Saint Vincent De Paul Et Sa Mission Sociale. II – Les Œuvres (3)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Arthur Loth · Année de la première publication : 1880.
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LA SŒUR DE CHARITÉ. — Mademoiselle Le Gras et Vincent de Paul. — Premiers rapports ; premières œuvres. — Institution des Filles de la Charité, servantes des pauvres. — Une nouvelle religieuse. — Conférences. — Règles. — L’Hôtel de Rambouillet et l’Hôtel-Dieu. — Les Dames de la Charité. Madame Goussault. — Concours des Filles et des Dames de la Charité. — Leurs œuvres multiples. — La veuve dans la primitive Église et la Dame de charité dans la société moderne.

Cette humble fille qui s’en va seule par les rues, les yeux chastement baissés, le front couvert d’une coiffe virginale, les mains croisées dans les larges manches d’une robe de bure, un chapelet au côté et une croix sur son cœur, c’est la Sœur de charité. Elle vient de visiter un père de famille sans travail, une pauvre vieille abandonnée, et en échange du lourd paquet de provisions qu’elle a laissé dans la mansarde, elle rapporte, avec l’allégement du cœur, un nouveau zèle qui rayonne sur sa face angélique ; ou bien elle se hâte diligemment vers la salle d’asile où l’attend un petit peuple d’enfants mutins, vers l’école qu’elle a quittée un instant pour consoler l’agonie d’une pauvre ouvrière. Le monde entier la connaît, son domaine est l’humanité dans tous ses âges, dans tous ses lieux, dans toutes ses souffrances. Elle règne sur tout par l’empire de la charité. L’impie se tait devant elle, le Turc la vénère, le sauvage à sa vue sent naître en lui des sentiments nouveaux. Elle est l’honneur de notre âge, la plus pure gloire de notre civilisation.

Cette modeste héroïne que la terre admire, c’est la merveille de saint Vincent de Paul, le chef-d’œuvre de la charité. Dieu en fit le présent à la France par la main d’une noble femme qu’il envoya miséricordieusement à son serviteur.

À cette époque si féconde en grandes choses, la femme est mêlée à la plupart des actions de l’homme. À côté des plus saints personnages apparaît la compagne de leurs œuvres. Trois femmes illustres entre toutes, après avoir passé par le mariage, furent, dans les commencements de ce siècle, les coadjutrices des hommes de Dieu qui fondèrent en France de nouvelles familles religieuses. Le spectacle des sainte Scholastique, des sainte Brigitte et des sainte Claire se renouvela. De même que Dieu avait placé madame de Chantal auprès de François de Sales pour être la mère des Filles de la Visitation, et qu’il avait uni madame Acarie au P. de Bérulle pour l’établissement des Carmélites, ainsi il donna Mademoiselle Le Gras à saint Vincent de Paul.

Fille de Louis de Marillac et de Marguerite Le Camus, et nièce de l’illustre chancelier Marillac, mariée à vingt-deux ans à Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis, puis veuve avec un fils à trente-quatre ans, cette noble femme, douée des plus aimables dons de l’esprit et des charmes de la beauté, s’était consacrée tout entière, quoique faible de corps, à Jésus-Christ dans les pauvres. Il parut tout de suite en elle que « Dieu l’avait donnée à son siècle pour prouver que ni la faiblesse du sexe, ni la délicatesse du tempérament, ni les devoirs même de la société, ne peuvent empêcher une âme d’arriver au plus haut degré de la perfection chrétienne. » Elle avait eu d’abord pour la diriger dans cette voie l’ami de saint François de Sales, Jean-Pierre Camus. Mais l’évêque de Belley, obligé de résider le plus souvent dans son diocèse, ne pouvait donner assidûment ses soins à cette âme si élevée en vertu. Il lui choisit pour directeur celui-là même que saint François de Sales avait donné comme supérieur à ses filles spirituelles. Ce fut peu de temps après son installation au collège des Bons-Enfants que Vincent connut Mademoiselle Le Gras.

La rencontre de ces deux âmes toutes brûlantes de l’amour de Jésus-Christ devait faire jaillir un feu nouveau de charité. À l’école de Vincent de Paul, Louise Le Gras se sentit bientôt un zèle ardent pour les œuvres auxquelles il s’appliquait. Mais le sage directeur l’acheminait comme par degrés à une vocation plus sublime encore. En réunissant la plus pieuse tendresse à la plus parfaite charité, Dieu avait voulu, par le concours de ces deux cœurs incomparables, susciter dans le monde une race nouvelle de vierges, engendrées du plus pur dévouement de la femme et du plus mâle héroïsme de l’homme ; il voulait donner une mère aux pauvres comme il leur avait donné un père.

Éprise des ardeurs de l’amour divin, la sainte veuve cherchait quelque issue nouvelle à sa flamme, quelque vocation encore inconnue qui lui permettrait de s’appliquer, comme son directeur, au service des pauvres. Pour commencer, Vincent de Paul l’avait instruite, selon sa maxime de tout rapporter à Jésus-Christ, à se donner particulièrement à ce maître ; mais pour mieux honorer la bonté de Notre-Seigneur envers les petits et les malheureux, et pour l’imiter dans les fatigues, les traverses et les contradictions que ce divin rédempteur avait éprouvées à leur sujet, il la convia d’entreprendre la visite des confréries de charité déjà établies en un grand nombre de lieux à la suite des missions. Pendant plusieurs années, Mademoiselle Le Gras, comme l’usage voulait qu’on l’appelât alors, parcourut les diocèses de Beauvais, de Paris, de Senlis, de Soissons, de Meaux, de Châlons et de Chartres, par où avaient passé Vincent de Paul et ses missionnaires. Suivant la règle que lui avait tracée son directeur, elle voyageait accompagnée de pieuses femmes de sa connaissance, sans se laisser aller aux distractions de la route et sans jamais interrompre ses exercices habituels de piété ; elle devait dans ses courses charitables se vêtir, se nourrir et se coucher pauvrement à l’imitation du Sauveur des hommes, s’accommoder toujours des voitures et du temps. « Allez, lui, avait dit l’envoyé de Dieu, allez au nom de Notre- Seigneur ; je prie sa divine bonté qu’elle vous accompagne, qu’elle soit votre soulas (consolation) en chemin, votre ombre contre l’ardeur du soleil, votre couvert à la pluie et au froid, votre lit mollet en votre lassitude, votre force en votre travail, et qu’enfin il vous ramène en bonne santé et pleine de bonnes œuvres. » De loin Vincent de Paul, avec ce sens pratique si exquis, toujours assaisonné d’une douceur et d’une bienveillance persuasives, guidait de ses conseils et soutenait de ses encouragements la pieuse messagère de sa charité.

Ainsi elle préludait par ce ministère tout nouveau à la conduite de la nouvelle milice de charité qu’elle était appelée à diriger dans les voies du plus sublime dévouement.

Mais, tout en la pressant d’agir, Vincent de Paul lui donnait cette exacte mesure du zèle qui est restée la règle de ses filles. « Béni soit Dieu, Mademoiselle, lui écrivait-il au retour d’un voyage à Beauvais, de ce que vous voilà arrivée en bonne santé. Ayez donc bien soin de la conserver pour l’amour de Notre-Seigneur et de ses pauvres membres, et prenez garde de n’en pas faire trop ; c’est une ruse du démon dont il trompe les bonnes âmes que de les exciter à faire plus qu’elles ne peuvent, afin qu’elles ne puissent plus rien faire ; et l’esprit de Dieu invite doucement à faire le bien que raisonnablement on peut faire, afin qu’on le fasse persévéramment et longuement ; faites ainsi, Mademoiselle, et vous agirez selon l’esprit de Dieu. »

Remplie du zèle de saint Vincent de Paul, Mademoiselle Le Gras s’acquittait merveilleusement de son nouvel emploi. Arrivée dans les lieux où la confrérie était établie, la pieuse visiteuse assemblait les femmes qui en faisaient partie, pour leur donner les instructions et les encouragements du saint fondateur. Elle veillait à la bonne administration de la confrérie et enseignait à soigner les malades ; elle-même leur distribuait du linge, de l’argent, des remèdes.

Mais, comme son directeur, plus soucieuse encore du salut des âmes que de la santé du corps, elle s’occupait surtout des besoins spirituels des pauvres.

Avec l’autorisation des curés, elle réunissait les jeunes filles de la paroisse pour les catéchiser, elle conseillait les maîtresses d’école et en procurait aux villages qui en étaient dépourvus. Aucune fatigue ne l’arrêtait, aucune misère ne la rebutait. Avec une santé chétive, elle suffisait à des travaux étonnants, avec une fortune médiocre elle savait faire un bien immense.

L’hiver, de retour à Paris, Mademoiselle Le Gras s’adonnait avec la même ardeur aux mêmes œuvres. Elle était devenue la coopératrice assidue de Vincent de Paul. Avec lui elle fonda, dans sa paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une confrérie de charité qu’elle inaugura par un acte d’héroïsme : une pauvre fille était frappée de la peste, elle alla la visiter plusieurs fois au péril de sa vie. Vincent, occupé ailleurs, lui écrivit moins pour la féliciter de sa conduite que pour l’encourager dans ses bonnes œuvres. « Ne craignez point, lui disait-il, Notre-Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire ; j’estime qu’il vous conservera pour cela. »

Le saint prophétisait. Une gloire manquait à l’Église, et Mademoiselle Le Gras allait la lui donner avec Vincent de Paul. Le christianisme, en réhabilitant la femme, avait fait d’elle un de ses plus actifs auxiliaires, un de ses plus beaux ornements. Dès les premiers temps, la diaconesse participe à l’apostolat, la veuve est mêlée au ministère ecclésiastique, et la vierge, épouse du Christ, brille à côté du martyr. Mais dans l’admirable épanouissement de la virginité, au milieu de la multiplicité des ordres religieux de femmes, l’Église n’avait pas encore eu la sœur de charité. Vierge sans cloître, religieuse dans le monde, modèle de vie contemplative au sein de la vie la plus active, épouse de Jésus-Christ et servante des pauvres à la fois, la sœur de charité est la dernière et la plus merveilleuse invention du génie chrétien. C’est ainsi que saint François de Sales, inspiré par les nécessités du siècle, avait d’abord voulu ses religieuses de la Visitation. Ce que l’illustre évêque de Genève n’avait fait que concevoir, l’humble prêtre devait l’exécuter.

Depuis que Vincent de Paul avait établi la première confrérie de la charité à Châtillon-les- Dombes, il s’en était fondé d’autres en grand nombre, dans les campagnes d’abord, puis dans les villes et même à Paris. Mais, avec l’extension des confréries, l’esprit de la première institution s’altéra ; les dames qui s’y étaient engagées, ou se fatiguaient de servir les pauvres, ou étaient empêchées de leur donner les soins assidus et personnels prescrits par les règlements de l’association. À la longue, l’ardeur des premiers jours se ralentissait ; l’assistance des pauvres malades, surtout dans les villes, se changeait en une simple aumône envoyée à domicile ou apportée par des mains mercenaires. Tout le zèle de Mademoiselle Le Gras ne suffisait pas à entretenir partout un dévouement égal aux besoins de l’indigence. Elle faisait part à son saint directeur de la nécessité d’avoir, à côté des dames de la confrérie, de bonnes et pieuses servantes instruites à soigner les malades et à préparer la nourriture des infirmes et des vieillards. Dieu y pourvut.

Un jour Vincent de Paul, dans une de ses missions, avait rencontré à Villepreux une pauvre fille qui s’était appris à lire avec l’aide des passants, en gardant les vaches, et qui, par piété, instruisait à son tour les petits enfants du village. Entendant dire qu’on assistait à Paris les malades, elle s’offrit au missionnaire pour les servir.

Habitué à voir en tout la main de la Providence, Vincent accueillit cette bonne fille et la donna à Mademoiselle Le Gras, qui la prépara et l’envoya dans la paroisse de Saint-Nicolas-du- Chardonnet, où elle mourut de la peste. Telle fut l’origine de l’institut des Filles de la Charité. Une petite paysanne, dont Dieu seul sait le nom, en était l’instigatrice. Après elle, d’autres filles de bonne volonté se présentèrent, qui, à l’école de Mademoiselle Le Gras, furent successivement préparées à ce nouvel office de charité. Mais ni la formation n’était assez complète, ni le lien assez fort entre elles et leur directrice, pour que la petite institution donnât des résultats satisfaisants et durables. Mademoiselle Le Gras se proposa à son directeur pour faire de cette formation son œuvre. Préparée elle-même par une longue expérience, il semblait bien que Dieu lui avait donné le moyen de connaître les maux et les nécessités des pauvres, pour être en état d’initier les autres à la pratique des œuvres de miséricorde. Après y avoir réfléchi longuement devant Dieu, selon sa coutume, le saint lui confia quatre pieuses filles pour qu’elle fit leur éducation de gardes-malades et les initiât en même temps aux exercices de la vie spirituelle, parce qu’il lui paraissait impossible de persévérer longtemps dans une vocation si pénible et de vaincre les répugnances de la nature, sans un grand fonds de vertu et surtout sans une union continuelle avec Dieu. C’était le 29 novembre 1633 que les quatre servantes se réunirent dans la maison de Mademoiselle Le Gras ; c’est de ce jour-là aussi que se forma, dans l’humble noviciat de l’infirmerie et l’abnégation la plus dévouée, l’héroïque phalange des Sœurs de la Charité.

La petite communauté s’accrut bientôt. Douée d’un merveilleux don d’institutrice, Mademoiselle Le Gras formait ses élèves à ce grand art de la charité dans lequel nul n’est maître s’il ne l’a exercé d’abord. Ayant commencé par faire elle-même ce qu’elle enseignait, elle excellait à donner sa science aux autres. Au bout de quelques mois, les premières filles placées sous sa conduite avaient fait l’apprentissage de leur pieuse profession. Les besoins des pauvres les appelaient dans les confréries dirigées par Mademoiselle Le Gras. Toutes les paroisses de la capitale les recherchaient. À leur exemple, d’autres filles, que l’attrait du dévouement sollicitait, vinrent se mettre au noviciat de Saint-Nicolas. Les desseins de Dieu se manifestaient. Sa miséricordieuse providence voulait évidemment le succès d’une œuvre inspirée par la plus sublime piété, et à ce signe Mademoiselle Le Gras reconnaissait qu’elle avait enfin trouvé sa vocation Il ne lui restait plus qu’à s’y engager par un vœu irrévocable. Cette fois, loin de s’opposer à un projet qu’il avait ajourné jusqu’alors, Vincent de Paul l’encouragea, et le 25 mars 1634, fête de l’Annonciation de la Sainte Vierge, la sainte veuve se consacrait publiquement à Dieu pour le service des pauvres.

Jour béni ! jour de gloire pour l’Église et de joie pour les pauvres, où, en se consacrant à Dieu dans la vie religieuse, une femme devenait mère de cette angélique compagnie des Filles de la Charité, plus nombreuse aujourd’hui que la postérité des plus illustres races de ce temps, plus glorieuse dans les annales du monde que les armées du grand roi ! Les voilà ces vierges nouvelles qui se multiplient par centaines et par milliers. Aux filles de la campagne viennent se joindre les descendantes des plus grandes familles. De la maison de Saint-Nicolas, elles se répandent dans toutes les paroisses de Paris et d’abord à Saint-Sulpice, appelées par le vénérable M. Olier ; puis de Paris à Angers, à Sedan, au Mans, à Nantes, dans cent villes de France, dans vingt royaumes, par toute la terre enfin. Servantes des pauvres, sœurs de tous les malheureux, elles deviennent aussi les anges gardiens de l’enfance, les mères des orphelins, les filles des vieillards, les institutrices de la jeunesse, les protectrices des fous et des forçats. Infini est le champ de leur charité ; leur vocation n’a d’autre borne que l’extrémité des afflictions humaines. Vincent de Paul les a faites pour toutes les misères, pour toutes les détresses. Ni l’école avec ses ennuis, ni l’hôpital avec ses horreurs ne suffisent à leur dévouement ; elles courent au-devant de la peste aussi bien que sur les champs de bataille, et il n’y a ni climat ni distance qui les arrête.

Dans les premiers temps, l’humble compagnie des sœurs grises, comme le peuple les appela d’abord, n’avait pour établissement que la maison de Mademoiselle Le Gras. Elles s’y formaient à leurs fonctions, avant d’aller desservir les confréries des paroisses et les hôpitaux. Le gain du travail, les aumônes des dames patronnesses et surtout le revenu que le roi et la reine, ainsi que la duchesse d’Aiguillon, avaient assuré à la communauté naissante, suffisaient à son entretien. Vincent dirigeait tout de ses conseils, animait tout de son esprit. Après avoir quitté le village de la Chapelle, où la petite famille s’était établie en second lieu, à cause des avantages que la supérieure y trouvait pour façonner ses élèves à la vie simple et laborieuse des campagnes, Mademoiselle Le Gras était venue s’installer avec ses filles en face de Saint-Lazare, afin d’être tout près de son directeur. Une communication plus intime s’établit dès lors entre Vincent de Paul et les Filles de la Charité. Le saint les instruisait lui-même. Dans des entretiens simples et pieux, il leur enseignait les règles de la vie spirituelle et la pratique des vertus de leur charitable état. Les conférences aux sœurs sont célèbres ; aujourd’hui encore elles sont la Bible des Filles de la Charité. La méthode du bon père était toute familière. Il indiquait d’avance un sujet et, le jour venu, il interrogeait bonnement les sœurs, qui disaient chacune en toute humilité le résultat de leurs méditations ; puis il résumait ces différents avis, les développait et y ajoutait du sien. Mais dans cette simplicité de forme quelle vraie éloquence, et quel charme dans cette parole toute paternelle, douce et forte à la fois, et toute remplie d’un esprit apostolique de piété et de bénignité !

Son sujet préféré était l’excellence de la vocation des Servantes des pauvres et l’amour qu’elles devaient avoir pour cette vocation. « O mes filles ! leur disait-il, que vous devez estimer votre condition, puisque tous les jours et toutes les heures vous avez l’occasion de pratiquer les œuvres de charité, qui sont les moyens dont Dieu s’est servi pour sanctifier plusieurs âmes ! Un saint Louis, mes filles, avec une humilité vraiment exemplaire, n’a-t-il pas exercé le service des pauvres dans l’Hôtel-Dieu de Paris, ce qui a beaucoup contribué à sa sanctification ? Tous les saints n’ont-ils pas recherché et tenu à bonne œuvre de rendre le même service aux pauvres ? Humiliez-vous donc quand vous exercez cette même charité et pensez souvent, mes filles, que Dieu vous a fait une grâce au-dessus de vos mérites… Votre principal soin, après l’amour de Dieu et le désir de vous rendre agréables à sa divine majesté, doit être de servir les pauvres malades avec grande douceur et cordialité, compatissant à leur mal et écoutant leurs petites plaintes comme une bonne mère doit faire, car ils vous regardent comme leurs mères nourricières, comme des personnes envoyées pour les assister. Ainsi vous êtes destinées pour représenter la bonté de Dieu à l’égard de ces pauvres malades. Or, comme cette bonté se comporte avec les affligés d’une manière douce et charitable, il faut aussi que vous traitiez les pauvres malades avec douceur, compassion et amour, car ce sont vos seigneurs et vos maîtres, et les miens aussi. Oh ! que ce sont de grands seigneurs au ciel ! Ce sera à eux d’en ouvrir la porte, comme il est dit dans l’Évangile. Voilà ce qui vous oblige à les servir avec respect, comme vos maîtres, et avec dévotion, comme représentant la personne de Notre-Seigneur. »

Ce service des pauvres est tellement la vocation principale des Filles de la Charité, que Vincent de Paul veut qu’elles quittent tout pour eux, même les exercices de piété ; « car, répétait- il toujours, c’est quitter Dieu pour Dieu. » Mais cet office, voici comme il l’entendait : « Voyez- vous, mes sœurs, disait-il, c’est bien quelque chose d’assister les pauvres quant à leur corps, mais en vérité ça n’a jamais été le dessein de Dieu, en faisant votre compagnie, que vous ayez soin du corps seulement, car il ne manquera pas de personnes pour cela ; mais l’intention de Notre- Seigneur est que vous assistiez l’âme des pauvres malades. Voilà votre belle vocation ! Quoi ! quitter tout ce qu’on a au monde : père, mère, frères, sœurs, parents, amis ; les biens, si on en a, ainsi que son pays, et pourquoi ? Pour servir les pauvres, pour les instruire et les aider à aller en paradis ! y a-t-il rien de plus beau et de plus estimable ? Si nous voyions une fille ainsi faite, nous verrions son âme reluire comme un soleil ; nous ne pourrions en envisager la beauté sans en être éblouis. Donnez-vous donc à Dieu pour le salut des pauvres que vous servez. »

Telles étaient les leçons du saint. En même temps qu’il enseignait aux filles de toute condition qui venaient se mettre sous la conduite de Mademoiselle Le Gras, la divine science de la charité, il veillait à ce qu’elles remplissent exactement leurs diverses fonctions dans les hôpitaux et auprès des pauvres ; il présidait à l’administration de la compagnie, aux fondations nouvelles de maisons. Les établissements des sœurs allaient se multipliant. De loin comme de près, Vincent de Paul veillait à tout. Quand des sœurs quittaient la maison de Paris pour aller en province, appelées par l’admiration publique, il les réunissait avec une tendresse particulière, et la petite colonie ne partait point sans emporter les derniers conseils et la dernière bénédiction du vénérable père. Absente ou présente, Mademoiselle Le Gras était en relations continuelles avec lui pour les besoins de la communauté. Avec ce don prodigieux d’activité dans l’humeur la plus calme, qui multipliait pour lui le temps, avec cette rare présence d’esprit qui lui permettait de mener de front les affaires les plus multiples et les plus diverses, Vincent de Paul suffisait à tout, et la merveilleuse propagation des Filles de la Charité, comme celle des Prêtres de la Mission, n’était qu’un aliment nouveau pour son zèle.

Cependant, il y avait treize ou quatorze ans que la compagnie existait sans qu’elle eût de constitution régulière. Mademoiselle Le Gras était préoccupée de cette situation préjudiciable à l’affermissement de l’œuvre ; Vincent de Paul s’en inquiétait comme elle. Sur ses observations, il adressa un mémoire à l’archevêque de Paris pour obtenir l’érection de la compagnie en confrérie. Dix ans se passèrent en procédures et en formalités. Les pièces furent perdues au Parlement ; il fallut une seconde requête avec nouvelles démarches, et ce fut le trop fameux cardinal de Retz, alors archevêque de Paris, qui, le 18 janvier 1655, érigea les Filles de la Charité en confrérie, approuva leurs règlements, et commit la conduite et la direction de l’institut à Vincent de Paul et à ses successeurs, les supérieurs généraux de la Congrégation de la Mission, après lui. Deux ans après, Louis XIII, avec la piété d’un monarque désireux d’ « approuver de son autorité toutes les bonnes œuvres et tous les établissements de son royaume pour la gloire de Dieu », et rendant particulièrement hommage à la nouvelle confrérie qui avait eu « un commencement si rempli de bénédictions et un progrès si abondant en charité », lui délivrait des lettres patentes, et le Saint-Siège, à la requête de la pieuse Anne d’Autriche, confirmait tout de l’autorité apostolique, le 8 juin 1668.

Vincent de Paul n’était plus alors ; mais, en attendant la suprême consécration de Rome, il avait donné la vie à l’angélique famille dont il était le père, en lui donnant des règles immortelles.

Ces simples statuts, dressés en vue du bien des pauvres, comptent parmi les vrais monuments de la grandeur humaine. Quelles constitutions politiques sont aussi bienfaisantes, quelles lois honorent autant et l’esprit et le cœur de l’homme ? Ces règles de la sœur de charité assurent à perpétuité aux malheureux, aux petits, aux délaissés, des amies dévouées, d’humbles servantes dans les vierges et les veuves qui les embrassent pour l’amour de Jésus-Christ. Elles sont à la fois un attrait qui sollicite les âmes généreuses et une garde qui les maintient dans la sainte ferveur de leur vocation.

Vouées par état au soin des malades, à l’instruction des enfants, répandues dans le monde par leurs emplois, les Filles de la Charité ne sont pas à proprement parler des religieuses ; elles n’ont ordinairement pour monastère, comme le veut leur institution, que les maisons des malades, pour cellule qu’une chambre de louage, pour chapelle que l’église de la paroisse, pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l’obéissance, pour grille que la crainte de Dieu et pour voile que la sainte modestie. Plus exposées au dehors que les Carmélites et les Clarisses, elles sont obligées de mener une vie aussi vertueuse, aussi pure, aussi édifiante que de vraies religieuses dans leur couvent. Elles ne font pas de vœux solennels ni même de simples vœux à perpétuité, mais chaque année, avec une vocation toujours croissante, elles renouvellent d’elles-mêmes leur saint engagement. Des prescriptions et des conseils d’une incomparable sagesse les entretiennent, sans serment irrévocable ; dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance perpétuelles. Vincent de Paul ne leur a pas prescrit les pénitences extraordinaires du cloître, afin qu’elles se conservassent en santé pour leur ministère. Leurs mortifications consisteront à se lever à quatre heures et à donner toute la journée à Dieu et au prochain, à vivre dans la plus entière soumission et avec la plus extrême sobriété, à rendre aux malades les services les plus bas et les plus dégoûtants, à veiller la nuit les infirmes, à affronter l’infection des hôpitaux et la peste souvent plus dangereuse du monde ; enfin, à supporter l’ingratitude. Leur principal emploi étant de servir les pauvres malades, elles les serviront comme Jésus-Christ même, avec autant de cordialité, de respect et de dévotion, même les plus fâcheux et les plus répugnants ; elles honoreront encore la pauvreté de Notre-Seigneur, en vivant elles-mêmes pauvrement. Affables envers tous, elles n’auront d’amitié avec personne, ni de familiarités entre elles, ni de rapports particuliers avec leurs frères de la Mission ou même avec leurs confesseurs autorisés. Elles prendront tous les moyens pour mettre leur chasteté à l’abri non seulement de toute souillure, mais même de tout soupçon, et avant tout elles auront l’horreur du monde, le mépris de soi-même et des choses de la terre, un parfait détachement des lieux, des emplois et des personnes. Pour observer leurs devoirs, elles ont la confession et la communion de chaque dimanche au moins, la prière, l’oraison, l’examen de conscience aux heures marquées, le chapelet et l’assistance quotidienne au saint sacrifice de la messe.

Ces règles avaient été pratiquées vingt-cinq ans avant d’être écrites. Selon sa maxime d’abandonner toutes choses à la Providence et de prendre en tout Jésus-Christ pour modèle, Vincent avait voulu qu’il fût dit des Filles de la Charité et des Prêtres de la Mission ce qui a été dit de Notre-Seigneur, qu’il commença à faire et puis à enseigner. Au rebours des constitutions humaines, si fragiles en leurs effets, l’Évangile, qui a changé le monde, ne fut promulgué qu’après avoir été pratiqué ; les ordres religieux, qui ont traversé les siècles, n’ont eu que des statuts éprouvés par l’expérience. Toujours, dans l’Église, la loi écrite suit la pratique, et tandis que les inventions précipitées de la sagesse humaine n’ont qu’un temps, ses institutions comme ses œuvres sont immortelles.

Elle seule aussi peut promulguer ses lois avec cette majesté et cette autorité que donnent l’assurance de l’avenir et l’importance de l’œuvre. Quelle grandeur dans saint Vincent de Paul, lorsque au pied de l’autel, et devant l’assemblée attentive des Filles de la Charité, il leur donne les règles qui doivent les faire vivre à jamais ! Quelle solennité dans cette scène de famille, sans témoins, sans décors ! Quelle sublime simplicité dans le discours de ce père qui parle à des enfants ! Quelle majesté dans ce législateur qui invoque Moïse et Jésus-Christ, et qui, confondu par la hauteur de sa fonction et son indignité, tombe à genoux, baise la terre et refuse de se relever pour donner sa bénédiction à ses filles prosternées !

La compagnie des Servantes des pauvres, appelées aussi quelquefois, par allusion à leurs humbles fonctions, les Sœurs au petit pot, était née des Confréries de la charité ; une autre institution sortit de celle-ci presque en même temps. Après avoir donné aux pauvres des servantes, Vincent leur procura de hautes intendantes chargées d’entretenir le trésor des bonnes œuvres et de pourvoir aux besoins communs de l’indigence. Aux Filles de la Charité s’ajoutèrent les Dames de charité.

Qui n’admirerait ici la bienfaisante action de Vincent de Paul ou plutôt du christianisme ? Les femmes, on peut le dire, ont fait la France du dix-septième siècle. Leur influence domine les lettres et la politique. Mais l’histoire frivole n’a vu que celles que l’éclat du bel esprit et les aventures mondaines ont rendues plus célèbres ; elle n’a presque pas pénétré dans les cloîtres du Carmel et de la Visitation, d’où tant de femmes éminentes en génie et en sainteté rayonnaient sur le monde ; elle ne s’est pas arrêtée à considérer ces femmes admirables qui entourent les plus saints personnages à cette époque. Et pourtant les galantes les plus adulées des cercles littéraires, les héroïnes les plus vantées des factions de boudoir n’ont eu qu’un éclat éphémère.

Mais celles que la littérature a oubliées vivent encore. Elles vivent ces saintes fondatrices d’ordres, dont l’esprit toujours fécond produit sans cesse de nouvelles générations de vierges ; elles vivent ces grandes bienfaitrices des pauvres, dont les fondations ont résisté au temps ; et tandis que les Précieuses de l’hôtel de Rambouillet n’ont fourni qu’un sujet de comédie, et que les reines de salon n’ont laissé d’elles que des mémoires galants, les Gondi, les Le Gras, les Goussault, les Miramion, les Lamoignon, les d’Aiguillon, les Lestang, les Pollalion, cinquante autres de leurs contemporaines, associées au grand Vincent de Paul, ont créé, soutenu et enrichi des œuvres dont les pauvres vivent encore.

L’association des Dames de charité vint mettre en mouvement tout ce zèle, toute cette piété, et montrer au grand jour la femme chrétienne. Pendant que la belle Julie d’Angennes continuait de régner sur sa petite cour de beaux esprits et de grands seigneurs, la plus brillante qu’il y eût alors dans la capitale, une jeune veuve recherchée aussi pour sa beauté et sa richesse, la femme du président Goussault, songeait à mettre sa vie au service des malheureux. Elle vint faire part à Vincent de Paul, sans lequel il semblait qu’aucune entreprise charitable ne pût se former, de son dessein de s’employer à l’Hôtel-Dieu. Vingt-cinq mille pauvres, ou malades ou blessés, de tout pays et de toute religion, passaient chaque année dans ce grand hôpital ; mais leur nombre même et les défauts de l’administration rendaient insuffisants les secours temporels et spirituels qu’ils y recevaient.

Dans ses visites assidues à l’Hôtel-Dieu, madame Goussault avait compris qu’il y avait là un grand bien à faire, en améliorant la condition des malades et en introduisant un meilleur ordre dans le service. Malgré l’utilité de cette réforme, Vincent de Paul refusa d’abord de s’en mêler, par déférence pour les directeurs ecclésiastiques et laïques de cet établissement et par égard pour les religieuses de Saint-Augustin, nouvellement restaurées, qui le desservaient. Il disait qu’il est des maux qu’il faut souffrir, surtout si le remède en doit amener de pires. D’ailleurs, il ne lui convenait pas de mettre la faux en la moisson d’autrui, et il pensait que les directeurs et les administrateurs de l’hôpital, dont il estimait la sagesse autant que le zèle, apporteraient avec le temps les remèdes nécessaires aux abus qui pouvaient se trouver là comme dans d’autres hôpitaux. Tout entière à son idée, madame Goussault insistait auprès de Vincent ; à la fin, ne pouvant le décider à commencer cette nouvelle œuvre, elle obtint de l’archevêque de Paris qu’il l’engageât à entrer dans ses vues et à établir, de concert avec elle, une association de dames dévouées au soin particulier des malades de l’Hôtel-Dieu. Alors, le saint n’hésite plus et sur-le- champ il convoque chez la présidente plusieurs dames de qualité pour organiser l’institution. Autant il avait mis de prudence à attendre, autant il mit d’activité dans l’entreprise. À la première assemblée, ses exhortations furent si pressantes que toutes les dames se formèrent séance tenante en compagnie. C’étaient madame de Ville-Savin et de Bailleul ; madame de Sainctot, à qui Voiture avait dédié sa traduction du Roland furieux ; mesdames du Mecq et Pollalion, et plusieurs autres de haute condition. La seconde réunion fut plus nombreuse encore. On y vit la chancelière d’Aligre, les dames de Beaufort, de Lestang, de Traversais, la princesse de Conti, Marie Fouquet, la mère du célèbre surintendant des finances, qui s’écriait en apprenant la disgrâce de son fils :

« Je vous remercie, ô mon Dieu ! Je vous avais toujours demandé le salut de mon fils, en voilà le chemin. » Bientôt la plus haute noblesse, la première magistrature, les duchesses de Nemours, du Perche, d’Aiguillon, de Lesdiguières, de Noailles, la princesse de Gonzague, les Lamoignon, les Nesmond s’enrôlèrent parmi les dames de charité. La cour elle-même eut sa société de charité, pour laquelle Vincent de Paul fit un règlement spécial. Au bout de quelques semaines, l’assemblée des dames était déjà à l’œuvre et comptait plus de cent associées. Madame Goussault en fut élue présidente.

Toutes ces femmes apportaient un zèle parfait ; mais pour le rendre plus fructueux, il fallait le régler. Vincent de Paul, établi directeur perpétuel de la compagnie, l’organisa avec ce sens pratique et ce tact qu’il mettait en toutes choses. Dans leurs visites à l’Hôtel-Dieu, les dames devaient s’offrir discrètement à servir les malades avec les religieuses pour participer aux mérites de leurs œuvres ; il leur était recommandé d’y paraître simplement vêtues, afin de ne pas contrister la misère des pauvres par le contraste du luxe. Leur mission était de faire le bien à la vue de tous pour en étendre la sainte contagion, en ayant soin de l’âme encore plus que du corps des malades. Elles devaient parler aux malheureux avec beaucoup de bienveillance et d’humilité, et pour se ménager plus facilement un accès auprès d’eux, leur procurer des petites douceurs que la maison ne fournissait pas. Pour leur apostolat auprès des malades, Vincent de Paul leur avait remis un petit livre renfermant les principales vérités chrétiennes, qu’elles devaient toujours avoir à la main, afin de ne pas faire les savantes en instruisant ces pauvres gens et de n’avoir pas l’air de parler d’elles-mêmes.

Grâce à ces conseils, les Dames de charité s’ouvrirent facilement l’hôpital et le cœur des malades. Elles arrivaient les mains pleines de toutes sortes de provisions, et à l’heure du repas, les reins ceints du tablier blanc, elles allaient d’un lit à l’autre, présentant à chaque malade ce qu’il désirait, aidant les infirmes à manger et distribuant à tous des paroles d’amitié et d’encouragement. La visite se terminait par une prière à la chapelle, comme elle avait commencé. Vincent de Paul avait partagé les dames en deux classes, donnant aux unes le service, aux autres l’instruction des malades. Dès le début elles eurent pour auxiliaires les Filles de la Charité, installées par Mademoiselle Le Gras dans une maison de louage, près de l’Hôtel-Dieu. Celles-ci préparaient les petites friandises du déjeuner et de la collation ; en été, des bouillons au lait, des biscuits, de la gelée, des fruits de la saison ; en hiver, des confitures, du fruit cuit, des rôties au sucre. Les Dames et les Filles de la Charité rivalisaient de zèle, et ainsi il s’établit entre elles, à l’Hôtel-Dieu et ailleurs, une sainte communauté d’œuvres, un échange de bons exemples. « Oh ! disait Vincent de Paul aux Filles de la Charité, que vous êtes heureuses, mes filles, que Dieu vous ait destinées à un si grand et si saint emploi ! Les grands du monde se croient heureux lorsqu’ils peuvent y employer une partie de leur temps, et vous êtes témoins, vous particulièrement, nos sœurs de Saint-Sulpice, avec quel zèle et quelle ferveur servent les pauvres ces bonnes princesses et ces grandes dames que vous accompagnez. »

L’action des Dames de charité s’étendit bientôt au-delà de l’Hôtel-Dieu. Dans de fréquentes assemblées, Vincent de Paul, qui voyait leur nombre croître, excitait aussi de plus en plus leur ardeur. Tout rempli de l’amour divin, il savait en pénétrer les cœurs. Un jour, au sortir d’une de ces pieuses réunions, la présidente de Lamoignon s’adressant à la duchesse de Mantoue :

« Eh bien, madame, lui dit-elle, ne pouvons-nous pas dire, à l’imitation des disciples d’Emmaüs, que nos cœurs ressentaient les ardeurs de l’amour de Dieu pendant que M. Vincent nous parlait ? Pour moi, ajoutait-elle humblement, quoique je sois fort peu sensible à toutes les choses qui regardent Dieu, je vous avoue néanmoins que j’ai le cœur tout embaumé de ce que ce saint homme vient de dire. — Il ne faut pas s’en étonner, reprit Marie de Gonzague ; il est l’ange du Seigneur, qui porte sur ses lèvres les charbons ardents de l’amour divin qui brûle dans son cœur.

— Cela est très véritable, ajouta une troisième, et il ne tiendra qu’à nous de participer aux ardeurs de ce même amour. »

Telles étaient les élèves que l’exemple et la parole de Vincent de Paul formaient. De ces grandes dames il fit, aussi bien que des filles de la campagne, les servantes des pauvres, les ministres les plus dévoués de sa charité. Avec ces nouveaux instruments, le saint va entreprendre de nouvelles œuvres que la Providence lui suggérera pour le bien des hommes et l’honneur de l’Église. Mais en formant cette compagnie de dames, qui s’accrut encore après lui, Vincent de Paul n’établit pas seulement, en face de la société galante et lettrée des salons, un monde nouveau de charité d’où le règne de Louis XIV tira un si grand éclat ; il fonda aussi pour les siècles à venir l’apostolat des femmes, une des plus précieuses forces de la religion, un des plus féconds instruments de bien pour la société. Ce qu’était la veuve dans la primitive Église, la dame de charité l’est aujourd’hui. Auxiliaire du prêtre, trésorière des pauvres, collaboratrice des Sœurs de charité, des Petites Sœurs des pauvres et des autres, elle quête à domicile, à l’église, partout et pour tous les besoins ; elle est de toutes les bonnes œuvres ; elle assiste l’orphelin et la femme en couches ; elle visite le grenier du pauvre et la cellule du prisonnier ; elle répand l’aumône, l’édification, la prière ; elle console, elle soulage, elle accompagne la sœur de charité et prépare la voie au prêtre. Cet office, de tout temps exercé dans l’Église par les femmes les plus vertueuses, Vincent de Paul en a fait une institution. C’est depuis lors que la femme, saintement enhardie par ses leçons, a pris ce rôle nouveau qui l’associe activement au ministère de la charité et de la foi au sein des nations chrétiennes. L’institution existe ; elle est une de ces forces latentes qui soutiennent notre société mal assise, il ne lui manque pour porter tous ses fruits que de compter un plus grand nombre d’ouvrières de bonne volonté.

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