le déterminèrent, dans l’année 1640, au plus fort des hostilités, à tenter une démarche hardie auprès de Richelieu. Celui- ci lui avait plusieurs fois témoigné son estime et même sa confiance. L’apôtre vint trouver le tout- puissant ministre. Humblement soumis à l’autorité et toujours réservé dans ses propres pensées, il lui parla avec respect et ménagement de la misère des peuples, des injures faites à Dieu et de tous les désordres qui sont la suite des longues guerres ; mais à la fin, se jetant à ses pieds : « La paix ! monseigneur, lui dit-il d’une voix pleine de larmes, donnez-nous la paix ! Ayez pitié de nous, monseigneur, donnez la paix à la France ! » Et le cardinal ému à son tour : « Monsieur Vincent, moi aussi, lui répond-il, je désire la paix. Je travaille sérieusement à la pacification de l’Europe ; mais elle ne dépend pas de moi seul, et au dedans, comme au dehors du royaume, il y a un grand nombre de personnes dont le concours m’est nécessaire pour la conclure. »
La paix ! Ce cri du cœur de Vincent de Paul était toute une politique ; Richelieu ne le comprit point. Après avoir déchaîné la guerre, il travaillait à la pacification ; mais il y avait deux paix comme il y avait deux politiques, et celle de Richelieu n’était pas celle de Vincent de Paul. Une autre fois, le cardinal vit l’humble prêtre s’acquitter d’une autre mission. L’Angleterre alors était liguée contre son roi, l’Irlande persécutée pour sa foi. Devant l’échafaud de Charles Ier et les excès du farouche gendre de Cromwell, Vincent de Paul vint dire à Richelieu qu’il serait, de la gloire du roi de défendre, avec son beau-frère, la cause commune de tous les souverains, et qu’il y allait de l’honneur d’un cardinal de secourir un peuple qui n’était persécuté que pour son attachement à la religion de ses pères. — Le roi a trop d’affaires, objecte Richelieu, pour s’engager dans une pareille entreprise. — Vincent promet l’appui du pape avec cent mille écus. Le cardinal répond qu’il faudrait des millions. Et ce fut tout.
La paix avec la catholique Autriche, la guerre contre l’Angleterre protestante : telle était la politique de Vincent de Paul.
Sans se mêler en rien des affaires de l’État, ayant pour maxime qu’il fallait en laisser la conduite à ceux qui en avaient la charge, l’humble prêtre s’était trouvé par les claires vues de la foi du parti des Marillac et des Bérulle, du parti opposé aux combinaisons d’un gouvernement qui, tout en réprimant à l’intérieur la rébellion de l’hérésie et en maintenant contre les factieux l’unité nationale, poursuivait à l’étranger l’abaissement de la maison d’Autriche par l’alliance de la France avec les États réformés. « Convenait-il, en effet, demande l’histoire, que la France, qui venait de s’affirmer au dedans comme puissance catholique, s’alliât au dehors aux princes protestants pour battre en brèche la puissance qui soutenait alors avec le plus d’éclat en Europe la lutte des vieilles sociétés catholiques contre les propagateurs de doctrines nouvelles ? La France, en favorisant l’établissement dans le Nord d’États protestants encore jeunes et en ce moment peu redoutables, ne se préparait-elle pas des dangers pour l’avenir, ne s’exposait-elle pas à avoir un jour à compter avec ses alliés d’aujourd’hui et à être châtiée par eux d’avoir sacrifié ses intérêts catholiques à l’ambition d’assurer pour quelque temps, sur les ruines de la maison d’Autriche, sa prépondérance en Europe ? » Ainsi pensait l’illustre chancelier, appuyé par la reine mère Marie de Médicis et la jeune reine Anne d’Autriche ; ainsi pensaient avec lui les plus vertueux personnages, le P. de Bérulle, Emmanuel de Gondi, l’ancien général des galères devenu prêtre de l’Oratoire, le savant et pieux Cospéan, évêque de Lisieux, les femmes éminentes enrôlées au service de la charité ou placées à la tête des couvents, les communautés de prêtres, les congrégations religieuses, tous les vrais amis de l’Église enfin. Plus que personne, Vincent considérait les affaires publiques au point de vue surnaturel ; sa politique était toute chrétienne et française par là même. Comment aurait-il pu approuver ces fausses alliances qui allaient livrer l’Allemagne catholique à l’invasion du protestantisme et faire de la France très chrétienne le champion et le complice de l’hérésie ?
Dans l’opposition ouverte de Michel de Marillac, Richelieu n’avait vu qu’un complot contre sa puissance. Il n’entendit, dans la supplication respectueuse de Vincent de Paul, ni la voix de l’Église qui lui reprochait d’avoir appuyé la Réforme au moment où elle pliait sous les armes victorieuses des Tilly et des Waldstein, ni la voix de la France qui l’accusait de préparer l’avènement de l’empire prussien en fondant, avec le Suédois Gustave-Adolphe, la suprématie du protestantisme en Allemagne. La paix que voulait le serviteur de Dieu, ce n’était pas non plus le traité de Westphalie, où à travers les avantages du moment se dressaient pour l’œil chrétien les menaces de l’avenir. Avec cette paix, aussi funeste à la religion qu’à la patrie, disparaissait l’unité catholique dans laquelle l’Europe avait grandi ; la république chrétienne des États, fondée sur la communauté de foi, faisait place à une politique humaine d’équilibre, étroite dans sa conception, fragile dans ses bases, qui devait à son tour aboutir, après la destruction des traités, à cette politique de la force dont l’Europe est aujourd’hui la proie.
Ici, l’humble charité de Vincent de Paul avait vu de plus haut et de plus loin que la superbe diplomatie de Richelieu. Avec son grand sens chrétien, sa finesse, son esprit pratique, le serviteur des pauvres eût été aussi un grand homme d’État. Sa vertu le fit entrer malgré lui dans les conseils du gouvernement. Livré à lui-même après la mort de son impérieux ministre, Louis XIII avait été pris d’un dégoût du pouvoir qui hâta la maladie de langueur dont il souffrait depuis plusieurs années. Bientôt, sentant que son heure dernière était arrivée, le roi voulut s’entourer de tous les secours de la religion. Avec son confesseur ordinaire et ses aumôniers, il manda aussi Vincent à Saint-Germain-en-Laye. Le consolateur vint à lui, avec une parole de la sainte Écriture à la bouche : « Sire, dit-il en s’approchant avec respect et tendresse du lit du royal moribond, celui qui craint Dieu s’en trouvera bien à son dernier moment. — Et il sera béni au jour de sa mort », ajouta le roi, qui avait compris la pensée du saint. Il y eut un peu de mieux et Vincent s’éloigna ; mais trois jours avant sa fin le roi le fit rappeler, et l’homme de Dieu ne le quitta plus. Le roi, doucement résigné à la mort, lui demandait quelle était la meilleure manière de s’y préparer. « Sire, répondait le saint, c’est d’imiter celle dont Notre-Seigneur se prépara à la sienne et de se soumettre entièrement et parfaitement, comme il fit, à la volonté du Père céleste. —
O Jésus, reprenait le dévot prince, je le veux aussi de tout mon cœur. Oui, mon Dieu, je le dis et le veux dire jusqu’au dernier soupir de ma vie : Fiat voluntas tua ! » Le médecin, consulté, lui déclare qu’il n’a plus que deux ou trois heures à vivre. « Eh bien, mon Dieu, dit le roi en joignant les mains et en regardant le ciel, j’y consens et de bon cœur. » Et tendant son bras amaigri à Vincent : « Voyez, monsieur Vincent, est-ce là le bras d’un roi ? Vous voyez ce que c’est que des rois aussi bien que des autres hommes ! » L’heure suprême est arrivée ; les médecins comptent les minutes. « Mon Dieu, murmure encore le monarque, recevez-moi à miséricorde ! » Les prières de la mort commencent et Louis XIII expire entre les bras de Vincent de Paul. Grande et douce agonie d’un pieux roi consommée au milieu des entretiens d’un saint ! « Depuis que je suis sur la terre, écrivait Vincent, je n’ai vu mourir personne plus chrétiennement. »
Dans les projets de gouvernement que le moribond faisait encore, avec une résignation toute chrétienne à la volonté de Dieu, il avait dit à Vincent de Paul, en lui parlant de la nécessité de travailler à la conversion des protestants et de bien pourvoir les bénéfices ecclésiastiques : « Oh ! monsieur Vincent, si Dieu me rend la santé, je ne nommerai personne à l’épiscopat qui n’ait passé trois ans avec vous. » Ce projet repris par Anne d’Autriche allait faire entrer Vincent de Paul dans la politique.
Richelieu mourant avait légué Mazarin à Louis XIII. L’adroit cardinal sut s’imposer à la reine régente. Peut-être ses intrigues pour se maintenir au pouvoir n’eussent-elles pas réussi sans Vincent de Paul. Écrasée sous le règne précédent par l’influence hautaine de Richelieu, Anne d’Autriche était disposée à écarter des affaires tous les favoris de ce ministre, et déjà Mazarin feignait de se croire en disgrâce. Mais pendant que d’autres vantaient à la reine les talents de l’homme d’État, Vincent de Paul lui conseillait le pardon des injures. Sa conscience la décida, autant que l’intérêt politique, à prendre pour premier ministre l’habile Italien. Vincent ne voyait-il pas dans l’élève un continuateur de la politique du maître, ou craignait-il que la reine, en n’écoutant que son ressentiment, entrât dans une funeste voie de représailles ? Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il donna le conseil de la charité ; mais le successeur de Richelieu ne tarda pas à rencontrer en face de lui l’homme de Dieu.
Chargée du gouvernement du royaume, Anne d’Autriche forma un conseil de conscience pour le règlement des affaires ecclésiastiques ; elle y appela, avec Mazarin, le chancelier Séguier, les évêques de Beauvais et de Lisieux, le grand pénitencier de Paris, et Vincent de Paul, qui en fut établi le chef. Par là, l’humble prêtre avait entrée et rang à la cour. Ce fut le commencement de ses douleurs. À peine investi de cette charge, il n’eut plus d’autre pensée que de s’en démettre. C’était l’estime publique, au rapport de Lamoignon, qui avait porté la reine mère à l’appeler dans son conseil ; c’est la confiance qu’elle avait en sa sagesse et l’autorité du cardinal de La Rochefoucauld qui l’y retinrent malgré lui dix ans.
Toutes les œuvres de Vincent de Paul reçurent de son élévation en dignité une impulsion nouvelle. C’est alors surtout qu’il se montra le bienfaiteur de l’Église, le protecteur des ordres religieux. C’est dans ce haut poste qu’éclatèrent le plus et sa profonde humilité, et son saint zèle pour les intérêts de Dieu, et son beau désintéressement, et sa patience plus admirable encore au milieu des persécutions. L’Église lui dut de bons choix d’évêques, une juste distribution des bénéfices ecclésiastiques, la suppression des abus de simonie, et de salutaires réformes sur les pensions, les coadjutoreries et les dévolus. Ferme contre toutes les obsessions, inaccessible aux prières aussi bien qu’aux menaces, il ne prenait conseil que de sa conscience et du bien de la religion. « Jamais cette âme forte et robuste, proclame l’Église par la voix de Clément XII, ne voulut, au détriment de l’héritage du Christ et aux dépens de la Croix, se faire des amis puissants, ou conjurer par peur les maux dont le menaçaient ses ennemis. »
Sa mission au conseil des affaires ecclésiastiques était des plus difficiles. Combien de fois le bon prêtre ne demanda-t-il pas à en être déchargé ! Il lui fallait résister aux sollicitations les plus pressantes, déplaire aux protecteurs les plus puissants, affronter les colères les plus impétueuses. Un jour, une dame de la cour demande à la reine elle-même l’évêché de Poitiers pour son fils. La reine promet, en lui disant d’avertir le supérieur de la Mission qu’elle l’attend le lendemain pour signer la nomination. La duchesse court à Saint-Lazare, signifie l’ordre de la reine et, sans attendre d’explications, s’en va. Le lendemain, Vincent se rend au Louvre, un papier à la main. « Ah ! lui dit la reine, c’est la nomination à l’évêché de Poitiers que vous m’apportez à signer ? » Mais le papier était blanc. « Comment, reprit la régente étonnée, n’avez- vous pas rédigé la nomination ? — Pardonnez-moi, madame, répond modestement le saint, si Votre Majesté est déterminée à ce choix, je la prie d’écrire elle-même sa volonté, à laquelle je ne puis, en conscience, prendre aucune part. » La reine insiste ; Vincent lui fait connaître l’indignité du sujet. Effrayée, elle retire sa parole et le charge d’arranger l’affaire. Vincent se rend chez la duchesse, raconte sa conférence avec la reine, et l’exhorte, par son salut éternel, à se départir de sa prétention et à profiter de la circonstance pour faire rentrer son fils dans le devoir ; il lui dit aussi le chagrin de la reine, mais « elle compte, ajoute-t-il, sur votre religion ; elle ne doute pas que, en y réfléchissant, vous ne lui sachiez gré dans quelques jours, comme vous ferez éternellement, de vous avoir retiré sa parole. » À ces mots la duchesse, hors d’elle-même, se lève, accable Vincent de ses outrages et de sa fureur, elle saisit un tabouret, le lui lance à la tête et lui fait au front une blessure d’où le sang jaillit avec abondance. Vincent, presque renversé à ce coup, se retire sans rien dire, couvrant de son mouchoir son visage ensanglanté. Cependant le frère qui l’accompagnait et qui avait entendu le bruit, le voyant dans cet état, devine tout et, transporté d’indignation, s’élance vers l’appartement. Vincent le retient, l’entraîne à la porte et lui dit doucement en sortant : « N’est-ce pas une chose admirable de voir jusqu’où va la tendresse d’une mère pour son fils ? » Il fait promettre le secret au frère, et l’on crut à Saint-Lazare que sa blessure, qu’il ne pouvait cacher, provenait d’une chute.
Son incorruptibilité lui valut souvent de malveillantes railleries ; sa vertu ne fut même pas à l’abri de la calomnie. On l’accusait d’exagération et d’intolérance dans son désir du bien. Il acceptait patiemment l’injustice, sans chercher jamais à se justifier. Dans les efforts que quelques-uns faisaient pour le desservir auprès de la reine ou du ministre, il ne voyait qu’un heureux moyen d’être débarrassé d’un fardeau trop lourd pour sa faiblesse. Loin de répondre aux attaques de l’amour-propre froissé ou de l’ambition déçue, il en prenait occasion de s’humilier davantage. « Vous êtes un vieux fou », lui dit un jour un jeune gentilhomme mécontent. —
« Vous avez raison, mon fils, répond le vieillard en tombant à ses pieds, et je vous demande pardon de l’occasion que je puis vous avoir donnée de me dire de telles paroles. » Une autre fois, la reine lui disait en riant : « Savez-vous bien, monsieur Vincent, ce qu’on dit de vous ? Madame, répond-il aussitôt, je suis un grand pécheur. — Mais, objecte la reine, vous devriez vous justifier.
— On en a bien dit d’autres contre Notre-Seigneur, repartit le saint, et il ne s’est jamais justifié. » Un ecclésiastique indigne, écarté d’un bénéfice, osa dire partout que si Vincent n’avait pas été pour lui, c’est que lui-même n’avait pas voulu l’acheter. Cette fois, le saint s’émeut et il va écrire pour se disculper. Mais dès les premières lignes : « O misérable, se dit-il à lui-même, à quoi penses-tu ? Quoi ! tu veux te justifier ! et voilà que nous venons d’apprendre qu’un chrétien, faussement accusé à Tunis, a demeuré trois jours dans les tourments et enfin est mort sans proférer une parole de défense, quoiqu’il fût innocent du crime qu’on lui imputait, et toi, tu veux t’excuser ! Oh ! non, il n’en sera pas ainsi ! » Et il déchire la lettre commencée.
Les plus illustres de ses contemporains ont rendu hommage à cette vertu, à cette sagesse, à cette force incomparables. « Dans l’homme de Dieu, proclamait Fénelon, brillaient un incroyable discernement des esprits et une fermeté singulière. N’ayant égard ni à la faveur ni à la haine des grands, il ne consulta que l’intérêt de l’Église lorsque, dans le conseil de conscience, par l’ordre de la reine Anne d’Autriche, mère du roi, il disait son avis sur le choix des évêques. Si les autres conseillers de la reine eussent adhéré plus constamment à cet homme, à qui l’avenir semblait dévoilé, on eût écarté de la charge épiscopale certains hommes qui ensuite ont excité de grands troubles. » Après Fénelon, c’est Lamoignon qui dépose que : « dans les occasions difficiles il parla avec une fermeté digne des Apôtres ; toutes les considérations humaines ne purent l’engager à dissimuler tant soit peu la vérité, et il ne se servit jamais de la confiance des grands que pour leur inspirer les sentiments qu’ils devaient avoir. » Ayant en main la feuille des bénéfices ecclésiastiques, il n’eût tenu qu’à lui de pourvoir, dans l’intention la plus pure, ses maisons et ses œuvres de revenus, utiles surtout aux pauvres ; mais son intégrité, son abandon absolu en la Providence, lui interdisaient de profiter des avantages les plus légitimes. « Il a fait, disait le chancelier Le Tellier, plus de bonnes œuvres en France, pour la religion et pour l’Église, que personne que j’aie connu ; mais j’ai particulièrement remarqué qu’au conseil de conscience, où il était le principal agent, il ne fut jamais question ni de ses intérêts, ni de ceux de sa congrégation, ni de ceux des maisons ecclésiastiques qu’il avait établies. » Ce n’était pas cependant qu’il ne fût sollicité d’agir en faveur des siens. On vint lui dire un jour qu’un magistrat en grand crédit, qui sollicitait une abbaye pour son fils, s’engageait en échange à le faire rentrer dans tous les droits et revenus dont on avait privé Saint-Lazare : « Pour tous les biens de la terre, répondit Vincent, je ne ferai jamais rien contre Dieu ni contre ma conscience. La compagnie ne périra point par la pauvreté ; c’est par manque de pauvreté plutôt qu’il est à craindre qu’elle ne vienne à périr. »
Qui dira mieux que ceux qui l’ont vu à l’œuvre la conduite du saint dans les conseils du gouvernement ? « J’étais bien jeune, rapporte Le Pelletier, quand je vis au Louvre le serviteur de Dieu, et je l’y ai vu bien des fois. Il y paraissait avec une modestie et une prudence pleines de dignité. Les courtisans, les prélats, les ecclésiastiques et autres personnes, lui rendaient par estime de grands honneurs ; il les recevait avec beaucoup d’humilité. Sorti du conseil, où il avait décidé du sort de ce qu’il y avait de plus grand dans le royaume, il était aussi commode, aussi familier avec le dernier des hommes que parmi les esclaves de Tunis ou sur le banc des forçats. Un vertueux évêque, qui ne l’avait pas vu depuis son entrée à la cour, l’ayant trouvé ensuite aussi humble, aussi affable, aussi disposé à rendre service qu’auparavant, ne put s’empêcher de lui dire : « Monsieur Vincent est toujours M. Vincent. » L’ancien pâtre de Pouy ne voyait dans les honneurs qu’un nouveau motif de s’abaisser ; il allait à la cour comme chez les pauvres, avec sa vieille soutane tout usée, mais sans tache et sans trou. Mazarin raillait cette simplicité. Le prenant un jour par sa ceinture, il dit, en le montrant à la reine : « Voyez donc, madame, comme M. Vincent vient à la cour, et la belle ceinture qu’il porte ! » Et Vincent s’inclinait respectueusement.
On ne saurait dire combien fut étendue l’action de Vincent de Paul au sein de ces honneurs si onéreux pour son humilité ; elle s’exerça jusque sur les duels. La douce influence de l’Église avait fait cesser peu à peu les jeux sanglants du cirque, les épreuves judiciaires, les combats en champ clos. Les duels étaient un reste de ces usages barbares. Une première fois réprimés par Henri IV, ils avaient repris avec une nouvelle furie à la faveur des troubles publics. L’échafaud d’un Montmorency, dressé par Richelieu, n’avait même pu les arrêter. Depuis l’affaire de M. de Gondi, Vincent avait conçu une nouvelle horreur contre une pratique aussi détestable entre chrétiens. Son entrée au conseil de conscience fut marquée par de nouvelles mesures contre les duellistes ; mais il sentait combien les répressions les plus sévères seraient inefficaces contre l’habitude et le faux point d’honneur, si la conscience n’était intéressée à l’affaire. Dans son zèle pour l’abolition des duels, il se rencontra encore une fois avec M. Olier. Le digne curé de Saint- Sulpice avait formé dans la même pensée une association des premiers gentilshommes, qui s’engageaient par serment à ne jamais se battre. Les maréchaux de France, juges de l’honneur, en approuvèrent les statuts ; les évêques rappelèrent aussi les canons de l’Église. De son côté, Vincent s’employa avec son ami auprès d’Anne d’Autriche pour obtenir la sanction royale, et le jour même où le jeune roi Louis XIV, devenu majeur, annonçait au Parlement qu’il prenait la conduite de l’État, il portait deux édits, l’un contre les blasphèmes, l’autre contre les duels. Et ainsi disparut pour lors cette coutume barbare.
Cependant Vincent de Paul et Mazarin étaient en opposition au conseil de conscience, « parce qu’il était presque impossible, dit madame de Motteville, que l’humilité, la pénitence et la simplicité évangéliques s’accordassent avec l’ambition, la vanité et l’intérêt qui y régnaient. » Dès que son autorité eut été tout à fait affermie, le ministre, ne consultant plus que la raison politique, voulut disposer à son gré des évêchés et autres bénéfices ecclésiastiques. Quoique toujours respectueux et modéré, Vincent de Paul s’opposait résolument aux exigences du cardinal, quand il y allait de l’intérêt de la religion. Ne pouvant vaincre les résistances de l’homme de Dieu, Mazarin, maître absolu des affaires, finit par abolir le conseil, sans toutefois que la pieuse reine cessât, dans les occasions importantes, de consulter secrètement celui en qui elle avait toute confiance.
Mais à l’opposition religieuse était venue s’ajouter une opposition politique plus redoutable pour la puissance de Mazarin. Les avertissements n’avaient pas manqué à la reine. Vincent de Paul lui transmettait les plaintes que le gouvernement de l’Italien soulevait parmi les plus hommes de bien de la capitale. Emmanuel de Gondi, à qui elle avait offert au commencement de la régence la charge de premier ministre, était sorti de sa retraite de l’Oratoire pour lui représenter les dangers de l’omnipotence croissante de Mazarin. Le Parlement s’unissait au clergé dans ses doléances. La régente, subjuguée par l’ascendant de l’habile ministre, subissait une domination que les succès de la politique extérieure semblaient justifier. Une première fois Mazarin avait eu raison de la cabale des importants, reste des partis vaincus par Richelieu, réunis autour du duc de Beaufort. Son règne s’était même affermi à la faveur des victoires de Condé contre les Impériaux, qui avaient profité des embarras d’une régence pour envahir de nouveau le royaume. Mais, ces victoires coûtaient cher, et l’heureux ministre, pour avoir voulu en faire payer le prix au Parlement et aux autres cours souveraines, allait rouvrir l’ère des luttes intestines.
En même temps que la paix de Westphalie était signée, éclataient les troubles de la Fronde. Au coup d’État contre le Parlement le peuple avait répondu par la Journée des Barricades. Devant l’émeute, la cour s’était retirée à Saint-Germain. Bientôt l’armée royale affamait Paris. Sans prendre parti dans la lutte, Vincent de Paul ne vit que la détresse de la population. Il ne tint pas à lui que le blé n’entrât librement dans les murs selon la promesse qu’il avait obtenue de la reine. Tous les jours il faisait faire à Saint-Lazare des distributions de potage à deux mille pauvres, et lui-même parcourait les quartiers de la ville à la recherche des pauvres infirmes et honteux. La misère s’aggravait au milieu des troubles. Paris était la proie des factions. Les princes faisaient cause commune avec le Parlement et le peuple. L’opposition à Mazarin se changeait en une insurrection dont le cardinal de Retz était l’âme. Des intrigues de femmes, auxquelles étaient mêlées les duchesses de Longueville, de Chevreuse et de Montbazon, attisaient la révolte.
Devant une nouvelle guerre civile, Vincent de Paul résolut de s’interposer pour la paix. Après avoir prévenu le premier président Molé, il se rend secrètement auprès de la reine avec le frère Du Courneau, son compagnon habituel, traverse, au péril de sa vie, les avant-postes et les eaux débordées de la Seine, et arrive à Saint-Germain après de longues heures de route. Et que vient-il demander à la reine ? La retraite de l’étranger, objet de la haine publique, la disgrâce du favori, source des troubles de l’État. C’est au nom d’un million d’innocents livrés à la famine pour la punition de quelques coupables, au nom du bien public qu’il parle, et ce qu’il dit à la reine, il le répète en face à Mazarin lui-même. « Monseigneur, cédez au temps, et jetez-vous à la mer pour calmer l’orage. — Voilà une semonce bien vive, reprend Mazarin, et personne ne m’a osé tenir un tel langage. Néanmoins, notre père, je m’en irai, si M. Le Tellier est de votre avis. » Ni Le Tellier, qui devait sa fortune à Mazarin, ni la reine, dominée par l’astucieux ministre, ne furent de l’avis de Vincent de Paul.
Après cette démarche, dont il attribuait l’insuccès à ses péchés, Vincent ne pouvait plus reparaître à Saint-Germain, ni rentrer à Paris. Ici, l’homme de la paix était devenu suspect au parti de la Fronde, et là, désagréable à la cour. Il vint se réfugier à Villepreux, chez le P. de Gondi. Pendant ce temps-là, une troupe de frondeurs pillait Saint-Lazare, et des bandes de l’armée royale dévastaient la ferme d’Orsigny, près de Versailles, principale source de revenus de la Congrégation. À la nouvelle de ces désastres, Vincent s’écriait : « Dieu soit béni ! Dieu soit béni ! » Puis il prenait des mesures pour alléger Saint-Lazare d’une partie de ses charges et pour continuer la distribution du blé aux pauvres de la capitale. Son espèce d’exil lui fut une occasion d’exécuter le projet, qu’il avait depuis longtemps formé, de visiter les maisons de la Compagnie. À soixante-treize ans il se mit en route, malgré les difficultés et les dangers du voyage, ajoutant aux rigueurs de la saison celles d’une pénitence plus dure encore. De Villepreux il se dirige vers le hameau de Fréneville, près d’Étampes, où la Mission possédait une petite ferme. Les neiges l’y retiennent près d’un mois ; alors il reprend sa vie de missionnaire, prêchant les villageois, catéchisant les petits enfants, distribuant des provisions, des vêtements et des outils aux nécessiteux. Les maisons du Mans, d’Angers, de Rennes, de Saint-Méen, de Nantes, de Luçon, reçurent tour à tour sa visite au milieu de l’allégresse de ses enfants. Il avait échappé plusieurs fois aux périls de la route et aux périls de la guerre, et dans toutes les stations il s’était prodigué pour les siens ou pour les pauvres. De Luçon, il se proposait d’aller à Saintes et de pousser ensuite à travers la Guyenne jusqu’à Marseille ; mais un ordre de la reine le rappela à Paris.
Les milices mal aguerries et indisciplinées de la Fronde, quoique très supérieures en nombre, n’avaient pu tenir tête longtemps à l’armée royale, commandée par Condé. Les Espagnols étaient intervenus, et le Parlement, que les excès de la guerre civile lassaient, se voyait, dans la nécessité de traiter avec la cour ou avec l’étranger. Des négociations, ouvertes par le premier président Molé, l’ami de Vincent de Paul, avaient rétabli la paix et ramené la cour dans la capitale. Vincent obéit à la régente, mais à Richelieu il tomba malade, épuisé des fatigues d’un si long voyage. Il lui fallut prendre pour revenir le petit carrosse que la duchesse d’Aiguillon lui envoya, ce carrosse dont l’obéissance à la reine et à l’archevêque de Paris l’obligea de se servir le reste de ses jours, et qu’il appelait son ignominie. Rentré à Paris, Vincent, moins préoccupé des désastres de Saint-Lazare que des injures faites à Dieu, entreprit d’abord avec ses prêtres des pèlerinages expiatoires dans les églises de la banlieue profanées pendant la guerre ; il songea tout de suite aussi aux pauvres. « Les pauvres, écrivait-il alors à Alméras, son futur successeur, les pauvres qui ne savent où aller ni que faire, qui souffrent déjà et qui se multiplient tous les jours, c’est là mon poids et ma douleur ! »
La paix de Rueil ne fut pas de longue durée ; des factions hostiles et violentes s’agitaient à la faveur du mécontentement général contre Mazarin. Condé, enivré de ses succès, entraîné par sa sœur, la duchesse de Longueville, traitait la cour avec une hauteur insupportable. À la tête d’un parti de jeunes seigneurs, ambitieux et vains, il prétendait tenir en échec l’autorité royale. Ses insolences n’humiliaient pas moins les anciens frondeurs vaincus par lui. Il est arrêté avec son frère, le prince de Conti, et son beau-frère, le duc de Longueville ; c’est le signal des hostilités. Les premiers soulèvements sont apaisés en Guyenne et en Champagne ; mais à Paris une nouvelle coalition se forme, à l’instigation du coadjuteur de Gondi, contre le cardinal, devenu plus puissant que jamais. La vieille Fronde s’unit à la jeune, le duc d’Orléans rompt avec la reine, le Parlement réclame la mise en liberté des princes et décrète l’expulsion de Mazarin. Le ministre, effrayé, va lui-même délivrer les prisonniers au Havre et se réfugie à l’étranger, d’où il continue à gouverner le royaume. Condé entre triomphalement à Paris avec les princes ; mais les deux Frondes, rapprochées par la haine de Mazarin, se divisent de nouveau. Trois partis se forment. Pendant que le duc de Bouillon et Turenne, redevenu fidèle, sont avec le roi, Gaston d’Orléans et le coadjuteur se mettent à la tête du Parlement et du parti des anciens frondeurs, et Condé entraîne la noblesse à sa suite.
Le vainqueur de Rocroy, après avoir couronné de lauriers le berceau de Louis XIV, inaugure la majorité du roi par une nouvelle guerre civile. Allié de l’Espagnol, il accourt du fond de la Guyenne, passe à travers l’armée royale, menace d’enlever la cour, où Mazarin est revenu régner, arrive jusqu’à Paris, poursuivi par Turenne, qui eût écrasé l’insurrection à la sanglante journée du faubourg Saint-Antoine, sans le canon de la Bastille tiré par mademoiselle de Montpensier contre les troupes du roi. Malgré la populace qu’il soulève, Condé ne réussit pas à se maintenir longtemps dans Paris, en face du parti de la vieille Fronde, et il est réduit à se jeter dans les bras des Espagnols, pendant que Mazarin, pour ôter tout prétexte à la guerre civile, se retire à Sedan.
Au milieu de ces troubles confus, le rôle de Vincent de Paul fut d’être le nourricier du peuple et l’ambassadeur de la paix. Sa première ressource, c’est un redoublement de privations qu’il s’impose à lui-même et qu’il fait partager aux Missionnaires et aux Filles de la charité de toutes les maisons ; son principal instrument de diplomatie, c’est la prière. À Saint-Lazare, il institue devant l’autel une faction permanente d’expiation et de pénitence ; il envoie les Dames de la charité aux sanctuaires consacrés aux saints patrons de Paris et de la France ; dans toutes les communautés religieuses dont il est le directeur, il forme une ligue de prières et d’austérités ; il étend, par les évêques, cette sainte propagande aux provinces, et enfin il intéresse le Souverain Pontife lui-même à la cause de la paix. Ce n’est pas assez. Pendant qu’il détourne des intrigues et des armes un argent que sa charité reporte vers les pauvres, il s’interpose entre le roi et les princes. Lui seul, dans ce conflit d’intérêts, est au-dessus des partis. À ses yeux, la politique de Mazarin ne justifie pas une révolte où il y a plus d’ambition que d’amour du bien de l’État ; mais il estime aussi que Mazarin ne doit pas rester un prétexte de guerre, un obstacle à la paix. Il va de Saint-Denis à Paris, de la cour au palais des princes, donnant des conseils de sagesse, portant des messages de conciliation. Dans le tumulte des factions, il ouvre l’avis le plus propice à la paix.
Il venait, en conseillant à Mazarin de quitter une seconde fois le royaume, de désarmer le Parlement. Les princes n’avaient plus sujet de continuer la guerre. Que restait-il au roi, sinon à rentrer à Paris, dont le départ de Condé lui ouvrait les portes, à y rétablir l’autorité royale et à mettre un terme aux misères du peuple ? C’était le conseil de Vincent de Paul, le vœu de la population ; mais Mazarin ne veut pas que le roi rentre à Paris sans lui, et il lui faut un retour triomphant. Vincent persuade le jeune monarque, et en même temps il adresse au ministre un mémoire de véritable homme d’État, pour réfuter les objections de l’égoïsme et exposer les raisons du sacrifice. Un mois après, le 25 octobre 1652, Louis XIV rentrait à Paris au milieu des acclamations universelles. Mazarin aussi y revenait derrière lui, ramené par le roi, et plus puissant que jamais ; du moins la pacification était faite, et la Fronde apaisée ne parut bientôt plus, dit Bossuet, ce que le dernier effort d’une liberté remuante qui allait céder la place à l’autorité légitime, et comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis.
St Vincent de Paul avait un si grand zèle pour la paix, c’est qu’il avait connu de plus près que personne les maux de la guerre. Depuis le commencement des hostilités avec l’Autriche, la Picardie et la Champagne n’avaient point cessé de servir de champ de bataille aux deux armées impériale et française. Ravagées tour à tour par les amis et par les ennemis, ruinées, affamées, ces malheureuses provinces offraient, comme la Lorraine, le spectacle de la plus affreuse misère. À ces calamités la guerre des Princes était venue ajouter des horreurs plus grandes encore. Profitant des discordes intestines du royaume, Espagnols et Impériaux avaient fondu de nouveau, par les Pays-Bas et la Franche-Comté, sur les contrées qui leur ouvraient la route de Paris. Massacres, incendies, dévastations des fermes, des moissons, des églises, viols et pillages, peste et famine, telles étaient les suites de ces guerres continuelles.
La miséricordieuse Providence suscita encore une fois Vincent de Paul pour réparer les maux de la politique. On vient lui apprendre qu’après la levée du siège de Guise par les troupes de l’archiduc Léopold, un grand nombre de soldats des deux camps étaient restés malades et mourants de faim, sans trouver de secours auprès des habitants, aussi dénués qu’eux : aussitôt il organise un petit convoi de vivres qu’il expédie avec deux missionnaires. Le lamentable récit de ses envoyés lui fait connaître bientôt qu’il s’agit de provinces entières à secourir. C’était l’œuvre de la Lorraine à recommencer en plus grand. L’homme de Dieu ne se décourage point. Quoique Paris absorbe ses ressources pour ses propres souffrances, il fait appel à un surcroît de charité. Les Dames de son assemblée acceptent cette nouvelle œuvre, toutes les chaires de Paris retentissent à son instigation des cris de détresse de la Champagne et de la Picardie, et lui-même compose avec les relations des premiers envoyés un récit pathétique des besoins des deux infortunées provinces, puis un petit traité sur l’Aumône chrétienne suivi d’une Instruction pour le soulagement des pauvres, dans laquelle il donne jusqu’à la recette pour composer des potages économiques qui seront la principale nourriture de ces populations affamées. Les missionnaires racontaient qu’ils avaient vu des hommes manger la terre, brouter l’herbe, dévorer leurs misérables haillons et l’écorce des arbres, enfin se manger les bras et les mains et mourir dans le désespoir. Leurs relations périodiquement publiées entretenaient la pitié publique. Comment n’être pas ému de ces affreuses extrémités et de la tendre reconnaissance des premiers soulagés ? À mesure que les secours arrivaient de tous les points de la capitale, Vincent de Paul organisait les envois. Seize missionnaires accompagnés de sœurs de la charité partirent successivement. Dans les premiers temps, la dépense allait à 10 000 écus par mois. En six ans elle s’était élevée à 348 000 livres, et jusqu’à la paix elle atteignit un million en secours de toute espèce. Tout était ordonné par le saint pour le meilleur usage de ces sommes. Les missionnaires le tenaient au courant de leurs dépenses, et à son tour il rendait compte aux dames de l’assemblée de l’emploi de l’argent et les consultait sur les nouveaux besoins, ne voulant rien faire de lui-même.
Mais là ne s’arrêtèrent pas ses aumônes ; les provinces de l’Est et du Nord n’avaient pas été seules à souffrir des guerres. Avec tant d’œuvres de toute sorte à soutenir, Vincent de Paul trouva encore le moyen de secourir le Berry et le Poitou, l’Angoumois, la Beauce et le Gâtinais. Dans ces vingt-cinq années de guerres civiles et étrangères terminées au traité des Pyrénées, Saint- Lazare fut comme le grenier d’abondance de la France. Grâce à Vincent de Paul, il y eut du pain et des consolations pour des multitudes qui auraient péri de détresse sans son immense charité. Paris et ses faubourgs n’en ressentaient pas moins les effets que les provinces les plus abandonnées. La deuxième Fronde avait semé plus de calamités encore que la première. D’Étampes à Pontoise, toute la campagne était ravagée et couverte de morts. Pour commencer, Vincent expédie à Étampes les missionnaires revenus de Picardie. La ville venait d’essuyer un siège rigoureux, les maisons étaient détruites, les rues infectées de cadavres. Aussitôt les envoyés établissent six grandes marmites pour la nourriture des pauvres, eux-mêmes président à l’ensevelissement des morts, et en l’absence du clergé, victime de la guerre, ils multiplient leur ministère spirituel auprès des habitants. Cinq d’entre eux avec plusieurs Filles de la charité moururent à la peine. Les autres vont d’Étampes à Lagny, puis à Athis, à Juvisy, et dans l’insuffisance des secours ils s’adressent à leur père. C’est alors qu’à l’instigation du saint, l’archevêque de Paris distribue son vaste diocèse en autant de parties qu’il y a de communautés religieuses prêtes à venir en aide au clergé des paroisses. Par ses conseils, il organise une immense expédition de charité avec son magasin général d’approvisionnement, ses convois et ses centres de distribution. À travers les ruines et la contagion, cette pacifique armée s’avance sur tous les points à la fois de l’Ile-de-France, pour porter partout secours à la faim, à la nudité. Les Sœurs de la Charité marchent à la suite des Capucins et des Jésuites, des prêtres de Saint-Nicolas et de ceux de Saint-Sulpice. Tout Paris contribue à la dépense, mais surtout Vincent de Paul qui s’en va, suppliant et les larmes aux yeux, quêter de porte en porte, et qui tire de la charité de ses Dames de nouveaux trésors, en achevant de dépouiller Saint-Lazare. Mademoiselle Le Gras le seconde admirablement. Dans Paris ses filles distribuent chaque jour le potage à des milliers de faméliques, elles recherchent les pauvres honteux, recueillent les réfugiés de la campagne, abritent l’honneur des jeunes filles ; malgré la misère publique, la piété compatissante sait trouver des ressources. Le clergé rivalise de zèle avec les ordres religieux ; les seigneurs, les grandes dames, les bourgeois, tous, après avoir donné leur superflu, retranchent au nécessaire. C’est une sainte émulation dans la capitale, et la charité, messagère de la paix, prépare les cœurs à l’allégresse du retour du Jeune roi.
Si jamais guerres civiles, batailles, invasions n’enfantèrent plus de douleurs et de calamités, jamais aussi la bienfaisance chrétienne ne répandit plus de soulagements et de consolations. Dans cette période malheureuse et glorieuse à La fois, entre Richelieu et Mazarin, Vincent de Paul, plus grand qu’eux peut-être par l’esprit politique, apparaît comme le bon génie de la France, et si c’est une gloire pour les deux hommes d’État d’avoir présidé à la victoire et reculé les frontières du sol national, c’en est une plus grande pour lui d’avoir secouru un peuple souffrant, travaillé à la paix et ouvert les voies au règne réparateur et fécond de Louis XIV.







