Saint Vincent De Paul Et Sa Mission Sociale. II – Les Œuvres (4)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Author: Arthur Loth · Year of first publication: 1880.
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L’HÔPITAL. — La charité dans les premiers siècles de l’Église. — Institutions hospitalières du moyen âge. — L’antiquité et le christianisme. — L’hôpital dans les temps modernes. — Rôle de saint Vincent de Paul. — Diverses fondations du saint. — L’hôpital du Nom-de-Jésus. — L’Hôpital général. — La Madeleine. — L’hôpital des forçats à Marseille. — L’hôpital de Sainte-Reine. — La maison de Saint-Lazare. — Traits de charité de saint Vincent de Paul.

Le christianisme primitif avait réalisé la perfection de la charité. Les biens étaient communs entre les premiers fidèles par l’effet de la participation à la même foi. La sainte égalité en Dieu, la vraie fraternité en Jésus-Christ rendaient tous les membres de la communauté chrétienne solidaires les uns des autres. « La multitude de ceux qui croyaient, disent les Actes des Apôtres, n’était qu’un cœur et qu’une âme… Il n’y avait point de pauvres parmi eux, parce qu’on donnait à chacun selon ses besoins. » Ce n’était pas cependant le communisme, car il y avait en réalité des riches et des pauvres ; « mais, disait Lactance, chez nous les riches le sont moins parce qu’ils possèdent la richesse, que parce qu’ils la font servir aux œuvres de la justice et de la miséricorde. Ceux qui paraissent pauvres sont riches pourtant, en ce qu’ils ne manquent de rien et surtout en ce qu’ils sont exempts de toute convoitise. » L’hospitalité, l’assistance mutuelle étaient la règle du disciple de l’Évangile. « Souvenez-vous, avait dit saint Paul, d’exercer l’hospitalité et de faire part de vos biens aux autres. » Dès l’origine, la charité s’organise dans l’Église. À côté des douze apôtres occupés au ministère de la parole, apparaissent les sept diacres, Étienne à leur tête, chargés des distributions d’aumônes et de la nourriture des pauvres. Pendant les trois premiers siècles, l’évêque, père de la famille chrétienne, curateur-né des pauvres, est le centre de la charité. De lui partent les aumônes que répandent les mains des diacres et des veuves. Dans le trésor commun de l’Église, chacun verse de son superflu, d’autant plus abondant que la mortification et le véritable amour du prochain retranchent plus au bien-être et aux commodités de l’existence. « Ces offrandes de la piété ne se consomment point en banquets, observe Tertullien, mais on les emploie à la sépulture des morts, à l’entretien des pauvres, des enfants et des jeunes filles privés de leurs parents, des vieillards que leur âge retient à la maison et de ceux qui ont fait naufrage. On les consacre encore à la nourriture de ceux qui doivent à leur qualité de chrétien d’être condamnés aux mines, abandonnés dans les îles ou enfermés dans des cachots. » Chaque église nourrissait ses pauvres, recueillait les enfants trouvés, les infirmes, les esclaves abandonnés, les vieillards ; et c’étaient là les trésors des chrétiens que saint Laurent montrait au préfet de Rome.

Dans ces premiers siècles, la charité était tout individuelle. L’Église veillait aux besoins généraux, mais chacun subvenait pour sa part à ses frères nécessiteux. Avant Constantin, a-t-on pu dire, la maison de tout chrétien était une maison de charité ; tout chrétien était lui-même un ministre actif des diverses œuvres de miséricorde. Il n’y avait point alors d’établissements spéciaux pour les indigents et les malades, parce que tous ceux qu’unissait la même foi étaient de la même famille et qu’une même et sainte dilection les portait l’un vers l’autre. Les pauvres étaient visités et secourus chez eux par les diacres au nom de l’Église, et par leurs frères plus fortunés, ou bien ils étaient reçus dans les maisons et participaient aux agapes fraternelles.

Les premières œuvres établies par Vincent de Paul étaient un retour à la pratique des temps primitifs. Il avait institué les Confréries de la charité, la compagnie des Servantes des pauvres et des Dames de charité pour l’assistance à domicile. C’est le mode de bienfaisance le plus conforme à l’esprit évangélique. La visite du pauvre, si salutaire au riche, n’est pas moins bonne pour le pauvre. Elle rapproche les classes, excite davantage la compassion par la vue et le contact de la misère, et en rendant la charité personnelle, la rend plus douce au malheureux. Elle ne brise pas la famille comme l’hôpital et permet d’étendre aux autres membres de la maison le bien fait au malade et à l’infirme. Cette participation directe aux bonnes œuvres n’est plus seulement l’aumône, c’est aussi l’apostolat ; elle réunit, suivant la loi parfaite de miséricorde, l’assistance corporelle et le secours spirituel. Saint Vincent de Paul la préférait aux institutions publiques de bienfaisance sur lesquelles chacun, moyennant une contribution plus ou moins volontaire, se décharge du devoir personnel de la charité. C’est à quoi il cherchait à ramener les diverses œuvres auxquelles il mettait la main.

Après l’affranchissement du christianisme sous Constantin, les transformations sociales avaient amené une nouvelle organisation de la charité. Au ministère des diacres on vit succéder l’établissement de maisons de secours propres aux divers âges et aux divers besoins. Chaque espèce d’infortune eut comme sa demeure particulière. Le mode primitif d’assistance ne suffisait plus. La communauté chrétienne des temps de persécution était devenue peu à peu l’empire romain lui-même. Avec la multiplication de la pauvreté au sein de l’Église, il fallut trouver de nouveaux modes de secours, en suppléant à l’action individuelle par des fondations capables d’assurer d’une manière permanente l’entretien des pauvres et le soulagement des diverses nécessités.

L’hôpital remonte à ces temps. Il s’appelle de divers noms et prend toutes les formes du besoin ; car il y a des maisons spéciales pour le vieillard et pour l’orphelin, pour les enfants trouvés et les malades, des hospices pour les voyageurs, des refuges pour les vierges et les veuves, des asiles pour les mendiants, les infirmes et les incurables. Du premier coup, la charité de l’Église avait tout inventé en ce genre. Toutes ces fondations commencent à la maison de l’évêque, qui est le premier hospice, et s’épanouissent à l’ombre des églises et des monastères. Les maisons de charité partent à la fois de Jérusalem, de Constantinople, de Rome, pour se propager dans tout le monde chrétien. Après le concile de Nicée, qui prescrit d’établir dans chaque ville un lieu ouvert aux étrangers et aux passants, c’est saint Basile le Grand, surnommé par ses contemporains le Prédicateur de l’aumône, puis saint Jérôme, avec sainte Paule et sainte Mélanie, saint Jean Chrysostome, que les lettrés appellent Jean Bouche-d’Or, et les pauvres, Jean l’Aumônier, puis saint Macaire et les autres, qui fondent des hôpitaux célèbres dans le monde entier, où étrangers, infirmes, indigents, lépreux trouvent abri et secours. Les empereurs chrétiens, Théodose et Justinien, en bâtissent à leur exemple. L’Occident imite l’Orient. Le Tibre voit s’élever sur ses bords le magnifique hôpital de sainte Fabiola, la petite-fille de Fabius, qui n’a d’égal que celui que bâtit dans le même temps saint Pammaque, le descendant de Camille. Rome, la ville des Papes, compte autant de diaconies, c’est-à-dire autant de centres d’aumônes et de maisons hospitalières, que de quartiers.

Après les invasions, qui ravagent tout, ces asiles de la miséricorde chrétienne se relèvent et se multiplient. Chaque église, chaque abbaye devient un hospice en même temps qu’une école. Tout ordre religieux est un ordre hospitalier. Prêtres et laïques rivalisent d’un saint zèle pour les malheureux. Les fondations charitables, inspirées tantôt par la piété, tantôt par le repentir, constituent aux pauvres des ressources plus abondantes que celles des budgets modernes. Si la misère est parfois grande, grande aussi est le soulagement. En tous temps, des distributions d’argent et de vivres se faisaient à la porte des églises et des monastères ; beaucoup de seigneurs entretenaient près de leur donjon des aumôneries pour les passants et leurs vassaux nécessiteux. L’Europe chrétienne enfin se couvre d’hôpitaux, au-dessus desquels s’élève l’incomparable hôpital romain du Saint-Esprit, la gloire du grand pape Innocent III. Au moyen âge, la France seule en eut jusqu’à vingt mille, auxquels la piété de nos pères avait donné le doux nom de Maisons-Dieu. Des communautés, des confréries les desservaient ; les rois eux-mêmes, un Louis le Débonnaire, un Robert le Pieux, un Louis VII, soignaient les malades. Saint Louis avait inauguré l’hôpital de Compiègne en y portant le premier malade dans ses bras ; derrière lui marchaient ses fils et ses barons chargés aussi chacun d’un malade. Rien ne paraissait plus grand alors. Aumônerie, maladrerie, léproserie, l’hôpital portait tous les noms, abritait toutes les afflictions, ou plutôt tout était hôpital. Le dévouement des religieux et du clergé, la compassion des fidèles tenaient lieu d’administration de l’assistance publique ; l’État ne contribuait au service des pauvres que par les largesses des rois.

Mais la Réforme, avec les guerres de religion, vint ruiner ce bel ensemble d’institutions hospitalières qui offraient, sur tous les points de la France, un refuge aux étrangers et aux voyageurs, une infirmerie aux malades, un asile aux vieillards, un abri aux lépreux et aux pestiférés. Avec les abbayes et les églises que la fureur huguenote détruisait ou saccageait partout sur son passage, tombèrent un grand nombre de ces établissements ‘Charitables qui étaient toute la ressource du pauvre. Une misère nouvelle s’était produite à la suite des longues guerres religieuses et civiles. Les villes souffraient comme les campagnes. Partout la mendicité s’était multipliée avec l’indigence. Des abus s’étaient introduits aussi dans l’administration des hospices dont les bénéficiers détournaient parfois les revenus, et les congrégations de divers genres, attachées au service des maladreries, ne s’acquittaient pas toutes convenablement de leur emploi. Il y avait beaucoup à faire pour la charité, et Vincent de Paul paraissait à temps, à la suite de saint Jean de Dieu et de saint Camille de Lellis qui venaient de fonder, l’un en Espagne, l’autre en Italie, des ordres religieux pour l’assistance des malades et des infirmes. Les transformations sociales, les besoins nouveaux ne permettaient plus de s’en tenir aux anciennes pratiques, à l’initiative privée. L’hôpital s’imposait comme la forme principale de l’assistance des pauvres, comme le fondement des institutions charitables dans la société moderne ; mais il lui fallait en quelque sorte un législateur. Si cette centralisation de la charité devait avoir pour l’action catholique et pour le bien spirituel des malades les inconvénients du régime administratif, Vincent de Paul y avait pourvu, en créant un ordre spécial de religieuses les mieux faites pour le service des hôpitaux et en répandant parmi les personnes du monde la pieuse pratique de la visite aux malades. Lui-même avait fait son apprentissage à l’hôpital de la Charité, bâti récemment par Marie de Médicis pour les Frères de saint Jean de Dieu. Il y allait tous les jours aider les bons religieux. C’est là qu’il avait rencontré le P. de Bérulle, et il y laissa après lui, pour continuateur de ses exemples, l’admirable Claude Bernard, dit « le pauvre prêtre », un des plus grands amis des pauvres.

En même temps donc qu’il suscita autour de lui, par son zèle, par son exemple, un immense mouvement de charité individuelle, et qu’il imprima dans toutes ses œuvres un vigoureux élan à l’association libre, à l’action privée, il travailla aussi plus efficacement que personne au développement et à l’organisation des établissements hospitaliers.

Sa première création en ce genre fut celle des Enfants-Trouvés. Il n’y avait pas un hôpital dans tout le monde païen. Quelle misère aurait-il recueillie quand, pour la plus touchante de toutes, pour la détresse des enfants sans mère, le paganisme n’avait même pas de pitié ? Les législations antiques étaient dures pour les petits, surtout pour les enfants. Avec les effets inhumains de la puissance paternelle qui permettait au père de tuer ou de vendre ses fils, avec les sottes superstitions qui commandaient l’immolation des nouveau-nés, il y avait les suites abominables de l’impudicité du culte et des fêtes publiques. Quand le christianisme parut, l’exposition des enfants, l’avortement et l’infanticide étaient les pratiques ordinaires de Rome. Lactance s’adressant à Constantin lui disait : « Qui pourrait croire qu’il soit permis d’écraser des enfants à peine nés ? C’est la plus grande des impiétés… Et que penser de ceux qui préfèrent, par une fausse tendresse, les exposer ? Ils ne sont pas non plus innocents ces parents qui jettent le fruit de leurs entrailles en proie aux chiens dévorants, qui les livrent, autant qu’il est en eux, à une mort plus cruelle que celle qu’ils leur auraient donnée en les étouffant eux-mêmes. De quelque côté que l’on considère cette conduite des parents, on la voit empreinte de la plus extrême barbarie. S’ils les tuent, ils ne laissent pas même aux autres l’occasion d’exercer leur pitié ; s’ils les exposent et que ces pauvres petites créatures soient recueillies par des étrangers, voilà qu’ils les ont condamnés à l’esclavage ou à la prostitution. » Un mot de l’Évangile change cette barbarie. « Laissez venir à moi les petits enfants », avait dit Jésus, et le premier empereur chrétien met la divine parole en action. La loi, devenue chrétienne avec Constantin, punit l’infanticide, défend l’exposition des enfants, et la charité, devenue libre, recueille les petits abandonnés. La protection de l’Église entoure les nouveau-nés ; jusque dans ses conciles elle s’occupe de leur sort. C’est à la tendresse de ses vierges qu’elle les confie et elle leur tend les mamelles de sa charité. Les enfants ne sont plus exposés dans les forêts ou au bord des eaux ; on les porte dans les églises, qui deviennent leur premier berceau. Des institutions se fondent autour des abandonnés et des orphelins ; les mœurs chrétiennes du moyen âge pourvoient aux besoins de ces petits.

Mais au temps de saint Vincent de Paul, la misère et le dérèglement avaient accru le nombre de ces innocentes victimes. L’odieux des naissances illégitimes pesait aussi sur elles et détournait la compassion. À Paris, les rapports du lieutenant du Châtelet constataient qu’il n’y avait pas moins de trois ou quatre cents enfants exposés chaque année. La police les ramassait et les faisait porter dans une maison dite de la Couche, où ils ne recevaient que des soins mercenaires. C’était une honte pour la France chrétienne.

Un soir, Vincent de Paul aperçoit aux portes de la ville un mendiant occupé à déformer les membres d’un de ces nouveau-nés, dans le dessein d’exploiter son infirmité. Indigné, il vient à lui : « Ah ! barbare, s’écrie-t-il, vous m’avez bien trompé : de loin je vous avais pris pour un homme. » Et il lui arrache sa victime, l’emporte dans ses bras, traverse Paris en faisant appel à la pitié des passants, et, suivi de la foule, il le porte à la Couche Saint-Landry. Une femme veuve, avec deux servantes seulement, administrait la maison. Les enfants, trop nombreux, étaient mal soignés, mal nourris. La plupart mouraient dans le premier âge et quelques-uns sans baptême. Souvent ils servaient à d’indignes trafics. La cupidité des servantes les livrait pour quelque argent à des bateleurs, à des gueux qui venaient soi-disant les réclamer et qui se servaient d’eux pour leurs ignobles professions, d’autres fois à des spéculateurs qui les introduisaient dans les familles pour troubler l’ordre des successions, ou même aux entrepreneuses de débauche. Quand ces pauvres petits êtres n’étaient pas l’objet de ces odieux commerces, ils passaient aux mains de nourrices criminelles dont l’industrie était de les faire mourir promptement. Vincent de Paul entrevit ces horreurs et son cœur en fut ému. Toutefois, sage jusque dans les ardeurs les plus vives de sa compassion, il ne voulut rien entreprendre avant de bien connaître ce qu’il y avait à faire. Il chargea plusieurs dames de l’assemblée d’étudier le service intérieur de la Couche ; elles lui rapportèrent que ces enfants étaient plus malheureux que les petits innocents massacrés par Hérode. Vincent aurait voulu les prendre tous sous sa protection. Il fallut se borner. On en tira douze au sort. Le saint bénit ces élus de la Providence et leur donna pour mère Mademoiselle Le Gras avec ses Filles de la Charité.

Une œuvre nouvelle commençait, l’œuvre de prédilection du grand saint Vincent de Paul. C’était en 1638. À mesure que les ressources augmentaient, le bon père courait à la Couche et ramenait dans ses bras quelques-uns de ces infortunés petits êtres. Comme il aimait cette chère famille adoptive ! La nuit même, en hiver, à l’heure du crime et de la débauche, il s’en allait quelquefois par les rues ramassant ceux des pauvres abandonnés que la Providence mettait sous ses pas. Avec quelle tendresse, sous l’œil peut-être de la malheureuse mère qui guettait son passage, il recueillait l’innocente victime de la misère ou de la faute, qu’il réchauffait sur son cœur et ranimait de ses caresses ! Jamais enfant eut-il langes plus doux que ce saint manteau, relique immortelle de sa charité, dont il enveloppait leurs petits membres froids ? On rapporte que, dans une de ses expéditions nocturnes, il fut rencontré par des voleurs armés qui voulurent d’abord le dépouiller ; mais au nom de Vincent de Paul ils tombèrent à ses genoux pour lui demander sa bénédiction. Les sœurs tenaient un journal de la maison. Un jour on y lisait :

« Le pauvre Monsieur Vincent est transi de froid ; il nous arrive avec un enfant, il est sevré celui- là ; c’est pitié de le voir… Mon Dieu, mon Dieu, qu’il faut avoir le cœur dur pour abandonner ainsi une pauvre petite créature ! » Un autre jour : « L’air est bien vif ; M. Vincent est venu nous visiter. Il a couru bien vite à ses petits enfants. C’est merveille d’entendre ses douces paroles : les petites créatures l’écoutent comme un père. J’ai vu ses larmes couler : un de nos enfants est mort.

« C’est un ange, s’est-il écrié ; mais il est bien dur de ne plus le voir ! »

Pendant plusieurs années, le sort continua, faute de ressources, à désigner ceux des enfants de la Couche qui devaient être reçus à la maison de Saint-Victor. Vincent de Paul souffrait dans son cœur de ces préférences ; il aurait voulu tout recueillir, tout sauver. Le nombre des délaissés croissait en même temps que celui des adoptés. À la fin, le bon père se décida à mettre cette nouvelle charge sur ses Dames de charité. Il les réunit en assemblée générale, et leur exposa si vivement combien l’œuvre des enfants trouvés était agréable à Dieu et leur serait salutaire, qu’elles s’engagèrent toutes à s’en occuper. Ce n’était point assez : il y intéressa la reine. Après plus de vingt ans de prières et d’attente, la pieuse Anne d’Autriche venait de donner un héritier à la couronne de France. Pour attirer les bénédictions du ciel sur l’enfant à naître, Louis XIII avait mis sa personne et ses États sous la protection de la sainte Vierge, et, en exécution de son vœu, la reine allait élever le beau temple du Val-de-Grâce à Jésus dans sa crèche : Jesu nascenti Virginique matri. Quel moment plus propice pour intéresser le cœur de la nouvelle mère aux malheureux nouveau-nés de la rue ? Par la reine, Vincent arriva aussi jusqu’au roi. En deux fois, Louis XIII donna douze mille livres de rente aux pauvres enfants trouvés de Paris, « imitant la piété et la charité de notre Seigneur et Père, qui sont vertus vraiment royales », disait ce monarque, qui fut vraiment père aussi.

Mais les besoins de l’institution ne cessaient d’augmenter. Un grand nombre d’enfants étaient entretenus, et la dépense atteignait quarante mille livres. Les Dames de charité voulaient y renoncer. Vincent de Paul, qui nourrissait dans le même moment la Lorraine, quêtait ou empruntait pour sa chère famille ; Mademoiselle Le Gras et ses filles travaillaient de leurs mains et donnaient tout pour soutenir la dépense. L’œuvre menaçait de tomber. Alors l’homme de Dieu réunit les dames en assemblée. Fallait-il poursuivre ou abandonner l’entreprise ? « Vous êtes libres, mesdames, leur dit-il… Mais, avant de prendre une résolution, veuillez réfléchir à ce que vous avez fait, à ce que vous allez faire. Par vos charitables soins, vous avez jusqu’ici conservé la vie à un très grand nombre d’enfants qui, sans ce secours, l’auraient perdue pour le temps et peut- être pour l’éternité. Ces innocents, en apprenant à parler, ont appris à connaître et à servir Dieu. Quelques-uns d’entre eux commencent à travailler et à se mettre en état de n’être plus à charge à personne. De si heureux commencements ne présagent-ils pas des suites plus heureuses encore ? » L’auditoire hésitait encore, après toutes les raisons données en faveur de l’institution. Le saint tire de son cœur ce dernier argument, cette péroraison d’une éloquence si grande et si pathétique : « Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnées. Voyez maintenant si vous voulez les abandonner. Cessez d’être leurs mères, pour devenir à présent leurs juges : leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m’en vais prendre les voix et les suffrages : il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront, si vous continuez d’en prendre un charitable soin ; et au contraire, ils mourront et périront infailliblement, si vous les abandonnez : l’expérience ne vous permet pas d’en douter. »

À la voix du saint, les larmes coulent, la charité vote et l’œuvre est sauvée. Louis XIII donne d’abord le château de Bicêtre pour y loger les enfants trouvés ; puis on les transporte dans une maison plus saine du faubourg Saint-Lazare. Douze Filles de la Charité sont préposées à leur éducation. Des nourrices de campagne élèvent les nouveau-nés ; après le sevrage, les petits reviennent apprendre à parler et à prier Dieu, les plus grands s’exercent, sous la direction des sœurs, à quelque travail manuel, en attendant l’âge de prendre un état.

Tel fut le premier hospice des enfants trouvés. Vincent de Paul avait réalisé merveilleusement la parole du prophète : que s’il se trouvait des mères assez dénaturées pour oublier et délaisser leurs propres enfants, la divine Providence prendrait soin d’eux et leur rendrait des mères meilleures. L’œuvre qu’il avait fondée, il la soutint toute sa vie de ses conseils et de ses bienfaits. Père nourricier, il visitait souvent sa petite famille, encourageant les sœurs, excitant le zèle des dames, apportant les aumônes de la générosité publique. Sa sollicitude s’étendait sur les nourrissons de la campagne, qu’il avait placés sous le patronage des confréries de charité, et il les faisait visiter chez leurs nourrices paroles anges de Mademoiselle Le Gras ou par quelques-unes des dames messagères de sa tendresse.

Pour continuer Vincent de Paul, ce n’était pas trop de Louis XIV. À la mort du saint, le roi prit l’œuvre à sa charge et bâtit l’hôpital des Enfants-Trouvés. L’institution était si sagement établie sur les règles de son fondateur, qu’elle passa avec la même organisation dans toutes les provinces. Elle avait pour complément le tour, ingénieuse invention de la charité chrétienne, qui recevait les enfants exposés, sans voir la mère, sans connaître le secret de la faute ou du malheur, que la crainte d’une révélation eût changé en Crime.

Après l’enfance, la vieillesse. Vincent de Paul savait pourvoir à tout. Son cœur ne pouvait rester étranger à aucune infortune, ni son génie d’organisation laisser quelque souffrance qu’il n’eût pas enseigné à secourir. Dieu lui donna l’occasion de travailler aussi pour les vieillards. Un pieux bourgeois de Paris, plein de confiance en la charité inventive et inépuisable du grand intendant des pauvres, était venu le trouver sans autre dessein que de consacrer une somme considérable à quelque œuvre de piété, et sans autre clause de sa libéralité que de rester entièrement inconnu aux hommes. Avec sa prudence ordinaire, le saint prit son temps ; mais, après avoir réfléchi devant Dieu au meilleur emploi de cette somme, il n’hésita point, vieux, infirme et surchargé d’affaires, à se mettre dans une nouvelle entreprise. Il conçut le projet de fonder un hôpital de retraite pour les pauvres artisans réduits par l’âge à la mendicité, estimant que ce serait exercer une double charité envers eux que de subvenir tout ensemble aux besoins de leurs corps et aux nécessités spirituelles de leurs âmes. L’idée agréa au donateur ; celui-ci y mit seulement pour condition que l’administration spirituelle et temporelle de l’hôpital demeurerait toujours au supérieur général de la Congrégation de la Mission.

Immédiatement, Vincent achète deux maisons avec un grand terrain au faubourg Saint- Laurent, les meuble de lits, de linge, de tous les ustensiles d’un hôpital, établit une petite chapelle, et, avec l’argent de reste, constitue une rente annuelle à l’établissement. L’installation terminée, il reçoit quarante pauvres vieillards, vingt hommes et vingt femmes, qu’il place en deux corps de logis séparés l’un de l’autre, mais disposés de telle sorte que tous les pensionnaires, chaque sexe à part, peuvent entendre la même messe, assister à la même lecture de table, prendre leur repas en commun, sans se voir ni se parler. Pour les occuper, selon leurs petites forces et leurs industries, il fit préparer des métiers et des outils convenables aux différentes professions, voulant que le travail régnât dans la maison. Enfin il établit des Filles de la Charité pour leur service et leur donna pour aumônier un prêtre de la Mission. Lui-même fut le premier à les diriger et à les instruire, leur recommandant l’union entre eux, la piété et la reconnaissance envers Dieu qui les avait tirés du besoin, pour leur procurer une retraite si douce à leur indigence et si avantageuse à leur salut.

La nouvelle maison des vieillards s’appela l’hôpital du Nom-de-Jésus. On ne tarda pas à venir la visiter. La vue de cet établissement si bien réglé faisait songer à la misère et au désordre des mendiants, si nombreux alors. Paris en était infesté. Ses rues recélaient quantité de tripots et de repaires infects où se réunissaient, le jour et la nuit, des milliers de pauvres, de vagabonds et de malfaiteurs. Les cours des Miracles, peuplées de hideux truands, étaient de véritables écoles du crime, inaccessibles à la police. Les malheurs publics avaient accru la mendicité. Tout le monde se plaignait d’un fléau qui déshonorait la capitale du royaume très chrétien et menaçait la sécurité publique. « Personne, disait Fléchier, ne discernait plus les pauvres de nécessité d’avec ceux de libertinage. On ne savait, en donnant l’aumône, si on soulageait la misère, ou si l’on entretenait l’oisiveté. On voyait des troupes errantes de mendiants, sans religion et sans discipline, demander avec plus d’obstination que d’humilité, voler souvent ce qu’ils ne pouvaient obtenir, attirer les yeux du public par des infirmités contrefaites, et venir jusqu’au pied des autels troubler la dévotion des fidèles. On se contentait de ces désordres, qu’on croyait impossible de corriger. Il fallait de la sagesse pour disposer les moyens, de la fermeté pour surmonter les obstacles, de grands biens pour fournir les fonds, une piété encore plus grande pour établir un ordre et une discipline salutaires parmi des hommes déréglés. »

Ce que la puissance de Richelieu lui-même n’avait pu faire pour combattre un tel mal, la charité de sa pieuse nièce l’entreprit. Frappée du bel ordre de l’hôpital du Nom-de-Jésus, la duchesse d’Aiguillon forma le dessein d’un grand hôpital pour y renfermer les quarante mille mendiants et vagabonds de la capitale. Elle s’en était ouverte à la reine et à plusieurs dames de charité qui l’avaient approuvé. À la première assemblée des dames, dont elle était la présidente, elle communiqua au vénérable supérieur de la Mission ses vues, en le priant d’en aider l’exécution. « Dieu, disait-elle, qui était visiblement avec lui et qui avait béni toutes ses entreprises, bénirait encore celle-là, s’il voulait s’en occuper, et la ferait triompher là où les plus puissants ministres et les rois avaient échoué. » Vincent de Paul mit sa prudence ordinaire à s’engager dans une affaire d’une telle importance ; mais le zèle des dames précipita l’entreprise. La reine donna les vastes bâtiments et les jardins de la Salpêtrière ; la duchesse d’Aiguillon, cinquante mille livres, et Mazarin, à sa demande, trois fois autant. L’œuvre était fondée, et le nouvel établissement prit le nom d’Hôpital général.

Dans leur ardeur, les dames voulaient tout faire à la fois et tout d’un coup. « Les ouvrages de Dieu, leur disait le saint, se font peu à peu ; ils ont leurs commencements et leurs progrès. Que faut-il donc faire ? Aller doucement, beaucoup prier Dieu et agir de concert. » Les dames auraient voulu qu’on usât même de contrainte pour amener les mendiants à l’hôpital ; l’esprit de mansuétude du bon prêtre répugnait à ce moyen. « Selon mon sentiment, leur déclarait-il, il ne faut faire d’abord qu’un essai et prendre cent ou deux cents pauvres, et encore seulement ceux qui viendront de leur bon gré, sans en contraindre aucun. Ceux-là étant bien traités et bien contents, donneront de l’attrait aux autres ; et ainsi on augmentera le nombre à proportion que la Providence amènera des fonds. On est assuré de ne rien gâter en agissant de la sorte ; et au contraire, la précipitation et la contrainte dont on userait, pourraient être un empêchement au dessein de Dieu. Si l’œuvre est de lui, elle réussira et subsistera ; mais si elle est seulement de l’industrie humaine, elle n’ira pas trop bien, ni beaucoup loin. »

Des obstacles ralentirent d’eux-mêmes la marche de l’œuvre. Le Parlement, craignant des émeutes de mendiants, fit d’abord quelque opposition ; mais ses membres les plus éminents, le premier président Pomponne de Bellièvre, qui dota l’établissement de vingt mille écus, et Lamoignon qui lui succéda, finirent par entrer dans l’entreprise. Un édit de Louis XIV, devenu roi, venait enfin affermir et développer ce projet d’hôpital.

Comme autrefois les magistrats de Florence, voyant leur cité riche et puissante, avaient résolu par décret public d’élever à la gloire de Dieu un temple « de la plus grande et prodigue magnificence », ainsi le jeune monarque, dans sa reconnaissance pour la visible protection du ciel et le bonheur de ses victoires, décidait, non par ordre de police, mais par le seul motif de charité, de bâtir aux pauvres mendiants, comme membres vivants de Jésus-Christ, le plus magnifique asile qui se fût jamais vu. Tel était le célèbre édit de 1656, qui jeta les fondements du nouvel Hôpital général, et le dota royalement pour des siècles avec le concours des aumônes chrétiennes. Les constructions neuves s’élevèrent rapidement. À peine furent-elles achevées, que l’histoire, la poésie et l’éloquence les célébrèrent à l’envi, comme un des plus grands ouvrages du siècle.

« Sortez un peu hors de la ville, s’écriait Bossuet, et voyez cette nouvelle ville qu’on a bâtie pour les pauvres, l’asile de tous les misérables, la banque du ciel, le moyen commun assuré à tous d’assurer ses biens ; et de les multiplier par une céleste usure. Rien n’est égal à cette ville ; non, ni cette superbe Babylone, ni ces villes si renommées que les conquérants ont bâties. Là on tâche d’ôter de la pauvreté toute la malédiction qu’apporte la fainéantise, de faire des pauvres selon l’Évangile. Les enfants sont élevés, les ménages recueillis, les ignorants instruits reçoivent les sacrements. »

L’édit qui ordonnait l’établissement d’un hôpital général pour le renfermement des pauvres mendiants de la ville et des faubourgs, interdisait en même temps la mendicité. « Pour ôter la mendicité, dit Bossuet dans sa Politique sacrée, il faut trouver des remèdes contre l’indigence. » Ici le remède était trouvé. Les pauvres auxquels on interdisait le vagabondage des rues et l’industrie de la mendicité, trouvaient à l’hôpital une demeure, les moyens de vivre et l’emploi de leur temps. La politique ne devait pas plus, et la charité ne pouvait faire mieux. Au moment où l’Hôpital général allait s’ouvrir, en même temps que la Salpêtrière, la Grande et la Petite Pitié, Bicêtre et autres dépendances aux mendiants, Vincent de Paul écrivait : « L’on va ôter la mendicité de Paris et ramasser tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. C’est un grand dessein, et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâce à Dieu, et approuvé de tout le monde. Beaucoup de personnes lui donnent abondamment, et d’autres s’y emploient volontiers… Le roi et le Parlement l’ont puissamment appuyé, et, sans m’en parler, ont destiné les Prêtres de notre Congrégation et les Filles de la Charité pour le service des pauvres, sous le bon plaisir de Mgr l’archevêque de Paris. Nous ne sommes pourtant pas encore résolus de nous engager à ces emplois, pour ne pas assez connaître si le bon Dieu le veut ; mais si nous les entreprenons, ce ne sera d’abord que pour essayer. » Le roi avait, en effet, nommé le supérieur général de la Mission directeur spirituel de l’hôpital, en même temps qu’il nommait le premier président du Parlement de Paris directeur temporel. Quel autre méritait plus cette charge de directeur de l’Hôpital général que celui qui en avait fourni le modèle et donné le règlement ? Il ne convint pas, pour plusieurs raisons, à Vincent de Paul ni à sa congrégation, de l’accepter ; mais il se substitua un des prêtres les plus zélés de la conférence du mardi à Saint-Lazare, le docte et pieux Abelly, et il y laissa ses Dames de charité, dont le concours et les aumônes contribuèrent si efficacement au soutien de cet établissement.

L’institution fondée par l’initiative de la pieuse duchesse d’Aiguillon et le conseil de saint Vincent de Paul était si bien établie, que non seulement elle délivra Paris de la mendicité, en abritant jusqu’à vingt mille pauvres par an, mais qu’elle servit de modèle aux principales villes du royaume, qui, à l’instigation de Louis XIV, en adoptèrent le système.

Tout tournait à la charité dans ce noble siècle de saint Vincent de Paul. Jamais on ne vit naître à la fois tant d’institutions de bienfaisance et tant d’œuvres de piété ; jamais on ne vit un tel nombre de personnes distinguées par leur naissance et leur mérite faire un si digne emploi de la richesse. C’est un des effets de la vertu de notre saint d’avoir suscité ou attiré à lui tant d’âmes généreuses, éprises à son exemple des belles ardeurs du dévouement. Il n’y en avait point parmi elles de plus zélées, avec l’admirable madame de Miramion, que cette grande duchesse d’Aiguillon, qui ne fut grande, a dit Fléchier, que pour servir Dieu noblement, riche, que pour assister libéralement les pauvres de Jésus-Christ. Depuis sa mission à Marseille, Vincent avait conçu avec Philippe de Gondi, le général des galères, le projet de fonder un hôpital pour les forçats auxquels la maladie rendait plus affreux le séjour de leur dure prison. Quand Richelieu, vainqueur à la journée des Dupes, eut réuni à son pouvoir la juridiction de la marine, l’ancien aumônier général des galères intéressa à la fois sa piété et la politique à l’hôpital de Marseille ; mais le tout-puissant ministre mourut avant d’avoir pu achever cette œuvre. Ce fut encore sa nièce qui mena à bonne fin l’entreprise avec les biens que lui avait légués le cardinal et avec l’aide de son saint directeur.

La misère des mendiants et des forçats n’était point la seule à solliciter une assistance particulière. Il y avait eu, dès le premier jour, comme une pieuse émulation parmi les femmes de l’entourage de Vincent à s’appliquer aux diverses industries de la charité. Une d’elles, Madame de Pollalion, après avoir été l’une des dames les plus actives de l’assemblée, avait accompagné Mademoiselle Le Gras dans les campagnes, vêtue en servante, pour l’aider à instruire et à soigner les pauvres. Elle eut ensuite l’inspiration de se consacrer particulièrement aux pauvres filles abusées et repentantes, et à celles que leur jeunesse, jointe à l’indigence et à l’inconduite de leur famille, exposait à un péril certain. Sa fortune ne suffisant pas à cette pieuse entreprise, on la voyait s’en aller à pied par les rues, quêtant auprès de ses amies et des personnes généreuses le surplus. Ni cette œuvre ni aucune autre ne semblaient possibles sans le bon M. Vincent. C’est avec lui encore qu’elle se fit. L’hôpital de la Pitié, dont il était alors supérieur, offrait un refuge tout trouvé pour ces pauvres filles. Madame de Pollalion en réunit d’abord une quarantaine, qu’elle entretenait à ses frais. Ce fut le point de départ d’une œuvre beaucoup plus importante qui se changea en congrégation religieuse, et au succès de laquelle le vénérable père contribua encore. Dans le même temps, madame de Miramion, sous l’inspiration aussi de Vincent de Paul, obtenait de la police quelques-unes des filles perdues qu’on voulait enfermer pour l’exemple des autres, prenait une maison pour elles au faubourg Saint-Antoine, et fondait une école de vertu, d’où ces malheureuses créatures sortaient repentantes, et avec des moyens honnêtes d’existence. Vincent avait contribué plus directement encore à une institution antérieure du même genre, commencée par un riche marchand de vin de Paris, Robert de Montry, et reprise par la marquise de Maignelay. Cette pieuse dame, l’une des plus généreuses trésorières de Vincent de Paul, mérita par ses largesses d’être appelée la fondatrice de la nouvelle maison de retraite de la Madeleine, établie près du Temple. Sa générosité ne suffisait pas à l’œuvre. Du vivant de saint François de Sales, on l’avait prié d’en confier le soin aux Filles de Sainte-Marie qui paraissaient les plus propres à diriger ces pécheresses pénitentes.

« Plus tard, peut-être, avait répondu le saint évêque ; il n’est pas encore temps. » Le temps vint avec Vincent de Paul. Supérieur des Sœurs de la Visitation, il n’hésita plus, après avoir beaucoup prié et consulté, selon son habitude, à les charger d’une œuvre faite pour les effrayer d’abord. Par ses conseils, les difficultés d’une telle entreprise s’évanouirent et la maison des Pénitentes de la Madeleine devint une vraie communauté de religieuses, qui en produisit d’autres semblables à Rouen et à Bordeaux. Lui-même avait conçu, vers la fin de sa vie, le projet d’un grand hôpital pour les femmes et les filles abandonnées et pour celles que le désordre avait conduites à la maladie. La mort le surprit trop tôt ; mais son idée ne fut pas perdue.

À qui restait-il à penser, après s’être occupé des vieillards et des malades, des mendiants et des forçats, des enfants trouvés, des filles perdues ? Vincent de Paul n’oublia pas les pèlerins, les passants infirmes et nécessiteux, objet d’une si tendre compassion au moyen âge. Alise, le village de Bourgogne qui dispute à Aiaise l’honneur d’avoir servi de dernier rempart à l’indépendance gauloise, possédait des eaux thermales et un tombeau illustre, où se rendaient chaque année un grand nombre d’infirmes et de pèlerins. Un bourgeois de Paris, nommé des Noyers, ayant été avec sa femme chercher la santé au tombeau de sainte Reine, la glorieuse vierge et martyre de la Bourgogne, y fut ému de pitié de voir tant de personnes réduites, après les fatigues du voyage, à coucher sur la terre ou dans les granges, et ne trouvant pas même les consolations spirituelles du pèlerinage. Ce pieux étranger avait résolu, avec un prêtre de la Doctrine chrétienne et plusieurs autres personnes charitables, d’aller s’établir à Sainte-Reine, pour y venir en aide à tous ces passants. Le projet leur parut bientôt au-dessus de leurs ressources ; il eût fallu bâtir et doter une hôtellerie chrétienne. Dans cette nécessité, des Noyers et quelques-uns de ses associés recoururent au grand intendant des affaires de la Providence, à Vincent de Paul ; celui-ci loua le dessein, tout en le trouvant difficile. Tous ensemble, ils consultèrent Dieu dans une retraite spirituelle qu’ils firent à Saint-Lazare. À la fin, le saint vieillard, en ayant conféré de nouveau avec eux, leur déclara que leur dessein était du ciel et qu’il fallait l’entreprendre. Mais comment faire avec des ressources insuffisantes ? Devait-on commencer tout de suite ? Tout à coup : « Béni soit Dieu ! s’écrie Vincent au milieu de la délibération ; il veut assurément cet ouvrage. Ayez confiance en sa bonté, espérez tout de sa providence. Mettez promptement la main à l’œuvre, et jetez les fondements d’un hôpital, sans vous mettre en peine d’autre chose que de bien servir les pauvres. Dieu fera le reste. » Et l’hôpital de Sainte-Reine fut construit, et il existe encore. Vincent de Paul y avait mis ses prières, ses aumônes et ses Filles de la Charité ; il lui procura la protection de la reine régente, et des revenus suffisants pour que l’établissement pût recevoir chaque année, outre trois ou quatre cents malades, plus de vingt mille pèlerins et étrangers.

Saint-Lazare réunissait toutes les œuvres hospitalières d’alors, entreprises avec le concours de son vénérable supérieur. Ce n’était pas seulement la maison mère de la Mission, ni un séminaire pour la congrégation, ni un lieu d’exercices spirituels pour les ecclésiastiques et les personnes du monde ; c’était encore un asile pour tous les genres d’affliction et comme une école universelle de charité. Lépreux rebutés du monde, malades sans famille, pauvres fous à charge à leurs parents, jeunes libertins soustraits à la honte de la prison et mis à l’école du repentir, mendiants ramassés dans la rue, il y avait là de toutes les afflictions et de quoi en faire l’apprentissage. Vincent recevait tous ces infortunés avec amour ; mais toutes ses tendresses étaient pour les plus rebutés, pour les fous. « Bénissons Dieu, messieurs et mes frères, disait-il à ceux de sa congrégation, et le remercions de ce qu’il nous applique au soin de ces pauvres gens, privés de sens et de conduite ; car en le servant, nous voyons et touchons combien sont grandes et diverses les misères humaines ; et par cette connaissance, nous serons plus propres à travailler utilement pour le prochain ; nous nous acquitterons de nos fonctions avec d’autant plus de fidélité, que nous saurons mieux, par notre expérience, ce que c’est que de souffrir. C’est pourquoi je prie ceux qui sont employés auprès de ces pensionnaires d’en avoir grand soin, et la compagnie, de les recommander souvent à Dieu, et de faire estime de cette occasion d’exercer la charité et la patience envers ces pauvres gens, autrement Dieu nous punirait. Oui, qu’on s’attende de voir tomber la malédiction sur la maison de Saint-Lazare, s’il arrive qu’on y néglige le juste soin qu’on doit avoir d’eux. Je recommande surtout qu’on les nourrisse bien, et que ce soit du moins aussi bien que la communauté. J’aimerais mieux que l’on me l’ôtât à moi-même pour le leur donner. »

Le bon père qui ramassait la nuit, par les rues, les enfants abandonnés, se faisait aussi recruteur des hôpitaux. Dans les derniers temps de sa vie, pressé d’affaires, accablé par l’âge et les infirmités, il se servait parfois d’une voiture, que la duchesse d’Aiguillon l’avait contraint d’accepter. C’était là ce fameux carrosse de M. Vincent, que tout Paris connaissait, et dont sa charité avait fait, comme on l’a dit, une voiture publique. Rencontrait-il quelque pauvre, quelque infirme, il le faisait monter à côté de lui, et le conduisait à domicile ou à l’Hôtel-Dieu. Un jour, c’était une pauvre femme étendue par terre et délaissée des passants qu’il avait recueillie. Au bout de quelques tours de roue, la malheureuse perd connaissance ; Vincent aussitôt aide à la descendre de voiture, lui fait apporter un cordial, et quand elle est un peu remise, il paye des porteurs pour la mener à l’hôpital, avec une lettre de recommandation. Une autre fois, arrêté par les cris déchirants d’un enfant blessé à la main, il descend de voiture, s’informe de son mal, le conduit à un chirurgien, le fait panser, et le ramène à sa famille. Dans une autre circonstance, rentrant à Saint-Lazare, où des groupes de malheureux l’attendaient toujours, il trouve quelques vieilles femmes auxquelles il promet l’aumône ; mais à peine entré, plusieurs affaires pressantes le prennent et lui font perdre de vue sa promesse. Cependant, le frère portier vient le prévenir qu’on l’attend ; aussitôt le saint retourne auprès des pauvresses, tombe humblement à leurs genoux en leur demandant pardon de les avoir oubliées et leur donne son aumône. C’étaient là des traits de tous les jours. Non content de secourir les pauvres, il avait voulu les honorer en prenant l’habitude d’en faire asseoir tous les jours deux à table à ses côtés. Tel était son respect pour ces membres vivants de Jésus-Christ qu’il voulait que ses prêtres les considérassent comme leurs maîtres et seigneurs ; et c’est ainsi qu’il les appelait lui-même.

Tout aux pauvres, Vincent de Paul ne vivait et ne travaillait que pour eux. De Saint-Lazare, sa charité rayonnait sur la ville entière. Toutes les nécessités y aboutissaient, et tous les secours en partaient. Hôpital, grenier d’abondance, pénitencier, refuge, Saint-Lazare était tout cela par l’inépuisable sollicitude du tendre père pour les misères corporelles et spirituelles de l’humanité. C’était comme un abrégé de la grande histoire de la charité dans l’Église, le résumé de toutes les fondations du saint, et un modèle pour toutes les institutions de bienfaisance.

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